XII

Quand la raison me revint, le meurtre de Spy me parut une action

monstrueuse, et j'en eus horreur, comme si j'avais assassiné un enfant.

De toutes les lâchetés commises, je jugeai celle-là la plus lâche et

la plus odieuse!... Tuer Juliette!... C'eût été un crime, assurément,

mais peut-être était-il possible de trouver, dans la révolte de

mes souffrances, sinon une excuse, du moins une explication à ce

crime.... Tuer Spy!... Un chien ... une pauvre bête inoffensive!...

Pourquoi?... Ah! oui, pourquoi?... A moins d'être une brute, d'avoir

en soi l'instinct sauvage et irrésistible du meurtre!... Pendant la

guerre, j'avais tué un homme, bon, jeune et fort; je l'avais tué au

moment précis où, les yeux charmés, le cœur ému, il s'attendrissait

à regarder le soleil levant!... Je l'avais tué, caché derrière un

arbre, protégé par l'ombre, lâchement!... C'était un Prussien?...

Qu'importe!... C'était un homme aussi, un homme comme moi, meilleur que

moi.... De son existence dépendaient des existences faibles de femmes

et d'enfants; quelque part des créatures angoissées priaient pour lui,

l'attendaient; il y avait peut-être en cette puissante jeunesse, dans

ces reins robustes, des germes de vies supérieures que l'humanité

espérait! Et d'un coup de fusil imbécile et peureux, j'avais détruit

tout cela.... Maintenant, voilà que je tuais un chien!... et que je le

tuais alors qu'il venait à moi, et qu'il essayait, avec ses petites

pattes, de grimper sur mes genoux!... J'étais donc véritablement un

assassin!... Ce petit cadavre me poursuivait; toujours je voyais cette

tête hideusement écrasée, le sang giclant sur les étoffes claires de la

chambre, et le lit, taché de sang ineffaçablement!...

Ce qui me tourmentait aussi, c'était de penser que Juliette ne me

pardonnerait jamais la perte de Spy. Elle devait avoir horreur de

moi.... Je lui écrivis des lettres repentantes, l'assurant que

désormais j'accepterais d'elle tout ce qu'elle voudrait, que je ne me

plaindrais pas, que je ne lui adresserais plus de reproches sur sa

conduite; des lettres si humiliées, si basses, d'une soumission si

vile, qu'une autre que Juliette eût eu, en les lisant, le cœur soulevé

de dégoût.... Je les faisais porter par un commissionnaire dont je

guettais le retour, anxieux, au coin de la rue de Balzac.

--Il n'y a pas de réponse!

--Vous ne vous êtes pas trompé?... C'est bien au premier que vous avez

remis la lettre?

--Oui, Monsieur.... Même que la bonne m'a dit: «Il n'y a pas de

réponse!»

Je me présentai chez elle. La porte ne s'ouvrit que de la longueur

d'une chaîne de sûreté, que Juliette, par peur de moi, avait fait

poser, dès le soir de l'horrible scène ... et, dans l'entrebâillement,

j'aperçus le visage railleur et cynique de Célestine.

--Madame n'y est pas!

--Célestine, ma bonne Célestine, laissez-moi entrer!

--Madame n'y est pas!

--Célestine!... Ma chère petite Célestine.... Laissez-moi

l'attendre.... Et je vous donnerai beaucoup d'argent!...

--Madame n'y est pas!

--Célestine, je vous en prie!... Allez dire à Madame que je suis là

... que je suis bien calme ... que je suis très malade ... que je vais

mourir!... Et vous aurez cent francs, Célestine ... deux cents francs!

Célestine m'examinait en dessous, d'un air narquois, heureuse de me

voir souffrir, heureuse surtout de voir un homme se ravaler jusqu'à

elle, l'implorer servilement.

--Une toute petite minute, Célestine ... que je la voie seulement, et

je partirai!

--Non, non, Monsieur!... je serais grondée....

La sonnette d'un timbre retentit; j'entendis ses drins drins se

précipiter.

--Vous voyez, Monsieur, on m'appelle!

--Eh bien!... Célestine, dites-lui que si, à six heures, elle n'est pas

venue chez moi; si elle ne m'a pas écrit à six heures, dites-lui que je

me tue!... A six heures, Célestine!... N'oubliez pas ... dites-lui que

je me tue!

--Bien, Monsieur!

