XI

Juliette m'avait choisi, dans le faubourg Saint-Honoré, tout près

de la rue de Balzac, une chambre, au second étage d'un petit hôtel

meublé. Les meubles étaient de guingois, les tapisseries, les tiroirs

s'ouvraient en grinçant, une odeur aigre de bois suri, de poussière

ancienne, imprégnait les rideaux des fenêtres et les draperies du lit;

mais elle avait su donner, en plaçant çà et là quelques bibelots, un

aspect plus intime à cette pièce banale et froide où tant d'existences

inconnues avaient passé sans laisser de trace aucune. Juliette avait

tenu aussi à ranger elle-même mes affaires, dans l'armoire, qu'elle

bourrait de paquets d'iris.

--Tu vois, mon chéri ... ici les chaussettes ... là les chemises de

nuit ... j'ai mis tes cravates dans le tiroir ... tes mouchoirs sont

là.... J'espère qu'elle a de l'ordre, ta petite femme.... Et puis,

tous les jours, je te porterai une fleur qui sent bon.... Allons ne

sois pas triste.... Dis-toi bien que je t'aime, que je n'aime que toi,

que je viendrai souvent.... Ah! tes caleçons que j'ai oubliés!... Je

te les enverrai par Célestine, avec ma photographie dans le beau cadre

en peluche rouge.... Ne t'ennuie pas, pauvre mignon!... Tu sais, si

ce soir, à minuit et demi, je ne suis pas là, ne m'attends pas....

Couche-toi.... Dors bien.... Tu me promets?

Et jetant un dernier coup d'œil sur la chambre, elle était partie.

Tous les jours, en effet, Juliette revenait, en allant au Bois, et en

rentrant chez elle, avant le dîner. Elle ne restait que deux minutes,

fiévreuse, agitée par une hâte d'être dehors; le temps de m'embrasser,

le temps d'ouvrir l'armoire, pour se rendre compte si les choses

étaient dans le même ordre.

--Allons! je m'en vais.... Ne sois pas triste ... je vois que tu as

encore pleuré.... Ça n'est pas gentil! Pourquoi me faire de la peine?

--Juliette! te verrai-je ce soir?... Oh! je t'en prie, ce soir!

--Ce soir?

Elle réfléchissait un instant.

--Ce soir, oui, mon chéri.... Enfin, ne m'attends pas trop....

Couche-toi.... Dors bien.... Surtout, ne pleure pas.... Tu me

désespères!... Vraiment, on ne sait comment être avec toi!

Et je vivais là, vautré sur le canapé, ne sortant presque jamais,

comptant les minutes qui, lentement, lentement, goutte à goutte,

tombaient dans l'éternité de l'attente.

A l'exaltation furieuse de mes sens avait succédé un grand

accablement.... Je demeurais des après-midi entiers, sans bouger,

la chair battue, les membres pesants, le cerveau engourdi, comme au

lendemain d'une ivresse. Ma vie ressemblait à un sommeil lourd, que

traversent des rêves pénibles, coupés par de brusques réveils, plus

pénibles encore que les rêves, et dans l'anéantissement de ma volonté,

dans l'effacement de mon intelligence, je ressentais plus vive encore

l'horreur de ma déchéance morale. Avec cela, la vie de Juliette me

jetait en des angoisses perpétuelles.... Comme autrefois, sur la dune

du Ploc'h, il ne m'était pas possible de chasser l'image de boue,

qui grandissait, devenait plus nette, et revêtait des formes plus

cruelles.... Perdre un être qu'on aime, un être de qui toutes vos

joies vous sont venues, dont le souvenir ne se mêle qu'à des souvenirs

de bonheur, cela vous est une douleur déchirante.... Mais où il y a

une douleur, il y a aussi une consolation, et la souffrance s'endort

en quelque sorte bercée par sa tendresse même.... Moi, je perdais

Juliette, je la perdais, chaque jour, chaque heure, chaque minute,

et à ces morts successives, à ces morts impénitentes, je ne pouvais

rattacher que des souvenirs suppliciants et des souillures.... J'avais

beau chercher, sur la vase remuée de nos deux cœurs, une fleur, une

toute petite fleur dont il eût été si bon de respirer le parfum, je ne

la trouvais pas.... Et cependant, je ne concevais rien sans Juliette.

