--Madame Juliette Roux, je vous prie?
--Si monsieur veut entrer?... me dit la domestique....
Sans demander mon nom, sans attendre ma réponse, elle me fit traverser
une petite antichambre, très sombre, et me conduisit dans une pièce,
où je ne distinguai, tout d'abord, qu'une lampe habillée de son grand
abat-jour rose, qui brûlait doucement dans un coin. La domestique
remonta la lampe, emporta un manteau de loutre, jeté sur un divan.
--Je vais prévenir madame, fit-elle.
Et elle disparut, me laissant seul.
Ainsi, j'étais chez elle!... Depuis huit jours, l'idée de cette visite
me tourmentait.... Je n'avais aucun plan, aucun projet, je désirais
voir Juliette, voilà tout; quelque chose comme une curiosité très vive,
que je n'analysais pas, m'attirait vers elle.... Plusieurs fois,
j'étais allé dans la rue de Saint-Pétersbourg, avec l'intention bien
arrêtée de me présenter chez elle; mais, au dernier moment, le courage
m'avait manqué, et j'étais parti sans avoir pu me décider à franchir la
porte de sa maison.... Maintenant, j'étais l'homme le plus embarrassé
du monde, et regrettais fort ma sottise, car c'était une sottise,
évidemment.... Comment me recevrait-elle?... Que lui dirais-je?... Sans
doute, elle m'avait engagé à venir... se souviendrait-elle de moi?...
Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'avais beau faire appel à mon
intelligence, je ne trouvais pas la moindre phrase, pas le moindre
mot, pour aborder la conversation, quand Juliette serait là!... Si
j'allais rester court, la bouche ouverte, quel ridicule!... J'examinai
la pièce où Juliette entrerait tout à l'heure!... Cette pièce était
un cabinet de toilette, servant en même temps de salon. L'impression
que j'en eus me fut désagréable. La toilette, étalée brutalement, avec
ses deux cuvettes de cristal rose craquelé, me choqua. Les murs et le
plafond, tendus de satin rouge criard, les meubles en peluche brodée,
les portières compliquées, des bibelots très chers et très laids,
posés çà et là sur les meubles; des tables bizarres, sans destination,
des consoles chargées de lourds ornements, tout cela disait un goût
vulgaire. Je remarquai, occupant le milieu de la cheminée, entre
deux massifs vases d'onyx, un Amour, en terre cuite, qui bombait la
poitrine, souriait avec une moue spirituelle, et offrait une fleur,
du bout de ses doigts écartés. Chaque détail révélait, ici, l'amour
du luxe cher et grossier, là, une tendance regrettable à la romance, à
l'attendrissement _bébête._ C'était à la fois navrant et sentimental.
Pourtant, et ce me fut une satisfaction, je ne rencontrais pas le
disparate, le fugitif, le heurté des appartements de filles, ces
appartements où l'on sent l'existence hagarde, où l'on peut, au nombre
de bibelots entassés, compter le nombre des amants qui ont passé là
amants d'une heure, d'une nuit, d'une année; où chaque siège vous crie
une impudeur et une trahison; où l'on voit sur une vitrine l'agonie
d'une fortune, sur un marbre les traces encore chaudes d'une larme, sur
un lustre des gouttes encore chaudes de sang.... La porte s'ouvrit, et
Juliette, toute blanche, dans une robe longue et flottante, apparut....
Je tremblais ... le rouge me montait à la figure; mais elle me
reconnut, et, souriant de ce sourire qu'enfin je retrouvais, elle me
tendit la main:
--Ah! monsieur Mintié! dit-elle?... que c'est gentil à vous de ne
m'avoir pas oubliée!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu cet
original de Lirat?
--Mais oui, Madame; pas depuis le jour où j'ai eu l'honneur de vous
rencontrer chez lui....
--Ah! mon Dieu, je croyais que vous ne vous quittiez jamais!...
--Il est vrai, répondis-je, que je le vois beaucoup ... mais j'ai
travaillé tous ces jours-ci.
Ayant cru remarquer, dans le ton de sa voix, une intention ironique,
j'ajoutai, en matière de défi:
--Quel grand artiste, n'est-ce pas?
Juliette laissa passer cette exclamation:
--Vous travaillez donc toujours? reprit-elle.... Du reste, on m'a
dit que vous viviez en vrai chartreux.... Le fait est qu'on ne vous
aperçoit nulle part, monsieur Mintié.
La conversation prit un tour excessivement banal; le théâtre en fit
presque tous les frais. A une phrase que je dis, elle s'étonna, un peu
scandalisée.
--Comment, vous n'aimez pas le théâtre?... Est-il possible, vous, un
artiste?... Moi, j'en raffole ... c'est si amusant le théâtre!...
Nous retournons, ce soir, aux Variétés pour la troisième fois,
figurez-vous....
On entendit un faible jappement derrière la porte.
--Ah! mon Dieu! s'écria Juliette en se levant avec précipitation....
Mon Spy que j'ai laissé dans ma chambre!... Il faut que je vous
présente mon Spy, monsieur Mintié ... vous ne connaissez pas mon Spy?
Elle avait ouvert la porte, écartait les tentures, toutes grandes.
--Allons, Spy! disait-elle, d'une voix câline.... Où êtes-vous, Spy?
Venez, pauvre Spy!...
Et je vis un minuscule animal, au museau pointu, aux longues oreilles,
qui s'avançait, dansant sur des pattes grêles semblables à des pattes
d'araignée, et dont tout le corps, maigre et bombé, frissonnait
comme s'il eût été secoué par la fièvre. Un ruban de soie rouge,
soigneusement noué, sur le côté, lui entourait le cou, en guise de
collier.
--Allons, Spy, dites bonjour à monsieur Mintié!
Spy tourna vers moi ses yeux ronds, bêtes et cruels, à fleur de tête,
et aboya hargneusement.
--C'est bien, Spy.... Donnez la patte, maintenant ... voulez-vous bien
donner la patte ... Spy, voulez-vous bien ...?
Juliette s'était penchée, et le menaçait du doigt, sévèrement.... Spy
finit par mettre la patte dans la main de sa maîtresse qui l'enleva, le
caressa, l'embrassa.
--Oh! amour, va!... Oh! le bon chien!... Oh! petit amour de Spy chéri!
Elle se rassit, le tenant toujours dans ses bras, ainsi qu'un enfant,
frottant sa joue contre le museau de l'affreux animal, lui soufflant
dans l'oreille des choses douces et berceuses.
--Maintenant, faites voir que vous êtes content, Spy!... Faites voir à
votre petite mère!...
Spy aboya de nouveau; puis, il vint lécher les lèvres de Juliette qui
s'abandonnait, réjouie, à ces odieuses caresses.
--Ah! que vous êtes gentil, Spy!... Oui, que vous êtes bien, bien, bien
gentil!
Et s'adressant à moi, qui semblais complètement oublié depuis la
malencontreuse entrée de Spy, tout à coup, elle me demanda:
--Vous aimez les chiens, monsieur Mintié?
