brûlé en 1870. C’était un fort joli palais, plein de souvenirs.
Henriette d’Angleterre y avait vécu. Louis XIV s’y était épris de La
Vallière. Il s’agissait de loger là-dedans plusieurs centaines de
législateurs et l’arrangement n’était pas terminé. On avait bien prévu
que le Conseil des Anciens siégerait au premier étage, dans la galerie
d’Apollon, tandis que l’Orangerie, annexe du château, était réservée aux
Cinq-Cents. Grâce à ces dispositions, les deux Chambres devaient être
séparées et il serait facile d’empêcher les communications de l’une à
l’autre.
Mais, à midi, la galerie d’Apollon et l’Orangerie étaient encore
occupées par des équipes d’ouvriers qui rangeaient des banquettes,
clouaient des planches et des tentures, au milieu d’un flot de poussière
et dans le vacarme des marteaux. Ne pouvant entrer dans leurs salles
respectives, les membres des deux Assemblées, vêtus de leurs pompeux
uniformes,--toge romaine, écharpe et toque,--revenaient sur l’esplanade.
Des groupes s’y formaient, des conversations s’engageaient, et les
jacobins des Cinq-Cents, mêlés aux modérés des Anciens, les harcelaient
de questions embarrassantes. Pourquoi avaient-ils voté le décret,
éloigné les Conseils de Paris? Que voulait-on faire? Renverser la
Constitution? Donner le pouvoir à Bonaparte? Alors, c’était la
dictature? On voulait renverser la République?
Les Anciens étaient encore plus troublés lorsqu’on leur disait: «Au
fond, vous pensez que le gouvernement ne vaut rien, qu’il ne peut plus
durer. Eh bien! nous sommes d’accord avec vous. Seulement, pourquoi
renverser la Constitution? A quoi bon un coup d’État, un bouleversement
dont nul ne peut prévoir les suites? Voulez-vous reconstituer le
Directoire, y porter des hommes éminents? Nous y consentons. Voulez-vous
même y introduire Bonaparte? Il n’a pas l’âge pour être Directeur, mais
on pourra faire une exception pour lui.» Et les Anciens restaient
perplexes parce que, s’ils refusaient ces propositions, ils avouaient
que leur but était bien de changer le régime. Et, s’ils les acceptaient,
on rentrait dans l’ornière d’où Sieyès et les réformateurs voulaient
sortir.
Véhémentes ou habilement conciliantes, ces objections étaient propres à
ébranler des hommes qui, nous l’avons vu, commençaient à se demander
depuis la veille si, en introduisant Bonaparte au gouvernement, ils
n’allaient pas se donner un maître. Tout ce que ces modérés avaient fait
jusque-là, c’était par peur des jacobins. Cette peur leur avait donné du
courage. Elle pouvait leur en retirer si elle devenait trop vive. Le
contact direct de l’extrême-gauche ne valait rien pour les hommes du
juste milieu. Ils répondaient faiblement aux questions dont ils étaient
pressés, se défendaient de comploter contre la République. Finalement
ils ne savaient plus bien si ce qui dominait en eux c’étaient les
scrupules républicains, la crainte du despotisme ou celle du terrorisme.
Les Anciens étaient fort troublés lorsqu’après cette sorte de longue
séance en plein vent, qui n’était pas au programme, ils montèrent vers
deux heures à la galerie d’Apollon tandis que les Cinq-Cents prenaient
place dans l’Orangerie. Cette heure perdue et dangereusement perdue
avait paru longue à Bonaparte qui l’avait employée à hâter
l’installation, à se rendre compte de la disposition des lieux.
Plusieurs fois, pendant ses allées et venues, des mots mal sonnants,
tels que «brigand, scélérat,» étaient venus jusqu’à ses oreilles. Des
témoins observèrent qu’il devenait nerveux. Un grand cabinet lui avait
été réservé. Sieyès et Roger-Ducos s’y étaient établis tandis que le
général entrait et sortait «avec assez d’agitation,» bousculait les
sous-ordres, se montrait exigeant et brutal, et, pour tout dire,
déplaisant. Thiébault, comme il le raconte dans ses _Mémoires_,
s’esquiva pour échapper à ses colères et blâma ce manque d’égards pour
les inférieurs.
