Juliette ne tarda pas à s'ennuyer dans ce bel appartement où elle
s'était promis tant de calme, tant de bonheur. Ses armoires rangées,
ses petits bibelots mis en ordre, elle ne sut que faire et elle
s'étonna. La tapisserie l'agaça, la lecture ne lui procura aucune
distraction. Elle allait d'une pièce dans l'autre, sans savoir à quoi
occuper ses mains, son esprit, bâillant, s'étirant les bras. Elle
se réfugiait en son cabinet de toilette, où elle passait de longues
heures à s'habiller, à essayer des coiffures nouvelles devant sa
glace, à faire jouer les robinets de la baignoire, ce qui l'amusait un
instant; à épucer Spy, et à lui fabriquer des nœuds compliqués avec
les vieilles brides de ses chapeaux. La direction de sa maison eût pu
emplir le vide de ses journées, mais je m'aperçus vite, avec chagrin,
que Juliette n'était pas la femme de ménage qu'elle se vantait d'être.
Elle ne prenait de soin, n'avait de goût, n'exerçait de surveillance
que pour sa lingerie de corps et pour son chien; le reste lui importait
peu, et les choses allaient comme elles voulaient, ou plutôt comme
voulaient les domestiques. Notre personnel renouvelé se composait d'une
cuisinière, vieille fille sale, avide, grincheuse, dont les talents
en cuisine ne s'étendaient pas au delà du tapioca, de la blanquette
de veau, de la salade; d'une femme de chambre, Célestine, effrontée,
vicieuse, qui n'avait d'estime que pour les gens qui dépensaient
beaucoup d'argent; enfin d'une femme de charge, la mère Sochard, qui
prisait sans cesse, se saoulait effroyablement, afin d'oublier ses
malheurs, disait-elle, son mari qui la battait et la grugeait, sa fille
qui avait mal tourné. Aussi le gaspillage était-il énorme, notre table
très mauvaise, le reste à l'avenant. Si, par hasard, nous avions du
monde, Juliette commandait chez Bignon des plats très chers et très
prétentieux. Je vis avec déplaisance des familiarités inconvenantes,
une sorte de liaison amicale s'établir entre Juliette et Célestine.
Quand elle habillait sa maîtresse, elle lui contait des histoires dont
celle-ci se réjouissait, dévoilait les intimités malpropres des maisons
où elle avait passé, donnait des conseils.... Chez MmeK... on faisait
comme ci; chez Mme V... comme ça. Aussi, c'étaient des «chouettes
places», on peut le dire. Souvent, Juliette se rendait à la lingerie où
Célestine cousait, et elle restait là, des heures entières, assise sur
une pile de draps, à écouter les inépuisables «potins» de la bonne....
De temps en temps, des discussions s'élevaient à propos d'un objet
dérobé, d'un manquement au service. Célestine s'emportait, lançait les
plus grossières injures, tapait les meubles, glapissait de sa voix
esquintée:
--Ah ben!... merci!... En v'là une sale baraque! Des grues pareilles,
ça se permet de vous accuser!... Hé, tu sais, ma petite, je me fiche de
toi, et puis de ton nigaud, là-bas ... qu'a l'air d'un melon!...
Juliette la renvoyait, ne voulait pas même qu'elle fît ses huit jours.
--Oui, oui!... tout de suite vos paquets, vilaine fille ... tout de
suite.
Elle venait se blottir près de moi, tremblante et pâle.
--Ah! mon chéri, l'indigne créature, la vilaine fille!... Moi qui étais
si gentille pour elle!
Le soir, tout était raccommodé. Et, par-dessus les rires qui
recommençaient de plus belle, la voix de Célestine braillait.
--Bien sûr que c'était une rude salope que Mme la comtesse!
Ah! la salope.
Un jour, Juliette me dit:
--Ta petite femme n'a plus rien à se mettre.... Elle est nue comme un
ver, la pauvre!
Alors, ce furent des courses nouvelles, chez la couturière, la modiste,
la lingère; et elle redevint gaie, vive, plus aimante. L'ombre d'ennui
qui avait assombri son visage, se dissipa.... Au milieu des étoffes,
des dentelles, parmi les plumes et les fanfreluches, elle se trouvait
vraiment dans son élément, s'épanouissait, resplendissait. Ses doigts
passionnés éprouvaient des jouissances physiques à courir sur les
satins, à toucher les crêpes, à caresser les velours, à se perdre dans
les flots laiteux des fines batistes. Le moindre bout de soie, à la
façon dont elle le chiffonnait, revêtait aussitôt un joli air de chose
vivante; des soutaches et des passementeries, elle savait tirer les
plus exquises musiques. Quoique je fusse très inquiet de toutes ces
fantaisies ruineuses, je ne pouvais rien refuser à Juliette, et je me
laissais aller au bonheur de la savoir si heureuse, au charme de la
voir si charmante, elle dont la beauté embellissait les objets inertes
autour d'elle, elle qui animait tout ce qu'elle touchait d'une vie de
grâce!
Pendant plus d'un mois, tous les soirs, on apporta chez nous
des paquets, des cartons, des gaines étranges.... Et les robes
succédaient aux robes, les chapeaux aux manteaux. Les ombrelles, les
chemises brodées, les plus extravagantes lingeries s'entassaient,
s'amoncelaient, débordaient des tiroirs, des placards, des armoires.
--Tu comprends, mon chéri, m'expliquait Juliette, surprenant dans mes
regards un étonnement; tu comprends ... je n'avais plus rien.... Ça,
c'est un fonds.... Je n'aurai maintenant qu'à l'entretenir.... Oh! ne
crains rien, va! Je suis très économe.... Ainsi, regarde ... j'ai fait
faire à toutes mes robes un corsage montant, pour la ville, et puis un
corsage décolleté, pour quand nous irons à l'Opéra!... Compte ce que
cela m'économise de costumes.... Un ... deux ... trois ... quatre ...
cinq ... cinq costumes, mon chéri!... Tu vois bien.
Elle étrenna, au théâtre, une robe qui _fit sensation._ Tant que dura
cette mortelle soirée, je fus le plus malheureux des hommes.... Je
sentais les convoitises de ces regards de toute une salle braqués sur
Juliette, de ces regards qui la dévisageaient, qui la déshabillaient,
de ces regards qui laissent tomber tant d'ordures autour de la femme
qu'on admire. J'aurais voulu cacher Juliette au fond de la loge, et
jeter sur elle un voile de laine sombre et grossière; et, le cœur mordu
par la haine, je souhaitai que le théâtre, tout à coup, s'effondrât
dans un cataclysme; qu'il broyât, en une chute formidable de son lustre
et de son plafond, tous ces hommes qui me volaient chacun un peu de
la pudeur de Juliette, qui m'emportaient chacun un peu de son amour.
Elle, triomphante, semblait dire: «Je vous aime bien, Messieurs, de me
trouver belle ainsi, et vous êtes de braves gens.»
A peine rentrés chez nous, j'attirai Juliette contre moi, et longtemps,
longtemps, je la tins pressée sur mon cœur, répétant sans cesse:
«Tu m'aimes bien, ma Juliette?...» mais déjà le cœur de Juliette ne
m'entendait plus. Me voyant triste, apercevant au bord de mes cils des
larmes prêtes à rouler sur sa joue, elle se dégagea de mes bras, et,
un peu fâchée, me dit:
--Comment! j'ai été la plus belle de toutes, de toutes!... et tu n'es
pas content?... Et tu pleures?... Ce n'est pas gentil!... Qu'est-ce
qu'il te faut, alors?
Notre première fâcherie eut lieu à propos des amis de Juliette.
Gabrielle Bernier, Jesselin et quelques autres personnages amenés par
Malterre, jadis, rue de Saint-Pétersbourg, revenaient, sans que je
les en eusse priés, nous poursuivre, rue de Balzac.... Et cela ne me
convenait pas, j'entendais séparer ma maîtresse de tout son passé. Je
le déclarai nettement à Juliette, qui parut d'abord très étonnée.
--Qu'as-tu contre M. Jesselin? me demanda-t-elle. Elle appelait les
autres par leur petit nom.... Mais elle disait _Monsieur_ Jesselin avec
un grand respect.
--Je n'ai rien contre lui, positivement, ma chérie.... Il me déplaît,
il m'agace ... il est absurde ... Voilà, je pense, de bonnes raisons
pour ne point désirer voir cet imbécile....
Juliette fut fort scandalisée.... Que j'aie pu traiter d'imbécile un
homme de l'importance et de la réputation de M. Jesselin, cela ne lui
entrait pas dans la tête. Elle me regardait avec effroi, comme si je
venais de proférer un abominable blasphème.
--Imbécile, M. Jesselin!... Lui, un homme si comme il faut, si
sérieux!... qui est allé dans les Indes!... Mais tu ne sais donc pas
qu'il est de la Société de Géographie?