--Beaucoup, Madame, répondis-je.
Alors, elle me raconta, en un luxe de détails enfantins, l'histoire de
Spy, ses habitudes, ses exigences, ses drôleries, les scènes dont il
était la cause, avec la concierge qui ne pouvait le souffrir.
--Mais, c'est couché qu'il faut le voir, affirma-t-elle.... Si vous
saviez, il a un lit, des draps, un édredon, comme une personne....
Chaque soir, je le borde.... Et sa petite tête est si amusante, toute
noire, là dedans.... N'est-ce pas que vous êtes bien, bien drôlet,
monsieur Spy?
Spy se choisit une place commode sur la robe de Juliette et, après
avoir tourné, tourné, tourné, il se roula en boule, disparaissant
presque entièrement, dans les plis soyeux de l'étoffe.
--C'est ça!... Dodo, Spy, dodo, mon petit loulou!...
Durant cette longue conversation avec Spy, j'avais pu examiner Juliette
à mon aise.... Elle était vraiment très belle, plus belle encore que
je l'avais rêvée sous la voilette. Son visage rayonnait réellement. Il
était d'une telle fraîcheur, d'une telle clarté d'aurore que l'air,
alentour, s'en trouvait tout illuminé. Lorsqu'elle se détournait, ou se
penchait, je voyais ses cheveux lourds, très noirs, descendre le long
de sa robe, en une natte énorme, qui donnait je ne sais quoi de plus
virginal et de plus jeune à sa jeunesse. Il me sembla qu'un pli droit,
volontaire, se creusait au milieu du front, à la racine des cheveux,
mais il n'était visible que dans certaines lumières, et l'éclatante
douceur des yeux, l'excessive bonté de la bouche en tempéraient la
dureté. Sous le vêtement ample, on sentait se cambrer un corps souple,
nerveux, aux ondulations passionnées, aux puissantes étreintes; ce
qui me ravit, surtout, ce furent ses mains, des mains subtiles et
adroites, d'une agilité surprenante, et dont chaque mouvement, même
indifférent, même colère, était une caresse. Il m'eût été difficile
de porter sur elle un jugement précis. Il y avait, en cette femme, un
mélange d'innocence et de volupté, de finesse et de bêtise, de bonté
et de méchanceté, qui me déconcertait. Chose curieuse! à un moment,
j'avais vu se dessiner, près d'elle, l'horrible image du chanteur des
Bouffes. Et cette image formait, pour ainsi dire, l'ombre de Juliette.
Loin de se dissiper, à mesure que je la regardais, l'image incarnait,
en quelque sorte, une consistance corporelle. Elle grimaça, vire-volta,
bondit avec des contorsions infâmes; ses lèvres s'allongèrent,
immondes, obscènes, vers Juliette qui l'attirait, dont la main
plongeait dans ses cheveux, courait, frémissante, tout le long du
corps, heureuse de se souiller à d'impurs contacts. Et l'ignoble pitre
dévêtait Juliette, et me la montrait pâmée, dans la splendeur maudite
du péché!... Je dus fermer les yeux, faire des efforts douloureux pour
chasser cette abominable vision, et, l'image évanouie, Juliette reprit
aussitôt son expression de tendresse énigmatique et candide.
--Et surtout revenez me voir souvent, très souvent, me disait-elle, en
me reconduisant, tandis que Spy, qui l'avait suivie dans l'antichambre,
aboyait et dansait sur ses pattes grêles d'araignée.
A peine dehors, j'eus un retour d'affection subite et violente pour
Lirat, et, me reprochant de l'avoir quelque peu boudé, je résolus
d'aller lui demander à dîner, le soir même. Durant le trajet de la rue
Saint-Pétersbourg au boulevard de Courcelles, où Lirat demeurait, je
fis d'amères réflexions. Cette visite m'avait désenchanté, je n'étais
plus sous le charme du rêve et, rapidement, je retournais à la vie
désolée, au nihilisme de l'amour. Ce que j'avais imaginé de Juliette
était bien vague.... Mon esprit, s'exaltant à sa beauté, lui prêtait
des qualités morales, des supériorités intellectuelles, que je ne
définissais pas, et que je me figurais extraordinaires; de plus, Lirat,
en lui attribuant, sans raison, une existence déshonorée et des goûts
honteux, en avait fait une martyre véritable, et mon cœur s'était ému.
Poussant plus loin la folie, je pensais que, par une irrésistible
sympathie, elle me confierait ses peines, les graves et douloureux
secrets de son âme; je me voyais déjà la consolant, lui parlant de
devoir, de vertu, de résignation. Enfin, je m'attendais à une série
de choses solennelles et touchantes.... Au lieu de cette poésie, un
affreux chien qui m'aboyait aux jambes, et une femme comme les autres,
sans cervelle, sans idées, uniquement occupée de plaisirs, bornant son
rêve au théâtre des Variétés et aux caresses de son Spy, son Spy!...
ah! ah! ah! son Spy, cet animal ridicule qu'elle aimait avec des
tendresses et des mots de concierge! Et, tout en marchant, je donnais
des coups de pied dans le vide, à un Spy imaginaire, et je disais,
parodiant la voix de Juliette: «Oh! amour, va!... Oh! le bon chien!...
Oh! petit amour de Spy chéri.» Faut-il l'avouer, je lui en voulais
aussi de ne m'avoir pas dit un mot de mon livre. Qu'on ne m'en parlât
pas dans la vie ordinaire, cela m'était à peu près indifférent; mais,
d'elle, un compliment m'eût charmé! Savoir qu'elle avait été émue à une
page, indignée à une autre, je l'espérais. Et rien!... pas même une
allusion! Cependant, je me rappelais, je lui avais adroitement fourni
l'occasion de cette ... politesse.
--Décidément, c'est une grue! m'écriai-je, en sonnant à la porte de
Lirat....
Lirat me reçut les bras ouverts.
--Ah! mon petit Mintié, s'exclama-t-il, c'est très chic, de venir dîner
avec moi.... Et vous arrivez bien, je vous le dis ... nous avons la
soupe aux choux.
Il se frottait les mains, semblait tout heureux.... Il voulut me
débarrasser de mon pardessus et de mon chapeau, et, m'entraînant dans
la petite pièce qui lui servait de salon, il répéta:
--Mon petit Mintié, je suis joliment content de vous voir....
Viendrez-vous demain à l'atelier?
--Certainement.
--Eh bien, vous verrez!... vous verrez!... D'abord, je lâche la
peinture, comprenez-vous?...
--Vous entrez dans le commerce?
--Écoutez-moi.... La peinture, c'est de la blague, mon petit Mintié!
Il s'anima, tourna dans la pièce, en agitant les bras.
--Giotto! Mantegna!... Velasquez!... Rembrandt! Eh bien! quoi,
Rembrandt!... Watteau! Delacroix!... Ingres!... Oui, et puis après?...