On s’esquivait beaucoup, en vérité, et sous les prétextes les plus
divers. Il semblait que le vent eût tourné. Il y avait moins
d’empressement vers Sieyès et Roger-Ducos qui commençaient à se
morfondre au coin du feu, vers Bonaparte dont l’énervement grandissait.
La séance s’était ouverte enfin pour les deux assemblées après ce retard
désastreux. Les nouvelles qui en arrivaient n’étaient pas bonnes. Elles
expliquaient la demi-solitude où se trouvaient soudain ceux qu’une vraie
foule félicitait la veille. D’abord, les Anciens, impressionnés,
menaçaient d’aller à la débandade. Il n’y avait chez eux qu’une minorité
jacobine, mais elle fut tout de suite agressive, intimidant la majorité.
Quelques membres de cette minorité se plaignirent d’avoir été oubliés
dans la distribution des lettres de convocation pour la séance du 18.
Ils demandèrent sur ce point, à la commission des inspecteurs, des
explications qui furent naturellement embarrassées. Triomphant de cet
embarras, ils voulurent que la commission s’expliquât en outre sur les
motifs du transfert des Conseils à Saint-Cloud. La veille, aucun débat
n’avait été permis sur ce sujet qui était pourtant le principal.
Aujourd’hui, il fallait justifier le transfert et le décret.
A des moments pareils, tout est perdu dans une Assemblée, si quelqu’un
ne trouve un dérivatif, avec la connivence du président. Soutenu par le
président Lemercier, un brumairien, Cornudet, apporta une motion
préjudicielle qui coupait court à une dangereuse discussion en rappelant
le Conseil au respect de la forme. Brid’oison allait peut-être sauver
Bonaparte. Les spécialistes du droit parlementaire venaient en effet de
découvrir que les Conseils, pour délibérer valablement dans leur
nouvelle résidence, devaient se notifier entre eux et notifier au
Directoire qu’ils étaient réunis, formalité vide mais salutaire: les
Cinq-Cents, de leur côté, l’avaient oubliée. Quant au Directoire, il
n’existait plus. La notification servit de prétexte à ce qui devenait
urgent: une suspension de séance. Pendant ce temps-là, aux Cinq-Cents,
les protestations avaient été encore plus violentes. Dans cette
assemblée, c’était la majorité qui était jacobine. Lucien, devenu
président par une sorte de surprise, n’ignorait pas que la séance serait
chaude. Mais la précaution qu’il avait prise pour détourner l’orage
devait être inutile. D’accord avec lui, un député brumairien, Émile
Gandin, émule de Cornudet, avait préparé un projet de résolution qui
tendait à nommer une commission chargée d’examiner si le décret de
transfert était fondé en fait, si le complot anarchiste était réel. Le
renvoi à une commission, c’est le moyen classique d’enterrer une
affaire. Les Cinq-Cents le savaient bien. Aussi Gandin fut-il interrompu
dès les premiers mots par des clameurs violentes et obligé de descendre
de la tribune. Les jacobins criaient à tue-tête: «A bas les dictateurs!
Pas de dictature! Nous n’avons pas peur des baïonnettes!» Vainement
Lucien rappelle à l’ordre les députés les plus bruyants. On le hue, on
le menace. Nul ne sait comment ce charivari va finir, lorsque, bien
innocemment, un des exaltés propose une diversion: que, sur-le-champ,
par appel nominal, les députés viennent prêter serment à la Constitution
menacée. Manifestation purement théâtrale qui ne pouvait être bonne, par
la lenteur du défilé, qu’à ramener le calme dans les esprits. Un autre
jacobin, plus subtil, proposait qu’en même temps le Conseil des Anciens
fût invité à donner des explications sur l’initiative qu’il avait prise
la veille. Les Cinq-Cents ne se rendirent pas compte de la portée de
cette manœuvre. Ils l’écartèrent, préférèrent la plus tapageuse. Un à un
les députés vinrent à la tribune jurer fidélité à la Constitution et la
cérémonie dura jusqu’à quatre heures.
C’était autant de gagné si, pendant ce temps, les Anciens avaient fait
quelque chose. Mais leur assemblée hésitait, ne savait à quoi se
résoudre. A trois heures et demie, ils étaient rentrés en séance pour
entendre la réponse à leur message. La réponse, c’était une lettre par
laquelle le secrétaire du Directoire faisait savoir que le Directoire
n’existait plus, trois de ses membres (on disait même faussement quatre)
ayant donné leur démission.
