La sortie de Bonaparte, emporté à demi évanoui, n’avait pas été

brillante. A son entrée dans le grand cabinet où se tenaient toujours

Sieyès et Roger-Ducos de plus en plus inquiets, on ne l’eût pas reconnu.

Le militaire, l’homme d’action, fourvoyé dans la bagarre, était défait,

égaré, à peine remis de sa syncope. Il eut là sa défaillance. On raconte

que, s’adressant à Sieyès, il l’appela «général» et lui dit presque

plaintivement: «Ils veulent me mettre hors la loi.» Sieyès trouva la

force de faire un mot historique: «Ce sont eux qui s’y sont mis,»

répondit-il.

Il fallut quelque temps à Bonaparte pour reprendre ses esprits. Il avait

reçu une violente commotion nerveuse. Ce furent ses associés, ce fut

Sieyès, «ce prêtre,» qui durent, pendant quelques instants, avoir de

l’énergie à sa place. Sa machine physique l’avait bien trahi.

Cependant la séance se poursuivait aux Cinq-Cents et elle prenait un

tour dangereux. Au moment de la sortie de Bonaparte, le tumulte avait

redoublé. Il y avait même eu une sorte de panique dans les tribunes

réservées au public. Maintenant on délibérait. Les députés prenaient

avantage de ce qu’ils considéraient comme l’expulsion d’un général

factieux et ils voulaient contraindre Lucien à faire voter la mise hors

la loi. Le jeune président, qui venait d’assister avec un serrement de

cœur à la mésaventure de son frère, n’avait pas perdu son sang-froid. Il

résista aux sommations, aux menaces que les jacobins les plus enragés,

les boxeurs qui venaient de faire leurs preuves, apportaient jusqu’à son

fauteuil en le tutoyant: «Marche donc, président! Mets aux voix!» Lucien

s’efforce d’expliquer, au milieu des vociférations, que l’Assemblée n’a

pas voulu entendre le général, qu’elle ne lui a pas laissé dire un mot.

Elle ne peut pas prononcer contre ce héros la plus cruelle condamnation

dont elle dispose sans lui avoir permis de parler. Mais les clameurs

redoublent contre Lucien qui se couvre, cède la présidence à son ami

Chazal, et, crânement, demande à prendre la parole comme simple député,

marchant à l’assaut de la tribune, s’y cramponnant, malgré les

bousculades, en attendant son tour de parole. Ces scènes violentes, qui

n’étaient pas rares, ne donnaient-elles pas raison aux hommes qui

voulaient en finir avec un régime qui offrait des spectacles aussi

désordonnés?

Cette fureur, dans la circonstance, eut pourtant l’avantage de ne pas

laisser venir en discussion des propositions dont les conséquences

auraient pu être sérieuses. Tandis que les enragés s’époumonnaient à

crier _Hors la loi!_ de plus subtils demandaient que le décret qui

nommait Bonaparte au commandement des troupes fût annulé pour cause

d’illégalité. D’autres, heureusement, voulaient l’annulation de tout le

décret, si bien qu’au milieu de trop de motions et d’ordres du jour,

l’Assemblée, toujours troublée par des cris furieux, piétina sans se

résoudre à rien et gaspilla un temps précieux. L’allégorie de Martin

qui, pour un point, perdit son âne, est celle qui convient à toute cette

histoire. Lucien avait pu dire tout bas à l’inspecteur de la salle

Frégeville: «Il faut que la séance soit interrompue avant dix minutes,

ou je ne réponds de rien.» D’eux-mêmes les Cinq-Cents accordèrent ce

répit, tandis que Frégeville courait avertir Sieyès et Roger-Ducos.

Ces dix minutes furent remplies par deux scènes de véritable théâtre qui

précipitèrent le dénouement.

