IX

A plat ventre sur la dune, les coudes dans le sable, la tête dans les

mains, le regard perdu au loin, je rêve ... la mer est devant moi,

immense et glauque, rayée de larges ombres violettes, labourée par des

vagues profondes, dont les crêtes, balancées çà et là, blanchissent.

Et les brisants de la Gamelle qui, de temps en temps, découvre les

pointes sombres de ses rocs, m'envoient des bruits sourds de lointaine

canonnade. Hier, la tempête était déchaînée; aujourd'hui, le vent

a molli, mais la mer ne se résigne pas encore au calme. La houle

s'avance, s'enfle, roule, monte, secoue ses crinières d'écume tordue,

crève en bouillonnement et retombe écrasée, émiettée, sur les galets,

avec un formidable cri de colère. Pourtant, le ciel est tranquille,

l'azur se montre entre les déchirures des nuages vite emportés, et

les goëlands volent très haut dans le ciel. Les chaloupes ont quitté

le port, elles s'en vont, une à une, penchant leurs voiles: elles

s'en vont, diminuent, se dispersent, s'effacent, disparaissent.... A

ma droite, dominée par les dunes croulantes, la grève fuit jusqu'au

Ploc'h, dont on aperçoit, derrière un repli du terrain, sur un fond de

verdure triste, le toit des premières maisons, le clocher de pierre

ajourée, puis la jetée, énorme remblai de granit, à l'extrémité duquel

le phare se dresse.... Par delà la jetée, l'œil devine des espaces

incertains, des plages roses, des criques argentées, des falaises

d'un bleu doux, poudrées d'embrun, si légères qu'elles semblent des

vapeurs, et la mer toujours, et toujours le ciel, qui se confondent,

là-bas, dans un mystérieux et poignant évanouissement des choses....

A ma gauche, la dune, où les orobanches étalent leurs corymbes de

fleurs pourprées, brusquement finit; le terrain s'élève, s'escarpe,

et des roches s'entassent, dégringolent, ouvrent des gueules de

gouffres mugissants, ou bien s'enfoncent dans la mer, la fendent

violemment, comme des étraves de navires géants. Là, plus de grève;

la mer resserrée contre la côte bat le flanc des rochers, s'acharne,

bondit, sans cesse furieuse et blanche d'écume. Et la côte continue,

déchiquetée, entaillée, minée par l'effort éternel des vagues,

s'éboulant, ici, en un monstrueux chaos, là, se redressant et découpant

sur le ciel des silhouettes inquiétantes. Au-dessus de moi volent des

bandes de linots, et le vent m'apporte, par-dessus la colère des

flots, la plainte des avrilleaux et des courlis.

C'est là que tous les jours je viens.... Qu'il vente, qu'il pleuve, que

la mer hurle ou bien qu'elle chante, qu'elle soit claire ou sombre, je

viens là.... Ce n'est pas cependant que ces spectacles m'attendrissent

et qu'ils m'impressionnent, que je reçoive de cette nature horrible et

charmante une consolation. Cette nature, je la hais; je hais la mer,

je hais le ciel, le nuage qui passe, le vent qui souffle, l'oiseau qui

tournoie dans l'air; je hais tout ce qui m'entoure, et tout ce que je

vois, et tout ce que j'entends. Je viens là, par habitude, poussé par

l'instinct des bêtes qui les ramène à l'endroit familier. Comme le

lièvre, j'ai creusé mon gîte sur ce sable et j'y reviens.... Sur le

sable ou sur la mousse, à l'ombre des forêts, au fond des trous, ou au

grand soleil des grèves solitaires, il n'importe!... Où donc l'homme

qui souffre pourrait-il trouver un abri?... Où donc est la voix qui

apaise! Où donc la pitié qui sèche les yeux qui pleurent?... Ah! je les

connais, les aubes chastes, les gais midis, les soirs pensifs et les

nuits étoilées!... Les lointains où l'âme se dilate, où les douleurs

se fondent. Ah! je les connais!... Au delà de cette ligne d'horizon,

au delà de cette mer, n'y a-t-il pas des pays comme les autres!... N'y

a-t-il pas des hommes, des arbres, des bruits?... Nulle part le repos,

et nulle part le silence!... Mourir!... mais qui me dit que la pensée

de Juliette ne viendra pas se mêler aux vers pour me dévorer?... Un

jour de tempête, j'ai vu la mort, face à face, et je l'ai suppliée.

Mais elle s'est détournée.... Elle m'a épargné, moi qui ne suis

utile à rien ni à personne, moi à qui la vie est plus torturante que

le carcan de fer du condamné et que le boulet du forçat, et elle est

allée prendre un homme robuste, courageux et bon, que de pauvres êtres

attendaient!... Oui, la mer, une fois, m'a saisi, elle m'a roulé dans

ses vagues, et puis, elle m'a revomi, vivant, sur un coin de la plage,

comme si j'étais indigne de disparaître en elle....

Les nuages s'émiettent, plus blancs; le soleil tombe en pluie brillante

sur la mer, dont le vert changeant s'adoucit, se dore par places,

par places s'opalise, et, près du rivage, au-dessus de la ligne

bouillonnante, se nuance de tous les tons du rose et du blanc. Les

reflets du ciel que la vague divise à l'infini, qu'elle coupe en une

multitude de petits tronçons de lumière, miroitent sur la surface

tourmentée.... Derrière le môle, la mâture fine d'un cotre, que des

hommes remorquent en halant sur la bouline, glisse lentement, puis

la coque se montre, les voiles hissées s'enflent, et peu à peu le

bateau s'éloigne, dansant sur la lame.... Au long de la grève que

le jusant découvre, un pêcheur de berniques se hâte, et des mousses

arrivent, en courant, les jambes nues, barbotent dans les flaques,

soulèvent les pierres tapissées de goémon, à la recherche des loches

et des cancres.... Bientôt le cotre n'est plus qu'une tache grisâtre,

à l'horizon, dont la ligne s'attendrit, s'enveloppe d'une brume

nacrée.... On dirait que la mer s'apaise.

