--Toc, toc, toc
Et, en même temps, dans l'entre-bâillement de la porte, une petite
capote de loutre se montra, puis deux yeux souriants, sous une
voilette, puis un long manteau de fourrure, qui dessinait un corps
mince de jeune femme.
--Je ne vous dérange pas?... On peut entrer?
Le peintre Lirat leva la tête.
--Ah! c'est vous, Madame! dit-il d'un ton bref, presque irrité, en
secouant ses mains salies de pastel ... mais oui, certainement....
Entrez donc!
Il quitta son chevalet, offrit un siège.
--Charles va bien? demanda-t-il.
--Très bien, je vous remercie.
Elle s'assit, toujours souriante, et son sourire vraiment était
charmant et triste. Quoique voilés de gaze, ses yeux clairs, d'un bleu
rose, ses yeux très grands qui l'illuminaient toute, me parurent d'une
douceur infinie.... Elle était mise fort élégamment, sans recherches
prétentieuses. Un peu trop parfumée pourtant.... Il y eut un moment de
silence.
L'atelier du peintre Lirat, situé dans une cité tranquille du faubourg
Saint-Honoré, la cité Rodrigues, était une vaste pièce nue, aux
murs gris, aux charpentes visibles, sans meubles. Lirat l'appelait
familièrement «son hangar». Un hangar, en effet, où la bise soufflait,
où la pluie tombait du toit par de petites crevasses. Deux longues
tables, en bois blanc, supportaient des boîtes de pastel, des
cahiers, des blocs, des manches d'éventails, des albums japonais,
des moulages, un fouillis d'objets inutiles et bizarres. Près d'une
armoire-bibliothèque, tapissée de vieux journaux, dans un coin,
beaucoup de cartons, de toiles, d'études qui montraient le châssis. Un
divan fort délabré, rendant des sons de piano désaccordé, dès qu'on
faisait mine de s'y asseoir; deux fauteuils bancroches, une glace
sans cadre, constituaient le seul luxe de l'atelier, qu'un jour très
vibrant éclairait. L'hiver, quand il avait modèle, Lirat allumait son
petit poêle de fonte, dont le tuyau coupé d'angles brusques, maintenu
par des fils de fer et couvert de rouille, zigzaguait au milieu de la
pièce, avant de se perdre, par un trou trop large, dans le toit. Hormis
ces jours-là, même par les plus grands froids, il remplaçait le feu du
poêle par une vieille pelisse d'astrakan, usée, pelée, galeuse, qu'il
endossait, chaque fois, avec une ostentation manifeste. Lirat avait la
vanité--une vanité enfantine--de cet atelier pauvre, et il séparait de
sa nudité, comme les autres peintres de leurs peluches brodées et de
leurs tapisseries invariablement historiques. Même, il l'eût désiré
plus misérable encore, il en voulait au plancher de n'être pas en terre
battue. «C'est à mon atelier que je reconnais les vrais amis, disait-il
souvent; ceux-ci reviennent, les autres ne reviennent pas. C'est très
commode.» Il en revenait fort peu.
La jeune femme était joliment assise sur sa chaise, le buste à peine
incliné en avant, les mains enfouies dans son manchon; de temps en
temps, elle en retirait un mouchoir brodé qu'elle portait, d'un geste
lent, à sa bouche que je ne voyais pas, à cause de la bordure plus
épaisse de la voilette qui la cachait, mais que je devinais très belle,
très rouge, d'une courbe exquise. De toute sa personne, élégante
et fine, d'où, malgré le sourire qui la rendait si séduisante, se
dégageait un grand air de décence et même de hauteur, je ne distinguais
bien que ces admirables yeux, qui se posaient sur les objets, comme
des rayons d'astre, et je suivais ce regard qui allait du plancher
aux charpentes, si vibrant de clartés et de caresses. Le silence
continuait, inquiétant. Je pensai que moi seul étais la cause de cette
gêne et je me disposais à prendre congé, quand Lirat s'écria:
--Ah! pardon!... J'avais oublié.... Chère madame, permettez-moi de
vous présenter M. Jean Mintié, mon ami.
Elle me salua d'un gracieux et câlin mouvement de tête et, d'une voix
très douce, qui me remua délicieusement, elle dit:
--Enchantée, Monsieur ... mais, je vous connais beaucoup.
Pendant que, très rouge, je balbutiais quelques paroles confuses et
bêtes, Lirat, narquois, intervint.
--Vous n'allez peut-être pas lui faire croire que vous avez lu son
livre?
--Je vous demande pardon, M. Lirat.... Je l'ai lu.... Il est très bien.
--Oui, comme mon atelier et comme ma peinture, n'est-ce pas?
--Ah! non, par exemple!
Elle dit cela franchement, d'un rire qui s'éparpilla dans la pièce,
ainsi qu'un égosillement d'oiseau.
Ce rire m'avait déplu. Bien que le timbre en fût sonore et hardi, il
tintait faux. Je ne le trouvais pas en harmonie avec l'expression si
délicatement triste de cette physionomie, et puis, il me blessait à
l'égal d'une insulte, dans mon admiration pour le génie de Lirat. Je ne
sais pourquoi, il m'eût été doux qu'elle s'enthousiasmât pour ce grand
artiste méconnu; qu'elle montrât, à cette minute même, un jugement
hautain, des sensations supérieures à celles des autres femmes. En
revanche, les façons méprisantes du peintre, son ton d'amère hostilité
me choquèrent vivement, je lui en voulais de cette impolitesse
affectée, de ce parti pris de grossièreté gamine qui le diminuaient à
mes yeux, il me semblait. J'étais mécontent et très gêné. J'essayai de
parler de choses indifférentes; il ne me vint à l'esprit aucune idée de
conversation.
La jeune femme s'était levée. Elle fit quelques pas dans l'atelier,
s'arrêta devant les études entassées l'une sur l'autre, en examina deux
ou trois d'un air de dégoût.
--Mon Dieu! monsieur Lirat, dit-elle, pourquoi vous obstinez-vous à
peindre des femmes aussi laides, aussi drôlement bâties?
--Si je vous le disais, répliqua Lirat, vous ne comprendriez pas.
--Merci!... Et quand faites-vous mon portrait?
--Il faut demander ça à M. Jacquet, ou bien au photographe.
--Monsieur Lirat?
--Madame!
--Savez-vous pourquoi je suis venue?
--Pour me débiter des tendresses, je suppose.
--D'abord!... Et puis?
--Alors nous jouons aux petits jeux innocents? C'est fort délicat.
--Pour vous prier de venir dîner, chez moi, vendredi. Voulez-vous?
--Vous êtes très aimable, chère madame. Mais, vendredi, précisément,
cela m'est tout à fait impossible.... C'est mon jour d'Institut!
--Que vous avez donc de l'esprit!... Charles sera très chagrin de votre
refus.
--Vous lui ferez toutes mes excuses, n'est-ce pas?
--Eh bien, adieu, monsieur Lirat!... On gèle chez vous.
En passant devant moi, elle me tendit la main.
--Monsieur Mintié, je suis chez moi tous les jours, de cinq à sept....
Je serai charmée de vous voir ... charmée....
Je m'inclinai en remerciant; et elle partit, laissant dans mes oreilles
un peu de la musique de sa voix; dans mes yeux, un peu de la douceur de
son regard; et, dans l'atelier, le parfum violent de ses cheveux, de
son manteau, de son manchon, de son petit mouchoir.
Lirat s'était remis à travailler, sans prononcer une parole; moi, je
feuilletais un livre que je ne lisais point, et, sur les pages remuées,
passait et repassait sans cesse l'image de la jeune visiteuse. Je ne
me demandais certes pas quelle impression j'avais gardée d'elle, ni si
j'en avais gardé une impression; mais, bien qu'elle se fût en allée,
elle n'était pas partie tout entière. Il me restait de cette brève
apparition quelque chose d'indécis, comme une vapeur qui aurait pris
sa forme, où je retrouvais le dessin de la tête, l'inclinaison de la
nuque, le mouvement des épaules, l'ondulation de la taille, et ce
quelque chose me hantait.... Sur la chaise qu'elle venait de quitter,
je la revoyais incertaine et plus charmante, avec ce sourire tendre,
lumineux, qui rayonnait d'elle, et lui faisait un halo d'amour.
--Qui donc est cette femme? fis-je tout d'un coup et d'un ton que je
m'efforçai de rendre indifférent.
--Quelle femme? dit Lirai.
--Mais celle qui sort d'ici, parbleu!
--Ah! oui! ... mon Dieu! c'est une femme comme les autres.
--Je pense bien.... Cela ne me dit pas comment elle s'appelle, ni qui
elle est....
Lirat fouillait dans sa boîte de pastels.... Il répondit négligemment:
--Ça vous intéresse donc, vous, de savoir comment une femme s'appelle?