Et la porte se referma sur moi, avec un bruit de chaîne balancée.

L'idée me vint d'aller voir Gabrielle Bernier, de lui conter mes

malheurs, de lui demander conseil, de l'employer à une réconciliation.

Gabrielle finissait de déjeuner avec une amie, petite femme maigre,

noire, à museau pointu de rongeur et qui, quand elle parlait, semblait

toujours grignoter des noisettes. En matinée de foulard blanc, sale et

fripée, les cheveux retenus sur le haut de la tête par un peigne mis

de travers, les coudes sur la table, Gabrielle fumait une cigarette et

_sirotait_ un verre de chartreuse.

--Tiens, Jean!... Vous êtes donc revenu?

Elle me fit passer dans son cabinet de toilette, très en désordre. Aux

premiers mots que je dis de Juliette, Gabrielle s'écria:

--Comment!... Vous ne savez pas?... Mais nous sommes fâchées depuis

un mois ... depuis qu'elle m'a chipé un consul, mon cher, un consul

d'Amérique, qui me donnait cinq mille par mois!... Oui, elle me l'a

chipé, cette peau-là!... Eh bien, et vous?... Vous l'avez lâchée d'un

cran, j'espère?

--Oh! moi! fis-je ... je suis bien malheureux!... Ainsi, c'est un

consul qui est son amant, aujourd'hui?

Gabrielle ralluma sa cigarette éteinte, haussa les épaules.

--Son amant!... Est-ce que ça peut garder un amant, des femmes comme

ça?... Elle aurait le bon Dieu, mon cher, que le bon Dieu lui-même n'y

tiendrait pas!... Ah! les hommes, ça ne pose pas longtemps chez elle,

c'est moi qui vous le dis!... Ça vient un jour, et puis le lendemain,

ça fiche le camp!... Ah bien! merci!... C'est bon de les plumer,

mais encore faut-il mettre des gants, hein?... Et vous êtes toujours

amoureux d'elle, pauvre garçon?

--Toujours, plus que jamais!... J'ai fait tout pour me guérir de cette

passion honteuse, qui me rend le plus vil des hommes, qui me tue ... et

je n'ai pas pu!... Alors, elle mène une abominable conduite, n'est-ce

pas?

--Ah! bien, vrai!... s'exclama Gabrielle, en lançant un jet de fumée en

l'air.... Vous savez, je ne suis pas bégueule, moi ... je rigole comme

tout le monde ... mais là, parole d'honneur!... sur la tête de ma mère,

je rougirais de faire ce qu'elle fait!

La tête renversée, elle poussait des ronds de fumée qui montaient en

vibrant, vers le plafond.... Et pour accentuer ce qu'elle venait de

dire:

--Ah! bien, vrai! répéta-t-elle.

Quoique je souffrisse cruellement, quoique chacune des paroles de

Gabrielle me frappât au cœur, ainsi qu'un coup de couteau, je pris un

air câlin, m'approchai d'elle.

--Voyons, ma petite Gabrielle, suppliai-je ... racontez-moi.

--Vous raconter!... vous raconter!... Tenez!... vous connaissez les

deux Borgsheim?... ces deux sales Allemands!... Eh bien, Juliette était

avec eux en même temps!... Ça, vous savez, je l'ai vu!... En même

temps, mon cher!... Un soir, elle disait à l'un: «Ah! bien, c'est toi

que j'aime.» Et elle l'emmenait. Le lendemain, elle disait à l'autre:

«Non, décidément, c'est toi!...» Et elle l'emmenait.... Et si vous

aviez vu ça!... Deux ignobles Prussiens qui chipotaient toujours sur

les additions!... Et puis un tas de choses.... Mais je ne veux rien

vous dire, parce que je vois que je vous fais de la peine!

--Non, criai-je ... non, Gabrielle ... racontez ... parce que, vous

comprenez, à la fin, le dégoût ... le dégoût....

Je suffoquais.... J'éclatai en sanglots.

Gabrielle me consolait:

--Allons! allons.... Ne pleurez donc pas, pauvre Jean!... Est-ce

qu'elle mérite que vous vous retourniez les sangs de cette façon?...

Un gentil garçon comme vous!... Si c'est possible?... Je lui disais

toujours: «Tu ne le comprends pas, ma chère, tu ne l'as jamais compris

... c'est une perle, un homme comme ça!...» Ah! j'en connais des femmes

qui seraient joliment heureuses d'avoir un petit homme comme vous ...

et qui vous aimeraient bien, allez!...