--Et Gabrielle Bernier?... Est-elle aussi de la Société de Géographie?
Juliette ne s'emportait jamais. Seulement, quand elle se fâchait, ses
yeux devenaient subitement plus durs, le pli de son front se creusait
davantage, sa voix perdait un peu de sa douce sonorité. Elle répondit
simplement:
--Gabrielle est mon amie.
--C'est bien cela que je lui reproche!
Il y eut un moment de silence. Juliette, assise dans un fauteuil,
tortillait les dentelles de sa robe de chambre, réfléchissait. Un
sourire ironique erra sur ses lèvres.
--Alors, il faut que je ne voie personne?... C'est ce que tu veux,
n'est-ce pas?... Hé bien, ça va être amusant!... Nous ne sortons
jamais, déjà!... Nous vivons comme de vrais loups!...
--Il n'est point question de cela, ma chérie.... J'ai des amis ... je
leur dirai de venir....
--Oui, je les connais, tes amis ... je les vois d'ici!... des
littérateurs, des artistes!... des gens qu'on ne comprend pas quand ils
vous parlent ... et qui nous emprunteront de l'argent!... Merci!...
Je fus blessé, et répondis vivement:
--Mes amis sont d'honnêtes garçons, tu entends, et qui ont du
talent.... Tandis que ce crétin et cette sale fille!...
--Assez, n'est-ce pas! commanda Juliette.... Tu veux? c'est bien!
Je leur fermerai ma porte.... Seulement, quand tu as exigé de vivre
avec moi, tu aurais bien dû me prévenir que tu voulais m'enterrer
vivante.... J'aurais vu ce que j'avais à faire....
Elle se leva.... Je ne pensai point à lui dire que c'était elle, au
contraire, qui avait désiré cette existence à deux, comprenant que ce
serait aggraver la discussion inutilement. Je lui pris la main.
--Juliette! suppliai-je.
--Eh bien, quoi?
--Tu es fâchée?
--Moi? au contraire, je suis très contente....
--Juliette!
--Allons, laisse moi ... finis ... tu me fais mal.
Juliette me bouda toute la journée; lorsque je lui adressais la
parole, elle ne me répondait pas, ou se contentait d'articuler,
d'une voix brève, des monosyllabes irritants. J'étais malheureux et
colère; j'eusse voulu l'embrasser et la battre, la couvrir de baisers
et de coups de poings. Au dîner, elle conserva une dignité de femme
offensée, les lèvres pincées, du dédain plein les yeux. En vain, je
tentai de l'attendrir par des allures humbles, des regards repentants
et douloureux; son masque demeurait impitoyable, son front avait
toujours cette barre d'ombre qui m'inquiétait. Le soir, couchée, elle
prit un livre et me tourna le dos. Et sa nuque, sa nuque parfumée où
mes lèvres aimaient à se pâmer, sa nuque me paraissait plus obstinée
qu'un mur de pierre.... De sourdes impatiences s'agitaient en moi, et
je m'efforçais de les dompter. A mesure que la colère m'envahissait,
ma voix cherchait des intonations plus caressantes, se faisait plus
douce, plus suppliante.
--Juliette! ma Juliette!... Parle-moi, je t'en prie!... Parle-moi!...
Je t'ai fait de la peine, j'ai été trop dur?... c'est vrai.... Je me
repens, je te demande pardon.... Mais parle-moi.
On eût dit que Juliette ne m'entendait pas. Elle coupait les feuillets
de son livre, et le sifflement du couteau sur le papier m'agaçait
horriblement.
--Ma Juliette!... Comprends-moi.... C'est parce que je t'aime que je
t'ai dit cela.... C'est parce que je te veux si pure, si respectée!...
Et qu'il me semble que ces gens sont indignes de toi... Si je ne
t'aimais pas, que m'importerait?... Et puis, tu crois que je ne veux
pas que tu sortes!... Mais non.... Nous sortirons souvent, tous les
soirs.... Ah! ne sois pas ainsi!... J'ai eu tort!... Gronde-moi,
bats-moi.... Mais parle, parle donc!...
Elle continuait de tourner les pages du livre.... Les mots
s'étranglaient dans ma gorge:
--C'est mal, Juliette, ce que tu fais là ... Je t'assure que c'est
mal d'être comme tu es.... Puisque je me repens!... Ah! quel plaisir
éprouves-tu donc à me torturer de la sorte?... Puisque je me repens!...
Voyons, Juliette, puisque je me repens!...
Aucun muscle de son corps ne tressaillait à mes prières. Sa nuque
surtout m'exaspérait. Entre des mèches de cheveux follets, j'y voyais
maintenant une tête de bête ironique, des yeux qui me raillaient, une
bouche qui me tirait la langue. Et j'eus la tentation d'y porter la
main, de la labourer avec mes doigts, d'en faire jaillir du sang.
--Juliette! criai-je.
Et mes doigts crispés, écartés, crochus comme des serres, s'avançaient,
malgré moi, prêts à s'abattre sur cette nuque, impatients de la
déchirer.
--Juliette!
Juliette retourna légèrement la tête, me regarda avec mépris, sans
terreur.
--Que veux-tu? me dit-elle.
--Ce que je veux?... Ce que je veux?...
J'allais proférer des menaces.... Je m'étais levé, à demi, hors des
draps, je gesticulais.... Et, tout à coup, ma colère tomba.... Je
me rapprochai de Juliette, me blottis contre elle, tout honteux, et
baisant cette belle nuque parfumée:
--Ce que je veux, ma chérie, c'est que tu sois heureuse.... Que tu
reçoives tes amis.... C'était si bête ce que j'exigeais de toi!...
N'es-tu donc pas la meilleure des femmes.... Ne m'aimes-tu pas?... Ah!
je n'aurai plus d'autre volonté que la tienne, je te le promets!...
Et tu verras comme je serai gentil avec eux.... Tiens ... pourquoi
n'inviterais-tu pas Gabrielle à dîner?... Et Jesselin aussi?...
--Non! non!... Tu dis cela maintenant, et demain tu me le
reprocherais.... Non, non!... Je ne veux pas t'imposer des gens que tu
détestes.... Des sales filles, et des crétins!...
--Je ne sais où j'avais la tête.... Je ne les déteste pas ... au
contraire, ils me plaisent beaucoup.... Invite-les, tous les deux....
Et j'irai prendre une loge au Vaudeville.
--Non!
--Je t'en conjure I
Sa voix se radoucit. Elle ferma le livre.
--Eh bien! nous verrons demain.
Sincèrement, à cette minute, j'aimais Gabrielle, Jesselin,
Célestine.... Je crois même que j'aimais Malterre.
Je ne travaillais plus. Non que l'amour du travail m'eût abandonné,
mais je n'avais plus la faculté créatrice. Tous les jours je
m'asseyais, à mon bureau, devant du papier blanc, cherchant des idées,
n'en trouvant pas, et retombant fatalement dans les inquiétudes du
présent, qui était Juliette, dans les effrois de l'avenir qui était
Juliette encore!... De même qu'un ivrogne presse la bouteille tarie
pour en exprimer une dernière goutte de liqueur, de même je pressais
mon cerveau dans l'espoir d'en faire gicler des gouttes d'idées!...
Hélas! mon cerveau était vide!... Il était vide, et il me pesait sur
les épaules, autant qu'une boule énorme de plomb!... Mon intelligence
avait toujours été lente à s'ébranler; il lui fallait l'excitation, le
cinglement du coup de fouet. En raison de ma sensibilité mal réglée, de
ma passivité, je subissais facilement des influences intellectuelles
et morales, bonnes ou mauvaises. Aussi l'amitié de Lirat m'était-elle
très utile, autrefois. Mes idées se dégelaient à la chaleur de son
esprit; sa conversation m'ouvrait des horizons nouveaux, insoupçonnés;
ce qui grouillait en moi de confus, se dégageait, prenait une forme
moins indécise que je m'efforçais de transcrire: il m'habituait à voir,
à comprendre, me faisait descendre avec lui dans le mystère de la vie
profonde.... Maintenant, jour par jour, et, pour ainsi dire, heure par
heure, se rétrécissaient, se refermaient les horizons de lumière où
j'avais tendu, et la nuit venait, une nuit épaisse, qui non seulement
était visible, mais qui était tangible aussi, car je la touchais
réellement, cette nuit monstrueuse; je sentais ses ténèbres se coller à
mes cheveux, s'agglutiner à mes doigts, s'enrouler autour de mon corps,
en anneaux visqueux....
Mon cabinet donnait sur une cour, ou plutôt sur un petit jardin que
décoraient deux grands platanes, et que limitait un mur, tapissé d'un
treillage et couronné de lierre. Par delà ce mur, au fond d'un autre
jardin, une façade de maison montait grise et très haute, dardant sur
moi cinq rangées de fenêtres; au troisième étage, contre la croisée
qui l'encadrait comme un vieux tableau, un vieux homme était assis.