... Drôle de curiosité!... Elle s'appelle Juliette Roux ... quant à
des renseignements biographiques, la police des mœurs vous en fournira
autant que vous voudrez, j'imagine.... Je présume que Mlle
Juliette Roux se lève tard, qu'elle se fait tirer les cartes, qu'elle
trompe et qu'elle ruine, le plus qu'elle peut, ce pauvre Charles
Malterre, un brave garçon que vous avez rencontré ici, quelquefois, et
dont elle est la maîtresse pour l'instant.... Enfin, elle est comme les
autres, avec cette aggravation qu'elle est plus jolie que beaucoup, par
conséquent plus bête et plus mal-faisante.... Tenez, ce divan, là, où
vous êtes, c'est Charles qui l'a démoli, à force de se coucher dessus
et d'y pleurer des journées entières, en me racontant ses malheurs,
comprenez-vous? Un jour, il l'avait surprise avec un croupier de
cercle; un autre jour avec un cabot des Bouffes.... Il y avait aussi
une histoire de lutteur de Neuilly, à qui elle donnait vingt-francs
et les vieux pantalons de Charles. C'est plein d'idylles, ainsi que
vous voyez.... J'aime beaucoup Malterre, parce qu'il est bon et que sa
bêtise m'attendrit.... Il me faisait pitié vraiment.... Mais que dire
à des gens comme ça, dont l'amour est la grande affaire de la vie, et
qui ne peuvent voir un dos de femme sans y coudre des ailes de rêve,
et le lancer aux étoiles?... Rien, n'est-ce pas?... D'autant que le
malheureux, au milieu de ses colères et de ses sanglots, tirait vanité
de ce que Juliette eût reçu une bonne éducation.... Il se vantait, en
se tordant les bras de douleur, qu'elle fût sortie, non de la cuisse
d'un concierge, mais de celle d'un médecin.... Et il montrait des
lettres d'elle, en insistant sur la correction de l'orthographe et le
tour élégant des phrases!... Il semblait me dire: «Comme je souffre,
mais comme c'est bien écrit.» Quelle pitié!
--Ah! vous les aimez, les femmes, vous! m'écriai-je, quand il eut fini
sa tirade.
Et bêtement, j'ajoutai:
--On dirait que vous en avez beaucoup souffert!
Lirat haussa les épaules et sourit.
--Vous parlez comme M. Delaunay, de la Comédie-Française.... Non, mon
bon ami, je n'en ai pas souffert; j'en ai vu souffrir les autres et
cela m'a suffi.... comprenez-vous?
Soudain, sa voix s'enfla; une lueur presque farouche brilla dans ses
yeux. Il reprit:
--Des gens, des pauvres diables comme Charles Malterre, on leur met
le pied sur la gorge, ils disparaissent dans le sang, dans la boue,
dans cette boue atroce pétrie des mains de la femme; c'est malheureux,
sans doute.... Pourtant, l'humanité ne réclame pas; on ne lui a rien
volé.... Ils disparaissent, et tout est dit.... Mais des artistes, des
hommes de notre race, des grands cœurs et des grands cerveaux, perdus,
étouffés, vidés, tués!... Comprenez-vous?
Sa main tremblait, il écrasa son crayon sur la toile.
--J'en ai connu trois, trois admirables, trois divins; deux sont morts
pendus; l'autre, mon maître, à Bicêtre, dans un cabanon!... De ce pur
génie, il ne reste qu'un paquet de chair pâle, une sorte d'animal
hallucinant, qui grimace et qui hurle, l'écume aux dents!... Et dans
le troupeau des avortés, combien de jeunes espoirs ont succombé sous
les serres de la bête de proie! Comptez-les donc, les lamentables,
les effarés, les éclopés, ceux-là qui avaient des ailes, et qui se
traînent sur leurs moignons; ceux-là qui grattent la terre et mangent
leurs ordures! Vous-même, tout à l'heure ... cette Juliette, vous
la regardiez avec extase ... vous étiez prêt à tout, pour un baiser
d'elle.... Ne dites pas non, je vous ai vu.... Oh! tenez, sortons;
c'est fini, je ne peux plus travailler.
Il se leva, marcha dans l'atelier avec agitation. Gesticulant et
colère, il bousculait les chaises, les cartons, éventrait les études à
coups de pied, je crus qu'il devenait fou. Ses yeux, injectés de sang,
s'égaraient; il était tout pâle et les mots sortaient, grinçants, par
saccades, de sa bouche qui se contracta.
--Être nés de la femme, des hommes!... quelle folie! Des hommes,
s'être façonnés dans ce ventre impur!... Des hommes, s'être gorgés
des vices de la femme, de ses nervosités imbéciles, de ses appétits
féroces, avoir aspiré le suc de la vie à ses mamelles scélérates!... La
mère!... Ah! oui, la mère!... La mère divinisée, n'est-ce pas?... La
mère qui nous fait cette race de malades et d'épuisés que nous sommes,
qui étouffe l'homme dans l'enfant, et nous jette sans ongles, sans
dents, brutes et domptés, sur le canapé de la maîtresse et le lit de
l'épouse....
Lirat s'arrêta un instant; il suffoquait. Puis, rassemblant ses
mains et nouant ses doigts crispés, dans l'espace, autour d'un cou
imaginaire, follement, terriblement, il cria:
--Voilà ce qu'on devrait leur faire, à toutes, à toutes....
Comprenez-vous?... hein ... dites!... à toutes.
Et il recommença à marcher, de long en large, jurant, frappant du pied.
Mais ce dernier cri de colère l'avait visiblement soulagé.
--Voyons, mon bon Lirat, lui dis-je, calmez-vous.... Que c'est bête de
vous faire du mal, et à propos de quoi, je vous prie?... Voyons, vous
n'êtes pas une femme....
--C'est vrai, aussi, vous m'avez agacé avec cette Juliette....
Qu'est-ce que cela vous regardait, cette Juliette?...
--N'était-il pas naturel que je désirasse savoir le nom d'une personne
à qui vous m'aviez présenté!... Et puis, franchement, en attendant
qu'on ait inventé une machine autre que la femme pour fabriquer les
enfants....
--En attendant, je suis une brute, interrompit Lirat, qui se rassit un
peu honteux, devant son chevalet, et d'une voix tout à fait apaisée, me
demanda:
--Mon petit Mintié, voulez-vous me donner un mouvement pour mon
bonhomme?... Ça ne vous ennuie pas?... Dix minutes seulement.
* * * * *
Joseph Lirat avait quarante-deux ans. Je l'avais connu, un soir, par
hasard, je ne sais plus où; et, bien qu'il ne fût pas ordinairement
expansif, bien qu'il eût la réputation d'être misanthrope, insociable
et méchant, il me prit, tout de suite, en affection. N'est-il point
affolant de penser que nos meilleures amitiés, qui devraient être le
résultat d'une lente sélection; que les événements les plus graves de
notre vie, qui devraient n'être amenés que par un enchaînement logique
des causes, ne sont, la plupart du temps, que le produit instantané
du hasard? Vous êtes chez vous, dans votre cabinet, tranquillement
assis devant un livre. Au dehors, le ciel est gris, l'air froid: il
pleut, le vent souffle, la rue est morose et boueuse; par conséquent,
vous avez toutes les bonnes raisons du monde de ne point bouger de
votre fauteuil.... Vous sortez, cependant, poussé par un ennui, par
un désœuvrement, par vous ne savez quoi, par rien ... et voilà qu'au
bout de cent pas vous avez rencontré l'homme, la femme, le fiacre, la
pierre, la pelure d'orange, la flaque d'eau qui vont bouleverser votre
existence, de fond en comble. Au plus douloureux de mes détresses, j'ai
souvent pensé à ces choses, et souvent, je me suis dit, avec quels
amers regrets! «Pourtant, si le soir où je rencontrai Lirat dans cet
endroit oublié où je n'avais que faire assurément, je fusse resté chez
moi à travailler, rêver ou dormir, je serais peut-être, aujourd'hui,
l'homme le plus heureux de la terre, et rien de ce qui m'est arrivé ne
serait arrivé.» Et cette minute d'hésitation banale, cette minute où
j'ai dû me demander, indifférent: «Voyons, sortirai-je? ne sortirai-je
pas?» cette minute a contenu l'acte le plus considérable de ma vie; ma
destinée tout entière a été réglée en cette minute brève, qui, dans
mes souvenirs, n'a pas laissé plus de traces que n'en laisse au ciel
le coup de vent qui abat la maison et qui déracine le chêne! Je me
souviens des plus insignifiants détails de mon existence.... Tenez, je
me souviens d'un costume de velours bleu, se laçant par devant, que je
portais, le dimanche, étant tout petit; je pourrais, oui, je pourrais,
je vous le jure, compter, sur la soutane du curé Blanchetière, les
taches de graisse, ou bien les grains de tabac qu'il laissait tomber,
en humant sa prise. Chose folle et déconcertante; très souvent,
même quand je pleure, même en regardant la mer, même en contemplant
le soleil qui se couche sur la plaine émerveillée, je revois par un
retour odieux de l'ironie qui est au fond de nos idéals, de nos rêves
et de nos souffrances, je revois, sur le nez d'un vieux garde que nous
avions, le père Lejars, une grosse verrue, grumeleuse et comique,
avec ses quatre poils qui servaient de perchoir aux mouches.... Eh
bien, cette minute qui a décidé de ma vie, qui m'a coûté le repos,
l'honneur, et m'a fait pareil à un chien galeux; cette minute, j'ai
beau vouloir la reconstituer, la rétablir, à l'aide d'indications
physiques et d'impressions morales, je ne la retrouve pas. Ainsi, il
s'est passé, dans le cours de mon existence, un événement formidable,
un seul, puisque tous les autres découlent de lui, et il m'échappe
absolument!... J'en ignore l'instant, le lieu, les circonstances, la
raison déterminante.... Alors, que sais-je de moi?... que peuvent
savoir les hommes d'eux-mêmes, s'ils sont vraiment dans l'impuissance
de remonter jusqu'à la source de leurs actions? Rien, rien, rien! Et
faudra-t-il donc expliquer les énigmes que sont les phénomènes de notre
cerveau et les manifestations de notre soi-disant volonté, par la
poussée de cette force aveugle et mystérieuse, la fatalité humaine?...