Elle s'assit sur mes genoux, voulut essuyer mes yeux tout humides. Sa

voix était devenue caressante, et son regard luisait:

--Ayez donc un peu de courage.... Lâchez-la!... prenez-en une autre ...

une bonne, une douce, une qui vous comprendrait.... Tiens!...

Et subitement, elle m'entoura de ses bras, colla sa bouche sur la

mienne.... Son sein, qui sortit nu hors des dentelles du peignoir,

s'écrasa sur ma poitrine. Ce baiser, cette chair étalée, me firent

horreur. Je me dégageai de son étreinte, brutalement je repoussai

Gabrielle, qui se redressa un peu déconcertée, répara le désordre de sa

toilette, et me dit:

--Oui, je comprends!... J'ai éprouvé ça aussi.... Mais tu sais, mon

petit.... Quand tu voudras.... Viens me voir....

Je m'en allai.... Mes jambes étaient molles, j'avais, autour de ma

tête, comme des cercles de plomb; une sueur froide m'inondait le

visage, roulait en gouttes chatouillantes le long de mes reins....

Afin de pouvoir marcher, je dus m'appuyer aux murs des maisons....

Comme j'étais près de défaillir, j'entrai dans un café, avalai quelques

gorgées de rhum, avidement.... Je ne puis dire que je souffrisse

beaucoup.... C'était une stupeur qui m'alourdissait les membres, un

anéantissement physique et moral, où la pensée de Juliette glissait,

de temps en temps, une douleur aiguë, lancinante.... Et dans mon

esprit égaré, Juliette s'impersonnalisait; ce n'était plus une femme

ayant son existence particulière, c'était la Prostitution elle-même,

vautrée, toute grande, sur le monde; l'Idole impure, éternellement

souillée, vers laquelle couraient des foules haletantes, à travers des

nuits tragiques, éclairées par les torches de baphomets monstrueux....

Longtemps, je restai là, les coudes sur la table, la tête dans les

mains, les yeux fixés, entre deux glaces, sur un panneau où des fleurs

étaient peintes.... Je quittai enfin le café, et je marchai devant

moi, sans savoir où j'allais, je marchai, je marchai.... Après une

course longue, sans que j'eusse projeté de venir là, je me trouvai

dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, près de l'Arc de Triomphe.... Le

jour commençait de baisser.... Au-dessus des coteaux de Saint-Cloud

qui se violaçaient, le ciel s'empourprait glorieusement, et de petits

nuages roses erraient dans l'espace d'un bleu très pâle.... Le bois se

tassait, plus sombre: une poussière fine, rouge des reflets du soleil

mourant, s'élevait de l'avenue, noire de voitures.... Et les voitures

compactes, serrées en files interminables, passaient sans cesse,

traînant les filles de proie aux nocturnes carnages.... Étendues sur

leurs coussins, indolentes et dédaigneuses, le masque abêti, les chairs

flasques, nourries d'ordures, toutes, elles étaient là, si pareilles,

que je reconnaissais Juliette en chacune d'elles.... Le défilé me parut

plus lugubre que jamais.... En regardant ces chevaux, ces panaches,

ce soleil sanglant, qui faisait reluire les panneaux des voitures

comme des cuirasses, toute cette mêlée ardente d'étoffes rouges,

jaunes, bleues, toutes ces plumes qui frémissaient dans le vent, j'eus

l'impression que je voyais des régiments ennemis, des régiments de

la conquête s'abattre, ivres de pillage, sur Paris vaincu.... Et,

sincèrement, je m'indignai de ne pas entendre tonner les canons, de ne

pas entendre les mitrailleuses cracher la mort et balayer l'avenue....

Un ouvrier, qui s'en revenait du travail, s'était arrêté au bord du

trottoir.... Ses outils sur l'épaule, le dos rond, il contemplait ce

spectacle.... Non seulement, il n'y avait pas de haine dans ses yeux,

mais on y sentait une sorte d'extase.... La colère me prit.... J'avais

envie d'aller à lui, de le saisir au collet, de lui crier:

--Que fais-tu là, imbécile? Pourquoi regardes-tu ces femmes, ainsi?...