L’effet qu’on attendait de cette lettre, c’était que le Conseil des
Anciens, prenant acte de la carence du pouvoir exécutif, décidât
sur-le-champ d’en créer un nouveau. La proposition Cornudet avait été
faite à dessein, d’accord avec Sieyès et Bonaparte. C’était le moyen
d’introduire la nomination d’un autre gouvernement.
Mais les Anciens semblaient avoir épuisé la veille toute leur énergie.
Ils étaient frappés de timidité et d’une sorte de stupeur. Abolir la
Constitution, en voter une nouvelle tandis qu’à côté, dans l’Orangerie,
les députés prêtaient serment à l’ancienne, c’était une hardiesse dont
ils se sentaient incapables. Les mots d’illégalité, d’usurpation, les
épouvantaient. Alors, dans la «plaine,» entre les brumairiens décidés et
les antibrumairiens ardents, le flottement grandit. On négociait, on
parlementait entre les groupes. Si, au lieu de supprimer le Directoire,
on le reconstituait, Sieyès y entrerait avec Roger-Ducos, Bonaparte et
deux hommes choisis par eux. Ce serait une solution moyenne qui ne
froisserait personne. On ferait l’économie d’un bouleversement. Enfin,
on échapperait au reproche de prêter la main à la dictature, et
peut-être beaucoup de ces modérés, qui avaient réfléchi depuis
vingt-quatre heures, voulaient-ils échapper à la dictature elle-même.
Ce qu’ils ne voyaient pas, c’était que leur solution moyenne, étant une
concession, allait encourager les jacobins et surexciter les Cinq-Cents.
Déjà, comme une traînée de poudre, la nouvelle s’était répandue que le
coup d’État languissait, qu’un échec était possible. Et le bruit, sans
doute, était venu jusqu’à Paris. On signalait à Saint-Cloud «des gens de
mauvaise mine,» appelés, disait-on, par les agents des jacobins. Et ce
qui n’était plus un «on dit,» c’était la présence d’Augereau et de
Jourdan. Les deux généraux du jacobinisme, à la suite des promesses
secrètes de Bonaparte, avaient cru bon de faire les morts. Avertis que
le coup était sur le point de manquer, ils accouraient pour en prendre
la suite et pour jouer la partie avec les antibrumairiens. Augereau vint
même jusqu’à Bonaparte. «Te voilà dans une jolie position,» lui dit-il.
Feignant de l’intérêt pour son vieux camarade, il lui conseilla, en le
tutoyant toujours, de renoncer à son entreprise. Bonaparte répondit
alors selon les uns: «Le vin est tiré, il faut le boire;» selon les
autres: «Les affaires allaient plus mal à Arcole.» Et il se défit de
l’importun.
Il venait pourtant de recevoir le plus net des avertissements. Son échec
était escompté. Sa succession était presque ouverte. Les remplaçants
rôdaient autour de lui. D’autre part, il était clair que le plan
d’opérations de Sieyès, avec les moyens parlementaires qu’il avait
prévus, faisait long feu. A la décharge de Sieyès, il convient de se
rappeler que Bonaparte avait refusé d’épurer les Conseils et d’arrêter
les meneurs, ce qui eût été pourtant le moyen sûr d’avoir la «plaine»
avec soi. Toutefois les regrets étaient stériles autant que les
reproches. A ce moment décisif, on s’apercevait qu’une aristocratie de
légistes, de philosophes, d’hommes de lettres ne suffisait pas pour
renverser un gouvernement, en fonder un autre, sauver le pays et l’État.
Ce qui avait fait la force du mouvement en faisait, au moment de
l’exécution, la dangereuse faiblesse. Albert Vandal dit, d’un mot qui
résume tout: «L’Institut était en train de manquer son coup d’État.»
Il n’était pas encore quatre heures. Bientôt, dans l’Orangerie, le
défilé à la tribune serait terminé et que feraient les Cinq-Cents? Quant
aux Anciens, ils avaient suspendu leur séance pour la seconde fois.
