Je vais la tuer.... Elle est dans sa chambre, sans lumière, couchée....
Moi, dans le cabinet de toilette, je marche, je marche.... Je marche
haletant, la tête en feu, les poings crispés, impatients de justice....
Je vais la tuer!... De temps en temps, je m'arrête près de la porte
et j'écoute.... Elle pleure.... Et, tout à l'heure, j'entrerai....
J'entrerai et je l'arracherai du lit, je la traînerai par les cheveux,
je m'acharnerai sur son ventre, je lui frapperai le crâne contre les
angles de marbre de la cheminée.... Je veux que la chambre soit rouge
de son sang.... Je veux que son corps ne soit plus qu'un paquet de
chair pilée, que je jetterai aux ordures et que le tombereau, demain,
ramassera.... Pleure, pleure!... Dans une minute, tu hurleras, ma
mie!... Ai-je été stupide?... Penser à tout, excepté à cela!... Avoir
peur de tout, excepté de cela!.... Me dire à chaque instant: «Elle
me quittera,» et jamais, jamais: «Elle me trompera....» N'avoir pas
deviné ce bouge, ce vieux, toute cette fange!... Non, en vérité, je
n'y songeais pas, aveugle brute que j'étais.... Elle devait bien rire,
quand je la suppliais de ne pas me quitter!... Me quitter, ah! oui, me
quitter!... Elle ne le voulait pas.... Je comprends maintenant.... Je
lui suis non pas une pudeur, non pas une honorabilité, mais bien une
enseigne, une marque de fabrique.... une plus-value!... Oui, qu'on la
voie à mon bras, et elle vaut davantage, elle peut se vendre plus cher
que si, goule nocturne, elle s'en allait, rôdant sur les trottoirs et
fouillant l'ombre obscène des rues.... Ma fortune, elle l'a dévorée
d'un coup de dent.... Mon intelligence, ses lèvres, d'un trait, l'ont
tarie.... Alors, elle spécule sur mon honneur, c'est logique.... Sur
mon honneur!... Comment saurait-elle qu'il ne m'en reste plus?...
Vais-je donc la tuer? Être mort, et puis, après, c'est fini!... On se
découvre devant le cercueil d'un bandit, on salue le cadavre de la
prostituée.... Dans les églises, les fidèles s'agenouillent et prient
pour ceux-là qui ont souffert, pour ceux-là qui ont péché.... Dans
les cimetières, le respect veille sur les tombes, et la croix les
protège.... Mourir, c'est être pardonné!... Oui, la mort est belle,
sainte, auguste!... La mort, c'est la grande clarté éternelle qui
commence.... Oh! mourir!... s'allonger sur un matelas plus moelleux
que la plus moelleuse mousse des nids.... Ne plus penser.... Ne
plus entendre les bruits de la vie.... Sentir l'infinie volupté au
néant!... Être une âme!... Je ne la tuerai pas.... Je ne la tuerai pas,
parce qu'il faut qu'elle souffre, abominablement, toujours ... qu'elle
souffre dans sa beauté, dans son orgueil, dans son sexe étalé de fille
vendue!... Je ne la tuerai pas, mais je la marquerai d'une telle
laideur, je la rendrai si repoussante que tous, à sa vue, s'enfuiront,
épouvantés.... Et, le nez coupé, les yeux débordant les paupières
ourlées de cicatrices, je l'obligerai, tous les jours, tous les soirs,
à se montrer sans voile, dans la rue, au théâtre, partout!
Tout à coup, les sanglots m'étouffent.... Je me roule sur le divan,
mordant les coussins, et je pleure, je pleure!... Les minutes
s'envolent, les heures passent et je pleure!... Ah! Juliette, infâme
Juliette! Pourquoi as-tu fait cela?... Pourquoi? Ne pouvais-tu me dire
«Tu n'es plus riche, et c'est de l'argent que je veux de toi.... Va
t'en!» Cela eût été atroce; j'en serais peut-être mort.... Qu'importe?
Cela eût mieux valu.... Comment est-il possible que maintenant, je
te regarde en face.... Que nos bouches jamais se rejoignent?...
Nous avons, entre nous, l'épaisseur de cette maison maudite!... Ah!
Juliette!... Malheureuse Juliette!...
Je me souviens, quand elle est partie.... Je me souviens de tout!...
Je la revois, avec sa toilette, sa robe grise, l'ombre de sa main, qui
dansait, bizarre, sur la nappe.... Je la revois aussi nettement, plus
nettement même, que si elle était devant moi, en cette minute.... Elle
était triste, elle pleurait.... Je n'ai pas rêvé ... elle pleurait ...
puisque ses larmes ont mouillé ma joue!... Pleurait-elle sur moi, sur
elle?... Ah! qui sait?... Je me souviens.... Je lui disais: «Ne sors
pas, ma Juliette!». Elle me répondait: «Embrasse-moi fort, bien fort,
plus fort!...» Et ses baisers avaient une étreinte plus douloureuse,
une crispation, une peur, comme si elle eût voulu s'accrocher à moi;
chercher, tremblante, une protection dans mes bras.... Je revois
ses yeux, ses yeux suppliants.... Ils m'imploraient: «Quelque chose
d'infernal me pousse.... Retiens-moi.... Je suis sur ton cœur.... Ne
me laisse pas partir?...» Et, au lieu de la prendre, de l'emporter,
de la cacher, de la tant aimer qu'elle en fût étourdie de bonheur,
j'ai ouvert les bras et elle est partie!... Elle se réfugiait en mon
amour, et mon amour l'a rejetée.... Elle m'a crié: «Je t'adore, je
t'adore!...» Et je suis resté là, bête, aussi étonné que l'enfant à qui
l'oiseau captif vient d'échapper, dans un bruit d'ailes imprévu....