Il avait une calotte de velours noir, une robe de chambre à carreaux,
et jamais il ne bougeait. Tassé sur lui-même, la tête inclinée sur
la poitrine, il semblait dormir. De son visage, je ne voyais que des
angles de chair jaune et ridée, des trous d'ombre et des mèches de
barbe sale, pareilles aux végétations bizarres qui poussent sur les
troncs des arbres morts. Parfois, un profil de femme se penchait sur
lui, sinistrement; et ce profil avait l'air d'une chouette posée sur
l'épaule du vieillard; je distinguais son bec recourbé et ses yeux
ronds, cruels, avides, sanguinaires. Lorsque le soleil entrait dans le
jardin, la croisée s'ouvrait, et j'entendais une voix aigre, pointue,
colère, qui ne cessait de glapir des reproches. Alors, le vieux homme
se tassait davantage, sa tête avait un léger mouvement d'oscillation,
puis il redevenait immobile, un peu plus enfoui dans les plis de sa
robe de chambre, un peu plus écroulé au fond de son fauteuil. Je
restais des heures à regarder le malheureux, et j'imaginais des drames
terribles, une intimité tragique, une existence noble, gâchée, perdue,
broyée par cette femme à la face de chouette. Ce cadavre vivant, je
me le représentais beau, jeune et fort.... C'était peut-être jadis un
artiste, un savant, ou simplement un homme heureux et bon.... Et il
marchait, la taille haute, les yeux pleins de confiance, il marchait
vers la gloire ou vers le bonheur.... Un jour, il avait rencontré cette
femme, chez un ami; et cette femme, elle aussi, avait une voilette
parfumée, un petit manchon, une toque de loutre, un sourire céleste, un
air d'angélique douceur.... Et tout de suite, il l'avait aimée.... Je
le suivais pas à pas, dans sa passion, je comptais ses faiblesses, ses
lâchetés, ses chutes de plus en plus profondes, jusqu'à l'effondrement
dans ce fauteuil de gâteux et de paralytique....
Et ce que j'imaginais de lui, c'était ma vie à moi: c'étaient mes
propres sensations, mes terreurs de l'avenir, mes angoisses.... Peu
à peu, l'hallucination prenait un caractère seulement physique, et
c'était moi, que je voyais, sous cette calotte de velours, dans cette
robe de chambre, avec ce corps délabré, cette barbe sale, et Juliette
qui se posait sur mon épaule, comme un hibou....
Juliette!... Elle rôdait dans le cabinet, le corps lassé, la figure
toute barbouillée d'ennui, laissant échapper des bâillements et des
soupirs. Elle ne savait qu'inventer pour se distraire. Le plus souvent,
près de moi, elle installait une table de jeu et s'absorbait dans les
combinaisons d'une patience compliquée; ou bien elle s'allongeait sur
le divan, étalait sur elle une serviette, sur la serviette de menus
instruments d'écaille, de microscopiques pots d'onguent, et brossait
ses ongles avec acharnement, les limait, les obligeait à être plus
brillants que de l'agate. Toutes les cinq minutes, elle les examinait,
cherchant son image reflétée, comme en un miroir, sur les surfaces
polies.
--Regarde, mon chéri!... sont beaux, pas? Et toi aussi, Spy, regarde
les jolis _nonongles_ à ta maîtresse.
Ce frottement léger de la brosse de peau, cet imperceptible craquement
du divan, les réflexions de Juliette, ses conversations avec Spy,
suffisaient à mettre en déroute le peu d'idées que je tentais de
rassembler. Ma pensée revenait aussitôt aux préoccupations ordinaires,
et je rêvais des rêves pénibles, je vivais des vies douloureuses ...
Juliette!... L'aimais-je?... Bien des fois cette question se dressait
devant moi, grosse d'un doute affreux? N'avais-je point été dupe d'un
étonnement des sens?... Ce que j'avais pris pour de l'amour, n'était-ce
point l'éphémère et fugitive révélation d'un plaisir non encore
goûté?... Juliette!... Certes, je l'aimais.... Mais cette Juliette que
j'aimais, n'était-ce point celle que j'avais créée, qui était née de
mon imagination, sortie de mon cerveau, celle à qui j'avais donné une
âme, une flamme de divinité, celle que j'avais pétrie impossiblement,
avec la chair idéale des anges?... Et encore ne l'aimais-je point
comme on aime un beau livre, un beau vers, une belle statue, comme la
réalisation visible et palpable d'un rêve d'artiste!... Mais l'autre
Juliette!... celle qui était là?... Ce joli animal inconscient,
ce bibelot, ce bout d'étoffe, ce rien?... Je la considérais avec
attention, tandis qu'elle lissait ses ongles!... Oh! j'aurais voulu
déboîter ce crâne et en sonder le vide, ouvrir ce cœur et en mesurer
le néant! Et je me disais: «Quelle existence sera la mienne avec cette
femme qui n'a de goût que pour le plaisir, qui n'est heureuse que
dans les chiffons, dont chaque désir coûte une fortune, qui, malgré
son apparence chaste, va au vice instinctivement; qui, du soir au
lendemain, sans un regret, sans un souvenir, a quitté ce misérable
Malterre; qui me quittera demain, peut-être; cette femme qui est la
négation vivante de mes aspirations, de mes admirations; qui jamais,
jamais, n'entrera dans ma vie intellectuelle; cette femme enfin qui,
déjà, pèse sur mon intelligence comme une folie, sur mon cœur comme un
remords, sur tout _moi_ comme un crime?...» J'avais des envies de fuir,
de dire à Juliette: «Je sors, mais je serai revenu dans une heure,»
et de ne pas rentrer dans cette maison où les plafonds m'étaient plus
écrasants que des couvercles de cercueil, où l'air m'étouffait, où les
choses elles-mêmes semblaient me dire: «Va-t'en.» Eh bien, non!... Je
l'aimais! Et c'était cette Juliette que j'aimais, non l'autre, qui
était allée où vont les chimères!... Je l'aimais de tout ce qui faisait
ma souffrance, je l'aimais de son inconscience, de ses futilités, de
ce que je soupçonnais en elle de perverti; je l'aimais de ce torturant
amour des mères pour leur enfant malade, pour leur enfant bossu....
Avez-vous rencontré, par un jour glacé d'hiver, avez-vous rencontré,
accroupi dans l'angle d'une porte, un pauvre être dont les lèvres
sont gercées, dont les dents claquent, dont la peau tremble, sous les
guenilles déchirées?... Et si vous l'avez rencontré, n'avez-vous pas
été envahi par une pitié poignante, et n'avez-vous pas eu la pensée de
le prendre, de le réchauffer contre vous, de lui donner à manger, de
couvrir ses membres frissonnants de vêtements chauds? J'aimais Juliette
ainsi; je l'aimais d'une pitié immense ... ah! ne riez pas!... d'une
pitié maternelle, d'une pitié infinie!...
--Est-ce que nous n'allons pas sortir, mon chéri?... Ce serait si
gentil de faire un tour de Bois.
Et jetant les yeux sur le papier blanc, où je n'avais pas écrit une
ligne:
--C'est tout ça?... Vrai!... tu ne t'es pas foulé la rate.... Et moi
qui suis restée pour te faire travailler!... Oh! d'abord, je sais que
tu n'arriveras jamais à rien.... Tu es bien trop mou!...
Bientôt, tous les jours et tous les soirs nous sortîmes. Je ne
résistais pas, presque heureux d'échapper aux mortels dégoûts, aux
réflexions désespérées que me suggérait notre appartement, à la vision
symbolique du vieil homme, à moi-même.... Ah! surtout à moi-même. Dans
la foule, dans le bruit, dans cette hâte fiévreuse de l'existence de
plaisir, j'espérais trouver un oubli, un engourdissement, dompter les
révoltes de mon esprit, faire taire le passé dont j'entendais, au
fond de mon être, la voix gémir et pleurer. Et, puisque j'étais dans
l'impossibilité d'élever Juliette jusqu'à moi, j'allais m'abaisser
jusqu'à elle. Les hauteurs sereines où trône le soleil, que j'avais
gravies lentement, au prix de quels efforts! je les redescendrais
d'un coup, d'une chute instantanée, irrémédiable, dussé-je, en bas,
me fracasser la tête contre les pierres, ou disparaître dans la boue
profonde. Il n'était plus question de m'enfuir. Si, par hasard, cette
idée venait encore traverser les brumes de mon cerveau, si, dans
l'égarement de ma volonté j'apercevais, toujours plus lointaine, une
route de salut, où le devoir semblait m'appeler, pour me soustraire à
l'idée, pour ne pas m'élancer sur cette route, je m'accrochais à de
faux semblants d'honneur.... Pouvais-je quitter Juliette! moi qui avais
exigé qu'elle quittât Malterre? Moi parti, que deviendrait-elle?...