C’était le moment de reprendre contact avec eux, de les décider à une
attitude virile, de leur rappeler leur vote de la veille pour en tirer
les conséquences. En d’autres termes, le moment était venu pour
Bonaparte d’intervenir en personne, sinon tout allait à la dérive.
Accompagné de Berthier, de Bourrienne, de son frère Joseph, de
Lavallette et de quelques aides de camp, le général se rend à la galerie
d’Apollon. Les Anciens y causaient debout, par groupes. En voyant entrer
le général qui venait comme pour leur rendre visite entre deux séances,
ils regagnèrent leurs places. Au fond, les Anciens n’étaient pas mal
disposés pour lui. Ils désiraient l’entendre. Peut-être leur
apportait-il lui-même la transaction qu’ils appelaient de leurs vœux. Un
grand silence s’établit et ce Sénat fut tout oreilles.
Pour Bonaparte, c’était l’épreuve pénible et redoutable. Ce qu’il venait
dire, ce n’était pas du tout ce que les Anciens espéraient. Et il
fallait parler d’abondance, prononcer un discours, la seule chose
peut-être dont il ne fût pas capable. Déjà énervé par les incidents
fâcheux qui se succédaient depuis midi, il fut saisi de cette timidité
et de cette angoisse que les gens de théâtre appellent le trac. Une voix
rauque, entrecoupée, des paroles à la fois violentes et sans suite, la
personne malingre, étriquée du dictateur, son air de très jeune homme
mal portant: en quelques instants, le héros perdait son prestige. Et,
sur ces vieux routiers, sur ces politiciens experts dans l’art oratoire,
il produisit tout d’un coup une piètre impression. Les «avocats,» chez
eux, dans leur milieu, prenaient leur revanche du mépris dont le général
les avait couverts depuis le moment où, quittant l’Égypte, il avait
annoncé qu’il rentrait en France pour les chasser.
Cependant il fallait dire quelque chose. Bonaparte se jeta à l’eau. Sa
harangue, dans la version officielle qui en a été donnée par le
_Moniteur_, est décousue. Il n’est pourtant pas défendu de penser que
cette version a été arrangée, ce qui laisse croire que, dans la bouche
du général, les phrases se sont succédé avec une singulière incohérence,
les phrases et aussi les métaphores banales auxquelles ne manquait même
pas le: «Vous êtes sur un volcan.» Ce sont des lambeaux de discours qui
sortent d’une poitrine oppressée. «Sa pensée même le fuit,» dit Albert
Sorel. Bref une espèce de déroute.
Ce qu’il voulait dire, c’était que le Conseil des Anciens devait achever
ce qu’il avait commencé la veille: «Qu’il prenne des mesures, qu’il
parle! me voici pour exécuter.» A ce moment, une voix l’interrompit: «Et
la Constitution?» s’écria Linglet. Désarçonné, Bonaparte garda le
silence. Le compte rendu officiel porte que l’orateur «se recueille un
moment.» Puis, fouetté par l’interruption, il réplique, et, dans ce
mauvais monologue, c’est son meilleur passage: «La Constitution! Vous
l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée. Vous
l’avez violée au 22 floréal. Vous l’avez violée au 30 prairial. Elle
n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout.»
Que va-t-il dire? Ce qu’on attend, ce sont des révélations sur ce
complot jacobin, anarchiste, qui sert de prétexte à tout depuis deux
jours. Mais rien de précis ne sort de la bouche du général, et pour
cause. Il parle vaguement de complot, d’attentat, d’hommes sinistres qui
se préparent à relever l’échafaud. Mais, comme il sait peu de chose de
leurs sanglants desseins, il en revient à parler de lui-même, à
présenter une apologie emphatique: «Je ne suis point un intrigant: vous
me connaissez. Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à
ma patrie. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus.»
L’orateur novice s’embourbait, et ses amis, dans le Conseil,
commençaient à souffrir cruellement. Tour le tirer de là, il fallait en
finir. Ils proposèrent de passer au vote et, avant de voter, de
reprendre la séance régulière aux honneurs de laquelle Bonaparte serait
admis.