Mais il ne s'agit point de cela.
J'ai dit que j'avais rencontré Lirat, un soir, par hasard, je ne sais
plus où, et que, tout de suite, il me prit en affection.... C'était
le plus original des hommes.... Par sa tenue sévère, d'une raideur
mécanique et magistrale, ayant, dans ses allures, quelque chose
d'officiel, il donnait, au premier abord, la sensation d'une sorte
de fonctionnaire articulé, de marionnette orléaniste, telle qu'on en
fabrique, dans les parlottes, pour les guignols des parlements et
des académies. De loin, il avait positivement l'air de distribuer
des décorations, des bureaux de tabac et des prix de vertu. Cette
impression se dissipait vite; il suffisait, pour cela, d'entendre, ne
fût-ce que cinq minutes, sa conversation nette, colorée, fourmillante
d'idées rares, et, surtout, de subir la domination de son regard,
un regard extraordinaire, ivre et froid tout ensemble, un regard à
qui toutes les choses étaient connues, qui entrait en vous, malgré
vous, comme une vrille, profondément. Je l'aimais beaucoup, moi
aussi; seulement, il ne se mêlait à mon amitié aucune douceur, aucune
tendresse; je l'aimais avec crainte, avec gêne, avec ce sentiment
pénible que j'étais tout petit à côté de lui, et, pour ainsi dire,
écrasé par la grandeur de son génie.... Je l'aimais comme on aime la
mer, la tempête, comme on aime une force énorme de la nature. Lirat
m'intimidait; sa présence paralysait le peu de moyens intellectuels
qui étaient en moi, tant je redoutais de laisser échapper une sottise,
dont il se serait moqué. Il était si dur, si impitoyable à tout le
monde; il savait si bien, chez des artistes, des écrivains que je
jugeais supérieurs à moi, infiniment, découvrir le ridicule, et le
fixer par un trait juste, inoubliable et féroce, que je me trouvais,
vis-à-vis de lui, dans un état de perpétuelle méfiance, de constante
inquiétude. Je me demandais toujours: «Que pense-t-il de moi? quels
sarcasmes dois-je lui inspirer?» J'avais cette curiosité féminine,
qui m'obsédait, de connaître son opinion sur moi; j'essayais, par des
allusions lointaines, par des coquetteries absurdes, par des détours
hypocrites, de la surprendre ou de la provoquer, et je souffrais si
Lirat se taisait, et je souffrais plus encore, s'il me jetait un
compliment bref, comme on jette deux sous à un mendiant dont on désire
se débarrasser; du moins, je l'imaginais ainsi. En un mot, je l'aimais
bien, je vous assure, je lui étais entièrement dévoué; mais, dans cette
affection et dans ce dévouement, il y avait une incertitude qui en
rompait le charme; il y avait aussi une rancune qui les rendait presque
douloureux, la rancune de mon infériorité: jamais je n'ai pu, même au
meilleur temps de notre intimité, vaincre ce sentiment de bas et timide
orgueil, jamais je n'ai pu jouir en paix d'une liaison que j'estimais
à son plus haut prix. Cependant, Lirat se montrait simple avec moi,
affectueux souvent, quelquefois paternel, et, de ses très rares amis,
j'étais le seul dont il recherchait la société.
Comme tous les contempteurs de la tradition, comme tous ceux-là qui se
rebellent contre les préjugés de l'éducation routinière, contre les
formules imbécillisantes de l'École, Lirat était très discuté,--je me
trompe,--très insulté. Il faut avouer aussi que sa conception de l'art,
libre et hautaine, choquait toutes les conventions professées, toutes
les idées reçues, et que, par leur puissante synthèse, d'une science
prodigieuse qui cachait le métier, ses réalisations déroutaient les
amateurs du _joli_, de la grâce quand même, de la correction glacée des
ensembles académiques. Le retour de la peinture moderne vers le grand
art gothique, voilà ce qu'on ne lui pardonnait pas. Il avait fait de
l'homme d'aujourd'hui, dans sa hâte de jouir, un damné effroyable, au
corps miné par les névroses, aux chairs suppliciées par les luxures,
qui halète sans cesse sous la passion qui l'étreint et lui enfonce ses
griffes dans la peau. En ces anatomies, aux postures vengeresses, aux
monstrueuses apophyses, devinées sous le vêtement, il y avait un tel
accent d'humanité, un tel lamento de volupté infernale, un emportement
si tragique, que, devant elles, on se sentait secoué d'un frisson de
terreur. Ce n'était plus l'Amour frisé, pommadé, enrubanné, qui s'en
va pâmé, une rose au bec, par les beaux clairs de lune, racler sa
guitare sous les balcons; c'était l'Amour barbouillé de sang, ivre de
fange, l'Amour aux fureurs onaniques, l'Amour maudit, qui colle sur
l'homme sa gueule en forme de ventouse, et lui dessèche les veines,
lui pompe les moelles, lui décharne les os. Et, pour donner à ses
personnages une plus grande intensité d'horreur, pour faire peser sur
eux une malédiction plus irrémédiable encore, il les jetait dans
des décors apaisés, souriants, d'une clarté souveraine, des paysages
roses et bleus, avec des lointains attendris, des gloires de soleil,
des enfoncées de mer radieuse. Autour d'eux, la nature resplendissait
de toute la magie de ses couleurs délicates et changeantes.... La
première fois qu'il consentit à paraître, avec un groupe d'amis, dans
une exposition libre, la critique, et la foule qui mène la critique,
poussèrent des clameurs d'indignation. Mais la colère dura peu--car il
y a une sorte de noblesse, de générosité dans la colère,--et l'on se
contenta de rire. Bientôt, la _blague_, qui exprime toujours l'opinion
moyenne, dans un jet d'immonde salive, la _blague_ vint remplacer très
vite la menace des poings tendus. Alors, devant les œuvres superbes
de Lirat, l'on se tordit, en se tenant les côtes à deux mains. Les
gens spirituels et gais déposèrent des sous sur le rebord des cadres,
comme on fait dans la sébile d'un cul-de-jatte, et ce sport--car
c'était devenu un sport pour les hommes du meilleur goût et du meilleur
monde--fut trouvé charmant. Dans les journaux, dans les ateliers,
dans les salons, les cercles et les cafés, le nom de Lirat servit de
terme de comparaison, d'étalon obligatoire, dès qu'il s'agissait de
désigner une chose folle, ou bien une ordure; il semblait même que
les femmes--les filles aussi--ne pussent prononcer qu'en rougissant
ce nom réprouvé. Les revues de fin d'année le traînèrent dans les
vomissures de leurs couplets; on le chansonna au café-concert. Puis,
de «ces centres de l'intelligence parisienne», il descendit jusque
dans la rue, où on le revit, fleur populacière, fleurir aux lèvres
bourbeuses des cochers, aux bouches crispées des voyous: «Va donc, hé!
Lirat!» Ce pauvre Lirat connut vraiment quelques années de popularité
charivarique.... On se lasse de tout, même de l'outrage. Paris délaisse
aussi vite les fantoches qu'il hisse sur le pavois, que les martyrs
qu'il jette aux gémonies; dans son caprice de posséder de nouveaux
joujoux, il ne s'acharne pas longtemps après le bronze de ses héros et
le sang de ses victimes. Maintenant, le silence se faisait pour Lirat.
A peine si, de loin en loin, dans quelques journaux, revenait un écho
du passé, sous la forme d'une anecdote déplaisante. Il avait pris,
d'ailleurs, le parti de ne plus exposer, disant:
--Laissez-moi donc tranquille!... Est-ce que c'est fait pour être vu,
la peinture ... la peinture, hein!... dites!... comprenez-vous?...
