brillante. A son entrée dans le grand cabinet où se tenaient toujours
Sieyès et Roger-Ducos de plus en plus inquiets, on ne l’eût pas reconnu.
Le militaire, l’homme d’action, fourvoyé dans la bagarre, était défait,
égaré, à peine remis de sa syncope. Il eut là sa défaillance. On raconte
que, s’adressant à Sieyès, il l’appela «général» et lui dit presque
plaintivement: «Ils veulent me mettre hors la loi.» Sieyès trouva la
force de faire un mot historique: «Ce sont eux qui s’y sont mis,»
répondit-il.
Il fallut quelque temps à Bonaparte pour reprendre ses esprits. Il avait
reçu une violente commotion nerveuse. Ce furent ses associés, ce fut
Sieyès, «ce prêtre,» qui durent, pendant quelques instants, avoir de
l’énergie à sa place. Sa machine physique l’avait bien trahi.
Cependant la séance se poursuivait aux Cinq-Cents et elle prenait un
tour dangereux. Au moment de la sortie de Bonaparte, le tumulte avait
redoublé. Il y avait même eu une sorte de panique dans les tribunes
réservées au public. Maintenant on délibérait. Les députés prenaient
avantage de ce qu’ils considéraient comme l’expulsion d’un général
factieux et ils voulaient contraindre Lucien à faire voter la mise hors
la loi. Le jeune président, qui venait d’assister avec un serrement de
cœur à la mésaventure de son frère, n’avait pas perdu son sang-froid. Il
résista aux sommations, aux menaces que les jacobins les plus enragés,
les boxeurs qui venaient de faire leurs preuves, apportaient jusqu’à son
fauteuil en le tutoyant: «Marche donc, président! Mets aux voix!» Lucien
s’efforce d’expliquer, au milieu des vociférations, que l’Assemblée n’a
pas voulu entendre le général, qu’elle ne lui a pas laissé dire un mot.
Elle ne peut pas prononcer contre ce héros la plus cruelle condamnation
dont elle dispose sans lui avoir permis de parler. Mais les clameurs
redoublent contre Lucien qui se couvre, cède la présidence à son ami
Chazal, et, crânement, demande à prendre la parole comme simple député,
marchant à l’assaut de la tribune, s’y cramponnant, malgré les
bousculades, en attendant son tour de parole. Ces scènes violentes, qui
n’étaient pas rares, ne donnaient-elles pas raison aux hommes qui
voulaient en finir avec un régime qui offrait des spectacles aussi
désordonnés?
Cette fureur, dans la circonstance, eut pourtant l’avantage de ne pas
laisser venir en discussion des propositions dont les conséquences
auraient pu être sérieuses. Tandis que les enragés s’époumonnaient à
crier _Hors la loi!_ de plus subtils demandaient que le décret qui
nommait Bonaparte au commandement des troupes fût annulé pour cause
d’illégalité. D’autres, heureusement, voulaient l’annulation de tout le
décret, si bien qu’au milieu de trop de motions et d’ordres du jour,
l’Assemblée, toujours troublée par des cris furieux, piétina sans se
résoudre à rien et gaspilla un temps précieux. L’allégorie de Martin
qui, pour un point, perdit son âne, est celle qui convient à toute cette
histoire. Lucien avait pu dire tout bas à l’inspecteur de la salle
Frégeville: «Il faut que la séance soit interrompue avant dix minutes,
ou je ne réponds de rien.» D’eux-mêmes les Cinq-Cents accordèrent ce
répit, tandis que Frégeville courait avertir Sieyès et Roger-Ducos.
Ces dix minutes furent remplies par deux scènes de véritable théâtre qui
précipitèrent le dénouement.