Mais, dès qu’il s’agit de prendre une décision, l’incertitude des
Anciens recommence. Ils ne sont plus dans le même état d’esprit que la
veille. Ils hésitent à voter des mesures que n’approuveraient pas, à
côté, les Cinq-Cents. Les conciliabules qui se sont tenus de midi à deux
heures pèsent sur eux. Et puis les opposants, écartés la veille par un
tour de passe-passe, sont là. Ils exigent maintenant sur le fameux
complot des explications en règle. Plus d’allusions vagues. Le cri
ordinaire de toutes les assemblées en pareil cas retentit: «Les noms!
Citez les noms!» Bonaparte, pris au dépourvu, répond que Barras et
Moulin lui ont fait part de projets révolutionnaires. Là-dessus, dans un
vacarme effroyable, plusieurs représentants réclament une enquête.
L’affaire tournait mal. Non seulement Bonaparte n’avait pu convaincre
celle des deux Assemblées qui lui était le plus favorable: il allait
encore l’indisposer. S’irritant d’autant plus qu’il se sentait moins
persuasif, il se mettait à menacer. Des mots qu’il avait dits ailleurs
lui revenaient à l’esprit. Un jour, au Caire, il avait épouvanté une
délégation de notables musulmans par une image de style oriental:
«Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la victoire et du
dieu de la guerre.» Cette phrase, il s’en resservit, et, sur une
assemblée française, elle devait produire une impression détestable. Il
y eut de violents murmures qui exaspérèrent Bonaparte. Il essaya encore
de gagner les Anciens en les excitant contre les Cinq-Cents. Ses
excitations tombèrent dans le vide. Alors, cherchant toujours un effet,
il se tourna vers les grenadiers qui l’avaient accompagné et,
s’adressant à eux: «Vous, mes camarades, vous, braves grenadiers, que je
vois autour de cette enceinte, si quelque orateur, soldé par l’étranger,
ose prononcer contre votre général les mots _Hors la loi_, que le foudre
de la guerre l’écrase à l’instant.»
Bonaparte avait accumulé les maladresses. Il mettait ses amis à une dure
épreuve. Les Anciens, déjà ébranlés, commençaient à craindre une
dictature militaire et il les effrayait par un langage militariste. En
vain le président Lemercier vient en aide au général, l’excuse, le
ramène à la question. Bonaparte a pataugé. Il patauge encore. Ce que son
intervention chez les Anciens devait produire, c’était, d’après le plan
convenu avec Sieyès, une motion en faveur d’un gouvernement nouveau.
Loin d’avoir fait jaillir cette initiative, il l’a empêchée et
compromise. Il n’a plus qu’une chose à faire, c’est de sortir, laissant
les Anciens poursuivre une discussion qui se perd dans les sables.
Lorsque Bonaparte quitta la Galerie d’Apollon, il ne paraissait pas se
rendre compte de son échec. Il était redevenu maître de ses nerfs. «Tout
ira bien,» fit-il dire à Joséphine. Dans un couloir, le fidèle Arnault
l’attend. Talleyrand, touché aussi, sont inquiets. Ils ont envoyé
Arnault vers le général pour lui conseiller de brusquer les choses.
Bonaparte n’accepte pas de conseils et répète que tout ira bien. La
garde ne vient-elle pas de l’acclamer à sa sortie du Conseil des
Anciens? Ces vivats n’ont-ils pas été entendus dans la galerie d’Apollon
et jusque dans l’Orangerie? Qu’on le laisse faire. La principale
précaution est prise. Jourdan, Augereau, Bernadotte peut-être, rôdent
par là: l’ordre est donné de sabrer le premier, quel qu’il soit, qui
adressera la parole aux troupes sans la permission du commandant suprême
de la force armée.
C’est une chose curieuse qu’après son fiasco chez les Anciens, Bonaparte
ait voulu se rendre chez les Cinq-Cents. Il était pourtant renseigné. A
l’Orangerie, la première partie de la séance avait été houleuse, son
frère Lucien conspué. De leur côté, les Cinq-Cents étaient instruits des
paroles qu’il venait de prononcer sur eux dans l’autre assemblée. Albert
Vandal suppose donc qu’il venait parmi ces jacobins pour faire éclater
une violence, un scandale, démontrer par le fait qu’une réforme profonde
du régime était nécessaire. Lui-même a prétendu par la suite qu’il
venait tenter une manœuvre de division et, en révélant les confidences
de Jourdan, jeter l’une contre l’autre les deux fractions de la gauche.