Mais non! mais non! je mentais.... Je ne voulais pas la quitter,
parce que je l'aimais, parce que j'avais pitié d'elle, parce que....
N'était-ce point moi que j'aimais, de moi que j'avais pitié?... Ah! je
ne sais plus! je ne sais plus!... Aussi ne croyez point que l'abîme où
j'ai roulé m'ait surpris brusquement.... Ne le croyez pas! Je l'ai vu
de loin, j'ai vu son trou noir et béant horriblement, et j'ai couru à
lui.... Je me suis penché sur les bords pour respirer l'odeur infecte
de sa fange, je me suis dit: «C'est là que tombent, que s'engouffrent
les destinées perverties, les vies perdues; on n'en remonte jamais,
jamais!» Et je m'y suis précipité....
* * * * *
Malgré les menaces du ciel chargé de nuages, la terrasse du café
est grouillante de monde. Pas une table qui ne soit occupée; les
cafés concerts, les cirques, les théâtres, ont vomi là «le gratin»
de leur public. Partout des toilettes claires et des habits noirs;
des demoiselles empanachées comme des chevaux de cortège, ennuyées,
malsaines et blafardes; des gommeux ahuris, dont la tête se penche
sur la boutonnière défleurie et qui mordillent le bout de leurs
cannes, avec des gestes grimaçants de macaque. Quelques-uns, les
jambes croisées, pour montrer leurs chaussettes de soie noire, brodées
de fleurettes rouges, le chapeau renvoyé légèrement en arrière,
sifflotent un air à la mode,--le refrain que, tout à l'heure, ils
ont chanté aux Ambassadeurs, en s'accompagnant avec des assiettes,
des verres et des carafes.... La dernière lumière s'est éteinte à
la façade de l'Opéra. Mais tout autour, les fenêtres des cercles et
des tripots flamboient, rouges, pareilles à des bouches d'enfer.
Sur la place, acculées au bord du trottoir, des voitures de remise
s'alignent, lamentables et rapiécées, sur une triple file. Les cochers
dormaillent, couchés sur leurs sièges; d'autres, réunis en groupe,
comiques sous des livrées de hasard, causent en mâchonnant des bouts de
cigare et se racontent, avec de gros rires, les gaillardes histoires
de leurs clientes. On entend sans cesse la voix criarde des vendeurs
de journaux, qui passent et repassent, jetant, au milieu d'un boniment
croustillant, le nom d'une femme connue, la nouvelle d'un scandale,
tandis que des gamins crapuleux et sournois, glissant comme des
chats entre les tables, offrent des photographies obscènes, qu'ils
découvrent à demi, pour fouetter les désirs qui s'endorment, rallumer
les curiosités qui s'éteignent. Et des petites filles, dont le vice
précoce a déjà flétri les maigres visages d'enfant, viennent présenter
des bouquets en souriant, d'un sourire équivoque, en mettant dans leurs
œillades la savante et hideuse impureté des vieilles prostituées. A
l'intérieur du café, toutes les tables sont prises.... Pas une place
vide.... On boit du bout des lèvres un verre de champagne, on grignote
une sandwich du bout des dents. Toutes les minutes, des curieux
entrent, avant de monter au club ou d'aller se coucher, par habitude,
ou par «chic» et pour voir aussi s'il n'y a pas «quelque chose à
faire». Lentement, et se dandinant, ils font le tour des groupes,
s'arrêtent pour causer avec des amis, envoient un rapide bonjour de la
main, de-ci, de-là, se regardent dans les glaces, remettent en ordre
la cravate blanche qui déborde le pardessus clair; puis s'en vont,
l'esprit orné d'une nouvelle expression d'argot demi-mondain, plus
riches d'un potin cueilli au passage et dont leur désœuvrement vivra
pendant tout un jour. Les femmes, accoudées devant un soda-water, leur
tête veule--que vergettent de petites hachures roses--appuyée sur la
main long gantée, prennent des airs languissants, des mines souffrantes
et rêveuses de poitrinaires. Elles échangent avec les tables voisines
des clignements d'yeux maçonniques et d'imperceptibles sourires,
tandis que le monsieur qui les accompagne, silencieux et béat, frappe,
à petits coups de canne, la pointe de ses souliers. La réunion
est brillante, tout enjolivée de fanfreluches et de dentelles, de
passequilles et de pompons, de plumes teintées et de fleurs épanouies,
de boucles blondes, de tresses brunes, et de lueurs de diamants.
Et tous sont à leur poste de combat, les jeunes et les vieux, les
débutants au visage imberbe, les chevronnés aux cheveux blanchis, les
dupes naïves et les hardis écumeurs: irrégularités sociales, situations
fausses, vices déréglés, basses cupidités, marchandages infâmes,
toutes les fleurs corrompues qui naissent, se confondent, grandissent
et s'engraissent à la chaleur du fumier parisien.
C'est dans cette atmosphère, chargée d'ennuis, d'inquiétude et de
parfums lourds, que nous venions, tous les soirs, désormais. Dans la
journée, les stations chez les couturières, le Bois, les Courses; la
nuit, les restaurants, les théâtres, les réunions galantes. Partout où
ce monde spécial s'étale, on était certain de nous voir apparaître;
nous étions même très choyés à cause de la beauté de Juliette, dont
on commençait à parler, et de ses robes qui excitaient l'envie,
l'émulation des autres femmes. Nous ne dînions plus chez nous. Notre
appartement ne nous servait plus guère que de cabinet de toilette.
Quand Juliette s'habillait, elle devenait dure, presque féroce. Le pli
de son front lui coupait la peau comme une cicatrice. Elle parlait
par mots saccadés, se fâchait, semblait emportée vers des buts de
destruction. Autour d'elle, le cabinet était au pillage: les tiroirs
ouverts, des jupons gisant sur le tapis, des éventails sortis de leurs
étuis, épars sur les chaises, des lorgnettes errant sur les meubles,
des mousselines bouffant dans des coins, des fleurs tombées, des
serviettes rougies de fard, des gants, des bas, des voilettes pendues
aux branches des flambeaux. Et, dans ce pêle-mêle, Célestine, agile,
effrontée, cynique, évoluait, bondissait, glissait, s'agenouillait
aux pieds de sa maîtresse, piquait ici des épingles, là rajustait
des plis, nouait des cordons, ses mains, molles, flasques, faites
pour tripoter de sales choses, se plaquaient sur le corps de Juliette
avec amour. Elle était heureuse, ne répondait plus aux observations
vives, aux reproches blessants, et ses yeux, allumés d'une flamme
de vice canaille, s'attachaient sur moi, obstinément ironiques. Ce
n'est qu'en public, à l'éclat des lumières, sous le feu croisé des
regards d'homme, que Juliette retrouvait son sourire, et l'expression
de joie un peu étonnée et candide qu'elle conservait jusque dans ces
milieux répugnants de la débauche. Et nous venions, en ce cabaret,
avec Gabrielle, avec Jesselin, avec des gens rencontrés on ne sait où,
présentés on ne sait par qui, des imbéciles, des escrocs, des princes,
toute une _chiennerie_ internationale et boulevardière que nous
traînions à nos trousses. On disait, généralement: «La bande Mintié.»
--Que faites-vous ce soir?
--Je vais avec la bande Mintié.
Jesselin nous donnait des renseignements sur le personnel de l'endroit;
il n'ignorait rien des dessous de la vie galante; il en parlait,
d'ailleurs, avec une sorte d'admiration, en dépit de tous les détails
honteux ou tragiques qu'il nous révélait.
«Cet homme très entouré et qu'on écoute respectueusement?... Il avait
été valet de chambre. Son maître le chassa, pour vol. Mais il se
fit croupier, exploita tous les bouges clandestins, devint caissier
de cercle, puis, habilement, pendant quelques années, disparut.
Aujourd'hui, il possédait des intérêts dans des maisons de jeu, des
parts dans des écuries de courses, du crédit chez les agents de change,
des chevaux et un hôtel où il recevait. Il prêtait secrètement de
l'argent, à cent pour cent, à des demoiselles dans l'embarras et dont
il avait, au préalable, expertisé les talents et la rouerie. Généreux à
ses heures, avec esclandre; achetant des tableaux très cher, il passait
pour un homme honorable et un protecteur des arts Dans les journaux, on
citait son nom, dévotieusement.
«Et cet autre, énorme, joufflu, dont le visage gras et plissé est
éternellement fendu d'un rire d'idiot?... Un enfant!... Dix-huit ans, à
peine. Il a une maîtresse retentissante, avec laquelle il se montre au
Bois, le lundi, et un professeur-abbé qu'il conduit au lac, le mardi,
dans la même voiture. Sa mère a ainsi compris l'éducation de ce fils,
voulant qu'il menât de front les saintes croyances et les galantes
aventures. Au demeurant, ivre tous les soirs, et cravachant sa vieille
folle de mère. «Un vrai type!» résumait Jesselin.