Au premier étage, dans le salon où Bonaparte reprenait ses esprits, on
se rendait compte que le coup d’État parlementaire était bien manqué et
que la situation devenait périlleuse. Sieyès était catégorique: on ne
pouvait plus en sortir que par la force. N’avait-il pas dit depuis
plusieurs mois qu’il lui fallait une épée? Cet homme qui avait porté
pendant vingt ans la robe ecclésiastique était, dans le Conseil, le plus
énergique et le plus clairvoyant. Murat, qui, ce jour-là, gagna la main
de Caroline, et Leclerc, déjà mari de Pauline, étaient également d’avis
qu’il fallait jouer le tout pour le tout. C’était, semble-t-il,
Bonaparte qui hésitait encore, tant le cri de _Hors la loi_ l’avait
frappé. Il n’était toujours pas sûr que la garde constitutionnelle
marchât, qu’elle ne fût pas sensible à un appel des représentants du
peuple. Sans doute on pouvait compter sur les autres éléments de troupe,
sur les vrais soldats. Mais allait-on risquer une collision, peut-être
sanglante, entre les deux sortes de militaires? Pour garder un semblant
de légalité, pour agir sur la garde des Conseils, il faudrait montrer un
papier. L’idée qu’on adopta fut de solliciter des Anciens un nouveau
décret qui donnerait cette fois à Bonaparte le pouvoir civil.
C’était vraiment une idée de gens en déroute. On revenait à la situation
de la veille. On tournait en rond. Quelle apparence y avait-il que
l’Assemblée, mal disposée, effrayée par le déchaînement des Cinq-Cents,
pût voter quelque chose d’aussi grave? Néanmoins, Fargues, un des
conjurés, Ancien lui-même, se chargea d’obtenir le décret en faisant à
ses collègues un tableau pathétique de la situation, en leur
représentant les périls qu’avait courus le général investi de leur
confiance, l’attentat auquel les députés jacobins venaient de se livrer
sur lui. Fargues ne devait d’ailleurs rien obtenir: les Anciens avaient
peur. Ils se contentèrent de nommer une commission pour mettre leur
responsabilité à l’abri. Si l’on avait attendu leur décret pour agir, on
se fût trouvé devant le néant.
Mais à peine Fargues avait-il quitté le grand salon du premier étage où
l’état-major du coup d’État restait perplexe, que deux messagers de
Talleyrand entraient. Talleyrand s’était tenu toute la journée dans une
autre partie du château, suivant les mouvements des deux Assemblées,
surveillant les impressions des uns et des autres, renseigné minute par
minute et prêt à corriger les défaillances. Ses confidents, Duquesnoy et
Montrond, arrivèrent à point. Ils venaient dire qu’il n’était plus
possible de retenir les Cinq-Cents et que le décret de proscription
allait finir par être rendu contre le général, mis au ban de la
République comme factieux.
A ces mots, Bonaparte sort de la prostration où il était depuis
l’échauffourée de l’Orangerie. Selon le mot vulgaire, là très vrai, ses
nerfs avaient repris le dessus. Tirant son épée, il s’approche des
fenêtres qui donnent sur la grande terrasse, garnie de soldats et pousse
le cri: «Aux armes!»
Ce cri était un commandement, et, aussitôt, l’ordre du général fut
répété par tous les chefs de section. Dans un bruit de fers tirés du
fourreau, les hommes s’alignaient, prenaient leurs positions, les
grenadiers de la garde constitutionnelle à portée immédiate du château.
Derrière se trouvaient les fantassins de Sérurier, les dragons de
Sébastiani. C’était toujours par ces énigmatiques grenadiers, par ces
briscards de la Révolution qu’il fallait commencer et, à ce moment
suprême, on était moins sûr que jamais de leur attitude.
C’était à eux que Bonaparte devait parler d’abord. Il était descendu
dans la cour, escorté de son état-major et suivi des yeux, non sans
angoisse, par les civils qui restaient dans le grand salon. Sieyès, à ce
moment-là, songeait à la berline qu’il avait eu la prudence de commander
en cas d’échec. Il n’était pas le seul qui se rendît compte des risques
de la journée. Talleyrand, un peu pâle, étonnait par sa fermeté et sa
présence d’esprit. Un des conjurés, Villetard, avait amené son fils et
son neveu, presque des enfants, les avait laissés dans un des fourrés du
parc et leur avait dit: «Si vous ne me voyez pas avant ce soir,
sauvez-vous comme vous pourrez: c’est que je serai mort.»
