--Portez cela rue de Balzac....
J'attendis dans la rue, impatient, nerveux; le concierge ne tarda pas à
reparaître.
--La bonne m'a dit que Madame n'était pas encore rentrée.
Il était sept heures.... Je gagnai ma chambre et je m'allongeai sur le
canapé.
--Elle ne viendra pas.... Où est-elle?... Que fait-elle?
Je n'avais pas allumé de bougies.... Les fenêtres, éclairées par
les lumières de la rue, glissaient dans la pièce un jour sombre,
projetaient sur le plafond une clarté jaune, où l'ombre des rideaux
se dessinait et tremblait.... Et les heures s'écoulèrent, lentes,
infinies, si infinies et si lentes qu'on eût dit que le temps,
subitement, avait cessé de marcher.
--Elle ne viendra pas!
De la rue, m'arrivait le bruit ininterrompu des voitures; les omnibus
roulaient lourdement, les fiacres fatigués ferraillaient, les coupés
passaient, plus légers et plus rapides.... Quand l'un d'eux rasait le
trottoir ou ralentissait son allure, je me précipitais à la fenêtre,
que j'avais laissée entr'ouverte, et je me penchais vers la rue....
Aucun ne s'arrêtait.
--Elle ne viendra pas!
Et, tout en disant: «Elle ne viendra pas!» j'espérais bien que Juliette
serait là dans quelques minutes.... Que de fois je m'étais roulé sur le
canapé, en criant: «Elle ne viendra pas!» et Juliette était venue!...
Toujours, au moment où je désespérais le plus, j'entendais une voiture
s'arrêter, puis des pas dans l'escalier, puis un craquement dans le
couloir, et Juliette apparaissait souriante, empanachée, emplissant la
chambre d'un parfum violent, et d'un froufrou de soie remuée.
--Allons, prends ton chapeau, mon chéri.
Irrité par ce sourire, par ces toilettes, par ce parfum, exaspéré par
l'attente, souvent, je la traitais durement.
--Où as-tu été? dans quels bouges t'es-tu traînée?... Dis, dans quels
bouges?
--Oh! si c'est une scène, merci!... Je m'en vais.... Bonsoir!...
Moi qui ai eu toutes les peines du monde à me rendre libre, pour te
retrouver?
Alors, tendant les poings, tous les muscles crispés, je hurlais:
--Eh bien, va-t'en!... Va-t'en au diable!... Et ne reviens jamais,
jamais!
La porte à peine refermée sur Juliette, je courais après elle.
--Juliette! Juliette!
Elle descendait l'escalier.
--Juliette!... remonte, je t'en prie!... Juliette ... attends, je vais
avec toi.
Elle descendait toujours sans détourner la tête. Je la rattrapais.
Près d'elle, près de cette robe, de ces plumes, de ces fleurs, de ces
bijoux, la fureur me reprenait.
--Allons, remonte, ou je te casse la tête sur ces marches.
Et, dans la chambre, je tombais à ses pieds.
--Oui, ma petite Juliette, j'ai tort, j'ai tort.... Mais je souffre
tant!... Aie un peu pitié de moi!... Si tu savais dans quel enfer je
vis!... Si tu pouvais, avec tes mains, écarter les cloisons de ma
poitrine et voir ce qu'il y a dans mon cœur!... Juliette!... Ah! je ne
peux plus, je ne peux plus vivre comme ça!... Une bête aurait pitié de
moi, je t'assure.... Oui, une pauvre bête aurait pitié!
Je lui pressais les mains, j'embrassais sa robe....