Toutes mes pensées avaient Juliette pour point de départ, Juliette

pour aboutissement; et plus elle m'échappait, plus je m'acharnais

dans l'idée absurde de la reconquérir. Je n'espérais pas, emportée,

comme elle l'était, dans cette existence de plaisirs mauvais, qu'elle

s'arrêtât jamais; pourtant, malgré moi, malgré elle, je formais des

projets d'avenir meilleur. Je me disais «Il n'est pas possible qu'un

jour le dégoût ne la prenne qu'un jour la douleur n'éveille en son

âme un remords, une pitié; et elle me reviendra. Alors, nous nous

en irons dans un appartement d'ouvrier, et moi, comme un forçat, je

travaillerai ... J'entrerai dans le journalisme, je publierai des

romans, j'implorerai des besognes de copiste.... Hélas! je m'efforçais

de croire à tout cela, afin d'atténuer l'état d'abjection où j'étais

descendu. Avec le produit de la vente des deux études de Lirat, des

quelques bijoux que je possédais, de mes livres, j'avais réalisé une

somme de quatre mille francs que je gardais précieusement, pour cette

chimérique éventualité.... Une fois que Juliette était songeuse et plus

tendre qu'à l'ordinaire, j'osai lui communiquer ce projet admirable....

Elle battit des mains.

--Oui! oui!... Ah! ce serait si amusant!... Un tout petit appartement,

tout petit, tout petit!... Je ferais le ménage, j'aurais de jolis

bonnets, un joli tablier!... Mais c'est impossible avec toi! Quel

dommage!... C'est impossible!

--Pourquoi donc est-ce impossible?

--Mais parce que tu ne travailleras pas, et que nous mourrons de

faim ... C'est ta nature, comme ça!... As-tu travaillé au Ploc'h!...

Travailleras-tu maintenant?... Jamais tu n'as travaillé!...

--Le puis-je? ... Tu ne sais donc pas que ta pensée ne me quitte pas

un seul instant?... C'est tout l'inconnu de ta vie, c'est la douleur

atroce de ce que je sens, de ce que je devine de toi, qui me ronge, qui

me dévore, qui me vide les moelles!... Quand tu n'es pas là, j'ignore

où tu es, et pourtant je suis là, où tu es, toujours!... Ah! si tu

voulais!... Te savoir près de moi, aimante et tranquille, loin de ce

qui salit et de ce qui torture.... Mais j'aurais la force d'un Dieu!...

De l'argent!... De l'argent! mais je t'en gagnerais par pelletées, par

tombereaux!... Ah! Juliette, si tu voulais! si tu voulais!...

Elle me regardait, excitée par ce grand bruit d'or que mes paroles

faisaient tinter à ses oreilles.

--Eh bien, gagnes-en tout de suite, mon chéri.... Oui, beaucoup, des

tas!... Et ne pense pas à ces vilaines choses qui te font du mal....

Les hommes, est-ce drôle!... Ça ne veut pas comprendre!

Tendrement, elle s'assit sur mes genoux.

--Puisque je t'adore, mon cher mignon!... Puisque les autres, je les

déteste, et qu'ils n'ont rien de moi, tu entends, rien.... Puisque je

suis bien malheureuse!...

Les yeux pleins de larmes, elle cherchait à se faire toute petite

contre moi, et répétait: «Oui, bien, bien malheureuse!...» J'en avais

horreur et pitié....

--Ah! il croit que c'est par plaisir! s'écria-t-elle en sanglotant, il

croit cela!... Mais si je n'avais pas mon Jean pour me consoler, mon

Jean pour me bercer, mon Jean pour me donner du courage, je ne pourrais

plus ... je ne pourrais plus.... J'aimerais mieux mourir.

Brusquement, changeant d'idée, et d'une voix où il me sembla entendre

les regrets gémir:

--D'abord, pour ça ... pour le petit appartement... il faudrait de

l'argent, et tu n'en as pas!

--Mais si, ma chérie.... Mais si, clamai-je triomphalement, j'ai

de l'argent!... Nous avons de quoi vivre deux mois, trois mois, en

attendant que je conquière une fortune!