On travaille pour soi, pour deux ou trois amis vivants, et pour
d'autres qu'on n'a pas connus et qui sont morts ... Poë, Baudelaire,
Dostoiewsky, Shakespeare ... Shakespeare!... comprenez-vous?... Le
reste!... Eh bien! quoi, le reste?... c'est à Bouguereau.
Ayant dû restreindre ses besoins au nécessaire, il vivait de peu,
avec une admirable et touchante dignité. Pourvu qu'il gagnât de quoi
acheter des brosses, des couleurs et des toiles, payer ses modèles et
son propriétaire, faire, chaque année, un voyage d'étude, il n'en
demandait pas plus. L'argent ne le tentait point et je suis convaincu
qu'il ne cherchait pas le succès. Mais si le succès était venu vers
lui, je suis convaincu aussi que Lirat n'eût pu résister à la joie si
humaine d'en savourer les malfaisantes délices. Quoiqu'il ne voulût
pas en convenir, quoiqu'il affectât de braver gaiement l'injustice,
il la ressentait plus qu'un autre, et, dans le fond, il en souffrait
cruellement. De même qu'il avait souffert de l'insulte, il souffrit
aussi du silence. Une seule fois, un jeune critique publia sur lui,
dans un journal très lu, un article enthousiaste et ronflant. L'article
était rempli de bonnes intentions, de banalités et d'erreurs; on voyait
que son auteur n'était pas très familier avec les choses de l'art, et
qu'il ne comprenait rien au talent du grand artiste.
--Vous avez lu?... s'écria Lirat; vous avez lu, hein, dites?... Ces
critiques, quels crétins!... à force de parler de moi, vous verrez
qu'ils m'obligeront à peindre dans une cave, comprenez-vous?... Est-ce
qu'ils me prennent pour un vulgarisateur?... Et puis, qu'est-ce que ça
le regarde, celui-là, que je fasse de la peinture, des bottes ou des
chaussons de lisière?... C'est de la vie privée, ça!
Pourtant, il avait rangé l'article, précieusement, dans un tiroir et,
plusieurs fois, je le surpris, le relisant.... Il avait beau dire, avec
un suprême détachement, quand nous nous emportions contre la bêtise du
public: «Eh bien, quoi?... vous voudriez peut-être que le peuple fît
une révolution, parce je peins en clair?...» ce dédain de la notoriété,
cette résignation apparente masquaient de sourdes rancœurs. Au fond de
cette âme très tendre, très généreuse, s'étaient accumulées des haines
formidables, qui débordaient en verve terrible et méchante sur tout le
monde. Si son talent y avait gagné en force, en âpreté, son caractère
y avait perdu un peu de sa noblesse originelle, son esprit critique de
sa pénétration et de sa netteté. Il lui arrivait de se livrer à des
énormités de _débinage_, qui risquaient de le rendre odieux; parfois,
c'étaient des enfantillages qui lui donnaient une pointe de ridicule.
Les grands esprits ont presque toujours de petites faiblesses, c'est
une loi mystérieuse de la nature, et Lirat n'échappait point à cette
loi. Il tenait, avant toutes choses, à sa réputation bien établie
d'homme méchant. Il supportait très bien qu'on lui déniât le talent,
mais qu'on lui contestât la propriété de faire trembler l'humanité,
d'un coup de langue, voilà ce qu'il n'eût jamais toléré. Pour se venger
des mots sanglants dont il les marquait, les ennemis de Lirat lui
attribuaient des vices contre nature; d'autres, simplement, le disaient
épileptique, et ces calomnies grossières et lâches, fortifiées chaque
jour de commentaires ingénieux, entretenues d'histoires «certaines»
qui faisaient le tour des ateliers, trouvaient des bonnes volontés
admirablement disposées, celle-ci par sa propre rancune, celle-là par
les seules inconséquences du langage du peintre, à les accueillir et à
les répandre.
--Vous savez, Lirat?... Il a eu encore une attaque hier, dans la rue,
cette fois.
Et l'on citait les noms de personnes graves, de membres de l'Institut
qui avaient assisté à la scène, et qui l'avaient vu, barbouillé
d'écume, se rouler dans la boue, en aboyant.
Je dois confesser que moi-même, au début de mes relations avec lui,
j'étais fort troublé par tous ces récits. Je ne pouvais considérer
Lirat, sans me représenter aussitôt les crises épouvantables dans
lesquelles on racontait qu'il s'était débattu. Victime du mirage que
fait naître l'obsession de l'idée, il me semblait, souvent, découvrir
en lui des symptômes de l'horrible maladie; il me semblait qu'il
devenait livide tout à coup, que ses lèvres grimaçaient, que son corps
se contractait dans le spasme maudit, que ses yeux hagards, renversés,
striés de rouge, fuyaient la lumière et cherchaient l'ombre des trous
profonds, pareils aux yeux des bêtes traquées qui vont mourir. Et j'ai
regretté de ne pas le voir tomber, hurler, se tordre, là, dans cet
atelier tout plein de son génie; là, sous mon regard avide, qui le
guettait et qui espérait!... Pauvre Lirat! Et pourtant je l'aimais!...
La journée finissait.... Le long de la cité Rodrigues, on entendait les
portes claquer, des pas s'éloigner vite, sur la chaussée; et, dans les
ateliers, des voix s'élevaient qui chantaient la bonne tâche terminée.
Depuis qu'il s'était remis à son dessin, Lirat ne m'avait adressé la
parole que pour rectifier la pose que je gardais mal à son gré.
--La jambe plus par ici.... Encore, voyons!... La poitrine moins
effacée!... Pardon, mais vous posez comme un cochon, mon cher Mintié!
Il travaillait, un peu fébrile, un peu haletant, mâchonnant sans cesse
sa moustache, laissant parfois échapper un juron. Son crayon mordait la
toile avec une sorte de hâte inquiète, de nervosité colère.
--Et zut! cria-t-il, en repoussant son chevalet d'un coup de pied....
Je ne fais que des saloperies aujourd'hui!... Le diable m'emporte, on
dirait que je concours pour la médaille d'honneur.
Reculant sa chaise, il examina son dessin d'un air agacé, et grommela:
--Quand il vient des femmes ici, c'est toujours la même histoire....
Les femmes, je crois qu'elles vous laissent, en partant, l'âme
de Boulanger, dans la belle patte d'Henner ... d'Henner,
comprenez-vous?... Allons-nous-en.
Comme nous nous trouvions au bas de la cité:
--Venez donc dîner avec moi, Lirat? lui dis-je.
--Non, me répondit-il, d'un ton sec, en me tendant la main.
Et il s'éloigna raide, compassé, solennel, de l'allure administrative
d'un député qui vient de discuter le budget.
Ce soir-là, je ne sortis point et restai, seul, chez moi, à rêvasser.
Allongé sur un divan, les yeux mi-clos, le corps engourdi par la
chaleur, sommeillant presque, j'aimais à retourner dans le passé, à
ranimer les choses mortes, à battre le rappel des souvenirs enfuis.
Cinq années s'étaient écoulées depuis la guerre, cette guerre où
j'avais commencé l'apprentissage de la vie, par le désolant métier
de tueur d'hommes.... Cinq années déjà!... C'était d'hier, pourtant,
cette fumée, ces plaines couvertes de neige rougie et de ruines, ces
plaines où, spectres de soldats, nous errions, les reins cassés,
lamentablement.... Cinq années seulement!... Et, quand je rentrai au
Prieuré, la maison était vide, mon père était mort!...
Mes lettres ne lui parvenaient que rarement, à de longs intervalles,
et c'étaient, chaque fois, des lettres courtes, sèches, écrites à la
hâte sur le coin de mon sac. Une seule fois, après la nuit de terrible
angoisse, j'avais été tendre, affectueux; une seule fois, j'avais
laissé déborder tout mon cœur, et cette lettre qui lui eût apporté
une douceur, une espérance, un réconfort, il ne l'avait pas reçue!...
Tous les matins, m'avait conté Marie, il allait à la grille, une heure
avant l'arrivée du facteur, et, en proie à des transes mortelles,
il attendait, guettant le tournant de la route. De vieux bûcherons
passaient, se rendant à la forêt; mon père les interpellait:
--Hé! père Ribot, vous n'avez point rencontré le facteur, par hasard?
--Pargué! non, m'sieu Mintié.... C'est cor d'bonne heure, aussite....
--Mais non, père Ribot.... Il est en retard....
--Ça se peut ben, m'sieu Mintié, ça se peut ben.
Lorsqu'il apercevait le képi et le collet rouge du facteur, il devenait
pâle, révolutionné par la terreur d'une mauvaise nouvelle. A mesure que
celui-ci s'approchait, le cœur de mon père battait à se rompre.
--Rien que les journaux, aujourd'hui, m'sieu Mintié!
--Comment!... pas de lettres, encore?... Tu dois te tromper, mon
garçon.... Cherche ... cherche bien....
Il obligeait le facteur à fouiller dans sa boîte, à déficeler les
paquets, à les retourner....
--Rien!... mais c'est incompréhensible!