Et voilà deux mois que je suis là!... deux mois!... J'ai marché dans

les chemins, dans les champs, dans les landes; tous les brins d'herbe,

toutes les pierres, toutes les croix qui veillent aux carrefours des

routes, je les connais.... Comme les vagabonds, j'ai dormi dans les

fossés, les membres raidis par le froid, et je me suis tapi au fond

des roches, sur des lits de feuilles humides; j'ai parcouru les grèves

et les falaises, aveuglé par le sable, fouetté par l'embrun, étourdi

par le vent; les mains saignantes, les genoux déchirés, j'ai gravi

des rochers inaccessibles aux hommes, hantés des seuls cormorans;

j'ai passé, en mer, des nuits tragiques et, dans l'épouvante de la

mort, j'ai vu les marins se signer; j'ai roulé des blocs énormes, et,

de l'eau jusqu'au ventre, dans les courants dangereux, j'ai péché le

goémon; je me suis colleté avec les arbres, et j'ai remué la terre

profondément, à coups de pioche. Les gens disaient que j'étais fou....

Mes bras sont rompus. Ma chair est toute meurtrie.... Et bien! pas

une minute, pas une seconde, l'amour ne m'a quitté.... Non seulement,

il ne m'a pas quitté, mais il me possède davantage.... Je le sens qui

m'étrangle, qui m'écrase le cerveau, me broie la poitrine, me ronge

le cœur, me brûle les veines.... Je suis ainsi que la bestiole, sur

laquelle s'est jeté le putois; j'ai beau me rouler sur le sol, me

débattre désespérément pour échapper à ses crocs, le putois me tient,

et il ne me lâche pas.... Pourquoi suis-je parti?... Ne pouvais-je

me cacher au fond d'une chambre d'hôtel meublé?... Juliette serait

venue de temps en temps, personne n'aurait su que j'existais, et dans

cette ombre, j'aurais goûté des joies abominables et divines....

Lirat m'a parlé d'honneur, de devoir, et je l'ai cru!... Il m'a dit:

«La nature te consolera....» Et je l'ai cru!... Lirat a menti.... La

nature est sans âme. Tout entière à son œuvre d'éternelle destruction,

elle ne me souffle que des pensées de crime et de mort. Jamais elle

ne s'est penchée sur mon front brûlant pour le rafraîchir, sur ma

poitrine haletante pour la calmer.... Et l'infini m'a rapproché de la

douleur!... Maintenant, je ne résiste plus, et vaincu, je m'abandonne

à la souffrance, sans tenter désormais de la chasser.... Que le soleil

se lève dans les aubes vermeilles, qu'il se couche dans la pourpre, que

la mer déroule ses pierreries, que tout brille, chante et se parfume,

je veux ne rien voir, ne rien entendre ... ne voir que Juliette dans

la forme fugitive du nuage, n'entendre que Juliette dans la plainte

errante du vent, et je veux me tuer à étreindre son image dans les

choses!... Je la vois au Bois, souriante, heureuse de sa liberté;

je la vois, paradant dans les avant-scènes des théâtres; je la vois

surtout, la nuit, dans sa chambre. Les hommes entrent et sortent,

d'autres viennent et s'en vont, tous gavés d'amour! A la lueur de la

veilleuse, des ombres obscènes dansent et grimacent autour de son lit;

des rires, des baisers, des spasmes sourds s'étouffent dans l'oreiller,

et, les yeux pâmés, la bouche frémissante, elle offre à toutes les

luxures son corps jamais lassé de plaisir. La tête en feu, enfonçant

les ongles dans ma gorge, je crie: «Juliette! Juliette!» comme si cela

était possible que Juliette m'entendît, à travers l'espace: «Juliette!

Juliette!» Hélas! le cri des goëlands et la voix grondante des vagues

qui brisent sur les rochers, seuls me répondent: «Juliette! Juliette!»

Et le soir vient.... Des brumes s'élèvent, toutes roses et légères,

noyant la côte, le village, tandis que la jetée, presque noire,

semble la coque d'un grand navire démâté; le soleil incline vers la

mer son globe de cuivre enflammé qui trace, sur l'étendue immense,

une route de lumière clapoteuse et sanglante. De chaque côté, l'eau

s'assombrit, et des étincelles dansent à la pointe des flots. C'est

l'heure mélancolique où je rentre par la campagne, rencontrant toujours

les mêmes charrettes que traînent les bœufs enchemisés de lin gris,

apercevant, courbées vers la terre ingrate, les mêmes silhouettes

de paysans qui luttent, mornes, contre la lande et la pierre. Et

sur les hauteurs de Saint-Jean, où les moulins tournent, dans la

clarté du ciel, leurs ailes démentes, le même calvaire étend ses bras

suppliciés....

J'habitais, à l'extrémité du village, chez la mère Le Gannec, une brave

femme qui me soignait du mieux qu'elle pouvait. La maison, qui avait

vue sur la rade, était propre, bien tenue, garnie de meubles luisants

et neufs. La pauvre vieille s'ingéniait à me plaire, se tourmentait

l'esprit pour inventer quelque chose qui déridât mon front, qui amenât

un sourire sur mes lèvres. Elle était vraiment touchante. Lorsque,

le matin, je descendais, je la trouvais, le ménage fait, en train de

tricoter des bas ou de travailler à des filets, vive, alerte, presque

jolie sous sa coiffe plate, son châle noir court, et son tablier de

serge verte....

--Nostre Mintié, s'écriait-elle, j'vas vous fricasser de bonnes

coquilles de Saint-Jacques, pour votre souper.... Si vous aimez mieux

une bonne soupe au congre, je vous ferai une bonne soupe au congre....

--Comme vous voudrez, mère Le Gannec!

--Mais vous dites toujours la même chose.... Ah! bé, Jésus!... Nostre

Lirat n'était point comme vous: «Mère Le Gannec, je veux des palourdes

... mère Le Gannec, je veux des bigorneaux....» Ah! dame, on lui en

donnait des palourdes et des bigorneaux! Et puis, il n'était point

triste comme vous êtes!... Ah! dame, non!

Et la mère Le Gannec me contait des histoires de Lirat, qui avait passé

chez elle tout un automne....

--Et dégourdi! et intrépide!... Par la pluie, par le vent, il s'en

allait «prendre des vues».... Ça ne lui faisait rien.... Il rentrait

trempé jusqu'aux os, mais toujours gai, toujours chantant!... Fallait

voir aussi comme il mangeait, lui! Il aurait dévoré la mer, le mâtin!

Parfois, pour me distraire, elle me faisait le récit de ses malheurs,

simplement, sans se plaindre, répétant avec une sublime résignation:

--Ce que le bon Dieu veut, il faut bien le vouloir.... Quand on serait

là, à pleurer tout le temps, ça n'avance point les affaires.

