Le château de Saint-Cloud n’existe plus aujourd’hui: les Allemands l’ont

brûlé en 1870. C’était un fort joli palais, plein de souvenirs.

Henriette d’Angleterre y avait vécu. Louis XIV s’y était épris de La

Vallière. Il s’agissait de loger là-dedans plusieurs centaines de

législateurs et l’arrangement n’était pas terminé. On avait bien prévu

que le Conseil des Anciens siégerait au premier étage, dans la galerie

d’Apollon, tandis que l’Orangerie, annexe du château, était réservée aux

Cinq-Cents. Grâce à ces dispositions, les deux Chambres devaient être

séparées et il serait facile d’empêcher les communications de l’une à

l’autre.

Mais, à midi, la galerie d’Apollon et l’Orangerie étaient encore

occupées par des équipes d’ouvriers qui rangeaient des banquettes,

clouaient des planches et des tentures, au milieu d’un flot de poussière

et dans le vacarme des marteaux. Ne pouvant entrer dans leurs salles

respectives, les membres des deux Assemblées, vêtus de leurs pompeux

uniformes,--toge romaine, écharpe et toque,--revenaient sur l’esplanade.

Des groupes s’y formaient, des conversations s’engageaient, et les

jacobins des Cinq-Cents, mêlés aux modérés des Anciens, les harcelaient

de questions embarrassantes. Pourquoi avaient-ils voté le décret,

éloigné les Conseils de Paris? Que voulait-on faire? Renverser la

Constitution? Donner le pouvoir à Bonaparte? Alors, c’était la

dictature? On voulait renverser la République?

Les Anciens étaient encore plus troublés lorsqu’on leur disait: «Au

fond, vous pensez que le gouvernement ne vaut rien, qu’il ne peut plus

durer. Eh bien! nous sommes d’accord avec vous. Seulement, pourquoi

renverser la Constitution? A quoi bon un coup d’État, un bouleversement

dont nul ne peut prévoir les suites? Voulez-vous reconstituer le

Directoire, y porter des hommes éminents? Nous y consentons. Voulez-vous

même y introduire Bonaparte? Il n’a pas l’âge pour être Directeur, mais

on pourra faire une exception pour lui.» Et les Anciens restaient

perplexes parce que, s’ils refusaient ces propositions, ils avouaient

que leur but était bien de changer le régime. Et, s’ils les acceptaient,

on rentrait dans l’ornière d’où Sieyès et les réformateurs voulaient

sortir.

Véhémentes ou habilement conciliantes, ces objections étaient propres à

ébranler des hommes qui, nous l’avons vu, commençaient à se demander

depuis la veille si, en introduisant Bonaparte au gouvernement, ils

n’allaient pas se donner un maître. Tout ce que ces modérés avaient fait

jusque-là, c’était par peur des jacobins. Cette peur leur avait donné du

courage. Elle pouvait leur en retirer si elle devenait trop vive. Le

contact direct de l’extrême-gauche ne valait rien pour les hommes du

juste milieu. Ils répondaient faiblement aux questions dont ils étaient

pressés, se défendaient de comploter contre la République. Finalement

ils ne savaient plus bien si ce qui dominait en eux c’étaient les

scrupules républicains, la crainte du despotisme ou celle du terrorisme.

Les Anciens étaient fort troublés lorsqu’après cette sorte de longue

séance en plein vent, qui n’était pas au programme, ils montèrent vers

deux heures à la galerie d’Apollon tandis que les Cinq-Cents prenaient

place dans l’Orangerie. Cette heure perdue et dangereusement perdue

avait paru longue à Bonaparte qui l’avait employée à hâter

l’installation, à se rendre compte de la disposition des lieux.

Plusieurs fois, pendant ses allées et venues, des mots mal sonnants,

tels que «brigand, scélérat,» étaient venus jusqu’à ses oreilles. Des

témoins observèrent qu’il devenait nerveux. Un grand cabinet lui avait

été réservé. Sieyès et Roger-Ducos s’y étaient établis tandis que le

général entrait et sortait «avec assez d’agitation,» bousculait les

sous-ordres, se montrait exigeant et brutal, et, pour tout dire,

déplaisant. Thiébault, comme il le raconte dans ses _Mémoires_,

s’esquiva pour échapper à ses colères et blâma ce manque d’égards pour

les inférieurs.