Au premier étage, dans le salon où Bonaparte reprenait ses esprits, on

se rendait compte que le coup d’État parlementaire était bien manqué et

que la situation devenait périlleuse. Sieyès était catégorique: on ne

pouvait plus en sortir que par la force. N’avait-il pas dit depuis

plusieurs mois qu’il lui fallait une épée? Cet homme qui avait porté

pendant vingt ans la robe ecclésiastique était, dans le Conseil, le plus

énergique et le plus clairvoyant. Murat, qui, ce jour-là, gagna la main

de Caroline, et Leclerc, déjà mari de Pauline, étaient également d’avis

qu’il fallait jouer le tout pour le tout. C’était, semble-t-il,

Bonaparte qui hésitait encore, tant le cri de _Hors la loi_ l’avait

frappé. Il n’était toujours pas sûr que la garde constitutionnelle

marchât, qu’elle ne fût pas sensible à un appel des représentants du

peuple. Sans doute on pouvait compter sur les autres éléments de troupe,

sur les vrais soldats. Mais allait-on risquer une collision, peut-être

sanglante, entre les deux sortes de militaires? Pour garder un semblant

de légalité, pour agir sur la garde des Conseils, il faudrait montrer un

papier. L’idée qu’on adopta fut de solliciter des Anciens un nouveau

décret qui donnerait cette fois à Bonaparte le pouvoir civil.

C’était vraiment une idée de gens en déroute. On revenait à la situation

de la veille. On tournait en rond. Quelle apparence y avait-il que

l’Assemblée, mal disposée, effrayée par le déchaînement des Cinq-Cents,

pût voter quelque chose d’aussi grave? Néanmoins, Fargues, un des

conjurés, Ancien lui-même, se chargea d’obtenir le décret en faisant à

ses collègues un tableau pathétique de la situation, en leur

représentant les périls qu’avait courus le général investi de leur

confiance, l’attentat auquel les députés jacobins venaient de se livrer

sur lui. Fargues ne devait d’ailleurs rien obtenir: les Anciens avaient

peur. Ils se contentèrent de nommer une commission pour mettre leur

responsabilité à l’abri. Si l’on avait attendu leur décret pour agir, on

se fût trouvé devant le néant.

Mais à peine Fargues avait-il quitté le grand salon du premier étage où

l’état-major du coup d’État restait perplexe, que deux messagers de

Talleyrand entraient. Talleyrand s’était tenu toute la journée dans une

autre partie du château, suivant les mouvements des deux Assemblées,

surveillant les impressions des uns et des autres, renseigné minute par

minute et prêt à corriger les défaillances. Ses confidents, Duquesnoy et

Montrond, arrivèrent à point. Ils venaient dire qu’il n’était plus

possible de retenir les Cinq-Cents et que le décret de proscription

allait finir par être rendu contre le général, mis au ban de la

République comme factieux.

A ces mots, Bonaparte sort de la prostration où il était depuis

l’échauffourée de l’Orangerie. Selon le mot vulgaire, là très vrai, ses

nerfs avaient repris le dessus. Tirant son épée, il s’approche des

fenêtres qui donnent sur la grande terrasse, garnie de soldats et pousse

le cri: «Aux armes!»

Ce cri était un commandement, et, aussitôt, l’ordre du général fut

répété par tous les chefs de section. Dans un bruit de fers tirés du

fourreau, les hommes s’alignaient, prenaient leurs positions, les

grenadiers de la garde constitutionnelle à portée immédiate du château.

Derrière se trouvaient les fantassins de Sérurier, les dragons de

Sébastiani. C’était toujours par ces énigmatiques grenadiers, par ces

briscards de la Révolution qu’il fallait commencer et, à ce moment

suprême, on était moins sûr que jamais de leur attitude.

C’était à eux que Bonaparte devait parler d’abord. Il était descendu

dans la cour, escorté de son état-major et suivi des yeux, non sans

angoisse, par les civils qui restaient dans le grand salon. Sieyès, à ce

moment-là, songeait à la berline qu’il avait eu la prudence de commander

en cas d’échec. Il n’était pas le seul qui se rendît compte des risques

de la journée. Talleyrand, un peu pâle, étonnait par sa fermeté et sa

présence d’esprit. Un des conjurés, Villetard, avait amené son fils et

son neveu, presque des enfants, les avait laissés dans un des fourrés du

parc et leur avait dit: «Si vous ne me voyez pas avant ce soir,

sauvez-vous comme vous pourrez: c’est que je serai mort.»