--Ma Juliette!... je ne t'ai pas tuée ... j'en avais le droit pourtant,
je te le jure ... je ne t'ai pas tuée!... Tu devrais me tenir compte
de cela.... C'est de l'héroïsme, car tu ignores, toi, ce qu'un homme
qui souffre et qui est seul, toujours, peut concevoir de choses
terribles et vengeresses.... Je ne t'ai pas tuée!... J'espérais,
j'espère encore!... Reviens à moi ... j'oublierai tout, j'effacerai
tout, mes douleurs et nos hontes ... tu seras pour moi la plus pure,
la plus radieuse des vierges.... Nous nous en irons très loin ... où
tu voudras.... Je t'épouserai!... Tu ne veux pas?... Ce que je te
dis, tu crois que c'est pour t'avoir à moi, davantage? Jure que tu
changeras d'existence, et je me tue là, devant toi!... Écoute, je t'ai
tout sacrifié, moi!... Je ne parle pas de ma fortune ... mais ce qui
faisait autrefois la fierté de ma vie, mon honneur d'homme, mes rêves
d'artiste, j'ai tout abandonné, sans un regret, pour toi.... Tu peux
bien me sacrifier quelque chose à ton tour.... Et qu'est-ce que je te
demande? Rien ... la joie d'être honnête et bonne.... Se dévouer, ma
Juliette, se dévouer, mais, c'est si grand, si noble!... Ah! si tu
connaissais la volupté du sacrifice?... Tiens!... Malterre, il est
riche, lui.... C'est un brave garçon, meilleur que les autres, il t'a
aimée!... J'irai chez lui, je lui dirai: «Vous seul pouvez sauver
Juliette, la retirer du monde où elle vit.... Revenez à elle ... et ne
craignez rien de moi ... je partirai....» Veux-tu?...
Juliette me regardait, étonnée prodigieusement. Un sourire inquiet
errait sur ses lèvres.... Elle murmura:
--Allons, mon chéri, tu dis des bêtises.... Ne pleure pas, viens!
M'en allant, je continuais de gémir:
--Une bête aurait pitié!... Oui, une bête....
D'autres fois, elle envoyait Célestine pour me chercher, et je la
trouvais couchée dans son lit, fraîche, triste et lasse. Je comprenais
que quelqu'un était là, tout à l'heure, qui venait de partir; je
le comprenais au regard plus tendre de Juliette, à tout ce qui
m'entourait, au lit qui avait été refait, à la toilette rangée avec un
soin trop méticuleux, à toutes les traces effacées, et que je voyais
reparaître dans leur réalité horrible et douloureuse. Je m'attardais
dans le cabinet de toilette, fouillant les tiroirs, interrogeant les
objets, descendant à un examen ignoble des choses familières.... De
temps en temps, de la chambre, Juliette m'appelait:
--Viens donc, mon chéri! ... qu'est-ce que tu fais?
Oh! reconstituer son image, percevoir une odeur de lui!... Je humais
l'air, dilatant mes narines, croyant saisir des senteurs fortes de
mâle, et il me semblait que l'ombre de torses puissants s'allongeait
sur les tentures, que je distinguais des carrures d'athlète, des bras
héroïques, des cuisses nerveuses et velues, aux muscles bombants.
--Viens-tu?... disait Juliette....
Ces nuits-là, Juliette ne parlait que d'âme, que de ciel, que
d'oiseaux; elle avait un besoin d'idéal, de rêveries célestes.... Toute
petite dans mes bras, chaste comme une enfant, elle soupirait.
--Oh! qu'on est bien ainsi!... Dis-moi de belles choses, mon Jean, des
choses douces ainsi que dans les vers.... J'aime tant ta voix.... elle
a des sons d'harmonium ... parle-moi longtemps.... Tu es si bon, tu me
consoles si bien!... Je voudrais vivre ainsi, toujours dans tes bras,
ne pas bouger, et t'entendre!... Sais-tu aussi ce que je voudrais?...
Ah! j'en rêve!... Avoir de toi une petite fille qui serait comme un
chérubin, toute rose et blonde!... Je la nourrirais ... et tu lui
chanterais des chansons très jolies, pour l'endormir!... Mon Jean,
quand je serai morte, tu trouveras dans ma caisse à bijoux un petit
cahier rose, avec des dorures.... C'est pour toi ... tu le prendras....
J'ai écrit là mes pensées, et tu verras si je t'aimais bien!... tu
verras!... Ah! il faudra se lever demain, sortir, quel ennui!...
