voitures qui avaient failli, quelques heures plus tôt, servir à la
fuite. Bonaparte, qui avait pour compagnon le fidèle Bourrienne, resta
silencieux jusqu’au retour rue de la Victoire. On est libre de penser
qu’il méditait son gouvernement futur. Il avait aussi le droit d’être
brisé par les émotions de ces deux jours.
Sieyès et Roger-Ducos n’avaient d’autre domicile que le Luxembourg. Ils
y revinrent coucher à deux pas de Gohier et de Moulin toujours gardés à
vue. Moreau n’avait pas quitté sa faction une minute. Comme il
s’ennuyait, il avait beaucoup fumé, au point d’incommoder ses
prisonniers. Moreau, qui avait failli être choisi par Sieyès pour
exécuter le coup d’État, avait fumé la pipe pendant que Bonaparte
prenait le pouvoir...
CHAPITRE VI
CONCLUSION
«Il me faut une épée,» avait dit Sieyès quelques mois plus tôt. L’homme
aux sentences se défendait d’avoir dit, après le 18 brumaire:
«Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme sait tout, peut tout et
veut tout.» Mais, ce qui revenait à peu près au même, Sieyès avait
répondu à Bonaparte, qui lui offrait d’être deuxième consul: «Je ne veux
pas être votre aide de camp.» Il sera comte de l’Empire.
Sieyès avait été l’instrument de toute cette affaire, et, à la vérité,
le principal instrument. Rien n’eût été possible sans lui. Le 18
brumaire reste le type du coup d’État organisé de l’intérieur.
D’ailleurs imparfaitement organisé. «Jamais coup d’État plus mal conçu
ne fut plus mal conduit.» Coup d’État d’idéologues, servi par un général
très jeune, novice en politique et passablement intrigant.
Et pourtant, cette opération césarienne restait dans le fil des
traditions révolutionnaires. Si elle avait échoué, ce qui ne fut pas
loin d’advenir, il se fût probablement produit ce que les conjurés
cherchaient à éviter par-dessus tout, ce qui était reculé jusqu’en 1814:
une restauration de la monarchie. La logique de la situation voulait ou
bien un dictateur pour continuer la Révolution, ou bien les Bourbons
pour la finir. Le coup d’État une fois accompli, il n’y avait plus, pour
ses promoteurs parlementaires, de place qu’en sous-ordre. Sieyès
lui-même se résigna tout de suite aux coups de hache que Bonaparte donna
dans sa Constitution.
Le lendemain de la journée de Saint-Cloud, la France entière se trouva
consentante. Il ne devait plus y avoir d’adversaires et d’opposants
sérieux que les royalistes intransigeants. C’était donc bien la France
de la Révolution qui donnait à Bonaparte le pouvoir personnel. Thiers a
dit pourquoi. Il l’a dit, sans doute, avec une emphase d’assez mauvais
goût, mais avec assez de vérité pour que sa conclusion doive servir à
tout récit de cet événement fameux:
Le 18 et le 19 brumaire, dit Thiers, étaient donc nécessaires. On
pourrait seulement dire que le 20 fut condamnable et que le héros
abusa du service qu’il venait de rendre. Mais on répondra qu’il venait
achever une tâche mystérieuse, qu’il tenait, sans s’en douter, de la
destinée et qu’il accomplissait sans le vouloir. Ce n’était pas la
liberté qu’il venait fonder, car elle ne pouvait pas exister encore;
il venait, sous les formes monarchiques, _continuer la révolution dans
le monde_; il venait la continuer en se plaçant, lui, plébéien, sur un
trône; en conduisant le pontife à Paris pour verser l’huile sacrée sur
un front plébéien; en créant une aristocratie avec des plébéiens, en
obligeant les vieilles aristocraties à s’associer à son aristocratie
plébéienne; en faisant des rois avec des plébéiens; en recevant dans
son lit la fille des Césars et en mêlant un sang plébéien à l’un des
sangs les plus vieux de l’Europe; en mêlant enfin tous les peuples, en
répandant les lois françaises en Allemagne, en Italie, en Espagne; en
donnant des démentis à tant de prestiges, en ébranlant, en confondant
tant de choses.
Faites abstraction de la redondance, tout cela est vrai. Le citoyen
Bonaparte, premier consul, puis consul à vie, puis empereur, venait
continuer la Révolution. Il venait aussi continuer la guerre
révolutionnaire, la guerre pour les frontières naturelles, qui ne finira
qu’à Waterloo. Si le 18 brumaire a trompé et dupé quelqu’un, c’est
l’homme dans la rue qui voulait l’ordre mais qui criait aussi: «Vive la
paix!» Le coup d’État a été fait contre les «patriotes» jacobins, mais
il les a presque tous ralliés ensuite parce qu’il devait anéantir la
«faction des anciennes limites,» le parti des conservateurs et des
«monarchiens.»
De l’ouverture des États Généraux au 18 brumaire, il y a dix ans et
demi. Il y en a quinze du 18 brumaire à la première abdication. Tout
cela est d’un seul tenant, dans un espace de temps relativement court.
Et les contemporains savaient très bien dans quelles conditions
Bonaparte avait pris le pouvoir. Ils savaient que la journée de
Saint-Cloud, dont l’issue, jusqu’au dernier moment, était restée
douteuse, n’avait été qu’une journée révolutionnaire comme une autre.
L’impression dura. Il y eut des témoins et des acteurs de ces événements
pour en retenir la moralité. Si la campagne de Marengo avait mal tourné,
des remplaçants étaient prêts. Quand survinrent les revers d’Espagne,
les premiers de l’Empire, quelques-uns des bénéficiaires du régime se
demandèrent si ce n’était pas le moment de «réaliser.» Le général Malet
lui-même, dans sa conspiration avortée, se souviendra des origines de
l’Empire napoléonien. Enfin, le 31 mars 1814, le Sénat qui proclamera la
déchéance de l’empereur sera le résidu des Conseils de 1799, eux-mêmes
issus de la Convention. «On vit alors, dit Albert Sorel, les hommes qui
l’avaient élevé en brumaire le renverser du pouvoir par les mêmes
moyens, et, en quelque sorte, par une répétition des mêmes scènes. Parmi
les maréchaux qui lui arrachèrent son abdication à Fontainebleau, on
aurait reconnu des figurants de son escorte de Saint-Cloud.» De même
Talleyrand et Fouché seront encore là, avec leurs procédés, leurs
intrigues invariables. Ils seront là, cette fois, pour le renverser. La
fragilité de l’Empire était dans les incertitudes du 18 brumaire.
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS 5
CHAPITRE PREMIER
LES ANTÉCÉDENTS ET LES CAUSES 7
CHAPITRE II
LA PRÉPARATION 15
CHAPITRE III
L’ORGANISATION 32
CHAPITRE IV
LE 18, JOURNÉE FACILE 53
CHAPITRE V
A SAINT-CLOUD, LE 19 83
CHAPITRE VI
CONCLUSION 122
IMPRIMERIE
PAUL BRODARD
COULOMMIERS