--Tu as de l'argent?... Fais voir.

J'étalai devant elle les quatre billets de mille francs. Juliette les

saisit dans sa main, un à un, âprement, les compta, les examina. Ses

yeux luisaient, étonnés et charmés.

--Quatre mille francs, mon chéri!... Comment, tu as quatre mille

francs?...Mais tu es riche!... Alors....

Elle se pendit à mon cou, caressante.

--Alors, reprit-elle, puisque tu es très riche.... J'ai envie d'un

petit nécessaire de voyage que j'ai vu, rue de la Paix!... Tu veux me

l'acheter, mon chéri; tu veux, pas?

Je reçus au cœur un coup si douloureux que je faillis tomber sur le

plancher; et un flot de larmes m'aveugla. Pourtant, j'eus le courage de

demander:

--Qu'est-ce qu'il vaut, ton nécessaire?

--Deux mille francs, mon chéri.

--C'est bien!... Prends deux mille francs.... Tu l'achèteras toi-même.

Juliette me baisa au front, prit deux billets qu'elle enfouit

précipitamment dans la poche de son manteau, et son regard attaché

sur les deux qui restaient et qu'elle regrettait sans doute de ne pas

m'avoir demandés, elle dit:

--Vrai?... Tu veux bien?... Ah! c'est gentil!... Cela fait que si tu

retournes au Ploc'h, j'irai te voir avec mon nécessaire tout neuf.

Quand elle fut partie, je m'abandonnai à une violente colère contre

elle, contre moi surtout, et, la colère apaisée, tout d'un coup, je

m'étonnai de ne plus souffrir.... Oui, en vérité, je respirais plus

librement, j'étendais les bras avec des gestes forts, j'avais dans les

jarrets une élasticité nouvelle; enfin, on eût dit que quelqu'un venait

de m'enlever le poids écrasant que je portais depuis si longtemps

sur les épaules.... J'éprouvais une joie très vive à détendre mes

membres, à faire jouer mes articulations, à étirer mes nerfs, ainsi

qu'il arrive, le matin, au saut du lit.... Ne me réveillais-je pas,

en effet, d'un sommeil aussi pesant que la mort? Ne sortais-je pas

d'une sorte de catalepsie, où tout mon être engourdi avait connu les

cauchemars horribles du néant?... J'étais comme un enseveli qui

retrouve la lumière, comme un affamé à qui on donne un morceau de

pain, comme un condamné à mort qui reçoit sa grâce.... J'allai à la

fenêtre et regardai dans la rue. Le soleil coupait d'un angle doré

les maisons en face de moi; sur le trottoir, des gens passaient vite,

affairés, avec des figures heureuses; des voitures se croisaient sur la

chaussée, joyeusement.... Le mouvement, l'activité, le bruit de la vie

me grisaient, m'enthousiasmaient, m'attendrissaient, et je m'écriai:

--Je ne l'aime plus! Je ne l'aime plus!

Dans l'espace d'une seconde, j'eus la vision très nette d'une existence

nouvelle de travail et de bonheur. Me laver de cette boue, reprendre

le rêve interrompu, j'en avais hâte; non seulement je voulais racheter

mon honneur, mais je voulais conquérir la gloire, et la conquérir

si grande, si incontestée, si universelle, que Juliette crevât de

dépit d'avoir perdu un homme tel que moi. Je me voyais déjà, dans

la postérité, en bronze, en marbre, hissé sur des colonnes et des

piédestaux symboliques, emplissant les siècles futurs de mon image

immortalisée. Et ce qui me réjouissait surtout, c'était de penser que

Juliette n'aurait pas une parcelle de gloire, et que je la repousserais

impitoyablement, hors de mon soleil.