Le soir tombait, un soir gris de novembre. On approchait de cinq heures
et bientôt ce serait la nuit, il ne serait plus possible d’agir sur la
troupe, de l’enlever par la mise en scène et le geste. Nouveau
contretemps, le cheval destiné à Bonaparte et qu’avait prêté l’amiral
Bruix était une belle bête, mais fougueuse, qui se cabrait et ruait. Le
général eut toutes les peines du monde à se mettre et à se tenir en
selle. Encore devait-il parler aux hommes en continuant à maîtriser sa
monture. Dans cette attitude peu propre à en imposer, il parcourut les
rangs des grenadiers, leur demandant s’il pouvait compter sur eux. Pas
de réponse. Ces hommes restaient silencieux, immobiles sous les armes.
Sieyès, qui suivait la scène du balcon, s’imagina un moment, paraît-il,
qu’ils s’apprêtaient à cerner le général comme pour l’arrêter. A ce
moment-là, c’était Sieyès qui avait les plus vives appréhensions, elles
lui faisaient voir les choses sous un aspect tragique, et, lui qui avait
été jusque-là d’un si beau sang-froid, il tournait au pessimisme.
Cependant Bonaparte avait hâte de se trouver parmi les vrais soldats et
il avait galopé vers eux, sur la terrasse, certain d’être bien
accueilli. En effet, à peine eut-il paru que des acclamations
enthousiastes retentirent. Bonaparte profita aussitôt de ces bonnes
dispositions. Par saccades, à mots coupés, ayant toujours peine à
conduire son cheval, il accusa les Cinq-Cents d’avoir voulu
l’assassiner, les couvrit d’injures, les accusa d’être à la solde de
l’Angleterre. Ce fut une scène qui laissa à tous les témoins une
impression profonde. Le visage de Bonaparte portait des traces de sang
qui prêtaient à croire que la tentative d’assassinat n’était pas une
fable. A la vérité, Bonaparte avait rapporté d’Égypte une irritation des
humeurs, une sorte d’eczéma, et, dans son énervement, il venait
d’écorcher ses boutons, ce qui lui donnait un aspect «sinistre.» Pour
être dû au hasard, l’effet n’en fut pas moins violent. La troupe, qui
avait déjà des rancunes contre les députés qu’elle rendait responsables
de ses propres misères, fut saisie de colère et d’émotion. On pouvait la
conduire où l’on voudrait. Elle était prête à marcher avec son général
et à faire tout ce qu’il lui demanderait.
Il n’était pas possible d’en dire autant des grenadiers. Non seulement
ils gardaient leur attitude incertaine, mais encore ils étaient
travaillés par des jacobins, qui, sortant de l’Orangerie et bravant la
défense de parler aux soldats, leur rappelaient leur devoir
constitutionnel, les conjuraient de ne pas trahir la République, les
assuraient que, dans un moment, Bonaparte serait mis hors la loi. Ce
seul mot, la loi, inspirait du respect à ces hommes qui avaient été
comme les gardes du corps de la Révolution. Sans l’autre scène dont nous
parlions tout à l’heure, la seconde, qui au même moment, avait le
Conseil des Cinq-Cents pour théâtre, il est peu probable que les
grenadiers du Corps législatif, de qui tout dépendait, eussent été
entraînés.
Cette scène, Lucien venait de la jouer «en grand acteur politique.» Nous
l’avons laissé comme il s’efforçait à la tribune de défendre son frère,
de le disculper, d’écarter le vote de proscription. L’Assemblée refusait
de l’entendre. La partie était bien perdue. Alors Lucien eut une
inspiration. Soudain, il se défait de sa toge. Il la jette sur le rebord
de la tribune avec sa toque et son écharpe et, d’une voix qu’il rend
pathétique et sonore, s’écrie: «Je dois renoncer à me faire entendre. Il
n’y a plus de liberté. En signe de deuil public, je dépose ici les
marques de la magistrature populaire.»
C’était encore du théâtre, mais du meilleur. Il ne faut pas oublier que
les hommes de ce temps-là avaient l’expérience des journées de la
Révolution, des moyens par lesquels s’étaient accomplis tant de
thermidors et de fructidors, des subterfuges par lesquels, à travers
tant de coups de force, les apparences de la légalité avaient toujours
été maintenues. Ce que Lucien venait de tenter, c’était de se confondre
avec la loi, de faire comme si le droit et la liberté de l’Assemblée
venaient d’être violés en sa personne. Alors le scrupule des grenadiers
céderait. Ces prétoriens de la Révolution seraient déliés par ce que
Sorel appelle justement «un exorcisme sacré,» le président des
Cinq-Cents appelant lui-même la force armée à faire respecter son
autorité contre les Cinq-Cents.