Ces femmes qui sont une insulte à ton bourgeron déchiré, à tes bras

brisés de fatigue, à tout ton pauvre corps broyé par les souffrances

quotidiennes.... Aux jours de révolution, tu crois te venger de la

société qui t'écrase, en tuant des soldats et des prêtres, des humbles

et des souffrants comme toi?... Et jamais tu n'as songé à dresser des

échafauds pour ces créatures infâmes, pour ces bêtes féroces qui te

volent de ton pain, de ton soleil.... Regarde donc!... La société qui

s'acharne sur toi, qui s'efforce de rendre toujours plus lourdes les

chaînes qui te rivent à la misère éternelle, la société les protège,

les enrichit; les gouttes de ton sang, elle les transmute en or pour

en couvrir les seins avachis de ces misérables.... C'est pour qu'elles

habitent des palais que tu t'épuises, que tu crèves de faim, ou qu'on

te casse la tête sur les barricades.... Regarde donc!... Lorsque, dans

la rue, tu vas réclamant du pain, les sergents de ville t'assomment,

toi, pauvre diable!... Vois, comme ils font la route libre à leurs

cochers et à leurs chevaux! Regarde donc!... Ah! les belles vendanges

pourtant!... Ah! les belles cuvées de sang!... Et comme le bon blé

pousserait, haut et nourricier, dans la terre où elles pourriraient!...

Tout à coup, j'aperçus Juliette.... Je l'aperçus, une seconde, de

profil.... Elle avait un chapeau rose, était fraîche, souriante,

semblait heureuse, répondait, par de légères inclinaisons de tête, aux

saluts qu'on lui adressait.... Juliette ne me vit pas.... Elle passa.

--Elle va chez moi!... Elle s'est rappelée.... Elle va chez moi.

Je n'en doutais pas.... Un fiacre revenait à vide.... Je montai

dedans.... Juliette avait déjà disparu....

--Pourvu que j'arrive en même temps qu'elle!... Car elle va chez

moi!... Vite, cocher, vite donc!

Aucune voiture devant la porte de l'hôtel.... Juliette était déjà

partie! Je me précipitai dans la loge du concierge.

--On est venu me demander à l'instant? Une dame?... Mme Juliette Roux?

--Mais non, monsieur Mintié.

--Alors, j'ai une lettre?

--Rien, monsieur Mintié.

Je pensai:

--Tout à l'heure elle sera là!

Et j'attendis, marchant fiévreusement sur le trottoir, répétant à haute

voix, pour me rassurer:

--Tout à l'heure elle sera là!

J'attendis.... Personne!... J'attendis encore.... Personne!... Le temps

fuyait.... Personne toujours.

--La misérable!... Et elle souriait!... Et son visage était gai!... Et

elle savait que je devais me tuer à six heures!

Je courus rue de Balzac.... Célestine m'assura que Madame venait de

sortir.

--Écoutez-moi, Célestine ... vous êtes une brave fille.... Je vous aime

bien.... Vous savez où elle est?... Allez la trouver, et dites-lui que

je veux la voir.

--Mais je ne sais pas où est Madame.

--Si, Célestine, si, vous le savez.... Je vous en supplie.... Allez! Je

souffre trop!

--Parole d'honneur!... Monsieur, je ne sais pas.

J'insistai.

--Elle est peut-être chez son amant?... au restaurant?... Oh!

dites-le-moi!

--Puisque je ne sais pas!

L'impatience me gagnait.

--Célestine ... je vous dis des choses gentilles.... Ne m'irritez pas

... parce que....

Célestine se croisa les bras, balança la tête, et d'une voix traînante

de voyou:

--Parce que quoi?... Ah! vous commencez par m'embêter, espèce de

panné!... Et si vous ne décanillez pas, à la fin, je vais appeler la

police, vous entendez?...

Et me poussant vers la porte, rudement, elle ajouta:

--Ah! bien, vrai!... Ces saligauds-là, c'est pire que des chiens!

J'eus assez de raison pour ne pas engager une dispute avec Célestine

et, tout honteux, je redescendis l'escalier.