Il ne comptait pas, dans ses combinaisons, sur ce qui allait se
produire, c’est-à-dire un vulgaire pugilat.
Bonaparte avait avec lui ses officiers et quelques grenadiers
particulièrement sûrs. Il a raconté lui-même que deux de ces hommes lui
dirent qu’il ne savait pas au milieu de qui il allait, que ces gens-là
étaient «capables de tout.» Mais il était soldat, il savait payer de sa
personne, et à la guerre comme à la guerre. Ce qu’il ne distinguait
peut-être pas, c’était la différence entre le pont d’Arcole et une rixe
à coups de poing avec les gaillards des clubs.
Le Conseil des Cinq-Cents attendait la communication officielle des
Anciens au sujet du complot et de la translation. Lorsque l’on entendit
le poste prendre les armes, on crut que c’était le messager d’État qui
entrait. Mais une cohue obstruait la porte, comme on le voit au
Palais-Bourbon les jours de grande séance. Bonaparte, séparé de sa
suite, dut se glisser à travers cette foule et ne fut pas aperçu tout de
suite. Comme il approchait de la tribune, il se heurta à un groupe de
jacobins, hommes de poigne, qui avaient l’habitude d’en surveiller
l’accès. A peine eurent-ils reconnu le général, qu’ils se mirent à
crier: _A bas le dictateur! A bas le tyran!_ Alors un tumulte effroyable
éclate. Les députés se lèvent de leurs bancs en poussant des clameurs,
des injures et des menaces: _Hors la loi! Tue! tue!_ au milieu de mots
pompeux comme celui de Destrem: «Est-ce donc pour cela que tu as
vaincu?»
L’espace qui séparait la tribune des banquettes s’était rempli d’une
foule hurlante et gesticulante au milieu de laquelle, loin de pouvoir
dire un mot, Bonaparte étouffait. Des poings tendus par quelques
colosses étaient tout près de s’abattre sur lui et, dans cette rixe, il
paraissait encore plus petit et plus frêle.
La scène menaçait de mal tourner. Et s’il n’est pas possible de dire
qu’il s’en est fallu de peu que César ne tombât sous le poignard de
Brutus, comme la légende créée et propagée par les brumairiens l’affirma
tout de suite, il est vrai qu’il fut maltraité et même brutalisé. Il
était en très mauvais état, fort pâle, respirant à peine et près de se
trouver mal, lorsque Murat, Lefebvre et Gardanne s’élancèrent à son
secours suivis des grenadiers qu’il avait laissés à la porte et qui
vinrent le dégager. Ils le ramenèrent vers la sortie en lui faisant un
rempart de leurs corps, non sans qu’il se produisît encore une
bousculade sérieuse dans laquelle fut déchirée la manche d’un de ces
soldats qui s’appelait Thomé.
La manche de Thomé, pièce à conviction, allait jouer un rôle aussi
important dans la seconde partie de ce drame que le retard des
menuisiers et des tapissiers dans la première. On commença, en effet, à
répéter à travers Saint-Cloud que le général venait d’échapper à une
tentative d’assassinat, ce qui devait servir puissamment, auprès de la
troupe, à obtenir le mouvement décisif et final.
Car si l’intervention de Bonaparte au Conseil des Anciens avait été un
fiasco, son entrée chez les Cinq-Cents était un désastre. Non seulement
le plan de Sieyès, le plan d’action parlementaire, avortait, mais
c’était l’Assemblée qui prenait l’offensive. Le cri de _Hors la loi_
n’était ni un mot théâtral, ni une formule de style. C’était celui qui
avait servi à renverser Robespierre. S’il trouvait de l’écho dans le
public mêlé qui avait envahi Saint-Cloud, s’il en trouvait, chose plus
grave, dans la garde, on pouvait considérer que tout était perdu. Il y
aurait une journée jacobine au lieu d’un coup d’État des modérés.
Assurément c’était Sieyès qui, la veille, avait raison lorsqu’il
essayait de convaincre Bonaparte que leur plan n’était pas réalisable ou
les exposait à de grands hasards si l’on ne battait pas le fer pendant
qu’il était chaud et si l’on n’arrêtait pas préventivement une
quarantaine de ces meneurs qui venaient, dans l’Orangerie, de montrer
que, pour des «avocats,» ils s’entendaient assez à la boxe.