Et, de la voix chantante qu'ont les Bretonnes, elle disait:

--Le Gannec était le meilleur pêcheur du Ploc'h, et le plus intrépide

marin de toute la côte. Aucun dont la chaloupe fût mieux armée, aucun

qui connût comme lui les basses poissonneuses. Lorsque, par les gros

temps, une chaloupe sortait, on pouvait être sûr que c'était la

_Marie-Joseph_. Tout le monde l'estimait, non seulement parce qu'il

avait du courage, mais parce que sa conduite était irréprochable et

digne. Il fuyait le cabaret comme la peste, détestait les _soûlauds_,

et c'était un honneur que d'être de son bord.... Faut vous dire

aussi qu'il était patron du bateau de sauvetage.... Nous avions

deux gars, nostre Mintié, forts, bien découplés, hardis, l'un de

dix-huit ans, l'autre de vingt, que le père avait dressés à être,

comme lui, de braves marins.... Ah! si vous les aviez vus, mes deux

jolis gars, nostre Mintié!... Et ça marchait bien, les affaires, si

bien, qu'avec les économies, nous avions bâti cette maison et acheté

ce mobilier.... Enfin, nous étions contents!... Une nuit, il y a

deux ans, le père et les gars ne rentrent point!... Je ne m'étonne

pas.... Ça lui arrivait quelquefois d'aller loin, jusqu'au Croisic,

aux Sables, à l'Herbaudière.... Dame! il suivait le poisson, n'est-ce

pas?... Mais les jours passent, et personne!... Et voilà que les

jours passent encore. Personne, tout de même!... Alors, chaque matin

et chaque soir, j'allais sur le môle, et je regardais la mer.... Je

demandais aux marins: «T'as point vu la _Marie-Joseph_, donc?--Non,

la patronne.--Comment que ça se fait qu'elle n'est point rentrée?--Je

ne sais pas.--N'y serait-il point arrivé un malheur?--Dame, ça se peut

bien, la patronne!» Et en disant cela, ils se signaient.... Alors,

j'ai brûlé trois cierges à la Notre-Dame du Bon-Voyage!... Enfin, un

jour, ils revinrent, tous les trois, dans une grande charrette, noirs,

gonflés, à moitié mangés par les cancres et les étoiles de mer....

Morts, quoi.... Morts, nostre Mintié, tous les trois, mon homme et mes

deux jolis gars.... Le gardien du phare de Penmarc'h les avait trouvés

roulés dans les rochers.

Je n'écoutais pas et pensais à Juliette.... Où est-elle?... Que

fait-elle?... Éternelles questions!

La mère Le Gannec continuait:

--Je ne connais pas vos affaires, nostre Mintié, et je ne sais pas de

quoi vous êtes malheureux!... Mais vous n'avez point perdu, d'un coup,

votre homme et vos deux gars, vous!... Et si je ne pleure pas, nostre

Mintié, ça ne m'empêche pas d'avoir du chagrin, allez!

Et si lèvent sifflait, si la mer, au loin, grondait, elle ajoutait,

d'une voix grave:

--Sainte Vierge! ayez pitié de nos pauvres enfants, là-bas, sur la

mer....

Moi, je songeais:

--Elle s'habille peut-être.... Peut-être dort-elle encore, lassée de sa

nuit!

Je sortais, traversais le village, allais m'asseoir sur une borne de

la route de Quimper, au bas d'une longue montée, attendant que le

courrier arrivât. La route, creusée dans le roc, est bordée, d'un

côté, par un haut talus, que couronnent des sapins et de maigres

cépées de chêne; de l'autre côté, elle domine un petit bras de mer

qui contourne la lande, rase et plate, au milieu de laquelle des

flaques d'eau miroitent. Des cônes de pierre grise s'élèvent, de

distance en distance, et quelques pins ouvrent dans le ciel brumeux

leur bleu parasol. Les corbeaux passent, passent sans cesse, passent,

en files interminables et noires, se hâtant vers on ne sait quelles

carnassières ripailles, et le vent apporte le tintement triste des

clochettes pendues au cou des vaches qui paissent, égaillées, l'herbe

avare de la lande.... Sitôt que j'apercevais les deux petits chevaux

blancs et la voiture à caisse jaune qui descendaient la côte, dans

un bruit de ferraille et de grelots, mon cœur battait.... «Il y a

peut-être une lettre d'elle, dans cette voiture!» me disais-je.... Et

le vieux véhicule, disloqué, criant sur ses ressorts, me paraissait

plus splendide que les voitures du sacre, et le conducteur, avec sa

casquette à soufflet et sa trogne écarlate, me faisait l'effet d'un

libérateur.... Comment Juliette aurait-elle pu m'écrire puisqu'elle

ignorait où j'étais?... Mais j'espérais toujours en des miracles....

Je rentrais alors au village, d'un pas rapide, me persuadant, par une

suite d'irréfutables raisonnements, que, ce jour-là, je recevrais une

longue lettre, dans laquelle Juliette m'annoncerait sa venue au Ploc'h,

et, par avance, je lisais les mots attendris, les phrases passionnées,

les repentirs; je voyais, sur le papier, des traces encore humides de

larmes, car, en ces moments-là, je me figurais que Juliette passait

son temps à pleurer.... Hélas! rien: quelquefois une lettre de Lirat,

admirable, paternelle, et qui m'ennuyait.... Le cœur gros, sentant

davantage le poids écrasant de mon abandon, l'esprit sollicité par

mille projets, plus fous les uns que les autres, je m'en retournais à

ma dune.... De cette espérance courte, je retombais dans une douleur

plus aiguë, et la journée s'écoulait à invoquer Juliette, à l'appeler,

à la demander aux pâles fleurs des sables, à l'écume des vagues, à

toute la nature insensible qui me la refusait et qui me renvoyait son

image incomplète, effacée par les baisers de tous!

--Juliette! Juliette!

* * * * *

Un jour, sur la jetée, je rencontrai une jeune fille qu'un vieux

monsieur accompagnait. Grande, svelte, elle semblait jolie sous le

voile de gaze blanche qui lui couvrait le visage et dont les bouts,

noués derrière le chapeau de feutre gris, flottaient dans le vent.

Ses mouvements souples et gracieux rappelaient ceux de Juliette.

Vraiment, dans le port de la tête, dans la courbure délicate de la

taille, dans la tombée des bras, dans le balancement aérien de la robe,

je retrouvais un peu de Juliette!... Je la regardai avec émotion, et

deux larmes roulèrent sur ma joue.... Elle alla jusqu'à l'extrémité du

môle; moi, je m'étais assis sur le parapet, suivant la silhouette de

la jeune fille, pensif et charmé.... A mesure qu'elle s'éloignait,

je m'attendrissais.... Pourquoi ne l'avais-je pas connue plus tôt,

avant l'autre?... Je l'aurais aimée peut-être!... Une jeune fille qui,

jamais, n'a senti souffler sur elle l'haleine empestée des hommes, dont

les oreilles sont chastes, dont les lèvres ignorent les sales baisers;

que ce serait délicieux de l'aimer, de l'aimer ainsi qu'aiment les

anges!... Le voile blanc battait au-dessus d'elle, semblable aux ailes

d'une mouette.... Et tout à coup, derrière le phare, elle disparut....