Berce-moi, parle-moi, dis-moi que tu aimes mon âme ... mon âme!...
Et elle s'endormait; et elle était si blanche, si pure, que les rideaux
du lit lui faisaient comme deux ailes.
La nuit s'avançait; le faubourg redevenait calme.... De loin en loin,
des voitures attardées rentraient, et, sur le trottoir, deux sergents
de ville marchaient d'un pas lourd et traînant, toujours pareil!...
Plusieurs fois, la porte de l'hôtel s'était ouverte et refermée;
j'avais entendu des craquements, des glissements de robe, des voix
chuchotantes dans le couloir.... Mais ce n'était pas Juliette!.... Et,
depuis longtemps, l'hôtel silencieux semblait dormir.... Je quittai le
canapé, allumai une bougie, regardai la pendule; elle marquait trois
heures.
--Elle ne viendra pas!... Maintenant, c'est fini ... elle ne viendra
pas!
Je me mis à la fenêtre.... La rue était déserte, le ciel, au-dessus,
tout sombre, pesait sur les maisons, comme un couvercle de plomb....
Là-bas, dans la direction du boulevard Haussmann, de grosses voitures
descendaient, ébranlant la nuit de leurs cahots sonores.... Un rat
courut d'un trottoir à l'autre, et disparut par un caniveau.... Je
vis un pauvre chien, tête basse, la queue entre les jambes, passer,
s'arrêter aux portes, flairer le ruisseau, s'en aller, l'échine
dolente.... J'avais la fièvre, mon cerveau brûlait, mes mains étaient
moites, et je ressentais, dans la poitrine, comme un étouffement.
--Elle ne viendra pas!... Où est-elle?... Est-elle rentrée?... Ou bien
dans quel coin de cette grande ombre impure se vautre-t-elle?
Ce qui m'indignait surtout, c'est qu'elle ne m'eût pas averti.... Elle
avait reçu ma carte ... elle savait qu'elle ne viendrait pas ... et
elle ne m'avait pas envoyé un seul mot!... J'avais pleuré, je l'avais
suppliée, je m'étais traîné à ses genoux ... et pas un mot!... Quelles
larmes, quel sang fallait-il donc verser pour attendrir cette âme
de pierre?... Comment pouvait-elle courir au plaisir, les oreilles
encore pleines du bruit de mes sanglots, la bouche encore humide de
mes prières?... Les filles les plus perdues, les créatures les plus
damnées ont parfois des arrêts dans leur existence de débauche et de
proie; il y a des moments où elles laissent le soleil pénétrer leur
cœur refroidi, où, les yeux tournés vers le ciel, elles implorent
l'amour qui pardonne et qui rachète!... Juliette! jamais!... quelque
chose de plus insensible que le destin, de plus impitoyable que la
mort, la poussait, l'emportait, la roulait éternellement, sans un
répit, sans une halte, des amours fangeuses aux amours sanglantes, de
ce qui déshonore à ce qui tue!... Plus les jours s'écoulaient, plus la
débauche marquait sa chair de flétrissures. A sa passion, jadis robuste
et saine, se mêlaient aujourd'hui des curiosités abominables, et cet
inassouvissement farouche, cet _alcoolisme_ de l'amour inextinguible,
que donnent les plaisirs irréguliers et stériles. Hormis les nuits où
l'épuisement revêtait les formes imprévues de l'idéal le plus pur,
on sentait sur elle l'empreinte de mille corruptions différentes et
raffinées, de mille fantaisies perverses de blasés et de vieillards.