Le soir tombait, un soir gris de novembre. On approchait de cinq heures

et bientôt ce serait la nuit, il ne serait plus possible d’agir sur la

troupe, de l’enlever par la mise en scène et le geste. Nouveau

contretemps, le cheval destiné à Bonaparte et qu’avait prêté l’amiral

Bruix était une belle bête, mais fougueuse, qui se cabrait et ruait. Le

général eut toutes les peines du monde à se mettre et à se tenir en

selle. Encore devait-il parler aux hommes en continuant à maîtriser sa

monture. Dans cette attitude peu propre à en imposer, il parcourut les

rangs des grenadiers, leur demandant s’il pouvait compter sur eux. Pas

de réponse. Ces hommes restaient silencieux, immobiles sous les armes.

Sieyès, qui suivait la scène du balcon, s’imagina un moment, paraît-il,

qu’ils s’apprêtaient à cerner le général comme pour l’arrêter. A ce

moment-là, c’était Sieyès qui avait les plus vives appréhensions, elles

lui faisaient voir les choses sous un aspect tragique, et, lui qui avait

été jusque-là d’un si beau sang-froid, il tournait au pessimisme.

Cependant Bonaparte avait hâte de se trouver parmi les vrais soldats et

il avait galopé vers eux, sur la terrasse, certain d’être bien

accueilli. En effet, à peine eut-il paru que des acclamations

enthousiastes retentirent. Bonaparte profita aussitôt de ces bonnes

dispositions. Par saccades, à mots coupés, ayant toujours peine à

conduire son cheval, il accusa les Cinq-Cents d’avoir voulu

l’assassiner, les couvrit d’injures, les accusa d’être à la solde de

l’Angleterre. Ce fut une scène qui laissa à tous les témoins une

impression profonde. Le visage de Bonaparte portait des traces de sang

qui prêtaient à croire que la tentative d’assassinat n’était pas une

fable. A la vérité, Bonaparte avait rapporté d’Égypte une irritation des

humeurs, une sorte d’eczéma, et, dans son énervement, il venait

d’écorcher ses boutons, ce qui lui donnait un aspect «sinistre.» Pour

être dû au hasard, l’effet n’en fut pas moins violent. La troupe, qui

avait déjà des rancunes contre les députés qu’elle rendait responsables

de ses propres misères, fut saisie de colère et d’émotion. On pouvait la

conduire où l’on voudrait. Elle était prête à marcher avec son général

et à faire tout ce qu’il lui demanderait.

Il n’était pas possible d’en dire autant des grenadiers. Non seulement

ils gardaient leur attitude incertaine, mais encore ils étaient

travaillés par des jacobins, qui, sortant de l’Orangerie et bravant la

défense de parler aux soldats, leur rappelaient leur devoir

constitutionnel, les conjuraient de ne pas trahir la République, les

assuraient que, dans un moment, Bonaparte serait mis hors la loi. Ce

seul mot, la loi, inspirait du respect à ces hommes qui avaient été

comme les gardes du corps de la Révolution. Sans l’autre scène dont nous

parlions tout à l’heure, la seconde, qui au même moment, avait le

Conseil des Cinq-Cents pour théâtre, il est peu probable que les

grenadiers du Corps législatif, de qui tout dépendait, eussent été

entraînés.

Cette scène, Lucien venait de la jouer «en grand acteur politique.» Nous

l’avons laissé comme il s’efforçait à la tribune de défendre son frère,

de le disculper, d’écarter le vote de proscription. L’Assemblée refusait

de l’entendre. La partie était bien perdue. Alors Lucien eut une

inspiration. Soudain, il se défait de sa toge. Il la jette sur le rebord

de la tribune avec sa toque et son écharpe et, d’une voix qu’il rend

pathétique et sonore, s’écrie: «Je dois renoncer à me faire entendre. Il

n’y a plus de liberté. En signe de deuil public, je dépose ici les

marques de la magistrature populaire.»

C’était encore du théâtre, mais du meilleur. Il ne faut pas oublier que

les hommes de ce temps-là avaient l’expérience des journées de la

Révolution, des moyens par lesquels s’étaient accomplis tant de

thermidors et de fructidors, des subterfuges par lesquels, à travers

tant de coups de force, les apparences de la légalité avaient toujours

été maintenues. Ce que Lucien venait de tenter, c’était de se confondre

avec la loi, de faire comme si le droit et la liberté de l’Assemblée

venaient d’être violés en sa personne. Alors le scrupule des grenadiers

céderait. Ces prétoriens de la Révolution seraient déliés par ce que

Sorel appelle justement «un exorcisme sacré,» le président des

Cinq-Cents appelant lui-même la force armée à faire respecter son

autorité contre les Cinq-Cents.