Au bas de la jetée, la mer remuait, comme un berceau d'enfant, qu'une

nourrice, en chantant, bercerait, et le ciel était sans nuage; il

s'épandait sur la surface immobile des flots, pareil à un grand

voile traînant de mousseline claire.... La jeune fille ne tarda pas

à revenir, passa si près de moi que sa robe me frôla presque. Elle

était blonde; je l'eusse préférée brune, comme était Juliette.... Elle

s'éloigna, quitta la jetée, prit le chemin du village, et, bientôt, je

ne vis plus que le voile blanc qui me disait: «Adieu, adieu! ne sois

plus triste, je reviendrai.»

Le soir, je m'informai auprès de la mère Le Gannec.

--C'est la demoiselle de Landudec, me répondit-elle.... Une bien brave

enfant, et bien méritante, nostre Mintié. Le vieux monsieur, c'est son

père.... Ils habitent ce grand château sur la route de Saint-Jean....

Vous savez, vous y avez été bien des fois....

--Comment se fait-il que je ne les aie jamais vus?

--Ah! Jésus!... C'est que le père est toujours malade, et que la

demoiselle reste à le soigner, la pauvre petite! Sans doute qu'il va

mieux aujourd'hui, et elle le promène un peu.

--Elle n'a plus sa mère?

--Non! voilà déjà bien longtemps qu'elle est morte.

--Ils sont riches?

--Riches!... Point tant, allez! Ça donne à tout le monde! Si seulement

vous alliez le dimanche à la messe, nostre Mintié, vous la verriez, la

bonne demoiselle.

Ce soir-là, je m'attardai à causer avec la mère Le Gannec.

Plusieurs fois je la revis, la bonne demoiselle, sur la jetée, et, ces

jours-là, la pensée de Juliette me fut moins lourde. Je rôdai autour

du château, qui me parut aussi désolé que le Prieuré; l'herbe poussait

dans la cour, les pelouses étaient mal entretenues, les allées du parc

défoncées par les charrettes pesantes de la ferme voisine. La façade de

pierre grise, écaillée par le temps, verdie par la pluie, était aussi

triste que les gros blocs de granit qu'on voit dans les landes.... Le

dimanche suivant, j'allai à la messe, et j'aperçus la demoiselle de

Landudec, parmi les paysans et les marins, qui priait.... Agenouillée

sur son prie-Dieu, le corps mince incliné comme celui des vierges

primitives, la tête penchée sur un livre, elle priait avec ferveur....

Qui sait?... Elle avait peut-être compris que j'étais malheureux, et,

peut-être, me mêlait-elle à ses prières?... Et tandis que le prêtre

chevrotait des oraisons, tandis que la nef de l'église s'emplissait du

bruit des sabots sur les dalles et du chuchotement des lèvres pieuses,

tandis que l'encens des encensoirs montait vers la voûte, avec la voix

grêle des enfants de chœur, tandis que la jeune fille priait, comme

eût prié Juliette, si Juliette avait prié, je rêvais.... J'étais dans

un parc, et la jeune fille s'avançait vers moi, toute baignée de lune.

Elle me prenait par la main, et nous marchions sur les pelouses, et

sous les arbres qui chantaient.

--Jean, me disait-elle, vous souffrez et je viens à vous.... J'ai

demandé à Dieu si je pouvais vous aimer, Dieu me l'a permis.... Je

t'aime!

--Vous êtes trop belle, trop pure, trop sainte pour m'aimer!... Il ne

faut pas m'aimer!

--Je t'aime!... Penche ton bras sur le mien.... Appuie ta tête sur mon

épaule, et allons ainsi toujours!...

--Non, non! Est-ce que l'hirondelle peut aimer le hibou?... Est-ce que

la colombe qui vole dans le ciel peut aimer le crapaud qui se cache

dans la bourbe des eaux croupies?

--Tu n'es pas le hibou, et tu n'es pas le crapaud, puisque je t'ai

choisi.... L'amour que Dieu permet efface tous les péchés et console de

toutes les douleurs.... Viens avec moi et je te rendrai ta pureté....

Viens avec moi et je te donnerai le bonheur.

--Non! non!... mon cœur est grangrené, et mes lèvres ont bu le poison

qui tue les âmes, le poison qui damne les vierges comme toi.... Ne

t'approche pas ainsi, je te flétrirais; ne me regarde pas ainsi, mes

yeux te saliraient, et tu serais pareille à Juliette!...

La messe était finie, la vision s'évanouit.... Il se fit, dans

l'église, un grand bruit de chaises remuées et de pas lourds, et les

enfants de chœur éteignirent les cierges de l'autel.... Toujours

agenouillée, la jeune fille priait. De son visage, je ne distinguais

qu'un profil perdu dans l'ombre douce de la voilette blanche....

Elle se leva, après s'être signée.... Je dus écarter ma chaise pour

la laisser passer.... Elle passa.... Et j'éprouvai une véritable

satisfaction, comme si, en refusant l'amour que la jeune fille

m'offrait en rêve, je venais d'accomplir un grand devoir.

Elle m'occupa une semaine. J'avais recommencé mes courses acharnées,

dans les landes, sur les grèves, et je voulais guérir. Pendant que je

marchais, excité par le vent, emporté dans cette ivresse particulière

que vous donne la pluie fouettante des rivages, j'imaginais des

conversations romanesques avec la demoiselle de Landudec, des aventures

nocturnes qui se déroulaient en des paysages féeriques et lunaires.

Tous deux, comme des personnages d'opéra, nous luttions de pensées

sublimes, de sacrifices héroïques, de dévouements prodigieux; nous

reculions, sur des rythmes passionnés et des ritournelles émouvantes,

les bornes de l'abnégation humaine. Un orchestre sanglotant se mêlait

au déchirement de nos voix.

--Je t'aime! je t'aime!

--Non! non! il ne faut pas m'aimer!

Elle, en robe blanche très longue, les yeux égarés, les bras tendus....

Moi, sombre, fatal, les mollets houlant sous le maillot de soie

violette, les cheveux en coup de vent....

-Je t'aime! je t'aime!