Il était minuit quand je revins rue de Balzac.... J'avais rôdé

autour des restaurants, cherchant Juliette du regard, à travers les

glaces, entre les fentes des rideaux.... J'étais entré dans plusieurs

théâtres.... A l'Hippodrome, où elle allait, les jours d'abonnement,

j'avais fait le tour des loges.... Ce grand espace, ces lumières

aveuglantes, cet orchestre surtout, qui jouait un air languissant et

triste, tout cela avait détendu mes nerfs, et j'avais pleuré!... Je

m'étais rapproché des groupes d'hommes, pensant qu'ils parleraient de

Juliette, que je saurais quelque chose. Et de tous les élégants en

habit je disais:

--C'est peut-être celui-là, son amant!

Que faisais-je ici?... Il semblait que ma destinée fût de courir,

partout, toujours, de vivre sur les trottoirs, à la porte des mauvais

lieux, d'y attendre la venue de Juliette!... Épuisé de fatigue, la

tête bourdonnante, ne trouvant Juliette nulle part, je m'étais échoué,

de nouveau, dans la rue. Et j'attendais!... Quoi?... En vérité je

l'ignorais.... J'attendais tout et je n'attendais rien.... J'étais

là pour me sacrifier, une fois de plus encore, ou pour commettre un

crime.... J'espérais que Juliette rentrerait seule ... Alors, j'irais

à elle, je l'attendrirais.... Je craignais aussi de la voir avec un

homme.... Alors, je la tuerais peut-être.... Je ne préméditais rien....

J'étais venu, voilà tout!... Pour la mieux surprendre, je me dissimulai

dans l'angle de la porte de la maison voisine de la sienne.

De là, je pourrais tout observer, sans être aperçu, s'il me convenait

de ne pas me montrer.... L'attente ne fut pas longue. Un fiacre,

débouchant du faubourg Saint-Honoré, s'engagea dans la rue de Balzac,

obliqua de mon côté et, rasant le trottoir, il s'arrêta devant la

maison de Juliette!... Je haletais.... Tout mon corps tremblait, secoué

par un frisson.... Juliette descendit d'abord.... Je la reconnus....

Elle traversa le trottoir en courant, et je l'entendis qui tirait le

bouton de la sonnette.... Puis un homme descendit à son tour, il me

sembla que je reconnaissais cet homme aussi.... Il s'était approché

de la lanterne, fouillait dans son porte-monnaie, en retirait des

pièces d'argent, maladroitement, qu'il examinait à la lumière, le coude

levé.... Et son ombre, sur le sol, s'étalait anguleuse et bête!... Je

voulus me précipiter.... Une lourdeur me retenait cloué à ma place....

Je voulus crier.... Le son s'étrangla dans ma gorge.... En même temps,

un froid me monta du cœur au cerveau.... J'eus la sensation que la

vie m'abandonnait.... Je fis un effort surhumain, et, chancelant, je

m'avançai vers l'homme.... La porte s'était ouverte et Juliette avait

disparu, en disant:

--Allons!... Venez-vous?

L'homme fouillait toujours dans son porte-monnaie....

C'était Lirat!... Les maisons, le ciel me seraient tombés sur la

tête, que je n'aurais pas été plus stupéfait!... Lirat rentrant avec

Juliette!... Cela ne se pouvait pas!... J'étais fou.... J'avançai

encore.

--Lirat!... criai-je, Lirat! ...

Il avait fini de payer le cocher et me regardait terrifié!... Immobile,

la bouche béante, les jambes écartées, il me regardait, sans mot

dire....

--Lirat!... Est-ce vous?... Ce n'est pas possible.... Ce n'est pas

vous, n'est-ce pas?... Vous ressemblez à Lirat, mais vous n'êtes pas

Lirat!...

Lirat se taisait....

--Voyons, Lirat!... Vous ne ferez pas cela ... ou alors je dirai que

vous m'avez envoyé au Ploc'h pour me voler Juliette!... Vous, ici,

avec elle!... Mais c'est de la folie!... Lirat! rappelez-vous ce

que vous m'avez dit d'elle ... rappelez-vous les belles choses dont

vous aviez nourri mon esprit ... les belles choses que vous aviez

mises dans mon cœur!... Cette misérable fille!... C'est bon pour

moi, qui suis perdu.... Mais vous!... Vous êtes généreux, vous êtes

un grand artiste!... Est-ce pour vous venger de moi?... Un homme

comme vous ne se venge pas de la sorte.... Il ne se salit pas!... Si

je n'ai pas été vous voir, Lirat, c'était parce que je n'osais pas,

pour ne pas encourir votre colère!... Voyons, parlez-moi, Lirat....