«Un duc, celui-là, un duc porteur d'un grand nom de France!... Ah!
le joli duc! Le roi des pique-assiettes! Il entre timidement, comme
un chien peureux, regarde à travers son monocle, flaire un souper,
s'installe et dévore du jambon et du pâté de foie gras. Il n'a
peut-être pas dîné, le duc; il est sans doute revenu bredouille de ses
quotidiennes tournées au café Anglais, à la Maison Dorée, chez Bignon,
en quête d'un ami et d'un menu. Très bien avec les petites dames et
les marchands de chevaux, il fait les commissions des unes, monte les
bêtes des autres. Chargé de dire, partout où il va: «Ah! quelle femme
charmante!... Ah! quelle admirable bête!» Il reçoit, en échange de ces
services, quelques louis avec lesquels il paie son valet de chambre.
«Encore un grand nom, peu à peu et irrémédiablement tombé dans la
pourriture des métiers abjects et des proxénétismes cachés. Celui-ci
fut brillant, autrefois; il garde encore, malgré l'embonpoint qui
est venu, malgré la bouffissure des chairs, une allure élégante, et
un parfum de bonne compagnie. Dans les mauvais lieux et les sociétés
bizarres où il opère, il joue le rôle rétribué que jouaient, il y a
cinquante ans, les majors dans les tables d'hôte. Sa politesse et son
éducation lui sont un capital qu'il exploite en perfection. Il sait
tirer parti du déshonneur des autres, aussi habilement que du sien,
car nul, mieux que lui, ne s'entend à mettre ses malheurs conjugaux en
coupe réglée.
«Ce visage livide, encadré de favoris grisonnants, cette lèvre mince,
cet œil éteint?... On ne savait pas!... Longtemps des bruits sinistres
avaient couru sur ce personnage, des histoires de sang.... D'abord,
on eut peur et on s'éloigna.... Un vieux souvenir, après tout!...
D'ailleurs, il dépensait beaucoup d'argent.... Qu'importe quelques
gouttes rouges qui roulent sur des piles d'or!... Les femmes en étaient
folles....
«Ce jeune homme si joli, à la moustache si galamment retroussée? ...
Un jour, n'ayant plus le sou, et sa famille lui coupant les vivres,
il eut l'ingénieuse pensée de faire croire à son repentir, quitta avec
fracas une vieille maîtresse qu'il avait, et s'en revint à la maison
paternelle. Une jeune fille, compagne de son enfance, l'adorait. Elle
était riche. Il l'épousa. Mais le soir même du mariage, il emportait
la dot et retrouvait la vieille maîtresse. «Elle est bonne! ajoutait
Jesselin, non là vrai!... Elle est très bonne!»
«Et les complaisants, et les chassés des clubs, et les expulsés des
Courses, et les exécutés de la Bourse, et les étrangers venus, le
diable sait d'où, qu'un scandale apporte et que remporte un autre
scandale, et les vivants hors la loi et l'estime bourgeoise, qui
s'adjugent des royautés parisiennes, devant lesquelles on s'incline!
Tous ils grouillaient là, superbes, impunis et tarés!»
Juliette écoutait, amusée par ces récits, attirée par cette boue et
par ce sang, flattée des hommages ignobles qu'elle sentait lui arriver
des regards de ces crétins et de ces bandits. Mais elle gardait sa
tenue décente, son charme de vierge, ses allures à la fois hautaines et
abandonnées, pour lesquelles un jour, chez Lirat, je m'étais damné!...
Voilà que les figures pâlissent, les traits s'étirent ... la fatigue
gonfle et rougit les paupières.... Un à un, ils quittent le cabaret,
las et inquiets.... Savent-ils ce que demain leur réserve, ce qui les
attend chez eux; quelle ruine les guette; au fond de quel gouffre
de misère et d'infamie ils sombreront, les pauvres diables?...
Quelquefois un coup de pistolet creuse un vide dans la bande....
Ne sera-ce pas leur tour, demain?... Demain!... Ne sera-ce pas mon
tour aussi? Ah! demain!... toujours la menace de demain!... Et nous
rentrions sans rien nous dire, hébétés, mornes.
Le boulevard était désert. Un grand silence s'appesantissait sur la
ville. Seules, les fenêtres des tripots luisaient, pareilles à des yeux
de bêtes géantes, tapies dans la nuit.
* * * * *
Sans connaître exactement ma situation de fortune, je sentais la
ruine proche. J'avais payé des sommes considérables, les dettes
s'accumulaient sur les dettes et, loin de diminuer, les fantaisies
de Juliette devenaient plus nombreuses, plus extravagantes: l'or
coulait de ses doigts, comme l'eau d'une fontaine, en un ruissellement
continu. «Elle me croit sans doute plus riche que je ne le suis,
pensais-je, voulant me tromper moi-même: je devrais l'avertir,
peut-être se montrerait-elle plus réservée dans ses désirs.» La vérité
est que j'écartais systématiquement toute idée de ce genre, que je
redoutais les conséquences probables d'une pareille révélation, plus
que n'importe quel malheur dans le monde. En mes rares instants de
lucidité, de franchise avec moi-même, je comprenais que, sous son
air de douceur, sous ses naïvetés d'enfant gâtée, sous la passion
robuste et vibrante de sa chair, Juliette cachait une volonté terrible
d'être belle toujours, adulée, courtisée, un effroyable égoïsme qui
n'eût reculé devant aucune cruauté, devant aucun crime moral.... Je
m'apercevais qu'elle m'aimait moins que le dernier de ses chiffons,
qu'elle m'eût sacrifié pour un manteau, pour une cravate, pour une
paire de gants.... Entraînée dans cette existence, elle ne s'arrêterait
point.... Et alors?... Alors un grand froid me secouait de la tête
aux pieds.... Qu'elle me quittât, non, non, voilà ce que je ne
voulais pas!... Le moment le plus pénible pour moi, c'était le matin,
au réveil. Les yeux fermés, ramenant les couvertures par-dessus ma
tête, le corps tassé en boule, je réfléchissais à ma situation, avec
d'épouvantables tortures.... Et plus elle me paraissait compromise,
plus je me raccrochais à Juliette, désespérément. J'avais beau me
dire que l'argent manquerait tout à coup, que le crédit avec lequel,
malhonnêtement, je prolongerais une semaine, deux semaines, l'agonie
de mes espérances, me serait retiré; je m'entêtais, je m'acharnais
en d'impossibles combinaisons.... Je me voyais abattant des besognes
formidables en huit jours.... Je rêvais de trouver des millions dans
des fiacres.... Des héritages prodigieux me tombaient du ciel.... Le
vol me hantait.... Peu à peu, toutes ces folies prenaient un corps
dans mon cerveau détraqué.... Je donnais à Juliette des palais, des
châteaux; je l'écrasais sous le poids des diamants et des perles;
l'or, autour d'elle, coulait, flambait; et, par-dessus la terre, je la
hissais sur des pourpres vertigineuses.... Puis, la réalité revenait
brusquement.... Je m'enfonçais davantage dans le lit.... Je cherchais
des néants au fond desquels j'aurais disparu ... je m'efforçais de
dormir.... Et, tout d'un coup, haletant, la sueur au front, les yeux
hagards, je me collais à Juliette, l'étreignais de toutes mes forces,
sanglotant.
--Tu ne me quitteras jamais, ma Juliette!... dis, dis que tu ne me
quitteras jamais.... Parce que, vois-tu, j'en mourrais ... j'en
deviendrais fou ... je me tuerais!... Juliette, je te jure que je me
tuerais!
--Mais, qu'est-ce qui te prend?... Pourquoi trembles-tu? Non, mon
chéri, je ne te quitterai pas.... Ne sommes-nous pas heureux ainsi?...
Et puis, je t'aime tant!... quand tu es bien gentil, comme maintenant!
--Oui, oui, je me tuerais!... je me tuerais!...
--Es-tu drôle, mon chéri!... Pourquoi me dis-tu cela?...
--Parce que....
J'allais tout lui révéler.... Je n'osai pas. Et je repris:
--Parce que je t'aime!... parce que je ne veux pas que tu me quittes
... parce que je ne veux pas!...
Il fallut bien, cependant, en arriver à cette confidence.... Juliette
avait vu, à la vitrine d'un bijoutier de la rue de la Paix, un collier
de perles dont elle parlait sans cesse. Un jour que nous nous trouvions
dans le quartier:
--Viens voir le beau bijou, me dit-elle.
Et le nez contre la glace, les yeux luisants, longtemps elle contempla
le collier qui arrondissait, sur le velours grenat de l'écrin, son
triple rang de perles roses. Je sentais des frissons lui courir sur la
peau.
--Pas, qu'il est beau?... Et pas cher du tout! J'ai demandé le prix ...
cinquante mille francs.... C'est une occasion unique.