Il lui échappait des paroles, des cris, qui ouvraient sur sa vie,
brusquement, des horizons de fange enflammée; et, bien qu'elle m'eût
communiqué l'ardeur dévorante de ses dépravations, bien que j'y
goûtasse une sorte de volupté infernale, criminelle, je ne pouvais,
souvent, regarder Juliette sans frissonner de terreur!... En sortant
de ses bras, honteux, dégoûté, j'avais ce besoin qu'ont les réprouvés
de contempler des spectacles tranquilles, reposants, et j'enviais,
avec quels cuisants regrets! j'enviais les êtres supérieurs qui
ont fait de la vertu et de la pureté les lois inflexibles de leur
vie!... Je rêvais de couvents où l'on prie, d'hôpitaux où l'on se
dévoue.... Un désir fou s'emparait de moi d'entrer dans les bouges
afin d'évangéliser les malheureuses créatures qui croupissent dans
le vice, sans une bonne parole; je me promettais de suivre, la nuit,
les prostituées dans l'ombre des carrefours, et de les consoler, et
de leur parler de vertu, avec une telle passion, avec des accents si
touchants, qu'elles en seraient émues, pleureraient et me diraient:
«Oui, oui, sauvez-nous....» J'aimais à rester des heures entières, dans
le parc Monceau, regardant jouer les enfants, découvrant des paradis de
bonheur, en l'œil des jeunes mères; je m'attendrissais à reconstituer
ces existences, si lointaines de la mienne; à revivre, près d'elles,
ces joies saintes, à jamais perdues pour moi.... Le dimanche j'errais
dans les gares, au milieu des foules joyeuses, parmi les petits
employés et les ouvriers qui s'en allaient, en famille, chercher un
peu d'air pur, pour leurs pauvres poumons encrassés, prendre un peu
de force pour supporter les fatigues de la semaine. Et je m'attachais
aux pas d'un ouvrier dont la physionomie m'intéressait; j'aurais voulu
avoir son dos résigné, ses mains déformées, noircies par le travail
rude, son allure gourde, ses yeux confiants de bon dogue.... Hélas!
j'aurais voulu avoir tout ce que je n'avais pas; être tout ce que je
n'étais pas!... Ces promenades, qui me rendaient plus pénible encore la
constatation de mon abaissement, me faisaient pourtant du bien, et j'en
revenais, chaque fois, avec des résolutions courageuses.... Mais, le
soir, je revoyais Juliette, et Juliette, c'était l'oubli de l'honneur
et du devoir....
Au-dessus des maisons, le ciel s'éclairait d'une faible lueur,
annonçant l'aube prochaine; et, j'aperçus, au bout de la rue, dans
l'ombre, deux points brillants, deux lanternes de voiture qui
vacillaient, se balançaient, s'avançaient, pareilles à deux becs de
gaz errants.... J'eus un espoir, un instant d'espoir ... la voiture
approchait, dansant sur les pavés, les lumières grandissaient, le
bruit s'accélérait.... Il me sembla que je reconnaissais le roulement
familier du coupé de Juliette!... Mais non!... Tout à coup, la voiture
obliqua sur sa gauche, disparut.... Et, dans une heure, ce serait le
jour!
--Elle ne viendra pas!... Cette fois, c'est bien fini, elle ne viendra
pas!
Je fermai la fenêtre et me recouchai sur le canapé, les tempes
battantes, tous les membres endoloris.... En vain, j'essayai de
dormir.... Je ne pus que pleurer, sangloter, crier:
--Oh! Juliette! Juliette!
Ma poitrine était en feu, j'avais dans la tête comme un bouillonnement
de lave.... Mes idées s'égaraient, tournaient en hallucinations....
Le long des murs de ma chambre, des belettes se poursuivaient,
bondissaient, se livraient à des jeux obscènes.... Et j'espérai que
la fièvre m'abattrait, me coucherait dans mon lit, m'emporterait....
Être malade!... Oh! oui, être malade, longtemps, toujours!... Juliette
s'installait près de moi, elle me veillait, me soulevait la tête pour
me faire boire des remèdes, elle reconduisait le médecin en disant des
choses à voix basse; et le médecin avait un air grave:
--Mais non! mais non! Madame, tout n'est pas désespéré.... Calmez-vous.
--Ah! docteur, sauvez-le, sauvez mon Jean!
--C'est vous seule qui pouvez le sauver, puisque c'est de vous qu'il
meurt!
--Ah! que puis-je faire?... Dites, docteur, dites!
--Il faut l'aimer, être bonne....