Cependant, après son geste théâtral, Lucien n’était pas en meilleure
posture. Furieux de cette diversion, les jacobins criaient plus fort que
jamais _hors la loi!_ Ils assaillaient la tribune et s’efforçaient d’en
arracher Lucien qui était sur le point d’être bousculé aussi gravement
que l’avait été son frère quelques instants plus tôt. Tout à coup un
capitaine à la tête de dix hommes entre dans l’Orangerie en criant _Vive
la République!_ Ce sont des grenadiers envoyés au secours du président
en danger. Cette intervention est conforme à leur devoir de gardiens du
Corps législatif: la manœuvre de Lucien commence à réussir, et
Bonaparte, averti par Frégeville, a compris tout de suite le parti qu’il
était possible d’en tirer.
A l’entrée de ces soldats que leur capitaine annonce par un cri d’un
loyalisme républicain si rassurant, les Cinq-Cents se calment. Sans
doute c’est l’armée, fidèle à la Constitution, qui vient se mettre aux
ordres des législateurs. Dans cette agréable illusion, les plus acharnés
jacobins abandonnent même leur assaut de la tribune. Le capitaine y
monte, avertit d’un mot Chazal qui maintenant préside, et, s’adressant à
Lucien, lui dit qu’il vient le délivrer et lui demande de le suivre.
Soit qu’il fût épuisé par ses efforts, soit qu’il eût une méfiance,
Lucien ne répondit pas. Il semblait même ne pas voir. Alors le capitaine
le prit sous les bras, le porta presque, avec un grand respect, «comme
un corps saint,» puis le fit sortir entouré des dix grenadiers.
Tout cela avait été si rapide que le Conseil ne se ressaisit qu’après
leur départ. A leur tour, les députés comprirent que la partie venait de
se retourner brusquement. Quelques minutes plus tôt, ils pouvaient la
gagner. Maintenant elle était bien perdue.
Aussitôt arrivé dans la cour, Lucien, qui avait retrouvé ses esprits,
demande un cheval et voilà le président de l’Assemblée aux côtés de son
frère. Il ne s’agit plus entre eux de rivalité. Il n’y a plus de
Bonaparte militaire et de Bonaparte civil. Tous deux jouent leur
destinée ensemble et ce sera la faute de Lucien si, plus tard, il gâche
la sienne.
S’avançant vers les grenadiers de la garde, puisque c’était eux qu’il
s’agissait de décider, il leur adressa avec feu et avec toute la force
de conviction nécessaire une harangue où il leur démontrait que la
liberté était violée. Il les appelait à la sauver et à la rétablir. Le
président du Conseil des Cinq-Cents lui-même déclarait que la majorité,
dont il était l’expression, se trouvait terrorisée par quelques
représentants qui, armés de poignards, ne permettaient à personne de
prendre la parole et menaçaient leurs collègues de mort. C’étaient des
furieux, d’audacieux brigands, «sans doute soldés par l’Angleterre,» qui
s’étaient révoltés contre le Conseil des Anciens, contre le décret
régulier par lequel le commandement était donné au général Bonaparte.
Par là, ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Alors il n’y avait plus
de recours que dans la force armée. «Je confie aux guerriers, dit Lucien
en terminant, le soin de délivrer la majorité de leurs représentants.
Généraux, soldats, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs en
France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui
persisteront à rester dans l’Orangerie, il importe qu’on les expulse. Ce
ne sont plus les représentants du peuple mais les représentants du
poignard.»
Discours vraiment décisif. La vérité y était habilement déformée ou
sollicitée. Mais il devait produire l’effet qu’il fallait parce qu’il
était exactement dans le fil des choses, dans le sens de la journée,
parce qu’il restait fidèle au caractère que le coup d’État devait avoir
dans la pensée de ceux qui les premiers l’avaient conçu: continuation de
la méthode et des idées révolutionnaires et non rupture avec elles;
participation directe des principaux personnages de l’État et des
détenteurs de l’autorité publique.
Lucien, par sa harangue civile, avait produit sur la garde du Corps
législatif l’effet que Napoléon avait obtenu sur la troupe. Celle-ci,
par derrière, bouillait d’entrer en action. Il fallait presque la
retenir et les grenadiers sentaient cette impatience dans leur dos.