Cependant, après son geste théâtral, Lucien n’était pas en meilleure

posture. Furieux de cette diversion, les jacobins criaient plus fort que

jamais _hors la loi!_ Ils assaillaient la tribune et s’efforçaient d’en

arracher Lucien qui était sur le point d’être bousculé aussi gravement

que l’avait été son frère quelques instants plus tôt. Tout à coup un

capitaine à la tête de dix hommes entre dans l’Orangerie en criant _Vive

la République!_ Ce sont des grenadiers envoyés au secours du président

en danger. Cette intervention est conforme à leur devoir de gardiens du

Corps législatif: la manœuvre de Lucien commence à réussir, et

Bonaparte, averti par Frégeville, a compris tout de suite le parti qu’il

était possible d’en tirer.

A l’entrée de ces soldats que leur capitaine annonce par un cri d’un

loyalisme républicain si rassurant, les Cinq-Cents se calment. Sans

doute c’est l’armée, fidèle à la Constitution, qui vient se mettre aux

ordres des législateurs. Dans cette agréable illusion, les plus acharnés

jacobins abandonnent même leur assaut de la tribune. Le capitaine y

monte, avertit d’un mot Chazal qui maintenant préside, et, s’adressant à

Lucien, lui dit qu’il vient le délivrer et lui demande de le suivre.

Soit qu’il fût épuisé par ses efforts, soit qu’il eût une méfiance,

Lucien ne répondit pas. Il semblait même ne pas voir. Alors le capitaine

le prit sous les bras, le porta presque, avec un grand respect, «comme

un corps saint,» puis le fit sortir entouré des dix grenadiers.

Tout cela avait été si rapide que le Conseil ne se ressaisit qu’après

leur départ. A leur tour, les députés comprirent que la partie venait de

se retourner brusquement. Quelques minutes plus tôt, ils pouvaient la

gagner. Maintenant elle était bien perdue.

Aussitôt arrivé dans la cour, Lucien, qui avait retrouvé ses esprits,

demande un cheval et voilà le président de l’Assemblée aux côtés de son

frère. Il ne s’agit plus entre eux de rivalité. Il n’y a plus de

Bonaparte militaire et de Bonaparte civil. Tous deux jouent leur

destinée ensemble et ce sera la faute de Lucien si, plus tard, il gâche

la sienne.

S’avançant vers les grenadiers de la garde, puisque c’était eux qu’il

s’agissait de décider, il leur adressa avec feu et avec toute la force

de conviction nécessaire une harangue où il leur démontrait que la

liberté était violée. Il les appelait à la sauver et à la rétablir. Le

président du Conseil des Cinq-Cents lui-même déclarait que la majorité,

dont il était l’expression, se trouvait terrorisée par quelques

représentants qui, armés de poignards, ne permettaient à personne de

prendre la parole et menaçaient leurs collègues de mort. C’étaient des

furieux, d’audacieux brigands, «sans doute soldés par l’Angleterre,» qui

s’étaient révoltés contre le Conseil des Anciens, contre le décret

régulier par lequel le commandement était donné au général Bonaparte.

Par là, ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Alors il n’y avait plus

de recours que dans la force armée. «Je confie aux guerriers, dit Lucien

en terminant, le soin de délivrer la majorité de leurs représentants.

Généraux, soldats, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs en

France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui

persisteront à rester dans l’Orangerie, il importe qu’on les expulse. Ce

ne sont plus les représentants du peuple mais les représentants du

poignard.»

Discours vraiment décisif. La vérité y était habilement déformée ou

sollicitée. Mais il devait produire l’effet qu’il fallait parce qu’il

était exactement dans le fil des choses, dans le sens de la journée,

parce qu’il restait fidèle au caractère que le coup d’État devait avoir

dans la pensée de ceux qui les premiers l’avaient conçu: continuation de

la méthode et des idées révolutionnaires et non rupture avec elles;

participation directe des principaux personnages de l’État et des

détenteurs de l’autorité publique.

Lucien, par sa harangue civile, avait produit sur la garde du Corps

législatif l’effet que Napoléon avait obtenu sur la troupe. Celle-ci,

par derrière, bouillait d’entrer en action. Il fallait presque la

retenir et les grenadiers sentaient cette impatience dans leur dos.