Non, ça n'est pas vrai, la peinture ne rend rien, n'exprime rien, c'est
de la blague!... c'est bon pour les critiques d'art, les banquiers, et
les généraux qui font faire leur portrait, à cheval, avec un obus qui
éclate au premier plan.... Mais un coin de ciel, le ton d'une fleur,
le frisson de l'eau, l'air ... comprenez-vous?... l'air!... toute la
nature impalpable et invisible, avec de la pâte!... avec de la pâte?
Lirat haussa les épaules.
--De la pâte qui sort des tubes, de la pâte fabriquée par les sales
mains des chimistes, de la pâte lourde, opaque, et qui colle aux
doigts, comme de la confiture!... Hein, dites, la peinture ... quelle
blague!... Non, mais avouez-le, mon petit Mintié, quelle blague!... Le
dessin, l'eau-forte ... deux tons ... à la bonne heure!... Ça ne trompe
pas, c'est honnête ... et puis les amateurs s'en moquent, ne viennent
pas vous embêter ... ça ne tire pas de feux d'artifice dans leurs
salons!... L'art vrai, l'art auguste, l'art artiste ... le voilà!...
La sculpture, oui ... quand c'est beau, ça vous fiche des coups dans
les entrailles.... Et puis le dessin ... le dessin, mon petit Mintié,
sans bleu de Prusse, le dessin tout bête!... Viendrez-vous demain à
l'atelier?...
--Certainement.
Il continua, coupant les phrases, heurtant les mots, se grisant de
bruit et de paroles....
--Je commence une série d'eaux-fortes ... vous verrez.... Une femme
toute nue, qui sort d'un trou d'ombre, et qui monte, portée sur les
ailes d'une bête.... Renversée, les cuisses mafflues, avec des plis
gras, des bourrelets de chair ignoble ... un ventre qui s'étale et qui
déborde, un ventre avec des accents terribles, un ventre hideux et vrai
... une tête de mort, mais une tête de mort vivante, comprenez-vous?...
avide, goulue, tout en lèvres.... Elle monte, devant une assemblée
de vieux messieurs, en chapeau haute-forme, en pelisse et cravate
blanche.... Elle monte, et les vieux messieurs se penchent sur elle,
haletants, la bouche pendante et baveuse, les yeux convulsés ... toutes
les faces de la luxure, toutes!...
Se campant devant moi, avec un air de défi, il poursuivit:
--Et savez-vous comment j'appelle ça?... le savez-vous, dites?...
J'appelle ça l'_Amour_, mon petit Mintié. Hein! qu'en pensez-vous?...
--Cela me paraît trop symbolique, hasardai-je.
--Symbolique!... interrompit Lirat.... Vous dites une bêtise, mon petit
Mintié.... Symbolique!... Mais c'est la vie!.... Allons dîner.
Le dîner fut gai. Lirat y déploya un esprit charmant, tout rempli
d'aperçus originaux sur l'art et sur la littérature, sans outrance,
sans paradoxes. Il avait retrouvé sa verve saine, comme aux meilleurs
jours de sa vie. A plusieurs reprises, j'eus l'idée de lui avouer que
j'avais été voir Juliette.... Une sorte de honte me retint, je n'osai
cas.
--Travaillez, travaillez mon petit Mintié, me dit-il, en nous
quittant.... Produire, toujours produire ... tirer, de ses mains ou de
son cerveau, n'importe quoi ... ne fût-ce qu'une paire de bottes ... il
n'y a encore que ça, allez!...
Six jours après, j'étais retourné chez Juliette, et j'avais pris
l'habitude d'y venir, régulièrement, passer une heure, avant mon dîner.
L'impression désagréable, ressentie lors de ma première visite, s'était
effacée. Peu à peu, et sans que je m'en doutasse, je m'étais si bien
accoutumé aux tentures rouges du salon, à l'Amour en terre cuite, aux
bavardages enfantins de Juliette, à Spy même, qui était devenu mon ami,
que, lorsque j'avais passé une journée sans les voir, il me semblait
qu'un grand vide se creusait, cette journée-là, dans ma vie.... Non
seulement, les choses qui m'avaient tant choqué ne me choquaient plus,
elles m'attendrissaient au contraire, et, chaque fois que Juliette
conversait avec son chien, ou prenait de lui des soins exagérés, cela
m'était véritablement une douceur, et comme une affirmation répétée de
la naïveté et des qualités aimantes de son cœur. Je finis par parler,
moi aussi, ce langage de chien.... Un soir que Spy était souffrant, je
m'inquiétai et, délicatement, écartant les couvertures et les ouates
qui l'enveloppaient, je murmurai: «Il a du bobo, le petit Spy.... Où
ça, il a du bobo?» Seule, l'image du chanteur surgissant, tout à coup,
auprès de Juliette, troublait quelquefois la paix de ces réunions, mais
je n'avais qu'à fermer les yeux, un instant, ou à tourner la tête, et
elle disparaissait aussitôt.
Je décidai Juliette à me conter sa vie. Elle avait toujours résisté,
jusque-là.
--Non, non! disait-elle.
Et elle ajoutait, avec un soupir, en me regardant de ses grands yeux
tristes.
--A quoi bon, mon ami?
J'insistai, suppliai.
--C'est un devoir pour vous de me la révéler, et un devoir pour moi de
la connaître.
Enfin, vaincue par ce raisonnement que je ne me lassais pas
de réitérer, sous des formes multiples et convaincantes, elle
consentit.... Ah! quelle tristesse!
Elle habitait Liverdun. Son père était médecin, et sa mère, qui
menait une mauvaise conduite, avait quitté son mari.... Quant à elle,
Juliette, on l'avait mise en demi-pension chez les sœurs.... Le père
buvait et, chaque soir, rentrait ivre ... alors, c'étaient des scènes
terribles, car il était fort méchant. Le scandale devint tel que
les sœurs renvoyèrent Juliette, ne voulant pas garder chez elles la
fille d'une mauvaise femme et d'un ivrogne.... Ah! quelle misérable
existence! Toujours enfermée dans sa chambre, n'osant pas sortir, et
quelquefois battue, sans raison, par son père!... Une nuit, très tard,
le père entra dans la chambre de Juliette et ... (Comment vous exprimer
cela! disait Juliette rougissante.... Oui, enfin, vous comprenez?...)
elle saute du lit, crie, ouvre la fenêtre ... mais le père prend peur
et s'en va.... Le lendemain, Juliette partait pour Nancy, espérant
vivre en travaillant.... C'est là qu'elle avait connu Charles.
Tandis qu'elle parlait, d'une voix douce et toujours pareille, je
lui avais pris la main, sa belle main, que je serrais avec émotion,
aux endroits douloureux du récit. Et je m'emportais contre le père
infâme.... Et je maudissais la mère abandonnant son enfant!... Je
sentais s'agiter en moi de formidables dévouements, gronder de sourdes
vengeances.... Quand elle eut fini, je pleurais à chaudes larmes.... Ce
fut une heure exquise.
Juliette recevait peu de monde; des amis de Malterre, et deux ou trois
femmes, amies des amis de Malterre. L'une d'elles, Gabrielle Bernier,
grande blonde, très jolie, entrait toujours de la même façon.