On s’esquivait beaucoup, en vérité, et sous les prétextes les plus

divers. Il semblait que le vent eût tourné. Il y avait moins

d’empressement vers Sieyès et Roger-Ducos qui commençaient à se

morfondre au coin du feu, vers Bonaparte dont l’énervement grandissait.

La séance s’était ouverte enfin pour les deux assemblées après ce retard

désastreux. Les nouvelles qui en arrivaient n’étaient pas bonnes. Elles

expliquaient la demi-solitude où se trouvaient soudain ceux qu’une vraie

foule félicitait la veille. D’abord, les Anciens, impressionnés,

menaçaient d’aller à la débandade. Il n’y avait chez eux qu’une minorité

jacobine, mais elle fut tout de suite agressive, intimidant la majorité.

Quelques membres de cette minorité se plaignirent d’avoir été oubliés

dans la distribution des lettres de convocation pour la séance du 18.

Ils demandèrent sur ce point, à la commission des inspecteurs, des

explications qui furent naturellement embarrassées. Triomphant de cet

embarras, ils voulurent que la commission s’expliquât en outre sur les

motifs du transfert des Conseils à Saint-Cloud. La veille, aucun débat

n’avait été permis sur ce sujet qui était pourtant le principal.

Aujourd’hui, il fallait justifier le transfert et le décret.

A des moments pareils, tout est perdu dans une Assemblée, si quelqu’un

ne trouve un dérivatif, avec la connivence du président. Soutenu par le

président Lemercier, un brumairien, Cornudet, apporta une motion

préjudicielle qui coupait court à une dangereuse discussion en rappelant

le Conseil au respect de la forme. Brid’oison allait peut-être sauver

Bonaparte. Les spécialistes du droit parlementaire venaient en effet de

découvrir que les Conseils, pour délibérer valablement dans leur

nouvelle résidence, devaient se notifier entre eux et notifier au

Directoire qu’ils étaient réunis, formalité vide mais salutaire: les

Cinq-Cents, de leur côté, l’avaient oubliée. Quant au Directoire, il

n’existait plus. La notification servit de prétexte à ce qui devenait

urgent: une suspension de séance. Pendant ce temps-là, aux Cinq-Cents,

les protestations avaient été encore plus violentes. Dans cette

assemblée, c’était la majorité qui était jacobine. Lucien, devenu

président par une sorte de surprise, n’ignorait pas que la séance serait

chaude. Mais la précaution qu’il avait prise pour détourner l’orage

devait être inutile. D’accord avec lui, un député brumairien, Émile

Gandin, émule de Cornudet, avait préparé un projet de résolution qui

tendait à nommer une commission chargée d’examiner si le décret de

transfert était fondé en fait, si le complot anarchiste était réel. Le

renvoi à une commission, c’est le moyen classique d’enterrer une

affaire. Les Cinq-Cents le savaient bien. Aussi Gandin fut-il interrompu

dès les premiers mots par des clameurs violentes et obligé de descendre

de la tribune. Les jacobins criaient à tue-tête: «A bas les dictateurs!

Pas de dictature! Nous n’avons pas peur des baïonnettes!» Vainement

Lucien rappelle à l’ordre les députés les plus bruyants. On le hue, on

le menace. Nul ne sait comment ce charivari va finir, lorsque, bien

innocemment, un des exaltés propose une diversion: que, sur-le-champ,

par appel nominal, les députés viennent prêter serment à la Constitution

menacée. Manifestation purement théâtrale qui ne pouvait être bonne, par

la lenteur du défilé, qu’à ramener le calme dans les esprits. Un autre

jacobin, plus subtil, proposait qu’en même temps le Conseil des Anciens

fût invité à donner des explications sur l’initiative qu’il avait prise

la veille. Les Cinq-Cents ne se rendirent pas compte de la portée de

cette manœuvre. Ils l’écartèrent, préférèrent la plus tapageuse. Un à un

les députés vinrent à la tribune jurer fidélité à la Constitution et la

cérémonie dura jusqu’à quatre heures.

C’était autant de gagné si, pendant ce temps, les Anciens avaient fait

quelque chose. Mais leur assemblée hésitait, ne savait à quoi se

résoudre. A trois heures et demie, ils étaient rentrés en séance pour

entendre la réponse à leur message. La réponse, c’était une lettre par

laquelle le secrétaire du Directoire faisait savoir que le Directoire

n’existait plus, trois de ses membres (on disait même faussement quatre)

ayant donné leur démission.