Je cherchai à l'entraîner plus loin. Mais, câline, se penchant à mon
bras, elle me retint. Et elle soupira:
--Ah! comme il ferait bien sur le cou de ta petite femme!
Elle ajouta, avec un air de désolation profonde:
--C'est vrai, aussi!... Toutes les femmes ont des tas de bijoux....
Moi, je n'ai rien.... Si tu étais bien gentil, bien gentil!... tu le
donnerais à ta pauvre petite Juliette... Voilà!
Je balbutiai:
--Certainement, je veux bien ... mais plus tard ... dans huit jours!...
Le visage de Juliette s'assombrit.
--Pourquoi dans huit jours?... Oh! je t'en prie, tout de suite, tout de
suite!
--C'est que vois-tu, maintenant, je suis gêné ... très gêné....
--Comment? déjà?... Tu n'as plus le sou?... Ah bien, vrai!... Où ça
passe-t-il donc, tout ton argent?... Tu n'as plus le sou?
--Mais si.... Mais si! seulement je suis gêné, momentanément.
--Eh bien, alors? qu'est-ce que ça fait?... J'ai demandé aussi pour
le paiement.... On se contenterait de billets.... Cinq billets de dix
mille francs.... Ce n'est pas une affaire d'État!
--Sans doute.... Plus tard! je te promets.... Viens!
--Ah! fit Juliette simplement.
Je la regardai, le pli de son front me terrifia; je vis passer en
ses yeux une flamme sombre.... Et, dans l'espace d'une seconde, tout
un monde de sensations extraordinaires, et non encore éprouvées,
m'envahit. Très nettement, avec une lucidité parfaite, avec un
implacable sang-froid, avec une concision de jugement foudroyante, je
me posai cette double question: «Juliette et le déshonneur; Juliette et
la prison?» Je n'hésitai pas.
--Entrons, dis-je.
Elle emporta le collier.
Le soir, parée de ses perles, elle s'assit sur mes genoux, radieuse,
et, les bras noués autour de mon cou, elle resta longtemps à me bercer
de sa douce voix.
--Ah! mon pauvre chéri, disait-elle.... Je n'ai pas toujours
été sage!... Oui, je me rends compte ... je suis un peu folle
quelquefois.... Mais c'est fini maintenant!... Je veux être une femme
bonne, sérieuse.... Et puis, tu travailleras bien ... tu feras un beau
roman, une belle pièce de théâtre.... Et puis nous serons riches, très
riches.... Et puis, quand tu seras trop gêné, nous vendrons le beau
collier!... Parce que les bijoux, c'est pas comme les robes; c'est de
l'argent, les bijoux.... Embrasse-moi fort....
Ah! comme elle s'envola vite, cette nuit-là? Comme les heures
s'enfuirent, effarées sans doute d'entendre hurler l'amour avec la voix
maudite des damnés.
Les désastres se multipliaient, se précipitaient. Des billets,
souscrits aux fournisseurs de Juliette, restèrent impayés, et c'est à
peine si je pouvais, en empruntant partout, trouver l'argent nécessaire
à notre existence quotidienne. Mon père avait laissé quelques créances
à Saint-Michel. Généreux et bon, il aimait à obliger les petits
cultivateurs dans l'embarras. Je lançai les huissiers, sans pitié,
contre ces pauvres diables, faisant vendre leur masure, leur bout
de champ, ce par quoi ils vivaient misérablement, en se privant de
tout. Dans les maisons où je possédais encore du crédit, j'achetais
des choses que je revendais aussitôt à vil prix. Je descendais jusque
dans les brocantes les plus véreuses.... Des projets de chantage
inouïs germaient en moi, et je lassais Jesselin de mes perpétuelles
demandes d'argent. Enfin, une fois, j'allai chez Lirat. Il me fallait
cinq cents francs pour le soir, et j'allai chez Lirat, délibérément,
effrontément! Pourtant, en sa présence, dans cet atelier tout plein de
souvenirs regrettés, mon assurance tomba, et j'eus une sorte de pudeur
tardive.... Je tournai autour de Lirat, pendant un quart d'heure, sans
parvenir à lui expliquer ce que j'attendais de son amitié.... De son
amitié!... Et je me disposais à partir.
--Eh bien, au revoir, Lirat.
--Au revoir, mon ami.
--Ah! j'oubliais.... Ne pourriez-vous pas me prêter cinq cents francs?
Je comptais sur mes fermages.... Ils sont en retard.
Et rapidement, j'ajoutai:
--Je vous les rendrai demain ... demain matin.
Lirat fixa un instant ses yeux sur moi.... Je revois encore ce
regard.... En vérité, il était douloureux.
--Cinq cents francs!... me dit-il.... Où diable voulez-vous que je les
prenne?... Est-ce que j'ai jamais eu cinq cents francs?
J'insistai, répétant:
--Je vous les rendrai demain ... demain matin.
--Mais je ne les ai pas, mon pauvre Mintié!... Il me reste deux cents
francs.... Si cela peut vous être utile?
Je pensai que ces deux cents francs qu'il m'offrait, c'était le pain de
tout un mois. Je répondis, le cœur déchiré:
--Eh bien, oui!... Tout de même!... Je vous les rendrai demain ...
demain matin.
--C'est bon, c'est bon!...
J'aurais voulu, à ce moment, me jeter au cou de Lirat, lui demander
pardon, lui crier: «Non, non, je ne veux pas de cet argent!» Et, comme
un voleur, je l'emportai.
Mes propriétés, le Prieuré lui-même, la vieille et familiale demeure,
couverts d'hypothèques, furent vendus!... Ah! le triste voyage que
je fis à cette occasion!... Il y avait bien longtemps que je n'étais
retourné à Saint-Michel! Et cependant, aux heures de dégoût et de
lassitude, dans la fièvre mauvaise de Paris, la pensée de ce petit
pays tranquille m'était une douceur, un apaisement. Les souffles purs
qui me venaient de là-bas rafraîchissaient mon cerveau congestionné,
calmaient ma poitrine, brûlée par les acides corrosifs que charrie
l'air empesté des villes, et je m'étais promis souvent, quand je serais
fatigué de toujours poursuivre des chimères, de me réfugier là, dans
la paix, dans la sérénité des choses maternelles. Saint-Michel!...
Jamais il ne m'avait été cher autant que depuis que je l'avais quitté;
il me semblait contenir des beautés et des richesses dont je n'avais
pas su jouir encore, et que je découvrais subitement.... J'aimais à en
rappeler les souvenirs, j'aimais surtout à évoquer la forêt, la belle
forêt où, tant de fois, enfant inquiet et rêveur, je m'étais perdu....
Délicieusement, humant l'arôme des puissantes sèves, l'oreille charmée
par les harmonies du vent qui fait vibrer les taillis et les futaies,
ainsi que des harpes et des violoncelles, je m'enfonçais dans les
grandes allées aux voûtes tremblantes de feuillage, les grandes allées
droites qui, très loin, là-bas, finissaient brusquement et s'ouvraient
comme une baie d'église, sur la clarté d'un pan de ciel ogival et
radieux.... Dans ces rêves, je voyais les branches des chênes tendrent
vers moi leurs bouquets plus verts, heureuses de me retrouver; les
jeunes baliveaux me saluaient, au passage, avec un bruissement joyeux;
ils me disaient: «Regarde comme nous avons grandi, comme notre tronc
est lisse et vigoureux, comme l'air est bon où nous étendons nos fines
ramures balancées, comme la terre est charitable où nous poussons nos
racines, sans cesse gorgées de sucs vivifiants.» Les mousses et les
bruyères m'appelaient: «Nous t'avons fait un bon lit, petit, un bon lit
parfumé, et tel qu'il n'y en a pas dans les maisons avares et dorées
des grandes villes.... Allonge-toi, et roule-toi; si tu as trop chaud,
la fougère agitera sur ta tête ses légers éventails; si tu as trop
froid, les hêtres écarteront leurs branches pour laisser passer un
rayon de soleil qui te réjouira.» Hélas! depuis que j'aimais Juliette,
peu à peu ces voix s'étaient tues. Ces souvenirs ne revenaient plus,
comme des anges gardiens, bercer mon sommeil, et secouer leurs ailes
blanches, dans l'azur détruit de mes songes!... Le passé s'éloignait de
moi, honteux de moi!...
Le train filait; il avait franchi les plaines de la Beauce, plus
mélancoliques encore à regarder qu'aux jours poignants de la
guerre.... Et je reconnaissais mes petits champs bossus, et leurs
haies fourrées, mes pommiers vagabonds, mes vallées étroites, mes
peupliers à la cîme penchée en forme de capuchon, qui ressemblent,
dans la campagne, à d'étranges processions de pénitents bleus, mes
fermes au toit haut et moussu, mes chemins de traverse encaissés
et rocailleux, qui dévalent, bordés de trognes de charme, sous des
verdures robustes; ma forêt là-bas, noire dans le soleil couchant....