Et il rentrait à la cuisine, s'affaissait dans son fauteuil, en
poussant un soupir.
--Songe, disait-il à Marie, qui lui tendait alors un bol de lait;
songe, Marie, si sa pauvre mère avait vécu!
Dans la journée, au bourg, il visitait les gens qui avaient des fils à
la guerre, les conversations étaient toujours les mêmes.
--Eh bien? avez-vous des nouvelles du p'tit gars.
--Mais non, m'sieu Mintié.... Et vous-même, de M. Jean?
--Moi non plus.
--C'est ben curieux, tout d'même.... Comment qu'ça s'fait, dites?...
Voyez-vous ça?...
Qu'ils n'eussent point de lettres, eux, ils ne s'en étonnaient qu'à
demi; mais que M. Mintié, M. le maire, n'en reçût pas davantage,
cela les surprenait beaucoup. On faisait les suppositions les plus
extraordinaires; on se livrait à des commentaires ahurissants des
informations données par le journal; on consultait les anciens soldats,
qui racontaient leurs campagnes avec des détails extravagants et
prodigieux; au bout de deux heures, on se séparait, l'esprit plus
tranquille.
--Ne vous tourmentez point, m'sieu le maire.... Vot'fi reviendra pour
sûr colonel.
--Colonel, colonel! disait mon père, en secouant la tête.... Je n'en
demande pas tant.... Qu'il revienne seulement!...
Un jour,--on ne sut jamais comment cela était arrivé,--Saint-Michel
se trouva plein de soldats prussiens. Le Prieuré fut envahi; il y eut
de grands sabres qui traînèrent dans notre vieille demeure. A partir
de ce moment, mon père devint plus souffrant; la fièvre le prit, il
s'alita, et, dans son délire, il répétait sans cesse: «Attelle, Félix,
attelle, parce que je vais aller à Alençon, pour chercher des nouvelles
de Jean.» Il se figurait qu'il partait, qu'il était en route: «Allez,
allez, Bichette, allez, psitt!... Nous aurons ce soir des nouvelles
de Jean.... Allez, allez, psitt....»! Et mon pauvre père, doucement,
s'éteignit entre les bras du curé Blanchetière, entouré de Félix et de
Marie qui sanglotaient!...
Après six mois passés dans ce Prieuré, plus triste que jamais, je
m'ennuyais à périr.... La vieille Marie, habituée à conduire la maison
à sa fantaisie, m'était insupportable, en dépit de son dévouement;
ses manies m'exaspéraient, et c'étaient, à toutes les minutes, des
discussions où je n'avais pas toujours le dernier mot. Pour unique
société, le bon curé qui ne voyait rien de si beau que le notariat,
et dont les sermons radoteurs m'agaçaient. Du matin au soir, il me
chapitrait ainsi:
--Ton grand-père était notaire, ton père, tes oncles, tes cousins,
toute ta famille enfin.... Tu te dois à toi-même, mon cher enfant, de
ne pas déserter ce poste.... Tu seras maire de Saint-Michel, tu peux
même espérer de remplacer ton pauvre père au conseil général, dans
quelques années.... Sapristi, c'est quelque chose, cela? Et puis, je
t'en réponds, les temps vont devenir diablement durs aux braves gens
qui aiment le bon Dieu.... Tu vois, ce brigand de Lebecq, le voilà du
conseil municipal.... Il ne rêve que de piller et d'assassiner, cette
canaille-là.... Nous avons besoin, à la tête du pays, d'un homme bien
pensant, qui soutienne la religion et défende les bons principes....
Paris, Paris!... Oh! ces têtes folles de jeunes gens!... Mais veux-tu
me dire, sacré mâtin, ce que tu as fait de bon à Paris?... L'air est
malsain, par là!... Regarde le grand Maugé ... il est de bonne famille,
pourtant.... Ça ne l'a pas empêché d'en revenir avec un béret rouge?...
Ne voilà-t-il pas une belle affaire?
Et il continuait de la sorte, pendant des heures, reniflant sa prise,
agitant le spectre rouge du béret du grand Maugé, qui lui paraissait
plus redoutable que les cornes du démon.
Que faire à Saint-Michel?... Personne à qui communiquer mes idées,
mes rêves; pas un foyer de vie ardente où dépenser cette activité
intellectuelle, ce désir impérieux de savoir et de créer que la guerre,
en développant mes muscles, en fortifiant mon corps, avait mis en moi,
et que des lectures passionnées surexcitaient, chaque jour, davantage.
Je comprenais que Paris seul, qui m'avait tant effrayé jadis, pouvait
fournir un aliment aux ambitions encore incertaines dont j'étais
tourmenté, et les affaires de la succession terminées, l'étude vendue,
brusquement, j'étais parti, laissant le Prieuré à la garde de Félix et
de Marie.... Et me voici de retour à Paris!...
Depuis cinq années, qu'y ai-je fait de bon, suivant l'expression du
curé?... Porté par des enthousiasmes vagues, par des exaltations
confuses, qui mêlaient je ne sais quel art chimérique à je ne sais
quel impossible apostolat, où donc suis-je arrivé?... Je ne suis
plus l'enfant timide que les valets de pied, dans un vestibule plein
de lumières, mettaient en déroute. Si je n'ai pas acquis beaucoup
d'aplomb, du moins, je sais me tenir dans le monde, sans y paraître
trop ridicule. Je passe à peu près inaperçu, ce qui est la meilleure
condition que puisse souhaiter un homme de ma sorte, qui ne possède
aucun des agréments et qualités extérieures qu'il faut pour y briller.
Très souvent, je me demande ce que je fais là, en ce milieu qui
n'est pas le mien, où l'on n'a de respect que pour le succès, si
charlatanesque qu'il soit; que pour l'argent, de quelques sentines
qu'il vienne; où chaque parole dite m'est une blessure dans ce que
j'aime le mieux, dans ce que j'admire le plus.... D'ailleurs, l'homme
n'est-il pas le même partout, avec des différences d'éducation qui
s'accusent seulement dans les gestes, dans la manière de saluer, dans
le plus ou moins de liberté d'allures!... Quoi, c'était cela, ces fiers
artistes, ces admirables écrivains, dont on chante la gloire, dont on
célèbre le génie ... cela, ces êtres petits, vulgaires, affreusement
cuistres, singeant les façons des mondains qu'ils raillent, d'une
vanité burlesque, d'une jalousie féroce; à plat ventre, eux aussi,
devant l'argent; adorant, les genoux dans la poussière, la Réclame,
cette vieille gueuse, qu'ils hissent sur des peluches extravagantes....
Oh! que j'aime mieux les bouviers et leurs bœufs, les porchers et
leurs porcs, oui ces porcs, ronds, roses, qui s'en vont, fouillant
la terre du groin, et dont le dos gras et lisse reflète le nuage qui
passe!... J'ai lu énormément, sans discernement, sans méthode, et,
de ces lectures dépareillées, il ne m'est resté dans l'esprit qu'un
chaos de faits tronqués et d'idées incomplètes, au milieu duquel je
ne saurais me débrouiller.... J'ai tenté de m'instruire de toutes
les façons, et je m'aperçois que je suis aussi ignorant aujourd'hui
qu'autrefois.... J'ai eu des maîtresses que j'ai aimées huit jours,
des blondes sentimentales et romanesques, des brunes farouches,
impatientes du baiser, et l'amour ne m'a montré que le vide effroyable
du cœur de l'homme, le trompe-l'œil des tendresses, le mensonge de
l'idéal, le néant du plaisir.... Croyant m'être arrêté à la formule
d'art définitive, par laquelle j'allais étreindre mes aspirations,
fixer mes rêves palpitants, vivants, sur l'épingle des mots, j'ai
publié un livre dont on a parlé avec éloges et qui _s'est bien vendu._
Certes, j'ai été flatté de ce petit succès; moi aussi, je m'en suis
paré orgueilleusement, comme d'une chose rare, moi aussi, j'ai pris
des airs supérieurs afin de mieux tromper les autres. Et, voulant me
tromper moi-même, souvent, chez moi, je me suis regardé dans la glace
avec une complaisance de comédien, pour découvrir en mes yeux, sur mon
front, dans le port auguste de ma tête, les signes certains du génie.