Lucien s’aperçoit qu’il a partie gagnée. Acteur excellent, fertile en

ressources, il imagine encore un autre jeu de scène. Prenant une épée de

la main d’un des officiers qui sont près de lui, il en met la pointe sur

la poitrine de son frère et jure qu’il le tuera si jamais, au lieu de

sauver la République, il viole la liberté.

Cette mimique, renouvelée du répertoire de la Révolution, devait être

irrésistible. Les grenadiers retrouvent les gestes, l’éloquence, le

style de tragédie dont ils ont été nourris depuis dix ans. Enfin, ils

sont conquis. Ils sont à point. Bonaparte qui les surveille, qui lit

leurs sentiments sur leur visage, donne un ordre. Les tambours battent

la charge. Murat, avec son bel allant d’entraîneur d’hommes, se met à la

tête d’un groupe de grenadiers et se fait suivre. Alors toute la garde

constitutionnelle s’ébranle, et, au pas de charge, se dirige vers

l’Orangerie tandis que la cour se vide devant elle et que, de loin, les

curieux, qui ont compris, poussent des cris d’encouragement et conspuent

les jacobins.

Au bruit qui se rapproche, au roulement des tambours, la panique a

commencé dans l’Orangerie. Déjà le public, effrayé, a quitté

précipitamment les galeries. Dans la salle, les Cinq-Cents éperdus

voient que c’est la fin et ne savent plus que crier: «Vive la

République! Vive la Constitution de l’an III!» lorsque les premières

baïonnettes apparaissent. L’entrée était étroite et les soldats ne

pénétraient dans la salle qu’assez lentement, tandis que des députés, à

la tribune, leur criaient qu’ils «ternissaient leurs lauriers.» Mais le

mouvement était lancé. Rien ne pouvait plus le retenir. Murat, toujours

en avant, annonçait aux Cinq-Cents que l’Assemblée était dissoute. Les

officiers répétaient ses paroles au milieu du tumulte, ordonnant à tous

les représentants de sortir. Beaucoup ne se l’étaient pas fait dire deux

fois. D’autres, les extrémistes, les enragés, ceux qui faisaient le coup

de poing tout à l’heure, ne pouvaient que le tendre, impuissants,

refoulés par le flot des hommes armés. En cinq minutes, la salle fut

vide. Les uns avaient sauté par les fenêtres. Les autres avaient pris la

porte avec plus de calme, protestant qu’ils cédaient à la violence.

Rares furent ceux qui restèrent à leur banc, tentèrent une résistance.

Les grenadiers soulevaient ces manifestants de leur siège. On

n’insistait pas. Il n’y eut aucune violence contre les personnes,

l’évacuation finale fut seulement un peu plus précipitée et laissa à la

garde, qui prenait goût à sa besogne, une impression de ridicule. Le

grenadier Thomas racontait plus tard: «Tous les pigeons pattus se sont

sauvés par les croisées et nous avons été maîtres de la salle.» Le

capitaine Coignet ajoute un trait: «Et puis nous voyons de gros

Monsieurs qui passaient par les croisées; les manteaux, les beaux

bonnets et les plumes tombaient à terre; les grenadiers arrachaient les

galons de ces beaux manteaux.»

Le lendemain, les habitants de Saint-Cloud ramassèrent des toques et des

écharpes dans les bois. Car, une fois hors de l’Orangerie, les députés

ne se trouvèrent pas dans une situation plus agréable. Les abords du

palais étaient cernés par la troupe qui fit rapidement circuler les

représentants empêtrés dans leur toge romaine: ce costume classique, bon

pour la solennité des séances, ne valait rien pour la course à pied.

Quand tout le monde fut dehors, les grilles furent fermées et les

factionnaires goguenardaient: «On sort, mais on n’entre pas.»

