Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient
riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils
lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village
voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je
te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les
perdit encore; il était bien désolé.
En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était
le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air
bien chagrin.--Je viens de perdre huit mille francs.--Tiens, en voici
vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la
Forêt-Noire.»
De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup
d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a
donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un
an et un jour dans la Forêt-Noire.--C'est le diable!» s'écrièrent les
parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.»
Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six
cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore
bien loin d'ici à la Forêt-Noire?--Il y a encore six mille lieues.--Je
ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an
et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de
la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans
laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume
jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui
enlever sa robe et de lui donner un baiser.»
Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna
un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle
alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise,
vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table,
vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la
prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de
monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à
la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui
d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous
répondrez que c'est la coutume de votre pays.»
Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour,
monsieur.--Bonjour. Tiens, voici une chaise.--J'aime mieux
celle-ci.--Voici un verre.--Je prendrai celui-là.--Voici une
assiette.--Je n'en veux pas.--Tu es bien difficile.--On est comme cela
dans mon pays.--Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.»
En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois,
jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?--C'est la coutume de mon
pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce
lit,» dit le diable.--«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.»
Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la
nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens
le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le
lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean;
«tu n'es pas mort?--Non,» dit Jean.--«Maintenant,» reprit le diable,
«tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de
bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit
coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.»
Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de
la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous,
mon ami?» lui dit-elle.--«Votre père m'a commandé de couper tout son
bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour
du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé,
mis en cordes et transporté dans la cour du roi.
Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais
commandé?--Oui.--Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant
tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec
une belle flèche au milieu.»
La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le
trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce
que mon père vous a commandé?--Il m'a commandé de lui bâtir en face
de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au
milieu.--Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche.
Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous
détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce
qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une
belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.»
Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand
il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien
remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti.
«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.--«Oui,» dit
Jean.--«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à
Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume
noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte
blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle
du milieu: c'était bien la Plume verte.
Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean
se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la
Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?--Je le veux
bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent.
Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le
jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents
veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car
votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on
voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille
grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme
devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.»
Elle l'embrassa et il redevint beau.
Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus
personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son
chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un
garçon et une fille qui volaient au vent?--Ah! les pierres sont
dures!--Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon
et une fille qui volaient au vent?--Elles sont bien difficiles à
casser.--Ce n'est pas de cela que je parle.»
Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous
vu un garçon et une fille qui volaient au vent?--Oh! la terre est
malaisée à labourer.--Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient
au vent?--L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.--Je ne parle pas de cela.»
Le diable, impatienté, s'en retourna.
Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte
Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en
vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il
faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant
qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le
prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt
mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai
oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet
et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna
soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche;
«j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la
porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils
firent une belle noce.