Hélas! le succès m'a rendu plus pénible encore l'intime constatation
de mon impuissance. Mon livre ne vaut rien; le style en est torturé,
la conception enfantine: une déclamation violente, une phraséologie
absurde y remplacent l'idée. Parfois, j'en relis des passages applaudis
par la critique, et j'y retrouve de tout, de l'Herbert Spencer et du
Scribe, du Jean-Jacques Rousseau et du Commerson, du Victor Hugo, du
Poë et de l'Eugène Chavette. De moi, dont le nom s'étale en tête du
volume, sur la couverture jaune, je ne retrouve rien. Suivant les
caprices de ma mémoire, les hantises de mes souvenirs, je pense avec la
pensée de l'un, j'écris avec l'écriture de l'autre; je n'ai ni pensée
ni style qui m'appartiennent. Et des gens graves dont le goût est sûr,
dont le jugement fait loi, ont loué ma personnalité, mon originalité,
l'imprévu et le raffinement de mes sensations! Que cela est donc
triste!... Où je vais? Je l'ignore aujourd'hui, comme je l'ignorais
hier. J'ai cette conviction que je ne puis être un écrivain, car
l'effort dont j'étais capable, tout l'effort, je l'ai donné en cette
œuvre misérable et décousue.... Si j'avais, au moins, une ambition
bien vulgaire, bien basse, des désirs ignobles, les seuls qui ne
laissent pas de remords: l'amour de l'argent, des honneurs officiels,
de la débauche!... Mais non. Une seule chose me tente à laquelle je
n'atteindrai jamais: le talent.... Me dire, ah! oui ... me dire: «Ce
livre, ce sonnet, cette phrase sont de toi; tu les as arrachés de
ton cerveau, gonflés de ta passion, ta pensée tout entière y frémit;
elle secoue sur les pages douloureuses des morceaux de ta chair et
des gouttes de ton sang; tes nerfs y résonnent, comme les cordes du
violon sous l'archet d'un divin musicien. Ce que tu as fait là est
beau, est grand!» Pour cette minute de joie suprême, je sacrifierais
ma fortune, ma santé, ma vie; je tuerais!... Et jamais je ne me dirai
cela, jamais!... Ah! l'impassible sérénité! Ah! l'éternel contentement
de soi-même des médiocres, que je les ai enviés!... Maintenant, il me
vient des rages furieuses de retourner à Saint-Michel. Je voudrais
pousser la charrue dans le sillon brun, me rouler dans les jeunes
luzernes, sentir les bonnes odeurs des étables, et puis, surtout, me
perdre, ah! me perdre au fond des taillis, loin, bien loin, plus loin,
toujours!...
Le feu s'était éteint, et ma lampe charbonnait; un froid, léger comme
une caresse, m'envahissait les jambes, courait sur mes reins avec de
petits frissons délicieux. Du dehors, aucun bruit ne m'arrivait; la
rue devenait silencieuse. Depuis longtemps déjà je n'entendais plus
les lourds omnibus rouler sur la chaussée. Et la pendule sonna deux
heures. Mais une paresse me retenait cloué sur mon divan: à être ainsi
étendu, je jouissais d'un grand bien-être physique, dans un grand
accablement moral. Je dus faire de sérieux efforts pour m'arracher à
cette langueur et regagner enfin ma chambre. Il me fut impossible de
m'endormir. A peine avais-je clos les paupières, qu'il me semblait que
j'étais précipité dans un trou noir très profond, et brusquement, je me
réveillais, haletant, la sueur au front. Je rallumai ma lampe, essayai
de lire.... Mon attention ne parvenait pas à se fixer sur les lignes
du livre qui se dérobaient, s'entre-croisaient, se livraient, sous mes
yeux, à une danse fantastique.
--Quelle vie stupide que la mienne! pensai-je.... Les jeunes gens de
mon âge rient, chantent, ils sont heureux, insouciants.... Pourquoi
donc suis-je ainsi, rongé par d'odieuses chimères? Qui donc m'a mis
au cœur cette plaie mortelle de l'ennui et du découragement? Devant
eux, un vaste horizon, illuminé de soleil! Moi, je marche dans la
nuit, arrête sans cesse par des murs qui me barrent la route et contre
lesquels je me cogne en vain le front et les genoux.... C'est qu'ils
ont l'amour, peut-être!... Aimer, ah! oui. Si je pouvais aimer!
Et je revis, qui descendait du ciel, la belle vierge de Saint-Michel,
la radieuse vierge de plâtre, avec son manteau constellé d'argent,
et son nimbe d'or.... Tout autour d'elle, les astres tournaient,
s'inclinaient, pareils à des fleurs célestes, et des colombes, ivres
de prières, volaient en la frôlant de leurs ailes.... Je me rappelai
les extases, les transports d'adoration mystique où elle me ravissait;
toutes les joies, si douces, que j'avais éprouvées, rien qu'à la
contempler. Ne me parlait-elle pas, aussi, là-bas dans la chapelle? Et
ce langage inexprimé, qui coulait dans mon âme d'enfant des tendresses
ineffables, ce langage plus harmonieux que la voix des anges et le
chant des harpes d'or, ce langage plus parfumé que le parfum des roses,
ce langage n'était-il point le langage divin de l'amour? A mesure que
j'écoutais, de tous mes sens, ce langage qui était une musique, j'étais
enlevé dans un monde inconnu et merveilleux; une féerique vie nouvelle
germait, éclatait, florissait autour de moi. L'horizon se reculait
jusqu'à l'infini du mystère: l'espace resplendissait comme un intérieur
de soleil, et, moi-même, je me sentais devenu si grand, si fort, que,
d'un seul embrassement, j'étreignais sur ma poitrine tous les êtres,
toutes les fleurs, toutes les nuées de ce paradis, né du regard d'amour
qu'avaient échangé une vierge de plâtre et un petit enfant.
--Vierge, bonne Vierge, m'écriai-je.... Parle-moi, parle-moi encore,
comme jadis tu me parlais dans la chapelle.... Et redonne-moi l'amour,
puisque l'amour, c'est la vie, et que je meurs de ne pouvoir plus
aimer.
Mais la Vierge ne m'entendait plus. Elle glissa dans la chambre en
faisant des révérences, grimpa sur les chaises, fureta dans les
meubles, en chantant des airs étranges. Une capote de loutre remplaçait
maintenant son nimbe doré, ses yeux étaient ceux de Juliette Roux, des
yeux très beaux, très doux, qui me souriaient dans une face de plâtre,
sous un voile de gaze fine. De temps en temps, elle s'approchait de
mon lit, balançait au-dessus de moi son mouchoir brodé qui exhalait un
parfum violent.
--Monsieur Mintié, disait-elle, je suis chez moi, tous les jours, de
cinq à sept.... Et je serai charmée de vous voir, charmée!
--Vierge, bonne Vierge, implorai-je de nouveau, parle-moi, je t'en
prie, parle-moi comme autrefois dans la chapelle!
--Tu, tu, tu, tu! chantonnait la Vierge, qui, faisant bouffer sa robe
lilas, écartant, du bout de ses doigts effilés et chargés de bagues,
son manteau constellé d'argent, se mit à tourner lentement, avec des
mouvements de valse, la tête renversée sur les épaules.
--Bonne Vierge! répétai-je d'une voix irritée, mais parle-moi donc!
Elle s'arrêta, se campa devant moi, fît tomber, un à un ses vêtements
de plâtre, et, toute nue, impudique et superbe, la gorge secouée d'un
rire clair, sonore, précipité:
--Monsieur Mintié, dit-elle, je suis chez moi, tous les jours, de cinq
à sept.... Et je vous donnerai les vieux pantalons de Charles.
--Et elle me lança sa capote de loutre à la figure.
Je m'étais dressé sur mon lit.... Les yeux hébétés, la poitrine
sifflante, je regardai. Mais la chambre était calme, la lampe
continuait de brûler mélancoliquement, et mon livre gisait sur le
tapis, les pages en l'air.
* * * * *
Je me réveillai tard, le lendemain, ayant mal dormi, poursuivi, dans
mon sommeil coupé de cauchemars, par la pensée de Juliette. Durant
cette fin de nuit troublée, fiévreuse, elle ne m'avait pas un instant
quitté, prenant les formes les plus extravagantes, se livrant aux plus
déplorables fantaisies, et voilà qu'au matin je la retrouvais encore et
telle, cette fois, que je l'avais rencontrée, la veille, chez Lirat,
avec son air décent, ses manières discrètes et charmantes. J'éprouvai
même de la tristesse,--non pas de la tristesse, un regret, le regret
qu'on a, à la vue d'un rosier dont toutes les roses seraient fanées
et dont les pétales joncheraient la terre boueuse--car je ne pouvais
penser à Juliette, sans penser, en même temps, aux paroles méchantes
de Lirat: «... Il y avait aussi l'histoire d'un lutteur de Neuilly, à
qui elle donnait vingt francs....» Quel dommage!... Quand elle était
entrée dans l'atelier, j'aurais juré que c'était la plus vertueuse
des femmes.... Rien que sa façon de marcher, de saluer, de sourire,
d'être assise, disait la bonne éducation, la vie calme, heureuse, sans
hâtes mauvaises, sans remords salissant. Son chapeau, son manteau, sa
robe, tous ses ajustements étaient d'une élégance délicate, intime,
faite pour la joie d'un seul, pour la gaîté d'une maison solidement
verrouillée, fermée aux quêteurs de proies impures.... Et ses yeux
tout emplis de tendresses permises, ses yeux d'où rayonnait tant
de candeur, tant d'ingénuité, qui semblaient ignorer le mensonge,
ses yeux, plus beaux que des lacs hantés de la lune!... «Charles va
bien?...» avait demandé Lirat ... Charles?... son mari, parbleu!...