Et Juliette se jetait dans les bras du médecin....
--Non! C'est toi que j'aime ... viens!
Elle l'entraînait, pendue à ses lèvres ... et, dans la chambre, ils
cabriolaient, sautaient au plafond et retombaient sur mon lit, enlacés.
--Meurs, mon Jean, meurs, je t'en prie!... Ah! pourquoi tardes-tu tant
à mourir?...
Je m'étais assoupi.... Quand je me réveillai, il faisait grand jour....
Les omnibus, de nouveau, roulaient dans la rue; les marchands ambulants
glapissaient leurs ritournelles matinales; contre ma porte, dans le
couloir où des gens marchaient, j'entendais le grattement d'un balai.
Je sortis, et je me dirigeai vers la rue de Balzac.... Vraiment, je
n'avais pas d'autres projets que de voir la maison de Juliette, de
regarder ses fenêtres et peut-être de rencontrer Célestine ou la mère
Sochard.... Sur le trottoir, en face, plus de vingt fois, je passai et
repassai.... Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et
je distinguais les cuivres du lustre qui luisaient dans l'ombre....
Au balcon, un tapis pendait.... Les fenêtres de la chambre étaient
fermées.... Qu'y avait-il derrière les volets clos, derrière ce pan de
mur blanc, impénétrable?... Un lit pillé, saccagé, des odeurs lourdes
d'amour, et deux corps vautrés qui dormaient.... Le corps de Juliette
... et l'autre?... Le corps de tout le monde. Le corps que Juliette
avait ramassé, au hasard, sous une table de cabaret, dans la rue!...
Ils dormaient, saoulés de luxures!... La concierge vint secouer des
tapis sur le trottoir; je m'éloignai, car depuis que j'avais quitté
l'appartement j'évitais le regard ironique de cette vieille femme,
je rougissais chaque fois que mes yeux se croisaient avec ses deux
petits yeux bouffis et méchants qui avaient l'air de se moquer de mes
malheurs.... Quand elle eut fini, je retournai sur mes pas, et je
restai longtemps à m'irriter contre ce mur derrière lequel une chose
épouvantable se passait et qui gardait la cruelle impassibilité d'un
sphinx accroupi dans le ciel.... Subitement, comme si la foudre était
tombée sur moi, une colère folle me remua de la tête aux pieds, et sans
raisonner ce que j'allais faire, sans le savoir même, j'entrai dans la
maison, montai l'escalier, sonnai à la porte de Juliette.... Ce fut la
mère Sochard qui m'ouvrit.
--Dites à Madame, criai-je, dites à Madame que je veux la voir, tout de
suite, lui parler.... Dites-lui aussi que si elle ne vient pas, c'est
moi qui irai la trouver, qui l'arracherai du lit, entendez-vous!...
Dites-lui....
La mère Sochard, toute pâle, tremblante, balbutiait:
--Mais, mon pauvre monsieur Mintié, Madame n'est pas là.... Madame
n'est pas rentrée....
--Prenez garde, vieille sorcière!... Ne vous foutez pas de moi,
hein!... et faites ce que je commande.... Ou, sinon, Juliette, vous,
les meubles, la maison, je casse tout, je tue tout....
La vieille domestique levait les bras au plafond, d'un geste effaré....
--En vérité du bon Dieu! s'exclama-t-elle.... Puisque je vous dis que
Madame n'est pas rentrée, monsieur Mintié!... Allez dans sa chambre,
vous verrez bien!... puisque je vous le dis!
En deux bonds, je me précipitai dans la chambre ... la chambre était
vide ... le lit n'avait pas été défait. La mère Sochard me suivait pas
à pas, répétant:
--Voyons, monsieur Mintié!... Voyons!... Puisque vous n'êtes plus
ensemble, à c't'heure!...
Je passai dans le cabinet de toilette.... Tout y était en ordre, comme
lorsque nous rentrions, le soir, tard.... Les affaires de Juliette
rangées sur le divan, la bouillotte pleine d'eau, posée sur le fourneau
à gaz....