L’effet qu’on attendait de cette lettre, c’était que le Conseil des

Anciens, prenant acte de la carence du pouvoir exécutif, décidât

sur-le-champ d’en créer un nouveau. La proposition Cornudet avait été

faite à dessein, d’accord avec Sieyès et Bonaparte. C’était le moyen

d’introduire la nomination d’un autre gouvernement.

Mais les Anciens semblaient avoir épuisé la veille toute leur énergie.

Ils étaient frappés de timidité et d’une sorte de stupeur. Abolir la

Constitution, en voter une nouvelle tandis qu’à côté, dans l’Orangerie,

les députés prêtaient serment à l’ancienne, c’était une hardiesse dont

ils se sentaient incapables. Les mots d’illégalité, d’usurpation, les

épouvantaient. Alors, dans la «plaine,» entre les brumairiens décidés et

les antibrumairiens ardents, le flottement grandit. On négociait, on

parlementait entre les groupes. Si, au lieu de supprimer le Directoire,

on le reconstituait, Sieyès y entrerait avec Roger-Ducos, Bonaparte et

deux hommes choisis par eux. Ce serait une solution moyenne qui ne

froisserait personne. On ferait l’économie d’un bouleversement. Enfin,

on échapperait au reproche de prêter la main à la dictature, et

peut-être beaucoup de ces modérés, qui avaient réfléchi depuis

vingt-quatre heures, voulaient-ils échapper à la dictature elle-même.

Ce qu’ils ne voyaient pas, c’était que leur solution moyenne, étant une

concession, allait encourager les jacobins et surexciter les Cinq-Cents.

Déjà, comme une traînée de poudre, la nouvelle s’était répandue que le

coup d’État languissait, qu’un échec était possible. Et le bruit, sans

doute, était venu jusqu’à Paris. On signalait à Saint-Cloud «des gens de

mauvaise mine,» appelés, disait-on, par les agents des jacobins. Et ce

qui n’était plus un «on dit,» c’était la présence d’Augereau et de

Jourdan. Les deux généraux du jacobinisme, à la suite des promesses

secrètes de Bonaparte, avaient cru bon de faire les morts. Avertis que

le coup était sur le point de manquer, ils accouraient pour en prendre

la suite et pour jouer la partie avec les antibrumairiens. Augereau vint

même jusqu’à Bonaparte. «Te voilà dans une jolie position,» lui dit-il.

Feignant de l’intérêt pour son vieux camarade, il lui conseilla, en le

tutoyant toujours, de renoncer à son entreprise. Bonaparte répondit

alors selon les uns: «Le vin est tiré, il faut le boire;» selon les

autres: «Les affaires allaient plus mal à Arcole.» Et il se défit de

l’importun.

Il venait pourtant de recevoir le plus net des avertissements. Son échec

était escompté. Sa succession était presque ouverte. Les remplaçants

rôdaient autour de lui. D’autre part, il était clair que le plan

d’opérations de Sieyès, avec les moyens parlementaires qu’il avait

prévus, faisait long feu. A la décharge de Sieyès, il convient de se

rappeler que Bonaparte avait refusé d’épurer les Conseils et d’arrêter

les meneurs, ce qui eût été pourtant le moyen sûr d’avoir la «plaine»

avec soi. Toutefois les regrets étaient stériles autant que les

reproches. A ce moment décisif, on s’apercevait qu’une aristocratie de

légistes, de philosophes, d’hommes de lettres ne suffisait pas pour

renverser un gouvernement, en fonder un autre, sauver le pays et l’État.

Ce qui avait fait la force du mouvement en faisait, au moment de

l’exécution, la dangereuse faiblesse. Albert Vandal dit, d’un mot qui

résume tout: «L’Institut était en train de manquer son coup d’État.»

Il n’était pas encore quatre heures. Bientôt, dans l’Orangerie, le

défilé à la tribune serait terminé et que feraient les Cinq-Cents? Quant

aux Anciens, ils avaient suspendu leur séance pour la seconde fois.