Il faisait nuit quand j'arrivai à Saint-Michel. J'aimais mieux cela.
Traverser la rue, en plein jour, sous les regards curieux de tous ces
braves gens qui m'avaient vu enfant, cela m'eût été pénible.... Il me
semblait qu'il y avait sur moi tant de hontes, qu'ils se seraient
détournés avec horreur, comme d'un chien galeux.... Je hâtai le pas,
relevant le collet de mon pardessus.... L'épicière, qu'on appelait
Mme Henriette, et qui, jadis, me bourrait de gâteaux, était
devant sa boutique, à causer avec des voisines. Je tremblai qu'elles
ne parlassent de moi, je quittai le trottoir et pris la chaussée....
Heureusement qu'une charrette passa, dont le bruit couvrit les paroles
de ces femmes.... Le presbytère ... la maison des sœurs ... l'église
... le Prieuré!... A cette heure, le Prieuré n'était rien qu'une masse
noire, énorme, dans le ciel.... Et pourtant, le cœur me manqua.... Je
dus m'appuyer contre un des piliers de la grille, reprendre haleine....
A quelques pas de moi, la forêt grondait, sa grosse voix s'enflait,
colère, et pareille à la voix déchaînée des brisants....
Marie et Félix m'attendaient.... Marie, plus vieille, plus ridée;
Félix, plus courbé, dodelinant de la tête davantage....
--Ah! monsieur Jean! monsieur Jean!
Et, tout de suite, Marie, s'emparant de ma valise:
--Vous devez avoir joliment faim, monsieur Jean!... Je vous ai fait une
soupe, comme vous l'aimiez, et puis j'ai mis un bon poulet à la broche.
--Merci! dis-je.... Je ne dînerai pas.
J'aurais voulu les embrasser tous les deux, leur ouvrir mes bras,
pleurer sur leurs vieilles faces parcheminées.... Eh bien, ma voix
était dure, cassante. J'avais prononcé: «Je ne dînerai pas», sur un ton
de menace. Ils m'examinaient, un peu effarés, ne cessaient de répéter:
--Ah! monsieur Jean!... Comme il y a longtemps!... Ah! monsieur
Jean!... Comme vous êtes beau garçon!...
Alors Marie, pensant qu'elle m'intéresserait, commença de me débiter
les nouvelles du pays.
--Ce pauvre monsieur le curé est mort, vous avez su cela!... Le nouveau
ne prend point ici; c'est trop jeune, ça veut faire du zèle....
Baptiste a été tué par un arbre....
Je l'interrompis:
--Bien, bien, Marie.... Vous me conterez tout cela demain....
Elle me conduisit à ma chambre, et me demanda:
--Faudra-t-il vous porter votre bol de lait, monsieur Jean?
--Comme vous voudrez!
Et, la porte refermée, je m'abattis dans un fauteuil, et longtemps,
longtemps, je sanglotai.
Le lendemain je me levai dès l'aube.... Le Prieuré n'avait pas changé;
il y avait seulement un peu plus d'herbes dans les allées, de mousse
sur le perron, et quelques arbres étaient morts. Je revis la grille,
les pelouses teigneuses, les sorbiers chétifs, les marronniers
vénérables; je revis le bassin où baignaient les arums, où le petit
chat avait été tué, le rideau de sapins qui cachait les communs,
l'étude abandonnée; je revis le parc, ses arbres tordus et ses bancs
de pierre pareils à de vieilles tombes.... Dans le potager, Félix
binait une plate-bande.... Ah! comme il était cassé, le pauvre homme!
Il me montra une épine blanche, et me dit:
--C'est là que vous veniez avec défunt vot' pauv' père, pour guetter le
merle.... Vous rappelez-vous ben, monsieur Jean?
--Oui, oui, Félix.
--Et pis la grive, itou, dame!
--Oui, oui, Félix ...
Je m'éloignai. Je ne pouvais supporter la vue de ce vieillard, qui
pensait mourir au Prieuré, et que j'allais chasser, et qui s'en irait
où?... Il nous avait servis avec fidélité, il était presque de la
famille, pauvre, incapable de gagner sa vie désormais.... Et j'allais
le chasser!... Ah! comment ai-je fait cela?
Au déjeuner, Marie me parut nerveuse. Elle tournait autour de ma chaise
avec une agitation inaccoutumée.
--Faites excuse, monsieur Jean, me dit-elle enfin.... Faut que j'en aie
le cœur net.... C'est-y vrai que vous vendez le Prieuré?...
--Oui, Marie.
La vieille fille écarquilla les yeux, stupéfaite, et posant ses deux
mains sur la table, elle répéta:
--Vous vendez le Prieuré?
--Oui, Marie.
--Le Prieuré où toute votre famille est née.... Le Prieuré où votre
père et votre mère sont morts?... Le Prieuré, Seigneur Jésus!
--Oui, Marie.
Elle se recula comme effrayée:
--Mais vous êtes donc un méchant enfant, monsieur Jean?
Je ne répondis rien. Marie sortit de la salle à manger et ne m'adressa
plus la parole.
Deux jours après, mes affaires terminées, les actes signés, je
repartais.... De ma fortune, il me restait de quoi vivre un mois, à
peine. C'était fini, bien fini!... Des dettes écrasantes, des dettes
ignobles, et rien!... Ah! si le train avait pu m'emporter loin,
toujours plus loin, n'arriver jamais! C'est à Paris que je m'aperçus
seulement que je n'avais pas été m'agenouiller sur les tombes de mon
père et de ma mère.
Juliette me reçut tendrement. Elle m'embrassait avec passion.
--Ah! mon chéri, mon chéri!... J'ai cru que tu ne reviendrais plus!...
Cinq jours! pense donc! D'abord, si tu refais encore des voyages, je
veux aller avec toi....
Elle se montrait si affectueuse, si véritablement émue, ses caresses me
donnaient tant de confiance, et puis ce que j'avais de gros sur le cœur
me semblait si lourd à porter, que je n'hésitai pas à lui tout avouer.
Je la pris dans mes bras et l'assis sur mes genoux.
--Écoute-moi, ma Juliette, lui dis-je, écoute-moi bien.... Je suis
perdu, ruiné ... ruiné, tu entends: ruiné!... Nous n'avons plus que
quatre mille francs!...
--Pauvre mignon! soupira Juliette, en posant sa tête sur mon épaule,
pauvre mignon!
J'éclatai en sanglots, et je m'écriai:
--Tu comprends qu'il faut que je te quitte.... Et j'en mourrai!
--Allons, tu es fou de parler ainsi.... Est-ce que tu crois que je
pourrais vivre sans toi, mon chéri?... Voyons, ne pleure pas, ne te
désole pas....
Elle essuya mes yeux humides, et continua de sa voix, à chaque instant
plus douce:
--D'abord nous avons quatre mille francs ... nous pouvons vivre quatre
mois avec cela ... Pendant ces quatre mois, tu travailleras.... Voyons,
en quatre mois, si tu n'as pas le temps de faire un beau livre!... Mais
ne pleure plus ... parce que si tu pleures, je ne te dirai pas un gros
secret ... un gros, gros, gros secret.... Sais-tu ce qu'elle fait, ta
petite femme qui se doutait bien un peu de cela?... le sais-tu?... Eh
bien! depuis trois jours, elle va au manège, elle prend des leçons
d'équitation ... et, l'année prochaine, comme elle sera très forte,
Franconi l'engagera.... Sais-tu ce que gagne une écuyère de haute
école?... Deux mille, trois mille francs par mois.... Ainsi, tu vois
qu'il n'y a pas de quoi se désoler, pauvre mignon!
Toutes les déraisons, toutes les folies m'étaient bonnes. Je m'y
accrochais désespérément, comme le marin perdu s'accroche aux épaves
incertaines que la vague pousse. Pourvu qu'elles me soutinssent un
instant, je ne me demandais pas vers quels plus dangereux récifs,
vers quelles profondeurs plus noires, elles m'entraîneraient. Je
conservais aussi cet espoir absurde du condamné à mort qui, jusque sur
la sanglante plate-forme, jusque sous le couteau, attend un événement
impossible, une révolution instantanée, une catastrophe planétaire,
qui le délivreront de la mort. Je me laissai bercer par le joli ronron
des paroles de Juliette!... Des résolutions de travail héroïque me
venaient à l'esprit, me jetaient dans des enthousiasmes désordonnés....
J'entrevoyais des foules haletantes, penchées sur mes livres; des
théâtres où des messieurs graves et maquillés s'avançaient, lançant mon
nom aux admirations frénétiques du public. Vaincu par la fatigue, brisé
par l'émotion, je m'endormis....