--Non! non! il ne faut pas m'aimer!

Et les violons avaient des plaintes inouïes, les hautbois gémissaient,

tandis que les contrebasses et les tympanons grondaient comme des vents

d'orage et des roulements de tonnerre.

O cabotinisme de la douleur!

Chose curieuse! la demoiselle de Landudec et Juliette ne faisaient

plus qu'une; je ne les séparais plus, je les confondais dans le même

rêve extravagant et mélodramatique. Elles étaient trop pures pour moi,

toutes les deux.

--Non! non! je suis un lépreux, laissez-moi!

Elles s'acharnaient à baiser mes plaies, parlaient de mourir, criaient:

--Je t'aime! je t'aime!

Et vaincu, dompté, racheté par l'amour, je tombais à leurs pieds. Le

vieux père, mourant, étendait les mains sur nous et nous bénissait tous

les trois!

Cette folie dura peu, et, bientôt, je me retrouvai, sur la dune, face à

face avec Juliette.

--Juliette! Juliette!

Il n'y avait plus de violons, plus de hautbois; il n'y avait qu'un

hurlement de douleur et de révolte, le cri du fauve captif, qui réclame

sa proie.

--Juliette! Juliette!

Un soir, plus énervé que jamais, je rentrai, le cerveau hanté de

folies sombres, les bras et les mains en quelque sorte poussés par des

rages de tuer, d'étouffer.... J'aurais voulu sentir, sous la pression

de mes doigts, des existences se tordre, râler et mourir. La mère Le

Gannec était sur le pas de la porte, inquiète, tricotant son éternelle

paire de bas.... Elle me dit:

--Comme vous êtes en retard, nostre Mintié, aujourd'hui!... Je vous ai

préparé une belle écrevisse de mer!

--Fichez-moi la paix, vieille radoteuse! criai-je.... Je n'en veux pas

de votre écrevisse de mer, je ne veux rien, entendez-vous?

Et bredouillant des paroles colères, brutalement, je l'obligeai à se

déranger, pour me laisser passer.... La pauvre bonne femme, stupéfaite,

levait les bras au ciel, geignait:

--Ah! ma Doué! Ah bé Jésus!

Je gagnai ma chambre où je m'enfermai.... D'abord, je me roulai sur

le lit, brisai deux chaises, me cognai le front contre les murs, et,

tout d'un coup, je me mis à écrire à Juliette une lettre exaltée,

folle, remplie de menaces terribles et d'humbles supplications; une

lettre dans laquelle, en phrases incohérentes, je parlais de la tuer,

de lui pardonner, je la suppliais de venir, avant que je ne mourusse,

lui décrivant, avec des raffinements tragiques, un rocher d'où je me

jetterais dans la mer.... Je la comparais à la dernière des filles de

maison publique, deux lignes plus loin, à la Sainte Vierge. Plus de

vingt fois, je recommençai la lettre, m'emportant, pleurant, tour à

tour furieux jusqu'au délire, attendri jusqu'à la pâmoison.... A un

moment, j'entendis un bruit derrière la porte, comme un grattement de

souris. J'allai ouvrir.... La mère Le Gannec était là, tremblante,

toute pâle, et qui me regardait de ses bons yeux effarés.

--Que faites-vous ici? m'écriai-je.... Pourquoi m'espionnez-vous?...

Allez-vous-en!

--Nostre Mintié, gémit la sainte femme, nostre Mintié, ne vous fâchez

pas!... Je vois bien que vous êtes malheureux, et je venais voir si je

pouvais vous être utile à quelque chose.

--Eh bien, oui, je suis malheureux, là!... Est-ce que cela vous

regarde? Tenez, portez cette lettre à la poste, et laissez-moi

tranquille.

Pendant quatre jours, je ne sortis pas.... La mère Le Gannec venait

dans ma chambre, pour faire mon lit et servir mes repas, humble,

craintive, redoublant de soins, soupirant:

--Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!

Je comprenais que j'avais mal agi envers elle, qui était si tendre

pour moi, et j'aurais voulu lui demander pardon de mes brutalités....

Sa coiffe blanche, son châle noir, sa figure triste de vieille mère

affligée, m'attendrissaient. Mais une sorte de fierté imbécile glaçait

l'effusion prête à s'échapper.... Elle trottinait autour de moi,

résignée, avec un air d'infinie, de maternelle commisération, et, de

temps en temps, elle répétait:

--Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!

Le jour finissait. Tandis que la mère Le Gannec, ayant enlevé le

couvert, balayait la chambre, je m'étais accoudé à l'appui de la

fenêtre ouverte. Le soleil avait disparu derrière la ligne d'horizon,

ne laissant au ciel, de sa gloire irradiante, qu'une clarté rougeâtre,

et la mer, tassée, lourde, sans un reflet, se plombait tristement.

La nuit arrivait, silencieuse et lente, et l'air était si calme,

qu'on percevait le bruit rythmique des avirons battant l'eau du port

et le cri lointain des drisses au haut des mâts.... Je vis le phare

s'allumer, son feu rouge tourner dans l'espace, comme un astre fou....

Et je me sentais bien malheureux!...

Juliette ne me répondait pas!... Juliette ne viendrait pas!... Ma

lettre, sans doute, l'avait effrayée, elle s'était rappelé les scènes

de colère, d'étranglement sauvage.... Elle avait eu peur, et elle ne

viendrait pas!... Et puis, n'y avait-il pas des courses, des fêtes, des

dîners, des files d'hommes impatients, à sa porte, qui l'attendaient,

la réclamaient, qui avaient payé d'avance la nuit promise?... Pourquoi

serait-elle venue, d'ailleurs?... Pas de Casino sur cette grève

désolée; dans ce coin perdu de l'Océan, personne à qui elle pût vendre

son corps?... Moi, elle m'avait tout pris, mon argent, mon cerveau,

mon honneur, mon avenir, tout!... que pouvais-je lui donner encore?...

Rien. Alors pourquoi viendrait-elle?... J'aurais dû lui dire qu'il

me restait dix mille francs, et elle serait accourue!... A quoi

bon?... Ah! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!... Ma

colère était calmée et un dégoût de moi-même la remplaçait, un dégoût

épouvantable!... Comment cela était-il possible qu'en si peu de temps,

un homme qui n'était pas méchant, dont les aspirations, autrefois, ne

manquaient ni de fierté ni de noblesse, comment cela était-il possible

que cet homme fût tombé si bas, dans une boue si épaisse, qu'aucune

force humaine n'était capable de l'en retirer!... Ce dont je souffrais,

à cette heure, ce n'était pas tant de mes folies, de mes bassesses,

de mes crimes, que des malheurs que j'avais causés autour de moi....