C’était le moment de reprendre contact avec eux, de les décider à une

attitude virile, de leur rappeler leur vote de la veille pour en tirer

les conséquences. En d’autres termes, le moment était venu pour

Bonaparte d’intervenir en personne, sinon tout allait à la dérive.

Accompagné de Berthier, de Bourrienne, de son frère Joseph, de

Lavallette et de quelques aides de camp, le général se rend à la galerie

d’Apollon. Les Anciens y causaient debout, par groupes. En voyant entrer

le général qui venait comme pour leur rendre visite entre deux séances,

ils regagnèrent leurs places. Au fond, les Anciens n’étaient pas mal

disposés pour lui. Ils désiraient l’entendre. Peut-être leur

apportait-il lui-même la transaction qu’ils appelaient de leurs vœux. Un

grand silence s’établit et ce Sénat fut tout oreilles.

Pour Bonaparte, c’était l’épreuve pénible et redoutable. Ce qu’il venait

dire, ce n’était pas du tout ce que les Anciens espéraient. Et il

fallait parler d’abondance, prononcer un discours, la seule chose

peut-être dont il ne fût pas capable. Déjà énervé par les incidents

fâcheux qui se succédaient depuis midi, il fut saisi de cette timidité

et de cette angoisse que les gens de théâtre appellent le trac. Une voix

rauque, entrecoupée, des paroles à la fois violentes et sans suite, la

personne malingre, étriquée du dictateur, son air de très jeune homme

mal portant: en quelques instants, le héros perdait son prestige. Et,

sur ces vieux routiers, sur ces politiciens experts dans l’art oratoire,

il produisit tout d’un coup une piètre impression. Les «avocats,» chez

eux, dans leur milieu, prenaient leur revanche du mépris dont le général

les avait couverts depuis le moment où, quittant l’Égypte, il avait

annoncé qu’il rentrait en France pour les chasser.

Cependant il fallait dire quelque chose. Bonaparte se jeta à l’eau. Sa

harangue, dans la version officielle qui en a été donnée par le

_Moniteur_, est décousue. Il n’est pourtant pas défendu de penser que

cette version a été arrangée, ce qui laisse croire que, dans la bouche

du général, les phrases se sont succédé avec une singulière incohérence,

les phrases et aussi les métaphores banales auxquelles ne manquait même

pas le: «Vous êtes sur un volcan.» Ce sont des lambeaux de discours qui

sortent d’une poitrine oppressée. «Sa pensée même le fuit,» dit Albert

Sorel. Bref une espèce de déroute.

Ce qu’il voulait dire, c’était que le Conseil des Anciens devait achever

ce qu’il avait commencé la veille: «Qu’il prenne des mesures, qu’il

parle! me voici pour exécuter.» A ce moment, une voix l’interrompit: «Et

la Constitution?» s’écria Linglet. Désarçonné, Bonaparte garda le

silence. Le compte rendu officiel porte que l’orateur «se recueille un

moment.» Puis, fouetté par l’interruption, il réplique, et, dans ce

mauvais monologue, c’est son meilleur passage: «La Constitution! Vous

l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée. Vous

l’avez violée au 22 floréal. Vous l’avez violée au 30 prairial. Elle

n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout.»

Que va-t-il dire? Ce qu’on attend, ce sont des révélations sur ce

complot jacobin, anarchiste, qui sert de prétexte à tout depuis deux

jours. Mais rien de précis ne sort de la bouche du général, et pour

cause. Il parle vaguement de complot, d’attentat, d’hommes sinistres qui

se préparent à relever l’échafaud. Mais, comme il sait peu de chose de

leurs sanglants desseins, il en revient à parler de lui-même, à

présenter une apologie emphatique: «Je ne suis point un intrigant: vous

me connaissez. Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à

ma patrie. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus.»

L’orateur novice s’embourbait, et ses amis, dans le Conseil,

commençaient à souffrir cruellement. Tour le tirer de là, il fallait en

finir. Ils proposèrent de passer au vote et, avant de voter, de

reprendre la séance régulière aux honneurs de laquelle Bonaparte serait

admis.