Et, naïvement, je me faisais l'idée d'un intérieur respectable, avec
de jolis enfants jouant sur les tapis, une lampe familiale, groupant
autour de sa douce clarté des êtres simples et bons, un lit pudique,
protégé par le crucifix et la branche de buis bénit!... Tout à coup,
tombant dans cette paix, le cabot des Bouffes, le croupier de cercle,
et Charles Malterre qui démolissait le divan de Lirat, à force de s'y
rouler en pleurant de rage!... J'évoquai la physionomie du comédien,
une face pâle, plissée, glabre, des yeux cyniques, éraillés, des lèvres
ignobles, un col très ouvert, une cravate rose, un veston court,
aux plis crapuleux.... J'étais énervé, irrité.... Que m'importait,
après tout?... Est-ce que la vie de cette femme me regardait,
m'appartenait?... Est-ce que j'avais l'habitude de m'attendrir sur la
destinée des filles que le hasard jetait sur mon chemin?... Qu'elle fût
ce qu'elle voudrait, Mlle Juliette Roux!... Elle n'était
ni ma sœur, ni ma fiancée, ni mon amie; elle ne se rattachait à moi
par aucun lien.... Aperçue hier, comme une passante de la rue, comme
un de ces mille êtres vagues que l'on frôle, chaque jour, et qui s'en
vont et qui s'effacent, elle était déjà retournée au grand tourbillon
de l'oubli ... et, plus jamais, je ne la reverrais.... Si Lirat se
trompait?... me disais-je tout en déjeunant.... Je connaissais ses
exagérations, le besoin qu'il avait d'être méchant, son horreur et
son mépris de la femme.... Ce qu'il racontait de Juliette, il le
racontait de toutes les autres.... Oui, peut-être que ce comédien,
ce croupier, tous les détails de cette existence infâme, où sa verve
amère s'était complue, n'existaient que dans son imagination.... Et
Charles Malterre?... Sans doute, j'eusse préféré qu'elle fût mariée;
il m'eût été agréable qu'elle pût s'appuyer au bras d'un homme,
librement, respectée, enviée des plus honnêtes!... Mais elle l'aimait,
ce Malterre, elle vivait avec lui, décemment, elle lui était dévouée:
«Charles sera très chagrin de votre refus.» J'avais encore dans
l'oreille la voix presque suppliante avec laquelle elle prononça ces
mots.... Elle s'inquiétait donc de ce qui pouvait plaire ou déplaire
à ce Malterre.... Et à la pensée que Lirat, abusant d'une situation
fausse, la calomniait odieusement, j'eus le cœur serré, une grande
pitié m'envahit, je me surpris à dire tout haut: «Pauvre fille!...»
Cependant, ce Malterre s'était roulé sur le divan, il avait pleuré, il
avait fait des confidences à Lirat, montré des lettres.... Et puis,
après?... Est-ce que je la connaissais, moi, cette femme?... Qu'elle
eût tous les chanteurs, tous les croupiers, tous les lutteurs!... au
diable!... Et je sortis, fredonnant un air gai, de l'allure dégagée
d'un monsieur qui n'a aucun souci dans l'esprit.... Et pourquoi en
aurais-je eu, je vous le demande?...
Je descendis les boulevards, m'arrêtant aux boutiques, flânant, malgré
le soleil, un avare et pâle sourire de décembre encore imprégné de
brume; l'air était froid, piquait dur. Sur le trottoir, des femmes
passaient, frileuses, enveloppées de longs manteaux de loutre,
quelques-unes coiffées de petites capotes de fourrures, pareilles à
celle de Juliette, et, chaque fois, j'étais intéressé par ce manteau et
par cette capote. Je les regardais vraiment avec plaisir, j'aimais à
les suivre de l'œil jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans la foule. Au
coin de la rue Taitbout, je me souviens, je croisai une femme grande,
mince, jolie et ressemblant à Juliette, au point que je mis la main
à mon chapeau, prêt à saluer. J'eus une émotion,--oh! ce n'était pas
le coup violent au cœur, qui arrête la respiration, vous casse les
veines et vous étourdit; c'était un effleurement, une caresse, quelque
chose de très doux, qui amène un sourire sur les lèvres, et dans les
yeux un épanouissement.... Mais cette femme n'était pas Juliette....
J'en eus une sorte de dépit, et je me vengeai d'elle en la trouvant
très laide.... Déjà deux heures!... Si j'allais voir Lirat?... A quoi
bon?... Le faire parler de Juliette, l'obliger à m'avouer qu'il avait
menti, à m'apprendre des traits d'elle, poignants, sublimes, des
histoires touchantes de dévouement, de sacrifice, cela me tentait....
Je réfléchis que Lirat se fâcherait, qu'il se moquerait de moi, d'elle,
et je redoutais ses sarcasmes, et j'entendais déjà les mots sinistres,
les phrases abominables sortir, en sifflant, du coin tordu de ses
lèvres.... Dans les Champs-Élysées, je hélai un fiacre, et me dirigeai
vers le Bois.... Pourquoi le dissimuler?... Là, j'espérais rencontrer
Juliette.... Certes, je l'espérais, et, en même temps, je le craignais.
De ne point la voir, je concevais que ce me serait une déception; mais
qu'elle s'étalât, comme les autres demoiselles, régulièrement, en cette
foire de la galanterie, je sentais aussi que ce me serait une peine, et
je ne savais ce qui l'emportait en moi, de l'espérance de l'apercevoir,
ou de la crainte de la rencontrer.... Il y avait peu de monde au Bois.
Dans la grande allée du Lac, les voitures marchaient au pas, à une
assez grande distance l'une de l'autre, les cochers hauts sur leurs
sièges. Quelquefois, un coupé quittait la file espacée, tournait,
disparaissait au trot de ses chevaux, entraînant, le diable sait où,
un profil de femme, des faces toutes blanches et pâles, des bouts
d'étoffe violente, rapidement entrevus par la glace des portières....
Ma poitrine et mes tempes battaient plus vite, une impatience
m'exaspérait le bout des doigts; à force de toujours regarder dans la
même direction, de sonder l'ombre des voitures, mon cou se fatiguait,
s'endolorissait; je mâchonnais anxieusement un cigare que je ne me
décidais pas à allumer, dans la peur de laisser passer une voiture où
elle se fût trouvée.... Un moment, je crus l'avoir aperçue, au fond
d'un coupé qui allait en sens contraire de mon fiacre.
--Tournez, tournez, criai-je au cocher.... et suivez ce coupé.
Je ne fis point réflexion que c'était agir bien légèrement envers une
femme à qui j'avais été présenté la veille, par hasard, et que je
voulais à tout prix réhabiliter. Le corps à demi penché sur la glace
baissée de la portière, je ne perdais pas la voiture de vue. Et je me
disais: «Elle m'a peut-être reconnu ... peut-être va-t-elle s'arrêter,
descendre, se montrer.» Oui, je me disais cela, sans m'attribuer la
moindre idée de conquête galante; je me disais cela comme si c'eût été
une chose toute simple, et toute naturelle.... Le coupé filait, preste
et leste, dansant sur ses ressorts, et le fiacre avait peine à le
suivre.
--Plus vite! commandai-je ... plus vite donc et dépassez!
Le cocher fouetta son cheval qui prit le galop, et, en quelques
secondes, les deux voitures, roue contre roue, se touchaient. Alors
une tête de femme, dont les cheveux s'ébouriffaient sous le chapeau
très large, dont le nez se retroussait drôlement, dont les lèvres,
fracassées de rouge, saignaient comme une blessure à vif, apparut
dans l'encadrement de la portière.... D'un coup d'œil méprisant,
elle inventoria le cocher, le fiacre, le cheval et moi-même,
tira la langue, puis se rencogna dans sa voiture.... Ce n'était
pas Juliette!... Je ne rentrai chez moi qu'à la nuit tombée, très
désappointé et, pourtant, ravi de mon inutile promenade!