La vieille Marie!... Le vieux Félix! Ah! les pauvres gens!... Où

étaient-ils?... Que faisaient-ils?... Avaient-ils seulement de quoi

manger?... Ne les avais-je pas obligés, en les chassant, à mendier

leur pain, eux si vieux, si bons, si confiants, plus faibles et plus

abandonnés que des chiens sans maître!... Je les voyais, courbés sur

des bâtons, affreusement maigres, toussant, harassés, couchant le

soir dans des gîtes de hasard! Et cette sainte mère Le Gannec, qui me

soignait comme une mère son enfant, qui me berçait de ces tendresses

réchauffantes qu'ont les petites gens!... Au lieu de m'agenouiller

devant elle, de la remercier, ne l'avais-je pas brutalisée, presque

battue!... Ah! non! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!...

La mère Le Gannec allumait ma lampe, et je me disposais à refermer

la fenêtre, quand j'entendis, dans le chemin, des grelots, puis le

roulement d'une voiture.... Machinalement, je regardai.... Une

voiture, en effet, montait la rampe très raide à cet endroit, une

sorte d'omnibus qui me parut haut, et chargé de malles.... Un marin

passait.... Le postillon l'interpella:

--Hé! la maison de Mme Le Gannec, s'il vous plaît?

--C'est là, en face toi, répondit le marin, qui indiqua la maison d'un

geste de la main et continua sa route.

J'étais devenu tout pâle ... et je vis, éclairée par la lumière de la

lanterne, une petite main gantée se poser sur le bouton de la portière.

--Juliette! Juliette! criai-je, éperdu ... mère Le Gannec, c'est

Juliette!... vite, vite ... c'est Juliette!

Courant, dégringolant l'escalier, je me précipitai dans la rue.

--Juliette! ma Juliette!

Des bras m'enlacèrent, des lèvres se collèrent à ma joue, une voix

soupira:

--Jean! mon petit Jean!

Et je défaillis dans les bras de Juliette.

Je ne tardai pas à revenir de mon évanouissement. On m'avait couché

sur le lit, et Juliette, penchée sur moi, m'embrassait, m'appelait,

pleurait:

--Ah! pauvre mignon!... Comme tu m'as fait peur!... Comme tu es blanc

encore!... C'est fini, dis!... Parle-moi, mon Jean!

Sans rien dire, je la contemplais.... Il me semblait que tout mon être,

inerte et glacé, détruit d'un coup, par une grande souffrance ou par un

grand bonheur,--je ne savais,--refoulait dans mon regard la vie qui

s'en allait, s'égouttait de mes membres, de mes veines, de mon cour,

de mon cerveau.... Je la contemplais!... Elle était toujours belle,

un peu plus pâle encore qu'autrefois, et je la retrouvais toute, avec

ses yeux brillants et doux, sa bouche aimante, sa voix délicieusement

enfantine, au timbre clair.... Je cherchais sur son visage, dans ses

gestes, dans l'habitude de son corps, dans ses paroles, je cherchais

des traces douloureuses de son existence inconnue, une flétrissure,

une déformation, quelque chose de nouveau et de plus fané!... Non, en

vérité, elle était un peu plus pâle, et voilà tout.... Et je fondis en

larmes....

--Encore, que je te voie, ma petite Juliette!

Elle buvait mes larmes, pleurait aussi, me tenait embrassé.

--Mon Jean!... Ah! mon Jean adoré!

La mère Le Gannec vint frapper à la porte de la chambre.... Elle ne

s'adressa pas à Juliette, affecta même de ne pas la regarder.

--Qu'est-ce qu'il faut faire des malles, nostre Mintié? demanda-t-elle.

--Il faut les faire monter, mère Le Gannec!

--On ne peut pas monter toutes ces malles ici, répliqua durement la

vieille femme.

--Tu en as donc beaucoup, ma chérie?

--Beaucoup, mais non!... il y en a six.... Ces gens sont stupides!

--Eh bien, mère Le Gannec, dis-je, gardez-les en bas, pour ce soir....

Nous verrons demain....

Je m'étais levé, et Juliette furetait dans la chambre, s'exclamait à

chaque instant:

--Mais c'est gentil ici.... C'est drôle tout plein, mon chéri.... Et

puis, tu as un lit, un vrai lit.... Moi qui croyais qu'on couchait dans

des armoires, en Bretagne.... Ah!... qu'est-ce que c'est que ça?... Ne

bouge pas, Jean, ne bouge pas.

Elle avait pris sur la cheminée un gros coquillage, l'appliquait contre

son oreille.

--Tiens! disait-elle désappointée.... Tiens! ça ne fait pas: _chuuu_!

dans tes coquillages!... Pourquoi, dis?

Puis brusquement, elle se jetait dans mes bras, me couvrait de baisers.

--Ah! ta barbe!... Ah! tu laisses pousser ta barbe, vilain!... Et comme

tes cheveux sont longs! Et comme tu as maigri! Est-ce que je suis

changée, moi?... Est-ce que je suis belle autant?

Nouant ses mains autour de mon cou, penchant sa tête sur mon épaule:

--Raconte ce que tu fais ici, comment tu passes tes journées, à quoi

tu penses.... Raconte à ta petite femme.... Et ne mens pas.... Dis-lui

bien tout, tout, tout!...

Alors, je lui parlai de mes marches acharnées, de mes abattements sur

la dune, de mes sanglots, d'elle que je voyais sans cesse, d'elle que

j'appelais, comme un fou, dans le vent, dans la tempête....

--Pauvre petit! soupirait-elle.... Et je parie que tu n'as pas même un

caoutchouc?...

--Et toi? et toi? ma Juliette, as-tu pensé à moi seulement?

--Ah! moi, quand je ne t'ai plus trouvé à la maison, j'ai cru que

j'allais mourir.... Célestine m'avait dit qu'un homme était venu te

prendre! J'ai tout de même attendu.... Il rentrera, il rentrera....

Et tu ne rentrais pas.... Et j'ai couru chez Lirat, le lendemain!...

Ah! si tu savais comme il m'a reçue!... comme il m'a traitée!... Et

je demandais à tout le monde: «Savez-vous où est Jean?» Et personne

ne pouvait me répondre.... Oh! méchant! partir comme ça ... sans un

mot!... Tu ne m'aimais donc plus?... Alors, tu comprends, j'ai voulu

m'étourdir.... Je souffrais trop!...