Je descendis et, pour la première fois depuis plus de deux ans, je

ressentis un plaisir délicieux à me trouver dans la rue.... Je marchais

rapidement, les reins souples, l'allure victorieuse, intéressé par

les spectacles les plus simples qui me semblèrent nouveaux. Et je

me demandais avec stupeur comment j'avais pu être malheureux aussi

longtemps, comment mes yeux ne s'étaient pas ouverts plus vite à

la vérité.... Ah! la méprisable Juliette!... Comme elle avait dû

rire de mes soumissions, de mes aveuglements, de mes pitiés, de mes

inconcevables folies!... Sans doute, elle racontait à ses amants de

hasard mes douleurs imbéciles, et ils s'excitaient à l'amour en se

moquant de moi!... Mais j'aurais ma revanche, et cette revanche serait

terrible!... Bientôt Juliette se roulerait à mes pieds, suppliante;

elle implorerait son pardon.

--Non, non, misérable, jamais!... Quand j'ai pleuré, m'as-tu

consolé?... M'as-tu épargné une souffrance, une seule?... Un seul

instant, as-tu consenti à accepter ma misère, à vivre de ma vie?... Tu

n'es pas digne de partager ma gloire.... Non ... va-t'en!

Et pour lui marquer mon mépris irrémédiablement, je lui jetterai des

millions à la figure.

--Tiens des millions!... En veux-tu des millions?... Tiens, encore!

Juliette se tordra les bras de désespoir; elle criera:

--Pitié, Jean!... pitié!... Oh! de l'argent, je n'en veux pas!... Ce

que je veux, c'est vivre cachée, toute petite, dans ton ombre, heureuse

si un seul des rayons de la lumière qui t'entoure vient, un jour, se

poser sur ta pauvre Juliette.... Pitié!

--As-tu eu pitié de moi, quand je t'ai demandé grâce!... Non!... Les

filles comme toi, on les assomme à coups d'or!... Tiens! en voilà

encore!... Tiens! en voilà toujours!

Je marchais à grandes enjambées, parlant tout haut, faisant avec la

main le geste de jeter des millions à travers l'espace.

--Tiens, misérable; tiens!

Pourtant, mon impassibilité devant la pensée de Juliette n'était point

si farouche, que la moindre femme aperçue ne me donnât une inquiétude,

et que je ne sondasse, d'un coup d'œil impatient, l'intérieur des

voitures qui, sans cesse, passaient dans la rue.... Sur le boulevard,

mon assurance tomba, et l'angoisse me ressaisit tout entier. De

nouveau, je sentis une pesanteur intolérable sur mes épaules, et la

bête dévorante, un instant chassée, s'abattit sur moi, plus féroce,

enfonçant plus profondément ses griffes dans ma chair.... Il avait

suffi pour cela que je visse des théâtres, des restaurants, ces

endroits maudits, pleins du mystère de la vie de Juliette.... Les

théâtres me disaient: «Cette nuit elle était là, ta Juliette; pendant

que tu gémissais, l'appelant, l'attendant, elle se pavanait dans une

loge, des fleurs au corsage, heureuse, sans une pensée pour toi.» Les

restaurants me disaient: «Cette nuit elle était là, ta Juliette ... les

yeux ivres de débauche, elle s'est vautrée sur nos divans disloqués,

et des hommes qui puaient le vin et le cigare, l'ont possédée....»

Et tous les jeunes gens que je rencontrais, fringuants, superbes, me

disaient aussi: «Ta Juliette, nous la connaissons.... Est-ce qu'elle

t'apporte un peu de l'argent qu'elle nous coûte?» Chaque maison,

chaque objet, chaque manifestation de la vie, tout me criait avec

d'affreux ricanements: «Juliette! Juliette!» La vue des roses, chez

les fleuristes, m'était une torture, et j'éprouvais des rages, rien

qu'à regarder les boutiques et leurs étalages de choses provocantes.

Il me semblait que Paris ne dépensait toute sa force, n'usait toute

sa séduction que pour me ravir Juliette, et je souhaitais de le voir

disparaître dans une catastrophe, et je regrettais les temps justiciers

de la Commune, où l'on versait dans les rues le pétrole et la mort! Je

rentrai....

--Il n'est venu personne? demandai-je au concierge.

--Personne, monsieur Mintié.

--Pas de lettre, non plus?

--Non, monsieur Mintié.

--Vous êtes sûr qu'on n'est pas monté chez moi, pendant mon absence?

--La clef n'a pas bougé de là, monsieur Mintié.

Le Calvaire · 第 20 / 22 题