Lucien s’aperçoit qu’il a partie gagnée. Acteur excellent, fertile en
ressources, il imagine encore un autre jeu de scène. Prenant une épée de
la main d’un des officiers qui sont près de lui, il en met la pointe sur
la poitrine de son frère et jure qu’il le tuera si jamais, au lieu de
sauver la République, il viole la liberté.
Cette mimique, renouvelée du répertoire de la Révolution, devait être
irrésistible. Les grenadiers retrouvent les gestes, l’éloquence, le
style de tragédie dont ils ont été nourris depuis dix ans. Enfin, ils
sont conquis. Ils sont à point. Bonaparte qui les surveille, qui lit
leurs sentiments sur leur visage, donne un ordre. Les tambours battent
la charge. Murat, avec son bel allant d’entraîneur d’hommes, se met à la
tête d’un groupe de grenadiers et se fait suivre. Alors toute la garde
constitutionnelle s’ébranle, et, au pas de charge, se dirige vers
l’Orangerie tandis que la cour se vide devant elle et que, de loin, les
curieux, qui ont compris, poussent des cris d’encouragement et conspuent
les jacobins.
Au bruit qui se rapproche, au roulement des tambours, la panique a
commencé dans l’Orangerie. Déjà le public, effrayé, a quitté
précipitamment les galeries. Dans la salle, les Cinq-Cents éperdus
voient que c’est la fin et ne savent plus que crier: «Vive la
République! Vive la Constitution de l’an III!» lorsque les premières
baïonnettes apparaissent. L’entrée était étroite et les soldats ne
pénétraient dans la salle qu’assez lentement, tandis que des députés, à
la tribune, leur criaient qu’ils «ternissaient leurs lauriers.» Mais le
mouvement était lancé. Rien ne pouvait plus le retenir. Murat, toujours
en avant, annonçait aux Cinq-Cents que l’Assemblée était dissoute. Les
officiers répétaient ses paroles au milieu du tumulte, ordonnant à tous
les représentants de sortir. Beaucoup ne se l’étaient pas fait dire deux
fois. D’autres, les extrémistes, les enragés, ceux qui faisaient le coup
de poing tout à l’heure, ne pouvaient que le tendre, impuissants,
refoulés par le flot des hommes armés. En cinq minutes, la salle fut
vide. Les uns avaient sauté par les fenêtres. Les autres avaient pris la
porte avec plus de calme, protestant qu’ils cédaient à la violence.
Rares furent ceux qui restèrent à leur banc, tentèrent une résistance.
Les grenadiers soulevaient ces manifestants de leur siège. On
n’insistait pas. Il n’y eut aucune violence contre les personnes,
l’évacuation finale fut seulement un peu plus précipitée et laissa à la
garde, qui prenait goût à sa besogne, une impression de ridicule. Le
grenadier Thomas racontait plus tard: «Tous les pigeons pattus se sont
sauvés par les croisées et nous avons été maîtres de la salle.» Le
capitaine Coignet ajoute un trait: «Et puis nous voyons de gros
Monsieurs qui passaient par les croisées; les manteaux, les beaux
bonnets et les plumes tombaient à terre; les grenadiers arrachaient les
galons de ces beaux manteaux.»
Le lendemain, les habitants de Saint-Cloud ramassèrent des toques et des
écharpes dans les bois. Car, une fois hors de l’Orangerie, les députés
ne se trouvèrent pas dans une situation plus agréable. Les abords du
palais étaient cernés par la troupe qui fit rapidement circuler les
représentants empêtrés dans leur toge romaine: ce costume classique, bon
pour la solennité des séances, ne valait rien pour la course à pied.
Quand tout le monde fut dehors, les grilles furent fermées et les
factionnaires goguenardaient: «On sort, mais on n’entre pas.»