Répondez-moi!...

Lirat se taisait. Juliette dans le corridor, l'appelait:

--Allons, venez-vous?...

Je saisis les mains de Lirat.

--Tenez, Lirat ... elle se moque de vous.... Vous ne comprenez donc

pas?... Un jour, elle m'a dit: «Je me vengerai de Lirat, de ses mépris,

de ses rigueurs hautaines ... et ce sera farce!» Elle se venge ...

vous allez entrer chez elle, n'est-ce pas?... et demain, ce soir,

tout à l'heure, elle vous chassera honteusement!... Oui, c'est cela

qu'elle veut, je vous le jure!... Ah! je me rends compte!... Elle

vous a poursuivi.... Si bête, si effroyablement stupide, si lointaine

de vous qu'elle soit ... elle vous a affolé.... Elle a le génie du

mal, et vous, vous êtes un chaste!... Elle a versé le poison dans vos

veines.... Mais vous êtes fort!... Après ce qui s'est passé entre nous,

vous ne pouvez pas!... Ou vous êtes un mauvais homme, ou vous êtes un

sale cochon, vous que j'admire!... Un sale cochon, vous!... Allons donc.

Lirat brusquement se dégagea de mon étreinte, et m'écartant de ses deux

poings crispés:

--Eh bien, oui! s'écria-t-il, je suis un sale cochon!... Laissez-moi!

Il se fit un bruit sourd qui résonna dans la nuit comme un coup de

tonnerre.... C'était la porte qui se refermait sur Lirat.... Les

maisons, le ciel, les lumières de la rue, tournèrent, tournèrent....

Et je ne vis plus rien. J'étendis les bras en avant, et je m'abattis

sur le trottoir.... Alors, au milieu des champs apaisés, j'aperçus une

route, toute blanche, sur laquelle un homme bien las, cheminait....

L'homme ne cessait de contempler les belles moissons qui mûrissaient au

soleil, les grands prés que les troupeaux réjouis paissaient, le mufle

enfoui dans l'herbe.... Les pommiers tendaient vers lui leurs branches

chargées de fruits pourprés, et les sources chantaient au fond de leurs

niches moussues.... Il s'assit sur la berge, fleurie à cet endroit de

petites fleurs parfumées, et délicieusement il écouta la musique divine

des choses.... De toutes parts, des voix qui montaient de la terre,

des voix qui tombaient du ciel, des voix très douces, murmuraient:

«Viens à nous, toi qui as souffert, toi qui as péché.... Nous sommes

les consolatrices qui rendons aux pauvres gens le repos de la vie et

la paix de la conscience.... Viens à nous, toi qui veux vivre!...»

Et l'homme, les bras au ciel, supplia: «Oui, je veux vivre!... Que

faut-il que je fasse pour ne plus souffrir? Que faut-il que je fasse

pour ne plus pécher?» Les arbres s'agitèrent, les blés froissèrent

leurs chaumes: un bruissement sortit de chaque brin d'herbe; les

fleurettes balancèrent, au bout de leurs tiges, leurs corolles menues,

et de toutes les choses une voix unique s'éleva: «Nous aimer!» dit

la voix.... L'homme reprit sa route.... Autour de lui les oiseaux

tourbillonnaient....

Le lendemain, j'achetai un vêtement d'ouvrier....

--Alors, Monsieur s'en va?... me dit le garçon de l'hôtel, à qui je

venais de donner mes vieilles hardes.

--Oui, mon ami!

--Et où Monsieur s'en va-t-il?

--Je ne sais pas....

Dans la rue, les hommes me firent l'effet de spectres fous, de

squelettes très vieux qui se démantibulaient, dont les ossements,

mal rattachés par des bouts de ficelle, tombaient sur le pavé, avec

d'étranges résonnances. Je voyais les crânes osciller, au haut des

colonnes vertébrales rompues, pendre sur les clavicules disjointes,

les bras quitter les troncs, les troncs abandonner leurs rangées de

côtes.... Et tous ces lambeaux de corps humains, décharnés par la mort,

se ruaient l'un sur l'autre, toujours emportés par la fièvre homicide,

toujours fouettés par le plaisir, et ils se disputaient d'immondes

charognes....

Noirmoutier, novembre 1886.

Le Calvaire · 第 22 / 22 题