Mais, dès qu’il s’agit de prendre une décision, l’incertitude des

Anciens recommence. Ils ne sont plus dans le même état d’esprit que la

veille. Ils hésitent à voter des mesures que n’approuveraient pas, à

côté, les Cinq-Cents. Les conciliabules qui se sont tenus de midi à deux

heures pèsent sur eux. Et puis les opposants, écartés la veille par un

tour de passe-passe, sont là. Ils exigent maintenant sur le fameux

complot des explications en règle. Plus d’allusions vagues. Le cri

ordinaire de toutes les assemblées en pareil cas retentit: «Les noms!

Citez les noms!» Bonaparte, pris au dépourvu, répond que Barras et

Moulin lui ont fait part de projets révolutionnaires. Là-dessus, dans un

vacarme effroyable, plusieurs représentants réclament une enquête.

L’affaire tournait mal. Non seulement Bonaparte n’avait pu convaincre

celle des deux Assemblées qui lui était le plus favorable: il allait

encore l’indisposer. S’irritant d’autant plus qu’il se sentait moins

persuasif, il se mettait à menacer. Des mots qu’il avait dits ailleurs

lui revenaient à l’esprit. Un jour, au Caire, il avait épouvanté une

délégation de notables musulmans par une image de style oriental:

«Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la victoire et du

dieu de la guerre.» Cette phrase, il s’en resservit, et, sur une

assemblée française, elle devait produire une impression détestable. Il

y eut de violents murmures qui exaspérèrent Bonaparte. Il essaya encore

de gagner les Anciens en les excitant contre les Cinq-Cents. Ses

excitations tombèrent dans le vide. Alors, cherchant toujours un effet,

il se tourna vers les grenadiers qui l’avaient accompagné et,

s’adressant à eux: «Vous, mes camarades, vous, braves grenadiers, que je

vois autour de cette enceinte, si quelque orateur, soldé par l’étranger,

ose prononcer contre votre général les mots _Hors la loi_, que le foudre

de la guerre l’écrase à l’instant.»

Bonaparte avait accumulé les maladresses. Il mettait ses amis à une dure

épreuve. Les Anciens, déjà ébranlés, commençaient à craindre une

dictature militaire et il les effrayait par un langage militariste. En

vain le président Lemercier vient en aide au général, l’excuse, le

ramène à la question. Bonaparte a pataugé. Il patauge encore. Ce que son

intervention chez les Anciens devait produire, c’était, d’après le plan

convenu avec Sieyès, une motion en faveur d’un gouvernement nouveau.

Loin d’avoir fait jaillir cette initiative, il l’a empêchée et

compromise. Il n’a plus qu’une chose à faire, c’est de sortir, laissant

les Anciens poursuivre une discussion qui se perd dans les sables.

Lorsque Bonaparte quitta la Galerie d’Apollon, il ne paraissait pas se

rendre compte de son échec. Il était redevenu maître de ses nerfs. «Tout

ira bien,» fit-il dire à Joséphine. Dans un couloir, le fidèle Arnault

l’attend. Talleyrand, touché aussi, sont inquiets. Ils ont envoyé

Arnault vers le général pour lui conseiller de brusquer les choses.

Bonaparte n’accepte pas de conseils et répète que tout ira bien. La

garde ne vient-elle pas de l’acclamer à sa sortie du Conseil des

Anciens? Ces vivats n’ont-ils pas été entendus dans la galerie d’Apollon

et jusque dans l’Orangerie? Qu’on le laisse faire. La principale

précaution est prise. Jourdan, Augereau, Bernadotte peut-être, rôdent

par là: l’ordre est donné de sabrer le premier, quel qu’il soit, qui

adressera la parole aux troupes sans la permission du commandant suprême

de la force armée.

C’est une chose curieuse qu’après son fiasco chez les Anciens, Bonaparte

ait voulu se rendre chez les Cinq-Cents. Il était pourtant renseigné. A

l’Orangerie, la première partie de la séance avait été houleuse, son

frère Lucien conspué. De leur côté, les Cinq-Cents étaient instruits des

paroles qu’il venait de prononcer sur eux dans l’autre assemblée. Albert

Vandal suppose donc qu’il venait parmi ces jacobins pour faire éclater

une violence, un scandale, démontrer par le fait qu’une réforme profonde

du régime était nécessaire. Lui-même a prétendu par la suite qu’il

venait tenter une manœuvre de division et, en révélant les confidences

de Jourdan, jeter l’une contre l’autre les deux fractions de la gauche.

Il ne comptait pas, dans ses combinaisons, sur ce qui allait se

produire, c’est-à-dire un vulgaire pugilat.