Le coup d’État était accompli après des flottements qui avaient failli

lui être funestes. Le reste n’était plus que formalités. Le Conseil des

Anciens, fort penaud, siégeait toujours. Il écoutait un des Cinq-Cents,

un obstiné qui ne renonçait pas et qui était venu lui dénoncer

l’attentat commis contre la représentation populaire, lorsque Lucien

entra et coupa court. Il raconta l’événement, le justifia encore par la

tentative d’assassinat centre son frère. Les Anciens ne demandaient qu’à

se laisser convaincre. Le coup étant fait, ils étaient déjà convaincus

depuis dix minutes, et, cette fois, prêts à voter tout ce que l’on

voudrait. L’empressé Cornudet, prompt à rendre service et à rédiger des

textes, apporta le projet de Constitution provisoire, but des conjurés:

trois Consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, ajournement des

Conseils jusqu’à la Constitution définitive. Il n’y eut qu’un seul

opposant. «La farce est jouée,» fit Réal.

Personne n’a répété ce qui se dit entre les conjurés lorsqu’ils se

retrouvèrent dans ce salon où ils avaient vu de près la déroute et passé

par de mortelles angoisses. On sait seulement que Talleyrand prononça ce

mot sage: «Il faut dîner.» On ignore où Bonaparte et les principaux

auteurs du coup d’État dînèrent. Ce dut être agréablement. Les nouvelles

de Paris étaient bonnes. La population approuvait l’événement de

Saint-Cloud et s’en réjouissait. Il n’y avait pas à craindre un retour

offensif des jacobins: Fouché, plein de prévoyance, était sur le

qui-vive. Ses agents surveillaient les portes de Paris pour interdire

l’entrée aux «enragés» des Cinq-Cents qui eussent tenté une dernière

chance de soulever les faubourgs. La tranquillité dans la capitale était

parfaite. On joua dans les théâtres comme à l’ordinaire et le préfet de

police y fit lire une notice officielle, relation succincte et d’un

arrangement ingénieux. Le public était informé que le général Bonaparte

«étant entré au Conseil des Cinq-Cents pour dénoncer des manœuvres

contre-révolutionnaires,» avait failli être assassiné. Par bonheur, «le

génie de la République avait sauvé ce général,» et «le Corps législatif

avait pris toutes les mesures qui pouvaient assurer le triomphe et la

gloire de la République.» La fable était audacieuse. Mais les Parisiens

ne demandaient qu’à l’accepter.

On s’occupait, à Saint-Cloud, à donner à cette fable un semblant de

consistance. Sieyès, Lucien, Bonaparte lui-même ne renonçaient pas à

habiller le coup de force dans les formes parlementaires. Après avoir

chassé et dispersé les Cinq-Cents, on se mit à la recherche de ceux qui,

déjà consentants ou assouplis par l’épreuve, voudraient bien revenir

siéger. Une curieuse chasse à l’homme commença dans la nuit. On courait

maintenant après les fuyards. On put en ramener un certain nombre, cent

cinquante environ, peut-être plus si l’on en juge par les compensations

qui furent accordées plus tard à d’anciens membres des Cinq-Cents.

Aux chandelles, devant ce Parlement-croupion, Lucien, ayant repris le

fauteuil de la présidence, fit voter le changement de Constitution que

les Anciens avaient déjà adopté. Tout fut fait dans les règles. Une

commission fut nommée. Des rapporteurs conclurent à l’adoption. Boulay

et Cabanis justifièrent les événements de la journée, selon la doctrine

brumairienne, par le besoin de renforcer le gouvernement afin de sauver

la Révolution et la République, de les arracher aux partis et de

concilier l’ordre et la liberté. C’est ce que Taine appelle «l’alliance

de la philosophie et du sabre.» Tout brumaire est là. Et, pour consacrer

l’alliance, les trois Consuls déjà désignés furent invités à prêter

serment à la République une et indivisible et à ses principes. Les

législateurs présents jurèrent à leur tour. Un orateur déclara que

c’était aussi beau et aussi grand que le serment du Jeu de Paume.

Peut-être était-il sincère. On cachait sous les fleurs de l’antiphrase

le rôle que les baïonnettes venaient de jouer,--la force des

baïonnettes, ô Mirabeau!

Cette régularisation du coup d’État, ces dernières formalités

parlementaires durèrent jusqu’à onze heures du soir. Alors Bonaparte

tira une proclamation au pays qu’il tenait toute prête. Il y insistait

sur la tentative d’assassinat, vraiment précieuse, dont il avait failli

être victime. C’était l’excuse du coup de force, il annonçait aussi

qu’il n’était «l’homme d’aucun parti.» Et c’était ce qui devait le mieux

plaire aux Français.

Le Dix-huit Brumaire · 第 6 / 7 段