--Bonjour, Monsieur ... bonjour, petite.... Ne vous dérangez pas, je me
sauve.
Et elle s'asseyait sur un bras de fauteuil, en lissant son manchon, par
gestes brusques.
--Figurez-vous que j'ai encore eu une scène, tantôt, avec Robert....
Quel type, si vous saviez!... Il s'amène chez moi et me dit en
pleurnichant: «Ma petite Gabrielle, il faut que je te quitte, ma mère
me l'a déclaré ce matin, elle ne me donnera plus d'argent.»--«Ta mère!
que je lui réponds.... Eh bien! tu peux lui dire à ta mère, et de ma
part, que le jour où elle quittera ses amants, je te quitterai par la
même occase.... D'ici là, elle peut se fouiller, ta mère....» C'est-il
pas vrai aussi, une vieille saleté comme ça!... Ce que Robert a
pouffé!... Dites donc, nous allons à l'Ambigu, ce soir.... Y venez-vous?
--Merci.
--Alors, je me sauve!... Ne vous dérangez pas.... Bonjour, Monsieur,
bonjour, petite....
Cette Gabrielle Bernier m'irritait beaucoup.
--Pourquoi recevez-vous des femmes comme ça? disais-je à Juliette.
--Quel mal, mon ami?... Elle m'amuse.
Les amis de Malterre, eux, parlaient courses, vie élégante, avaient
toujours des histoires de cercles et de femmes à raconter, ne
tarissaient pas sur les choses de théâtre. Il me semblait que Juliette
prenait plaisir, plus que déraison, à ces conversations; mais je
l'excusais, mettant ces complaisances sur le compte de la politesse.
Jesselin, un jeune homme très riche, dont on vantait le sérieux,
était le boute-en-train de la _bande_ et tous s'inclinaient devant
son évidente supériorité: «Qu'en pensera Jesselin? Il faut demander
à Jesselin.... Ce n'est pas l'avis de Jesselin....» On le courtisait
fort. Jesselin avait beaucoup voyagé et connaissait mieux que personne
les meilleurs hôtels du monde entier. Ayant été en Afghanistan, il
n'avait retenu, de tout un voyage à travers l'Asie centrale, que
cette particularité, c'est que l'émir de Caboul, avec qui il eut, un
jour, l'honneur de faire une partie d'échecs, jouait aussi vite que
les Français: «Non, ce qu'il m'a épaté, cet émir!» Il répétait aussi,
volontiers: «Vous savez si je m'en suis payé des voyages.... Eh bien,
je puis le dire ... en sleeping, en cabine, en télègue, n'importe où et
n'importe comment, à sept heures et demie, tous les soirs ... en habit!»
Malterre ne m'aimait pas, bien qu'il se fût lié avec moi. D'une nature
douce et timide, il n'osait me marquer son aversion, dans la crainte de
déplaire à Juliette; mais je la voyais sourdre dans son sourire de bon
chien étonné; mais je la sentais s'impatienter dans sa poignée de main.
Je n'étais heureux que seul avec Juliette. Là, dans le salon rouge,
sous l'égide de l'Amour en terre cuite, nous restions parfois de
longs temps sans prononcer une parole. Je la regardais; elle baissait
la tête, et, songeuse, jouait avec les effilés de sa robe, ou les
dentelles de son corsage. Souvent, mes yeux s'emplissaient de larmes,
sans que je susse pourquoi: des larmes très douces, qui coulaient
sur moi comme un parfum, m'inondaient l'âme d'une liqueur magique.
Et j'éprouvais, dans tout mon être, une sensation de plénitude et de
délicieux engourdissement.
--Ah! Juliette! Juliette!
--Voyons, mon ami, voyons, soyez sage!
C'étaient les seuls mots d'amour qui nous échappassent....
A quelque temps de là, Juliette donnait un grand dîner pour célébrer
la fête de Charles. Pendant toute la soirée, elle se montra nerveuse,
agacée. A Charles, qui lui adressa une observation timide, elle
répondit durement, d'un ton bref que je ne lui connaissais pas. Il
était deux heures du matin, quand tout le monde prit congé. J'étais
demeuré seul, dans le salon. Près de la porte, Malterre me tournait le
dos, causant avec Jesselin qui passait sa pelisse dans l'antichambre.
Et je vis Juliette, accoudée au piano, qui me regardait fixement. Un
éclair de passion farouche traversait ses yeux devenus graves tout
à coup, presque terribles, les barrait comme d'une flamme nouvelle.
Le pli de son front s'accentuait, sa narine battante et gonflée
frémissait; je ne sais quoi d'impudique errait sur ses lèvres. Je
m'élançai. Et mes genoux cherchant ses genoux, mon ventre se collant
à son ventre, ma bouche sur sa bouche, je l'enlaçai d'une étreinte
furieuse.
Elle s'abandonna, et d'une voix très basse, étranglée:
--Viens demain! dit-elle.
V
Je voudrais, oui, je voudrais ne pas poursuivre ce récit, m'arrêter
là.... Ah! je le voudrais! A la pensée que je vais révéler tant de
hontes, le courage m'abandonne, le rouge me monte au front, une lâcheté
me prend, tout à coup, qui fait trembler ma plume entre mes doigts....
Et je me suis demandé grâce à moi-même.... Hélas! je dois gravir,
jusqu'au bout, le chemin douloureux de ce calvaire, même si ma chair y
reste accrochée en lambeaux saignants, même si mes os à vif éclatent
sur les cailloux et sur les rocs! Des fautes comme les miennes, que je
ne tente pas d'expliquer par l'influence des fatalités ataviques, et
par les pernicieux effets d'une éducation si contraire à ma nature, ont
besoin d'une expiation terrible, et cette expiation que j'ai choisie,
elle est dans la confession publique de ma vie. Je me dis que les cœurs
nobles et bons me sauront gré de mon humiliation volontaire; je me dis
aussi que mon exemple servira de leçon.... Si, en lisant ces pages, un
jeune homme, un seul, prêt à faillir, se sentait tant d'effroi et tant
de dégoût, qu'il fût à jamais sauvé du mal, il me semble que le salut
de cette âme commencerait le rachat de la mienne. Et puis, j'espère,
quoique je ne croie plus en Dieu, j'espère qu'au fond de ces asiles de
paix, où, dans le silence des nuits rédemptrices, monte, vers le ciel,
le chant triste et consolateur de ceux-là qui prient pour les morts,
j'espère que j'aurai ma part des pitiés et des pardons chrétiens.