* * * * *
Nous finissons de dîner.... Juliette a été plus tendre encore qu'au
moment de mon retour. Pourtant, je vois en elle une inquiétude, une
préoccupation. Elle est triste et gaie, tout à la fois: qu'y a-t-il
donc derrière ce front où des nuages passent? Malgré ses protestations,
est-elle décidée à me quitter, et veut-elle rendre moins pénible notre
séparation, en me prodiguant tous les trésors de ses caresses?...
--Que c'est donc ennuyeux, mon chéri! dit-elle.... Il faut que je sorte.
--Comment, il faut que tu sortes?... Maintenant?
--Mais oui, figure-toi.... Cette pauvre Gabrielle est très malade....
Elle est seule ... j'ai promis d'aller la voir. Oh! je ne serai pas
longtemps.... Une heure à peine....
Juliette parle très naturellement.... Et je ne sais pas pourquoi, je
pense qu'elle ment, qu'elle ne va pas chez Gabrielle ... et je suis
mordu au cœur par un soupçon, vague, affreux.... Je lui dis:
--Ne pourrais-tu attendre demain?
--Oh! c'est impossible!... Tu comprends, j'ai promis!
--Je t'en prie!... demain....
--C'est impossible!... Cette pauvre Gabrielle!
--Eh bien!... Je vais avec toi.... Je resterai à la porte, je
t'attendrai!
Sournoisement, je l'examine.... Son visage n'a pas frémi.... Non, en
vérité, elle n'a pas eu la moindre surprise des nerfs. Elle répond avec
douceur:
--Ça n'est pas raisonnable!... Tu es fatigué, mon chéri.... Couche-toi!
Déjà j'ai vu glisser, comme une couleuvre, la traîne de sa robe,
derrière la portière retombée.... Juliette est dans son cabinet de
toilette.... Et moi, les yeux obstinément fixés sur la nappe, où
danse le reflet rouge d'une bouteille de vin, je réfléchis que, dans
ces temps derniers, des femmes sont venues ici, des femmes grasses,
louches, des femmes qui avaient l'air de chiennes, flairant des
ordures.... J'ai demandé à Juliette: «Qui sont ces femmes?» Juliette
m'a répondu, une fois: «C'est la corsetière», une autre fois: «C'est la
brodeuse....» Et je l'ai cru!... Un jour, sur le tapis, j'ai ramasse
une carte de visite qui traînait.... Madame Rabineau, 114, rue de
Sèze.... «Qui ça, Mme Rabineau?» Juliette m'a répondu: «Ce
n'est rien, donne....» Et elle a déchiré la carte.... Et moi, imbécile,
je ne suis même pas allé rue de Sèze, pour savoir!... Je me souviens de
tout cela.... Ah! comment n'ai-je pas compris?... Comment ne leur ai-je
pas sauté à la gorge, à ces vilaines brocanteuses de viande humaine?...
Et un grand voile se lève, par delà lequel je vois Juliette, le ventre
sali, épuisée et hideuse, se prostituant à des boucs!... Juliette
est là, devant moi, qui met ses gants, devant moi, en costume sombre
... avec une voilette épaisse qui lui cache la figure.... L'ombre de
sa main court sur la nappe, elle s'allonge, s'élargit, se rétrécit,
disparaît et revient.... Toujours je verrai cette ombre diabolique,
toujours!...
--Embrasse-moi bien, mon chéri.
--Ne sors pas, Juliette; ne sors pas, je t'en conjure.
--Embrasse-moi ... bien fort ... plus fort encore.... Elle est
triste.... A travers la voilette épaisse, je sens sur ma joue
l'humidité d'une larme.
--Pourquoi pleures-tu, Juliette?... Juliette, par pitié, reste près de
moi!
--Embrasse-moi.... Je t'adore, mon Jean.... Je t'adore!...
Elle est partie.... Des portes s'ouvrent, se referment.... Elle est
partie.... Dehors, j'entends le bruit d'une voiture qui roule.... Le
bruit s'éloigne, s'éloigne et meurt.... Elle est partie!...
Et me voilà dans la rue, moi aussi.... Un fiacre passe,
--114, rue de Sèze!
Ah! ma résolution a été vile prise.... J'ai réfléchi que j'avais le
temps d'arriver avant elle.... Elle a bien compris que je n'étais
pas dupe de la maladie de Gabrielle.... Ma tristesse, mon insistance
lui ont sans doute inspiré la crainte d'être espionnée, suivie, et
vraisemblablement, elle ne se sera pas dirigée, tout droit, là-bas....
Mais pourquoi cette abominable pensée est-elle tombée sur moi, tout à
coup, comme la foudre?... Pourquoi cela, et pas autre chose? J'espère
encore que mes pressentiments m'ont trompé, que Mme Rabineau
«ce n'est rien», que Gabrielle est malade!...
Une sorte de petit hôtel étranglé entre deux hautes maisons; une porte
étroite, creusée dans le mur, au-dessus de trois marches; une façade
sombre, dont les fenêtres closes ne laissent filtrer aucune lumière....
C'est là!... C'est là qu'elle va venir, qu'elle est venue peut-être!...
Et des rages me poussent vers cette porte, je voudrais mettre le
feu à cette maison; je voudrais, dans une flambée infernale, faire
hurler et se tordre toutes les chairs damnées qui sont là.... Tout à
l'heure, une femme, les mains dans les poches de sa jaquette claire,
les coudes écartés, est entrée en chantant et se dandinant.... Pourquoi
ne lui ai-je pas craché à la figure?... Un vieillard est descendu de
son coupé.... Il a passé près de moi, s'ébrouant, soufflant, soutenu
aux aisselles par son valet de chambre.... Ses jambes tremblantes ne
pouvaient le porter; entre ses paupières bouffies, molles, luisait une
flamme de débauche sanguinaire.... Pourquoi n'ai-je pas balafré la face
hideuse de ce vieux faune ataxique?... Il attend peut-être Juliette!...
La porte d'enfer s'est refermée sur lui ... et, un instant, mes yeux
ont plongé dans le gouffre.... Je croyais voir des flammes rouges,
de la fumée, des enlacements abominables, des dégringolades d'êtres
affreusement emmêlés.... Non, c'est un couloir triste, désert, éclairé
par la clarté pâle d'une lampe, puis au fond quelque chose de noir,
comme un trou d'ombre, où l'on sent grouiller des choses impures....
Et les voitures s'arrêtent, vomissant leur provision de fumier humain,
dans cette sentine de l'amour.... Une petite fille, de dix ans à
peine, me poursuit: «Les belles violettes!... les belles violettes!»
Je lui donne une pièce d'or: «Va-t'en, petite, va-t'en!... Ne reste
pas là. Ils te prendraient!...» Mon cerveau s'exalte, j'éprouve au
cœur la douleur de mille crocs, de mille griffes qui le fouillent,
le déchirent, s'acharnent... Des désirs de meurtre s'allument en moi
et mettent dans mes bras les gestes de tuer.... Ah! me précipiter,
le fouet en main, au milieu de ces priapées, et zébrer ces corps
d'ineffaçables plaies, éparpiller des coulées de sang chaud, des
morceaux de chair vive, sur les glaces, sur les tapis, les lits.... Et
à la porte de la maison infâme, ainsi qu'une chouette aux portes des
granges campagnardes, clouer la Rabineau, nue, éventrée, les entrailles
pendantes!... Un fiacre s'est arrêté: une femme en sort; j'ai reconnu
le chapeau, la voilette, la robe.
--Juliette!
En me voyant, elle pousse un cri.... Mais elle se remet vite.... Ses
yeux me bravent:
--Laisse-moi, crie-t-elle.... que fais-tu là?... Laisse-moi!
Je lui broie les poignets, et d'une voix qui s'étrangle, qui râle:
--Écoute-moi.... Si tu fais un pas, si tu dis un mot ... je te renverse
sur le trottoir et je t'écrase la tête sous le talon de mes souliers.
--Laisse-moi!
Lourdement, je plaque une main sur son visage, et de mes ongles,
furieux, je laboure son front, ses joues, d'où le sang jaillit.
--Jean! oh! Jean!... Pitié, je t'en prie!... Jean, grâce! grâce!...
Sois bon!... Tu me tues....
Je la conduis brutalement vers la voiture ... et nous rentrons....
Pliée en deux, elle est là, près de moi, qui sanglote.... Que vais-je
faire?... Je n'en sais rien.... En vérité, je n'en sais rien.... Je ne
me demande rien, je ne pense à rien.... Il me semble qu'une montagne
de rochers s'est abattue sur moi.... J'ai cette sensation de blocs
lourds sous lesquels mon crâne s'est aplati, ma chair s'est écrasée....
Pourquoi, dans le noir où je suis, pourquoi ces murs hauts et blafards
fuient-ils dans le ciel? Pourquoi des oiseaux sombres volent-ils dans
des clartés subites?... Pourquoi une chose, affaissée près de moi,
pleure-t-elle?... Pourquoi? Je l'ignore....