Le coup d’État était accompli après des flottements qui avaient failli
lui être funestes. Le reste n’était plus que formalités. Le Conseil des
Anciens, fort penaud, siégeait toujours. Il écoutait un des Cinq-Cents,
un obstiné qui ne renonçait pas et qui était venu lui dénoncer
l’attentat commis contre la représentation populaire, lorsque Lucien
entra et coupa court. Il raconta l’événement, le justifia encore par la
tentative d’assassinat centre son frère. Les Anciens ne demandaient qu’à
se laisser convaincre. Le coup étant fait, ils étaient déjà convaincus
depuis dix minutes, et, cette fois, prêts à voter tout ce que l’on
voudrait. L’empressé Cornudet, prompt à rendre service et à rédiger des
textes, apporta le projet de Constitution provisoire, but des conjurés:
trois Consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, ajournement des
Conseils jusqu’à la Constitution définitive. Il n’y eut qu’un seul
opposant. «La farce est jouée,» fit Réal.
Personne n’a répété ce qui se dit entre les conjurés lorsqu’ils se
retrouvèrent dans ce salon où ils avaient vu de près la déroute et passé
par de mortelles angoisses. On sait seulement que Talleyrand prononça ce
mot sage: «Il faut dîner.» On ignore où Bonaparte et les principaux
auteurs du coup d’État dînèrent. Ce dut être agréablement. Les nouvelles
de Paris étaient bonnes. La population approuvait l’événement de
Saint-Cloud et s’en réjouissait. Il n’y avait pas à craindre un retour
offensif des jacobins: Fouché, plein de prévoyance, était sur le
qui-vive. Ses agents surveillaient les portes de Paris pour interdire
l’entrée aux «enragés» des Cinq-Cents qui eussent tenté une dernière
chance de soulever les faubourgs. La tranquillité dans la capitale était
parfaite. On joua dans les théâtres comme à l’ordinaire et le préfet de
police y fit lire une notice officielle, relation succincte et d’un
arrangement ingénieux. Le public était informé que le général Bonaparte
«étant entré au Conseil des Cinq-Cents pour dénoncer des manœuvres
contre-révolutionnaires,» avait failli être assassiné. Par bonheur, «le
génie de la République avait sauvé ce général,» et «le Corps législatif
avait pris toutes les mesures qui pouvaient assurer le triomphe et la
gloire de la République.» La fable était audacieuse. Mais les Parisiens
ne demandaient qu’à l’accepter.
On s’occupait, à Saint-Cloud, à donner à cette fable un semblant de
consistance. Sieyès, Lucien, Bonaparte lui-même ne renonçaient pas à
habiller le coup de force dans les formes parlementaires. Après avoir
chassé et dispersé les Cinq-Cents, on se mit à la recherche de ceux qui,
déjà consentants ou assouplis par l’épreuve, voudraient bien revenir
siéger. Une curieuse chasse à l’homme commença dans la nuit. On courait
maintenant après les fuyards. On put en ramener un certain nombre, cent
cinquante environ, peut-être plus si l’on en juge par les compensations
qui furent accordées plus tard à d’anciens membres des Cinq-Cents.
Aux chandelles, devant ce Parlement-croupion, Lucien, ayant repris le
fauteuil de la présidence, fit voter le changement de Constitution que
les Anciens avaient déjà adopté. Tout fut fait dans les règles. Une
commission fut nommée. Des rapporteurs conclurent à l’adoption. Boulay
et Cabanis justifièrent les événements de la journée, selon la doctrine
brumairienne, par le besoin de renforcer le gouvernement afin de sauver
la Révolution et la République, de les arracher aux partis et de
concilier l’ordre et la liberté. C’est ce que Taine appelle «l’alliance
de la philosophie et du sabre.» Tout brumaire est là. Et, pour consacrer
l’alliance, les trois Consuls déjà désignés furent invités à prêter
serment à la République une et indivisible et à ses principes. Les
législateurs présents jurèrent à leur tour. Un orateur déclara que
c’était aussi beau et aussi grand que le serment du Jeu de Paume.
Peut-être était-il sincère. On cachait sous les fleurs de l’antiphrase
le rôle que les baïonnettes venaient de jouer,--la force des
baïonnettes, ô Mirabeau!
Cette régularisation du coup d’État, ces dernières formalités
parlementaires durèrent jusqu’à onze heures du soir. Alors Bonaparte
tira une proclamation au pays qu’il tenait toute prête. Il y insistait
sur la tentative d’assassinat, vraiment précieuse, dont il avait failli
être victime. C’était l’excuse du coup de force, il annonçait aussi
qu’il n’était «l’homme d’aucun parti.» Et c’était ce qui devait le mieux
plaire aux Français.