Je possédais vingt deux mille francs de rente; de plus, j'étais
convaincu qu'en travaillant je pouvais gagner, dans la littérature,
une somme égale, au moins.... Plus rien ne me paraissait difficile;
la route était tracée devant moi sans un obstacle, et je n'avais plus
qu'à marcher.... Ah! mes timidités, mes terreurs, mes doutes, le
travail haletant, l'angoisse, il n'en était plus question. Un roman,
deux romans par an, des pièces de théâtre même.... Qu'était-ce, je
vous prie, pour un homme amoureux, comme moi?... Ne disait-on pas que
X... et que Z..., des imbéciles irréparables et notoires, avaient
fait, en quelques années, des fortunes énormes?... Des idées de roman,
de comédie, de drame, me venaient en foule, et je les indiquais
d'un geste large et hautain.... Je me voyais déjà accaparant toutes
les librairies, tous les théâtres, tous les journaux, l'attention
universelle... Aux heures d'inspiration pénible, je regarderais
Juliette et les chefs-d'œuvre naîtraient de ses yeux, ainsi que les
royaumes d'une féerie.... Je n'hésitai pas à exiger le départ de
Malterre, et à me charger de l'existence de Juliette. Malterre écrivit
des lettres désespérées, pria, menaça; finalement, il partit. Plus
tard, Jesselin, avec le bon goût et l'esprit qu'il avait, nous raconta
que Malterre, bien triste, voyageait en Italie.
--Je l'ai accompagné jusqu'à Marseille, nous dit-il.... Il voulait se
tuer, pleurait tout le temps.... Vous savez, je ne suis pas un gobeur,
moi; mais, vraiment il me faisait de la peine.... Non là, vrai!
Et il ajouta:
--Vous savez?... Il était résolu à se battre avec vous.... C'est son
ami, monsieur Lirat, qui l'en a empêché.... Moi aussi, du reste, parce
que je ne comprends que les duels à mort.
Juliette écoutait ces détails, silencieuse, d'un air, en apparence,
indifférent. Elle passait, de temps en temps, sa langue sur sa bouche;
il y avait dans ses yeux comme le reflet d'une joie intérieure.
Pensait-elle à Malterre? Était-elle heureuse d'apprendre que quelqu'un
souffrît à cause d'elle? Hélas! je n'étais déjà plus en état de me
poser ces points d'interrogation.
Une vie nouvelle commença.
Le quartier où demeurait Juliette ne me plaisait pas; il y avait, dans
sa maison, des voisinages qui m'étaient pénibles, et puis, surtout,
l'appartement renfermait des souvenirs qu'il me convenait d'effacer.
Dans la crainte que ces combinaisons n'agréassent point à Juliette, je
n'osais les lui dévoiler trop brusquement; mais, aux premiers mots que
j'en dis, elle exulta.
--Oui, oui! s'écria-t-elle joyeuse.... J'y avais songé, mon chéri. Et
puis, sais-tu à quoi j'ai songé encore?... Dis-le, dis-le vite, à quoi
ta petite femme a songé?
Elle appuya ses deux mains sur mes épaules, et souriante:
--Tu ne sais pas?... Vrai, tu ne sais pas?... Eh bien! elle a songé
que tu viendrais habiter avec elle.... Oh! ce serait si gentil, un
joli petit appartement, où nous serions, tous deux, bien seuls, à
nous aimer, dis, mon Jean?... Toi, tu travaillerais; moi, pendant
ce temps-là, près de toi, sans bouger, je ferais de la tapisserie
et, de temps en temps, je t'embrasserais, pour te donner de belles
idées.... Tu verras, mon chéri, si je suis une bonne femme de ménage,
si je soignerai bien toutes tes petites affaires.... D'abord, c'est
moi qui rangerai ton bureau. Tous les matins tu y trouveras une fleur
nouvelle.... Et puis, Spy aura aussi une belle niche ... pas, mon
Spy?... une belle niniche, toute neuve, avec des pompons rouges....
Et puis, nous ne sortirons pas, presque jamais ... et puis, nous nous
coucherons de bonne heure.... Et puis, et puis.... Oh! comme ça sera
bon!
Redevenant sérieuse, elle dit, d'une voix plus grave:
--Sans compter que ça sera bien moins cher, la moitié moins cher,
juste!
Nous arrêtâmes un appartement, rue de Balzac, et il fallut nous occuper
de l'aménager. Ce fut une grosse affaire. Toute la journée, nous
courions les marchands, examinant des tapis, choisissant des tentures,
discutant des projets et des devis. Juliette eût voulu acheter tout ce
qu'elle voyait; mais elle allait de préférence aux meubles compliqués,
aux étoffes éclatantes, aux broderies massives. L'éclaboussement
de l'or neuf, le papillotage des tons heurtés l'attiraient et la
retenaient charmée. Si je tentais de lui adresser une observation, elle
répondait aussitôt:
--Est-ce que les hommes connaissent ces choses-là?... les femmes, ça
sait bien mieux.
Elle s'entêta dans le désir de posséder une sorte de bahut arabe,
effroyablement peinturluré, incrusté de nacre, d'ivoire, de pierres
fausses, et qui était immense.
--Tu vois bien qu'il est trop grand, qu'il ne pourrait pas entrer chez
nous, lui disais-je.
--Tu crois?... Mais en lui sciant les pieds, mon chéri?
Et, plus de vingt fois par jour, elle s'interrompait dans une
conversation, pour me demander:
--Alors, tu crois qu'il est trop grand, le beau bahut?
Dans la voiture, en rentrant, Juliette se pressait contre moi, me
tendait ses lèvres, me couvrait de caresses, heureuse, rayonnante.
--Ah! le vilain qui ne disait rien, et qui restait à me regarder,
toujours, avec ses beaux yeux tristes ... oui, vos beaux yeux tristes
que j'aime, vilain!... Il a fallu que ce soit moi, pourtant!...
Oh! jamais tu n'aurais osé, toi!... Je te faisais peur, pas? Tu te
rappelles, quand tu m'as prise dans tes bras, le soir?... Je ne
savais plus où j'étais, je ne voyais plus rien ... j'avais la gorge,
la poitrine ... c'est drôle ... comme quand on a bu quelque chose de
trop chaud.... J'ai cru que j'allais mourir, brûlée ... brûlée de toi
... C'était si bon, si bon!... D'abord, je t'ai aimé, dès le premier
jour.... Non, je t'aimais avant ... ah! tu ris!... Tu ne crois pas
qu'on puisse aimer quelqu'un, sans le connaître et sans l'avoir vu?...
Moi, je crois que si!... Moi, j'en suis sûre!...
J'avais le cœur si gonflé, ces choses étaient si nouvelles pour moi,
que je ne trouvais pas une parole; j'étouffais dans la joie. Je ne
pouvais qu'étreindre Juliette, balbutier des mots inachevés, pleurer,
pleurer délicieusement. Soudain, elle devenait toute songeuse, le pli
de son front s'accentuait, elle retirait sa main de la mienne. Je
craignis de l'avoir froissée.
--Qu'as-tu, ma Juliette?... lui demandai-je.... Pourquoi es-tu comme
ça?... T'ai-je fait de la peine?
Et Juliette, désolée navrée, gémissait:
--L'encoignure, mon chéri!... l'encoignure du salon que nous avons
oubliée!
Elle passait d'un rire, d'un baiser, à une gravité subite, mêlait les
tendresses et les mesures des plafonds, embrouillait l'amour avec la
tapisserie. C'était adorable.