Je n'avais pas de projets pour le soir. Cependant, je m'habillai plus
longuement que de coutume. Je mis un soin extrême à ma toilette et,
pour la première fois, le nœud de ma cravate me parut une chose grave;
je m'absorbai dans sa confection avec complaisance. Cette révélation
soudaine en amena d'autres plus importantes encore. Ainsi, je remarquai
que mes chemises étaient mal coupées, que le plastron godait, d'une
façon disgracieuse, à l'ouverture du gilet; que mon habit affectait
une forme très ancienne, étrangement démodée. En somme, je me trouvais
assez ridicule, et me promis de changer cela dans l'avenir. Sans faire
de l'élégance une loi obligée et tyrannique de ma vie, il m'était
bien permis d'être comme tout le monde, ce semble. Parce que l'on _se
mettait bien_, on n'était pas forcément un imbécile. Ces préoccupations
me conduisirent jusqu'à l'heure du dîner. D'habitude, je mangeais chez
moi, mais, ce soir-là, mon appartement, je le jugeai trop petit, trop
silencieux, trop morose; il m'étouffait, et j'avais besoin d'espace, de
bruit, de gaîté. Au restaurant, je m'intéressai à tout, au va-et-vient
des gens, aux dorures du plafond, aux grandes glaces qui répétaient,
jusqu'à l'infini, les salles, les garçons, les globes de lumière, les
fleurs des chapeaux, le buffet où s'étalaient des viandes parées, où
des pyramides de fruits montaient, rouges et dorées, parmi les verdures
et les étincelantes verreries. J'examinais les femmes, surtout,
j'étudiais leur façon de manger en quelque sorte aérienne, le jeu de
leurs prunelles, le mouvement de leurs bras dégantés que des bracelets
lourds cerclaient d'or et d'éclairs vifs, l'angle de chair du cou, si
délicate et fine, qui s'enfonçait dans les corsages, sous le couvert
rosé des dentelles. Cela me ravissait, me passionnait comme une chose
tout à fait nouvelle, comme le paysage d'un pays lointain, subitement
entrevu. Il me venait des émerveillements, ainsi qu'à un très jeune
homme. Porté, par une disposition chagrine de mon esprit, à faire
prédominer, dans l'être humain, l'intime vie morale, c'est-à-dire à le
marquer d'une laideur ou d'une souffrance, en ce moment, au contraire,
je m'abandonnais à la satisfaction d'en goûter, sans réserves, le seul
charme physique: je me réjouissais le regard de ce qu'une belle femme
peut dégager de grâce autour d'elle; même chez les plus laides, je
retrouvais un détail dans la nuque, une langueur dans les yeux, une
souplesse dans les mains, n'importe quoi, qui me contentait, et je me
reprochai d'avoir si mal arrangé mon existence jusque-là, de m'être
cantonné, en sauvage, au fond d'un appartement triste et sombre, de ne
pas vivre enfin, alors que Paris m'offrait, à chaque pas, des joies si
faciles à prendre et si douces à savourer.
--Monsieur attend peut-être quelqu'un? me demanda le garçon.
Quelqu'un? Mais non, je n'attendais personne. La porte du restaurant
s'ouvrit, et, vivement, je me retournai. Je compris alors pourquoi il
m'adressait cette question, le garçon.... Chaque fois que la porte
s'ouvrait, il m'arrivait de me retourner ainsi, avec hâte, et je
dévisageais anxieusement les personnes qui entraient, comme si, en
effet, je savais que quelqu'un devait venir, et que je l'attendais....
Quelqu'un!... Et qui donc eus-je attendu?
J'allais très rarement au théâtre; il fallait, pour cela, une occasion,
une obligation, un entraînement. Je crois bien que, de moi-même, jamais
je n'eusse songé à y mettre les pieds ... j'affectais même, pour la
littérature qui se vend en ces déballages de médiocrité, un mépris
souverain. Concevant le théâtre, non comme une distraction futile,
mais comme un art grave, il me répugnait d'y voir, dans un mécanisme
de scènes toujours pareilles, la passion humaine rossignolant la même
romance sentimentale, la gaîté dégringolant, salie de fard, au fond de
la même basse pitrerie. Un fabricant de pièces, si applaudi fût-il, me
faisait l'effet d'un dévoyé; il était au poète ce que le défroqué est
au prêtre, le déserteur au soldat. Et j'avais souvent, dans la mémoire,
un mot de Lirat, d'une concision formidable, d'un jugement profond.
Nous avions été aux obsèques du grand peintre M...; D..., l'auteur
dramatique célèbre, conduisait le deuil. Au cimetière, il prononça un
discours. Cela n'avait étonné personne; M... et D... n'étaient-ils pas
égaux en renommée? La cérémonie terminée, Lirat prit mon bras, et nous
rentrâmes à pied, très tristes, dans Paris. Lirat paraissait absorbé
en des réflexions pénibles, gardait le silence.... Brusquement, il
s'arrêta, croisa les bras, et balançant la tête, de cet air, comique à
force de gravité, qu'il avait, il s'exclama: «Mais qu'est-ce que D...
fichait là, hein, dites?» Et c'était juste. Qu'est-ce qu'il fichait
là, vraiment? Venaient-ils donc de la même race, et allaient-ils à la
même gloire, le fier artiste, aux pensées grandioses, aux immortelles
œuvres, et l'autre, dont tout l'idéal était d'amuser, le soir, de ses
plates sornettes, une assemblée de bourgeois enrichis et repus?... Oui,
en vérité, qu'est-ce qu'il fichait là?
Que j'étais loin de ces sentiments hargneux quand, après le dîner,
ayant piaffé sur les boulevards, heureux d'un bien être physique qui
donnait à mes mouvements une légèreté, une élasticité particulières,
je m'asseyais dans une stalle du théâtre des Variétés, où l'on jouait
une opérette à succès. Le visage délicieusement fouetté par l'air froid
du dehors, le cœur tout entier conquis à l'indulgence universelle, je
jouissais véritablement. De quoi? Je ne le savais, et peu m'importait
de le savoir, n'étant pas d'humeur à me livrer, sur moi-même, à des
investigations psychologiques. Justement j'étais arrivé pendant un
entr'acte, et la foule encombrait les couloirs, très élégante. Après
avoir remis mon pardessus à l'ouvreuse, j'avais fait le tour des
baignoires avec cette impatience douce, cette caressante angoisse,
déjà éprouvée au Bois, et, monté à l'étage supérieur, j'avais continué
le même scrupuleux examen des loges. «Pourquoi ne serait-elle pas
ici?» pensais-je. Chaque fois que je ne distinguais pas nettement la
physionomie d'une femme, soit qu'elle fût penchée, soit qu'elle fût
noyée d'ombre, ou cachée derrière un éventail, je me disais: «C'est
Juliette!» Et chaque fois, ce n'était pas Juliette. La pièce m'amusa;
je ris franchement aux lourdes plaisanteries qui en constituaient
l'esprit: toute cette ineptie sinistre, toute cette grossièreté
canaille me charmèrent, et j'y trouvai, le plus sérieusement du monde,
une ironie qui ne manquait pas de littérature. Aux scènes d'amour, je
m'attendris. Je rencontrai, durant le dernier entr'acte, un jeune homme
que je connaissais à peine. Satisfait de pouvoir déverser sur quelqu'un
ce qui s'amassait en moi de banalités communicatives, je m'accrochai à
lui.
--Épatante, cette pièce! me dit-il ... renversante, mon cher.
--Oui, elle n'est pas mal.
--Pas mal! pas mal!... mais c'est un chef-d'œuvre, mon cher, un
chef-d'œuvre épatant!... Moi, ce que je préfère, c'est le second
acte.... Il y a une situation ... non, là ... une situation
d'une force!... C'est de la haute comédie, vous savez!... Et les
toilettes!... Et cette Judic; ah! cette Judic!
Il se frappa la cuisse et claqua de la langue.
--Ce qu'elle m'excite, mon cher!... C'est épatant!
Nous discutâmes ainsi le mérite des divers actes, des diverses scènes,
des divers acteurs.... Au moment de nous séparer:
--Dites-moi, lui demandai-je ... est-ce que vous ne connaissez pas une
certaine Juliette Roux?
--Attendez donc!... Parfaitement!... une petite brune, très chic?...
Non, je confonds ... attendez donc!... Juliette Roux!... Connais pas.
Une heure après, je m'attablais devant un soda-water, au café de la
Paix, où avaient accoutumé de se réunir, à la sortie des théâtres, les
plus beaux spécimens du monde galant. Beaucoup de femmes entraient,
sortaient, insolentes, tapageuses, recrépies d'une couche de poudre de
riz, les lèvres à nouveau badigeonnées de rouge; à la table voisine
de la mienne, une petite blonde, déjà vieille, très animée, racontait
je ne sais quoi, d'une voix cassée par la noce; une autre, plus loin,
brune, minaudait, avec une majesté comique de dindon, et, de la même
main qui avait croché le fumier dans les cours de ferme, elle maniait
l'éventail, tandis que l'homme qui l'accompagnait, affalé sur une
chaise, le chapeau un peu rejeté en arrière, les jambes écartées,
suçait la pomme de sa canne, obstinément. Un invincible dégoût me monta
du cœur aux lèvres; j'eus honte d'être là, et je comparai aux allures
ridicules et bruyantes de ces femmes, la tenue si réservée de la
douce Juliette, là-bas, dans l'atelier de Lirat. Ces voix rauques ou
perçantes rendaient plus suave encore la fraîcheur de sa voix, de cette
voix que j'entendais encore, me disant: «Enchantée, monsieur.... Mais,
je vous connais beaucoup.» Je me levai....
--Quelle canaille, tout de même, que ce Lirat! m'écriai-je en me
mettant au lit, furieux de ce qu'il eût traité de la sorte une
femme que je n'avais rencontrée, ni dans la rue, ni au Bois, ni au
restaurant, ni au théâtre, ni au cabaret nocturne.