Bonaparte avait avec lui ses officiers et quelques grenadiers

particulièrement sûrs. Il a raconté lui-même que deux de ces hommes lui

dirent qu’il ne savait pas au milieu de qui il allait, que ces gens-là

étaient «capables de tout.» Mais il était soldat, il savait payer de sa

personne, et à la guerre comme à la guerre. Ce qu’il ne distinguait

peut-être pas, c’était la différence entre le pont d’Arcole et une rixe

à coups de poing avec les gaillards des clubs.

Le Conseil des Cinq-Cents attendait la communication officielle des

Anciens au sujet du complot et de la translation. Lorsque l’on entendit

le poste prendre les armes, on crut que c’était le messager d’État qui

entrait. Mais une cohue obstruait la porte, comme on le voit au

Palais-Bourbon les jours de grande séance. Bonaparte, séparé de sa

suite, dut se glisser à travers cette foule et ne fut pas aperçu tout de

suite. Comme il approchait de la tribune, il se heurta à un groupe de

jacobins, hommes de poigne, qui avaient l’habitude d’en surveiller

l’accès. A peine eurent-ils reconnu le général, qu’ils se mirent à

crier: _A bas le dictateur! A bas le tyran!_ Alors un tumulte effroyable

éclate. Les députés se lèvent de leurs bancs en poussant des clameurs,

des injures et des menaces: _Hors la loi! Tue! tue!_ au milieu de mots

pompeux comme celui de Destrem: «Est-ce donc pour cela que tu as

vaincu?»

L’espace qui séparait la tribune des banquettes s’était rempli d’une

foule hurlante et gesticulante au milieu de laquelle, loin de pouvoir

dire un mot, Bonaparte étouffait. Des poings tendus par quelques

colosses étaient tout près de s’abattre sur lui et, dans cette rixe, il

paraissait encore plus petit et plus frêle.

La scène menaçait de mal tourner. Et s’il n’est pas possible de dire

qu’il s’en est fallu de peu que César ne tombât sous le poignard de

Brutus, comme la légende créée et propagée par les brumairiens l’affirma

tout de suite, il est vrai qu’il fut maltraité et même brutalisé. Il

était en très mauvais état, fort pâle, respirant à peine et près de se

trouver mal, lorsque Murat, Lefebvre et Gardanne s’élancèrent à son

secours suivis des grenadiers qu’il avait laissés à la porte et qui

vinrent le dégager. Ils le ramenèrent vers la sortie en lui faisant un

rempart de leurs corps, non sans qu’il se produisît encore une

bousculade sérieuse dans laquelle fut déchirée la manche d’un de ces

soldats qui s’appelait Thomé.

La manche de Thomé, pièce à conviction, allait jouer un rôle aussi

important dans la seconde partie de ce drame que le retard des

menuisiers et des tapissiers dans la première. On commença, en effet, à

répéter à travers Saint-Cloud que le général venait d’échapper à une

tentative d’assassinat, ce qui devait servir puissamment, auprès de la

troupe, à obtenir le mouvement décisif et final.

Car si l’intervention de Bonaparte au Conseil des Anciens avait été un

fiasco, son entrée chez les Cinq-Cents était un désastre. Non seulement

le plan de Sieyès, le plan d’action parlementaire, avortait, mais

c’était l’Assemblée qui prenait l’offensive. Le cri de _Hors la loi_

n’était ni un mot théâtral, ni une formule de style. C’était celui qui

avait servi à renverser Robespierre. S’il trouvait de l’écho dans le

public mêlé qui avait envahi Saint-Cloud, s’il en trouvait, chose plus

grave, dans la garde, on pouvait considérer que tout était perdu. Il y

aurait une journée jacobine au lieu d’un coup d’État des modérés.

Assurément c’était Sieyès qui, la veille, avait raison lorsqu’il

essayait de convaincre Bonaparte que leur plan n’était pas réalisable ou

les exposait à de grands hasards si l’on ne battait pas le fer pendant

qu’il était chaud et si l’on n’arrêtait pas préventivement une

quarantaine de ces meneurs qui venaient, dans l’Orangerie, de montrer

que, pour des «avocats,» ils s’entendaient assez à la boxe.

Le Dix-huit Brumaire · 第 5 / 7 段