Dans notre chambre, le soir, tous ces jolis enfantillages
disparaissaient. L'amour mettait sur le visage de Juliette je ne
sais quoi d'austère, de recueilli, et de farouche aussi; il la
transfigurait. Elle n'était pas dépravée; sa passion, au contraire, se
montrait robuste et saine, et, dans ses embrassements, elle avait la
noblesse terrible, l'héroïsme rugissant des grands fauves. Son ventre
vibrait comme pour des maternités redoutables.
Mon bonheur dura peu.... Mon bonheur!... C'est une chose
extraordinaire, en vérité, que jamais, jamais, je n'aie pu jouir
d'une joie complètement, et qu'il ait fallu que l'inquiétude en vînt
toujours troubler les courtes ivresses. Désarmé et sans force contre
la souffrance, incertain et peureux dans le bonheur, tel j'ai été,
durant toute ma vie. Est-ce une tendance particulière de mon esprit?...
une perversion étrange de mes sens?... ou bien le bonheur ment-il
réellement à tout le monde, comme à moi, et n'est-il qu'une forme plus
persécutrice et raffinée de la souffrance universelle? Tenez.... Les
lueurs de la veilleuse tremblottent légèrement sur les rideaux et sur
les meubles, et Juliette, au matin, s'est endormie,--au matin de notre
première nuit. Un de ses bras repose, nu, sur le drap; l'autre, nu
aussi, se replie mollement sous sa nuque. Tout autour de son visage
qui reflète les pâleurs du lit, de son visage meurtri, aux yeux,
d'un grand cerne d'ombre, ses cheveux noirs, dénoués, s'éparpillent,
ondulent, roulent. Avidement, je la contemple.... Elle dort, près
de moi, d'un sommeil calme et profond d'enfant. Et pour la première
fois, la possession ne me laisse aucun regret, aucun dégoût; pour la
première fois, je puis, le cœur attendri et reconnaissant, la chair
encore vibrante de désirs, regarder une femme qui vient de se donner à
moi. Exprimer mes sensations, je ne le saurais. Ce que j'éprouve, c'est
quelque chose d'indéfinissable, quelque chose de très doux, de très
grave aussi et de très religieux, une sorte d'extase eucharistique,
semblable à celle où me ravit ma première communion. Je retrouve le
même mystique enivrement, la même terreur auguste et sacrée; c'est
dans une éblouissante clarté de mon âme, une seconde révélation de
Dieu.... Il me semble que Dieu est descendu en moi, pour la deuxième
fois.... Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi
entr'ouverte, la narine immobile, elle dort d'un sommeil si léger, que
je n'entends pas le souffle de sa respiration.... Une fleur, sur la
cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum
mourant.... De Juliette, je n'entends rien; elle dort, elle respire,
elle est vivante, et je n'entends rien.... Doucement, plus près, je me
penche, l'effleurant presque de mes lèvres, et, tout bas, je l'appelle.
--Juliette!
Juliette ne bouge pas. Mais je sens son haleine plus faible que
l'haleine de la fleur, son haleine toujours si fraîche, où se mêle
en ce moment, comme une petite chaleur fade, son haleine toujours si
odorante, où pointe comme une imperceptible odeur de pourriture.
--Juliette!
Juliette ne bouge pas.... Mais le drap qui suit les ondulations du
corps, moule les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le
drap me fait l'effet d'un linceul. Et l'idée de la mort, tout d'un
coup, m'entre dans l'esprit, s'y obstine. J'ai peur, oui, j'ai peur que
Juliette ne soit morte!
--Juliette!
Juliette ne bouge pas. Alors tout mon être s'abîme dans un vertige et,
tandis qu'à mes oreilles résonnent des glas lointains, autour du lit
je vois les lumières de mille cierges funéraires vaciller sous le vent
des _de profundis_. Mes cheveux se hérissent, mes dents claquent, et je
crie, je crie:
--Juliette! Juliette!
Juliette enfin remue la tête, pousse un soupir, murmure comme en rêve:
--Jean!... mon Jean!
Vigoureusement, dans mes bras, je la saisis, comme pour la défendre; je
l'attire contre moi, et, tremblant, glacé, je supplie:
--Juliette!... ma Juliette!... ne dors pas.... Oh! je t'en prie, ne
dors pas!... Tu me fais peur!... Montre-moi tes yeux, et parle-moi,
parle-moi.... Et puis serre-moi, toi aussi, serre-moi bien, bien
fort.... Mais ne dors plus, je t'en conjure.
Elle se pelotonne dans mes bras, chuchote des mots inintelligibles, se
rendort, la tête sur mon épaule.... Mais l'évocation de la mort, plus
puissante que la révélation de l'amour, persiste, et bien que j'écoute
le cœur de Juliette qui bat contre le mien, régulièrement, elle ne
s'évanouit qu'au jour.
Que de fois, depuis, dans ses baisers de flamme, à elle, j'ai
ressenti le baiser froid de la mort!... Que de fois aussi, en pleine
extase, m'est apparue la soudaine et cabriolante image du chanteur
des Bouffes!... Que de fois son rire obscène est-il venu couvrir les
paroles ardentes de Juliette!... Que de fois l'ai-je entendu qui me
disait, en balançant, au-dessus de moi, sa face horrible et ricanante:
«Repais-toi de ce corps, imbécile, de ce corps souillé, profané par
moi.... Va!... va!... où que tu poses tes lèvres, tu respireras
l'odeur impure de mes lèvres; où que tes caresses s'égarent sur cette
chair prostituée, elles se heurteront aux ordures des miennes.... Va!
va!... baigne-la, ta Juliette, baigne-la, toute, dans l'eau lustrale
de ton amour.... Frotte-la de l'acide de ta bouche.... Arrache-lui
la peau avec les dents, si tu veux; tu n'effaceras rien, jamais, car
l'empreinte d'infamie dont je la marquai est ineffaçable.» Et j'avais
une envie violente d'interroger Juliette sur ce chanteur, dont l'image
m'obsédait. Mais je n'osais pas. Je me contentais de prendre des
détours ingénieux pour savoir la vérité: souvent, dans la conversation,
je jetais un nom, subitement, espérant, oui, espérant que Juliette
aurait un petit sursaut, une rougeur, se troublerait et que je me
dirais: «C'est lui!» J'épuisai ainsi les noms de tous les chanteurs
de tous les théâtres, sans que l'impénétrable attitude de Juliette me
donnât la moindre indication. Quant à Malterre, je ne songeais plus à
lui.