Sa voix prit une intonation brève:

--Quant à Lirat!... sois tranquille, mon chéri, je me vengerai de

lui.... Et tu verras!... Ça sera farce!... Quelle crapule que ton ami

Lirat!... Mais tu verras, tu verras.

Une chose me tourmentait: combien de jours, de semaines Juliette

passerait-elle avec moi?... Elle avait apporté six malles; donc, elle

avait l'intention de demeurer au Ploc'h un mois au moins, peut-être

davantage.... A la joie si grande de la posséder, sans trouble, sans

crainte, se mêlait une vive inquiétude.... Je n'avais pas d'argent ...

et je connaissais trop Juliette pour ne point ignorer qu'elle ne se

résignerait pas à vivre comme moi, et je prévoyais des dépenses que

je n'étais pas en état de supporter.... Or comment faire?... N'osant

l'interroger directement, je répondis:

--Nous avons le temps de songer à cela, ma chérie, dans trois mois,

quand nous rentrerons à Paris....

--Dans trois mois.... Mais, mon pauvre mignon, je repars dans huit

jours.... Ça m'ennuie tant!

--Reste, ma petite Juliette, je t'en supplie, reste tout à fait ...

plus longtemps ... quinze jours!

--C'est impossible, tu comprends.... Oh! ne sois pas triste, mon

chéri.... Ne pleure pas ... parce que, si tu pleures, je ne te dirai

pas une chose, une belle chose.

Elle se fit plus tendre encore, se pelotonna contre moi, et reprit:

--Écoute-moi bien, mon chéri.... Je n'ai qu'une pensée, une seule

pensée, vivre avec toi!... Nous quitterons Paris, nous nous en irons

dans une petite maison, si bien cachés, vois-tu, que personne ne saura

plus si nous existons.... Seulement, il nous faut vingt mille francs de

rente.

--Où donc veux-tu que je les prenne maintenant? m'écriai-je découragé.

--Écoute-moi donc! poursuivit Juliette.... Il nous faut vingt mille

francs de rente.... Oh! j'ai tout calculé!... Eh bien, dans six mois,

nous les aurons....

Juliette me regarda d'un air mystérieux ... elle répéta:

--Nous les aurons!...

--Je t'en supplie, ma chérie, ne parle pas ainsi.... Tu ne sais pas le

mal que tu me fais....

Juliette éleva la voix; le pli de son front devint dur:

--Alors, tu aimes mieux que je sois à d'autres toujours?...

--Ah! tais-toi, Juliette!... tais-toi!... Ne parle jamais comme cela,

jamais!...

--Es-tu drôle!... Allons, sois gentil, et embrasse-moi!...

Le lendemain, pendant qu'au milieu des malles ouvertes, des robes

étalées partout, elle s'habillait, très déconcertée de l'absence

de sa femme de chambre, elle forma une quantité de projets pour la

journée.... Elle voulait se promener sur la jetée, monter au phare,

pêcher, aller à la dune, et s'asseoir à la place où j'avais tant

pleuré.... Elle se réjouissait d'apercevoir de jolies Bretonnes, en

costume soutaché et brodé, comme au théâtre, de boire du lait, dans des

fermes!

--Il y a des bateaux ici?

--Mais oui.

--Beaucoup?

--Mais oui.

--Ah! quelle chance, j'aime tant les bateaux! Puis elle me contait les

nouvelles de Paris.... Gabrielle n'était plus avec Robert.... Malterre

se mariait.... Jesselin voyageait.... Il y avait eu des duels.... Et

des anecdotes sur tout le monde!... Toute cette mauvaise odeur de Paris

me ramenait à des mélancolies, à des souvenirs poignants.... Me voyant

triste, elle s'interrompait, m'embrassait, prenait des airs navrés:

--Ah! tu crois peut-être que cette existence me plaît! gémissait-elle

... que je ne songe qu'à m'amuser, à être coquette!... Si tu

savais!... Tu comprends, il y a des choses que je ne peux pas te

dire.... Mais si tu savais quel supplice c'est pour moi!... Tu es

malheureux, toi!... Eh bien, moi?... Tiens, si je n'avais pas l'espoir

de vivre avec mon Jean, souvent, j'ai tant de dégoût que je me tuerais.

Et, rêveuse, câline, elle revenait à ses bergeries, à ses petits

sentiers de verdure, au calme de l'existence douce et cachée, avec des

fleurs, des bêtes, et de l'amour.... Ah! de l'amour dévoué, soumis, de

l'amour éternel, de l'amour qui nous illuminerait, jusqu'à la mort,

ainsi qu'un chaud soleil.

Nous sortîmes après le déjeuner, que la mère Le Gannec nous servit

sévèrement, sans desserrer les lèvres une seule fois. A peine dehors,

comme la brise fraîchissait et lui défrisait les cheveux, Juliette

désira rentrer.

--Ah! le vent, mon chéri!... Le vent, vois-tu, je ne peux pas supporter

ça.... Il me décoiffe et me rend malade!...

Elle s'ennuya toute la journée, et nos baisers ne suffirent pas à

en remplir le vide.... De même qu'autrefois, dans mon cabinet, elle

étendit une serviette sur sa robe, sur la serviette posa de menues

brosses et des limes et, grave, se mit à lisser ses ongles. Je

souffrais cruellement, et la vision du vieux homme, à la fenêtre,

m'obsédait.

Le jour suivant, Juliette me déclara qu'elle était obligée de partir le

soir même.

--Ah! quel malheur, mon chéri!... J'avais oublié!... vite, vite,

commande une voiture.... Oh! quel malheur!

Je n'essayai pas de la retenir.... Affalé sur une chaise, immobile,

sombre, la tête dans les mains, j'assistai aux préparatifs du départ,

sans prononcer une parole, sans laisser échapper une prière....

Juliette allait, venait, pliant ses robes, rangeant son nécessaire,

refermant ses malles, et je n'entendais rien, je ne voyais rien, je ne

savais rien.... Des hommes entrèrent, dont les pas pesants faisaient

craquer le plancher.... Je compris qu'ils emportaient les malles.

Juliette s'assit sur mes genoux.

--Mon pauvre chéri, pleurait-elle, cela te fait de la peine que je

m'en aille ainsi.... Il le faut ... sois sage.... Et puis, bientôt,

je reviendrai ... pour longtemps ... Ne sois pas ainsi.... Je

reviendrai.... Je te le promets.... J'emmènerai Spy.... J'emmènerai un

cheval aussi, pour me promener, tu veux, pas?... Tu verras comme ta

petite femme monte bien.... Embrasse-moi donc, mon Jean!... Pourquoi ne

m'embrasses-tu pas?... Jean voyons!... Adieu! Je t'adore!... Adieu!