--Et où est-elle? demandai-je.
--Ah! Monsieur! répondit la mère Sochard.... Est-ce qu'on sait où va
Madame?... Il est venu, ce matin, une espèce de valet de chambre qui
a causé à Célestine, et puis Célestine est partie avec une robe de
rechange pour Madame.... Voilà tout ce que je sais!
En rôdant, dans le cabinet, je trouvai la carte que, la veille, je lui
avais envoyée.
--Est-ce que Madame a lu ça?
--Probablement que non, allez!...
--Et vous ne savez pas où elle est?
--Ah! dame, non! ben sûr.... Madame ne me conte point ses affaires!
Je rentrai dans la chambre, m'assis sur la chaise longue.
--C'est bien, mère Sochard.... Je vais l'attendre.... Et je vous
avertis que ça va être drôle!... Ha! ha!... A la fin, voyez-vous, mère
Sochard, il faut que ça éclate!... J'ai eu de la patience ... j'ai eu
... Eh bien! en voilà assez!...
Je brandissais mes poings dans le vide.
--Et ça va être drôle, mère Sochard!... et vous pourrez vous vanter
d'avoir assisté à un spectacle drôle, que vous n'oublierez jamais,
jamais!... Et la nuit vous en rêverez, avec épouvante, nom de Dieu!
--Ah! monsieur Mintié!... monsieur Mintié!... supplia la vieille
femme. Pour l'amour du bon Dieu, calmez-vous.... Allez-vous-en!...
Vous commettrez un malheur, c'est sûr!... Et qu'est-ce que vous ferez,
monsieur Mintié?... Qu'est-ce que vous ferez?...
En ce moment, Spy, sorti de sa niche, s'avançait vers moi, bombant
le dos, dansant sur ses pattes grêles d'araignée.... Et je regardai
Spy, obstinément.... Et je pensai que Spy était le seul être qu'aimât
Juliette, que tuer Spy serait la plus grande douleur qu'on pût infliger
à Juliette.... Le chien allongeait ses pattes vers moi, essayait de
grimper sur mes genoux. Il semblait me dire:
--Si tu souffres tant, je n'en suis pas la cause.... Te venger sur moi,
si petit, si faible, si confiant, ce serait lâche.... Et puis, tu crois
qu'elle m'aime tant que ça!... Je l'amuse comme un joujou, je lui suis
une distraction d'une minute et voilà tout.... Si tu me tues, ce soir,
elle aura un autre petit chien comme moi, qu'elle appellera Spy comme
moi, qu'elle comblera de caresses comme moi, et il n'y aura rien de
changé!
Je n'écoutais pas Spy, de même que je n'écoutais jamais aucune des
voix qui me parlaient, lorsque le crime me poussait à quelque mauvaise
action.... Brutalement, férocement, je saisis le petit chien par les
pattes de derrière.
--Ce que je ferai, mère Sochard! m'écriai-je.... Tenez!...
Et faisant tournoyer Spy dans l'air, de toutes mes forces, je lui
écrasai la tête contre l'angle de la cheminée. Du sang jaillit sur la
glace et sur les tentures, des morceaux de cervelle coulèrent sur les
flambeaux, un œil arraché tomba sur le tapis....
--Ce que je ferai, mère Sochard?... répétai-je en lançant le chien
au milieu du lit, sur lequel une mare rouge s'étala.... Ce que je
ferai?... Ha, ha!... Vous voyez ce sang, cet œil, cette cervelle, ce
cadavre, ce lit!... Ha, ha!... Eh bien, mère Sochard, voilà ce que je
ferai de Juliette!... de Juliette, entendez-vous, vieille pocharde!...
--Oh! de ma vie! bégaya la mère Sochard terrifiée!... De ma vie du bon
Dieu, je....
Elle n'acheva pas.... Les yeux tout grands, la bouche ouverte
démesurément, dans une horrible grimace, elle fixait le cadavre du
chien, noir sur le lit, et le sang que les draps pompaient, et dont la
tache pourprée s'élargissait....