Notre installation dura quatre mois, à peu près. Les tapissiers n'en
finissaient pas, et les caprices de Juliette nécessitaient souvent
des changements très longs. Elle revenait de ses courses quotidiennes
avec des idées nouvelles pour la décoration du salon, du cabinet de
toilette. Il fallut refaire, trois fois, entièrement, les tentures
de la chambre qui ne lui plaisaient plus.... Enfin, un beau jour,
nous prîmes possession de l'appartement de la rue de Balzac.... Il
était temps.... Cette existence toujours en l'air, cette fièvre
continue, ces malles ouvertes, béantes ainsi que des cercueils,
cet éparpillement brutal des choses familières, ces piles de linge
croulant, ces pyramides de cartons que l'on renverse, ces bouts de
ficelles coupées qui traînent partout, ce désordre, ce pillage, ce
piétinement sauvage des souvenirs les plus chers, les plus regrettés,
et, surtout, ce qu'un départ contient d'inconnu, de terreur, dégage
de réflexions tristes, tout cela me ramenait à des inquiétudes, à des
mélancolies, et, le dirai-je? à des remords.... Pendant que Juliette
tournait, voltait, au milieu des paquets, je me demandais si je
n'avais pas commis une irréparable folie? Je l'aimais. Ah! certes,
je l'aimais de toutes les forces de mon âme; et je ne concevais rien
au delà de cet amour, qui m'envahissait chaque jour davantage, me
prenait dans des fibres inconnues de moi, jusqu'ici.... Pourtant, je
me repentais d'avoir cédé, avec tant de légèreté et si vite, à un
entraînement, gros de conséquences fâcheuses, peut-être, pour elle
et pour moi; j'étais mécontent de n'avoir pas su résister au désir
qu'avait exprimé Juliette, d'une si caressante façon, de cette vie en
commun.... N'aurions-nous pu nous aimer, aussi bien, elle chez elle,
moi chez moi; éviter les froissements possibles de cette situation
qu'on appelle d'un mot ignoble: le collage?... Et tandis que l'éclat
de toutes ces peluches, l'insolence de tous ces ors dans lesquels nous
allions vivre, m'effrayaient, j'éprouvais pour mes pauvres meubles de
pitchpin dispersés, pour mon petit appartement austère et tranquille,
aujourd'hui vide, la tendresse douloureuse qu'on a pour les choses
aimées et qui sont mortes. Mais Juliette passait, affairée, agile et
charmante, m'embrassait au vol d'un baiser doux, et puis, il y avait
en elle une joie si vive, traversée d'étonnements, de désespoirs si
naïfs, à propos d'un objet qu'elle ne retrouvait pas, que mes pensées
moroses s'en allaient, comme aux premiers rayons du soleil s'en vont
les nocturnes hiboux.
Ah! les bonnes journées qui suivirent le départ de la rue
Saint-Pétersbourg!... Il fallut, d'abord, tout de suite, visiter chaque
pièce en détail. Juliette s'asseyait sur les divans, les fauteuils et
les canapés, en faisant craquer les ressorts qui étaient souples et
moelleux.
--Toi aussi, disait-elle, essaye, mon chéri....
Elle examinait chaque meuble, palpait les tentures, faisait jouer les
cordons de tirage des portières, déplaçait une chaise, rectifiait
le pli d'une étoffe. Et c'étaient, à tous les moments, des cris
d'admiration, des extases!
Elle voulut recommencer l'examen de l'appartement, les fenêtres closes,
afin de se rendre compte de l'effet, _aux lumières_, ne se lassant
jamais de regarder le même objet, courant d'une pièce dans l'autre,
notant sur un bout de papier les choses qui manquaient.... Ensuite ce
furent les armoires où elle rangea son linge, le mien, avec un soin
méticuleux, des raffinements compliqués, l'adresse d'une étalagiste
consommée. Je la grondais, parce qu'elle gardait les meilleurs sachets
pour moi....
--Non! non! non!... je veux avoir un petit homme qui embaume.
De ses anciens meubles, de ses bibelots, Juliette n'avait conservé que
l'Amour en terre cuite, qui reprit sa place d'honneur sur la cheminée
du salon; moi, je n'avais apporté que mes livres et deux très belles
études de Lirat, que je m'étais mis en devoir d'accrocher dans mon
bureau. Juliette poussa des cris, scandalisée.
--Que fais-tu là, mon chéri?... Des horreurs pareilles dans un
appartement tout neuf!... Je t'en prie, cache ces horreurs-là!... Oh!
cache-les....
--Ma chère Juliette, répondis-je, un peu piqué, tu as bien ton Amour en
terre cuite?
--Sans doute, j'ai mon Amour en terre cuite ... quel rapport ça
a-t-il?... Il est très, très, très joli, mon Amour en terre cuite....
Tandis que ça, vraiment!... Et puis ça n'est pas convenable!...
D'abord, moi, chaque fois que je regarde de la peinture de ce fou de
Lirat, ça me donne mal à l'estomac!
J'avais autrefois la fierté de mes admirations artistiques, et je les
défendais jusqu'à la colère. Cela m'eût paru très puéril d'engager avec
Juliette une discussion d'art, et je me contentai d'enfouir les deux
tableaux, au fond d'un placard, sans trop de regrets.
Il arriva, un jour, que tout se trouva dans un ordre admirable; chaque
chose à sa place, les menus objets coquettement disposés sur les
tables, les consoles, les vitrines; les pièces décorées de plantes aux
larges feuilles, les livres dans la liseuse à portée de la main, Spy
dans sa niche neuve, et partout des fleurs.... Rien ne manquait, rien,
pas même, sur une table de travail, une rose dont la tige baignait en
un vase de verre, effilé.... Juliette rayonnait, triomphait, ne cessait
de me dire:
--Regarde, regarde encore, comme ta petite femme a bien travaillé!
Et penchant la tête sur mon épaule, les yeux attendris, la voix émue
sincèrement, elle murmura:
--Oh! mon Jean adoré, nous sommes chez nous, maintenant, chez nous, tu
entends bien.... Comme nous allons être heureux, là, dans notre joli
nid!...
Le lendemain, Juliette me dit:
--Il y a bien longtemps que tu n'es allé chez M. Lirat.... Je ne
voudrais pas qu'il pût croire que c'est moi qui t'empêche de le voir.
C'était vrai, pourtant! Depuis plus de cinq mois, je l'oubliais,
ce pauvre Lirat?... L'oubliais-je?... Hélas! non.... La honte me
retenait.... La honte seule m'éloignait de lui.... J'aurais, je vous
assure, crié à la terre tout entière: «Je suis l'amant de Juliette!»
mais prononcer ce nom devant Lirat, je n'osais pas!... D'abord, j'avais
pensé à lui tout confier, au risque de ce qu'il en résulterait de
fâcheux pour notre amitié.... Je m'étais dit: «Voyons, demain, j'irai
chez Lirat....» Je m'affermissais même dans cette résolution....
Et le lendemain: «Non, pas encore ... rien ne presse ... demain!»
Demain, toujours demain!... Et les jours, les semaines, les mois
s'écoulaient.... Demain!... Maintenant qu'il avait été tenu au courant
de ces choses par Malterre, qui, avant de partir, était revenu faire
gémir son divan, comment l'aborder?... Que lui dire?... Comment
supporter son regard, ses mépris, ses colères.... Ses colères, oui!...
Mais ses mépris, mais ses silences terribles, mais le ricanement
déconcertant que je voyais déjà se tordre au coin de ses lèvres?...