* * * * *

Il faisait nuit quand la mère Le Gannec pénétra dans ma chambre. Elle

alluma la lampe et, doucement, s'approcha de moi.

--Nostre Mintié! nostre Mintié!

Je levai les yeux vers elle, et elle était si triste, il y avait en

elle tant de miséricordieuse pitié, que je me précipitai dans ses bras.

--Ah! mère Le Gannec! mère Le Gannec!... sanglotai-je. Et c'est de ça

que je meurs.... De ça!

Et tendrement, la mère Le Gannec murmura:

--Nostre Mintié, pourquoi que vous ne priez pas le bon Dieu?... Ça vous

soulagerait!

X

Voilà huit jours que je ne puis dormir. J'ai, sur le crâne, un casque

de fer rougi. Mon sang bout, on dirait que mes artères tendues se

rompent, et je sens de grandes flammes qui me lèchent les reins. Ce qui

restait d'humain en moi, ce que la douleur morale avait laissé, sous

les ordures entassées, de pudeur, de remords, de respect, d'espoirs

vagues, ce qui me rattachait, par un lien, si faible fût-il, à la

catégorie des êtres pensants, tout cela a été emporté par une folie de

brute forcenée.... Je n'ai plus la notion du bien, du vrai, du juste,

des lois inflexibles de la nature. Les répulsions sexuelles d'un règne

à l'autre qui maintiennent les mondes en une harmonie constante, je

n'en ai plus conscience: tout se meut, se confond en une fornication

immense et stérile, et, dans le délire de mes sens, je ne rêve que

d'impossibles embrassements.... Non seulement l'image de Juliette

prostituée ne m'est plus une torture, elle m'exalte au contraire.... Et

je la cherche, je la retiens, je tâche de la fixer par d'ineffaçables

traits, je la mêle aux choses, aux bêtes, aux mythes monstrueux, et,

moi-même, je la conduis à des débauches criminelles, fouettée par

des verges de fer.... Juliette n'est plus la seule dont l'image me

tente et me hante ... Gabrielle, la Rabineau, la mère Le Gannec, la

demoiselle de Landudec défilent toujours, devant moi, dans des postures

infâmes.... Ni la vertu, ni la bonté, ni le malheur, ni la vieillesse

sainte ne m'arrêtent et, pour décors à ces épouvantables folies, je

choisis de préférence les endroits sacrés et bénits, les autels des

églises, les tombes des cimetières.... Je ne souffre plus dans mon

âme, je ne souffre plus que dans ma chair.... Mon âme est morte dans

le dernier baiser de Juliette, et je ne suis plus qu'un moule de chair

immonde et sensible, dans lequel les démons s'acharnent à verser

des coulées de fonte bouillonnante!... Ah! je n'avais pas prévu ce

châtiment!

L'autre jour, sur la grève, j'ai rencontré une pêcheuse de

palourdes.... Elle était noire, sale, puante, semblable à un tas

de goémon pourrissant. Je me suis approché d'elle avec des gestes

fous.... Et, subitement, je me suis enfui, car j'avais la tentation

infernale de me ruer sur ce corps et de le renverser, parmi les galets

et les flaques d'eau.... A travers la campagne, je marche, je marche,

les narines au vent, flairant, comme un chien de chasse, des odeurs

de femelles.... Une nuit, la gorge en feu, le cerveau affolé par

des visions abominables, je m'engage dans les ruelles tortueuses du

village, frappe à la porte d'une fille à matelots.... Et je suis entré

dans ce bouge.... Mais sitôt que j'ai senti sur ma peau cette peau

inconnue, j'ai poussé un cri de rage ... et j'ai voulu partir.... Elle

me retenait.

--Laisse-moi! ai-je crié.

--Pourquoi t'en vas-tu?

--Laisse-moi.

--Reste.... Je t'aimerai.... Sur la côte, souvent, je t'ai suivi....

Souvent, près de la maison que tu habites, j'ai rôdé.... Je voulais de

toi.... Reste!

--Mais laisse-moi donc! Tu ne vois pas que tu me dégoûtes!...

Et comme elle se penchait à mon cou, je l'ai battue.... Elle gémissait:

--Ah! ma Doué! il est fou!

Fou!... Oui, je suis fou!... Je me suis regardé dans la glace et j'ai

eu peur de moi.... Mes yeux agrandis s'effarent au fond de l'orbite qui

se creuse; les os pointent, trouant ma peau jaunie; ma bouche est pâle,

tremblante, elle pend, pareille à celle des vieillards lubriques....

Mes gestes s'égarent, et mes doigts, sans cesse agités de secousses

nerveuses, craquent, cherchant des proies, dans le vide....

Fou!... Oui, je suis fou!... Lorsque la mère Le Gannec tourne autour de

moi, lorsque j'entends glisser ses chaussons sur le plancher, lorsque

sa robe me frôle, des pensées de crime me viennent, m'obsèdent, me

talonnent et je crie:

--Allez-vous-en!... mère Le Gannec, allez-vous-en! Fou!... Oui, je

suis fou!... Souvent la nuit j'ai passé des heures à la porte de sa

chambre, la main sur la clef de la serrure, prêt à me précipiter dans

l'ombre.... Je ne sais ce qui m'a retenu.... La peur, sans doute; car

je me disais: «Elle se débattra, criera, appellera, et je serai forcé

de la tuer!...» Une fois, surprise par le bruit, elle s'est levée....

Me voyant en chemise, les jambes nues, elle est restée un moment

stupéfaite.

--Comment!... c'est vous, nostre Mintié!... Qu'est-ce que vous faites

ici?... Êtes-vous malade?

J'ai balbutié des mots incohérents, et je suis remonté....

Ah! que l'on me chasse, que l'on me traque, que l'on me poursuive

avec des fourches, des pieux et des faux, comme on fait d'un chien

enragé!... Est-ce que des hommes n'entreront pas, là, tout à l'heure,

qui se jetteront sur moi, me bâillonneront, et m'emporteront dans

l'éternelle nuit du cabanon!

Il faut que je parte!... Il faut que je retrouve Juliette!... Il faut

que j'épuise sur elle cette rage maudite!...

Quand l'aube paraîtra, je descendrai, et je dirai à la mère Le Gannec:

--Mère Le Gannec, il faut que je parte!... Donnez-moi de l'argent....

Je vous le rendrai plus tard.... Donnez-moi de l'argent ... il faut que

je parte!...

Le Calvaire · 第 19 / 22 题