A cette tristesse, à ces larmes, à ces baisers, à ces paroles plus
tendres, à ces frissonnements, je n'ai rien compris.... Et c'est
maintenant, seulement, que je l'entends, ce langage muet et si
mélancolique: «Mon cher Jean, je suis une pauvre petite femme, un peu
folle, et si faible!... Je n'ai pas la notion de grand-chose.... Qui
donc m'eût appris ce que c'est que la pudeur, le devoir, la vertu!...
Tout enfant, le spectacle du vice m'a salie, et le mal m'a été révélé
par ceux-là mêmes qui avaient charge de veiller sur moi.... Je ne suis
pas méchante, pourtant, et je t'aime.... Je t'aime plus encore que je
ne t'ai jamais aimé!... Mon Jean adoré, tu es fort, toi; tu sais de
belles choses que j'ignore.... Eh bien, défends-moi!... Un désir plus
impérieux que ma volonté m'attire là-bas.... C'est que j'ai vu des
bijoux, des robes, des riens charmants et très chers que tu ne peux
plus me donner, et qu'on m'a promis tout cela!... J'ai l'instinct que
c'est mal et que tu en auras de la peine.... Eh bien, dompte-moi!... Je
ne demande pas mieux que d'être bonne et vertueuse.... Apprends-moi....
Si je te résiste ... bats-moi.» Pauvre Juliette!... Il me semble
qu'elle est près de moi, agenouillée; les mains jointes.... Les larmes
coulent de ses yeux, de ses grands yeux humiliés et doux, les larmes
coulent sans cesse, comme, autrefois, elles coulaient des yeux de ma
mère.... Et, à la pensée que j'ai voulu la tuer, que j'ai voulu, par
des mutilations horribles, défigurer ce visage délicieux et repentant,
des remords m'assaillent, la colère s'évanouit dans la pitié.... Elle,
continue: «Pardonne-moi!... Oh! mon Jean, tu dois me pardonner....
Ce n'est pas de ma faute, je t'assure.... Réfléchis.... M'as-tu
avertie, une seule fois?... Une seule fois, m'as-tu montré le chemin
que je devais suivre.... Par mollesse, par crainte de me perdre, par
une complaisance exagérée et criminelle, tu t'es courbé à tous mes
caprices, même les plus mauvais.... Comment était-il possible que je
comprisse que cela était mal, puisque tu ne me disais rien.... Au lieu
de m'arrêter sur les bords de l'abîme où je courais, c'est toi-même
qui m'as précipitée.... Quels exemples m'as-tu mis sous les yeux?...
Où donc m'as-tu conduite?... M'as-tu, un jour, arrachée à ce milieu
inquiétant de la débauche?... Pourquoi n'as-tu pas chassé de chez
nous Jesselin, Gabrielle, tous ces êtres dépravés, dont la présence
était un encouragement à mes folies?... Me souffler un peu de ton âme,
faire pénétrer un peu de lumière dans la nuit de mon cerveau, voilà
ce qu'il fallait!... Oui, il fallait me redonner la vie, me créer
une seconde fois!... Je suis coupable, mon Jean!... Et j'ai tant de
honte que je n'espère pas, par toute une existence de sacrifice et de
repentir, racheter l'infamie de cette heure maudite.... Mais toi!...
As-tu bien la conscience d'avoir rempli ton devoir? Je ne redoute pas
l'expiation.... Je l'appelle au contraire, je la veux.... Mais toi?...
Peux-tu t'ériger en justicier d'un crime qui est mien, oui, et qui
est tien aussi, puisque tu n'as pas su l'empêcher!... Mon cher amour,
écoute-moi.... Ce corps que j'ai tenté de souiller, il te fait horreur;
tu ne pourrais le voir, désormais, sans colère et sans déchirement....
Eh bien, qu'il disparaisse!... Qu'il s'en aille pourrir dans l'oubli
d'un cimetière!... Mon âme te restera, elle t'appartient, car elle ne
t'a pas quitté, car elle t'aime.... Vois, elle est toute blanche....»
Un couteau brille dans les mains de Juliette.... Elle va se frapper....
Alors, je tends les bras, je crie: «Non, non, Juliette, non je ne
veux pas.... Je t'aime!... Non, non, je ne veux pas!...» Mes bras se
referment et je n'étreins que l'espace.... Je regarde, épouvanté ...
autour de moi, la pièce est vide!... Je regarde encore.... Le gaz
brûle, plus jaune, aux appliques de la toilette ... sur le tapis, des
jupons gisent affaissés, des bottines sont éparses. Et le jour, très
pâle, glisse entre les lamelles des volets.... J'ai peur que Juliette,
vraiment, ne se soit tuée, car pourquoi cette vision se serait-elle
dressée devant moi?... Sur la pointe des pieds, doucement, je me dirige
vers la porte, et j'écoute.... Un soupir faible m'arrive, puis une
plainte, puis un sanglot.... Et, comme un fou, je me précipite dans la
chambre.... Une voix me parle dans l'ombre, la voix de Juliette:
--Ah! mon Jean! mon pauvre petit Jean!
Et, sur son front, chastement, ainsi que le Christ baisa Magdeleine, je
l'embrassai.