Non, en vérité, je n'osais pas!... L'attendrir, lui prendre la main,
lui demander pardon de mon manque de confiance, faire appel à toutes
les générosités de son cœur!... non!... Je jouerais mal ce rôle, et
puis, d'un mot, Lirat me glacerait, arrêterait l'effusion.... Eh bien!
chaque jour qui fuyait nous séparait davantage, nous mettait plus loin
l'un de l'autre ... quelques mois encore, et il ne serait plus question
de Lirat dans ma vie!... J'aimerais mieux cela que de franchir ce
seuil, que d'affronter ces yeux.... Je répondis à Juliette:
--Lirat?... Oui, oui.... Un de ces jours, j'y pense!
--Non, non! insista Juliette.... C'est aujourd'hui.... Tu le connais,
tu sais comme il est méchant.... Ah! il doit en fabriquer des potins
sur nous!
Il fallut bien me décider. De la rue de Balzac à la cité Rodrigues,
le trajet est court. Afin de reculer le moment de cette entrevue
pénible, je fis de longs détours, flânant aux étalages du faubourg
Saint-Honoré. Et je songeais: «Si je n'allais pas chez Lirat!... Je
dirais, en rentrant, que je l'ai vu, que nous nous sommes fâchés,
j'inventerais une histoire qui me sauverait à tout jamais de cette
visite.» J'eus honte de cette pensée gamine.... Alors j'espérai que
Lirat ne serait pas chez lui!... Avec quelle joie je roulerais ma carte
et la glisserais dans le trou de la serrure!... Réconforté par cette
idée, je m'engageai enfin dans la cité Rodrigues, m'arrêtai devant la
porte de l'atelier.... Et cette porte me parut effrayante. Néanmoins,
je frappai, et, aussitôt, de l'intérieur, une voix, la voix de Lirat,
répondit:
--Entrez!
Mon cœur battait, une barre de feu me traversait la gorge.... Je voulus
m'enfuir.
--Entrez! répéta la voix.
Je tournai le bouton:
--Ah! c'est vous, Mintié! s'écria Lirat.... Entrez donc....
Lirat, assis devant sa table, écrivait une lettre.
--Vous permettez que j'achève?... me dit-il. Deux minutes, et je suis à
vous.
Il se remit à écrire. Cela me rassurait un peu de ne pas sentir sur moi
le froid de son regard. Je profitai de ce qu'il me tournait le dos,
pour parler, pour me soulager vite du fardeau qui m'oppressait l'âme.
--Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu, mon bon Lirat!
--Mais oui, mon cher Mintié.
--J'ai déménagé....
--Ah!
--J'habite rue de Balzac.
--Beau quartier!...
J'étranglais.... Je fis un suprême effort, rassemblai toutes mes forces
... mais, par une étrange aberration, je crus devoir prendre une
tournure dégagée ... Ma parole d'honneur! je raillai, oui, je raillai.
--Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous amusera ... ah! ah!...
qui vous amusera, j'en suis sûr ... je ... je vis ... avec Juliette....
Ah! ah! avec Juliette Roux ... Juliette, enfin ... ah! ah!...
--Mes compliments!...
«Mes compliments!» Il avait prononcé cela: «Mes compliments!» d'une
voix parfaitement calme, indifférente!... Comment! pas un sifflement,
pas une colère, pas un bondissement!... Mes compliments!... Comme
il aurait dit: «Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... «Et
son dos, courbé vers la table, demeurait immobile, sans un ressaut,
sans un frisson!... Sa plume ne lui était pas tombée des doigts; il
continuait d'écrire!... Ce que je lui apprenais là, il le savait depuis
longtemps.... Mais l'entendre de ma bouche!... J'étais stupéfait,
et--dois-je l'avouer?--froissé que cela ne l'indignât pas!... Lirat se
leva, et se frottant les mains:
--Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.
Je n'y pus tenir davantage. Je me précipitai vers lui, les larmes aux
yeux.
--Écoutez-moi, criai-je en sanglotant.... Lirat, par grâce, écoutez-moi
... j'ai mal agi envers vous ... je le sais, et je vous en demande
pardon.... J'aurais dû tout vous dire.... Je n'ai pas osé.... Vous me
faites peur.... Et puis, vous vous souvenez de Juliette, ici ... de ce
que vous m'avez raconté d'elle ... vous vous souvenez ... c'est cela
qui m'en a empêché ... Comprenez-vous?
--Mais, mon cher Mintié, interrompit Lirat ... je ne vous en veux pas
du tout.... Je ne suis ni votre père ni votre confesseur.... Vous
faites ce qui vous plaît, et cela ne me regarde en rien....
Je m'exaltais:
--Vous n'êtes pas mon père, c'est vrai ... mais vous êtes mon ami, mon
seul ami, et je vous devais plus de confiance.... Pardonnez-moi!...
Oui, je vis avec Juliette, et je l'aime, et elle m'aime!... Est-ce
donc un crime que de chercher un peu de bonheur?... Juliette n'est pas
la femme que vous pensez ... on l'a odieusement calomniée.... Elle est
bonne, honnête.... Oh! ne souriez pas ... oui, honnête!... Elle a des
naïvetés d'enfant qui vous attendriraient, Lirat.... Vous ne l'aimez
point, parce que vous ne la connaissez pas!... Si vous saviez toutes
les gentillesses, toutes les prévenances de brave femme qu'elle a pour
moi!... Juliette veut que je travaille.... Elle a la fierté de ce que
je pourrai créer de bon.... Tenez, c'est elle qui m'a forcé à venir
vous voir ... moi, j'avais honte, je n'osais pas.... C'est elle!...
Oui, Lirat; ayez un peu pitié d'elle.... Aimez-la un peu, je vous en
supplie!
Lirat était devenu grave. Il mit sa main sur mon épaule, et me
regardant tristement:
--Mon pauvre enfant! me dit-il d'une voix émue.... Pourquoi me
dites-vous tout cela?
--Mais, parce que c'est la vérité, mon cher Lirat!... parce que je vous
aime et que je veux rester votre ami ... Prouvez-moi que vous êtes
toujours mon ami! ... Tenez, venez dîner ce soir, chez nous, comme
autrefois chez moi? Oh! je vous en prie, venez!
--Non! fit-il.
Et ce _non_ était impitoyable, définitif, bref ainsi qu'un coup de
pistolet.
Lirat ajouta:
--Venez, vous, souvent!... Et quand vous aurez envie de pleurer ...
vous savez ... le divan est là.... Les larmes des pauvres diables, ça
le connaît....
Lorsque la porte se referma, il me sembla que quelque chose d'énorme et
de lourd se refermait avec elle sur mon passé, que des murs plus hauts
que le ciel et plus profonds que la nuit me séparaient, pour toujours,
de ma vie honnête, de mes rêves d'artiste. Et j'éprouvai, dans tout
mon être, comme un déchirement.... Pendant une minute, je demeurai là,
hébété, les bras ballants, les yeux ouverts démesurément sur cette
porte fatidique, derrière laquelle une chose venait de finir, une chose
venait de mourir.