refusé de se joindre à Gohier et à Moulin, Barras attendait que
Bonaparte lui fît signe. Il commençait à se dépiter et Bottot, en lui
rendant compte de sa mission, avait accru ses inquiétudes. Lorsque
Talleyrand et Bruix se firent annoncer, il eut un moment d’espoir qui ne
dura pas. Les deux envoyés de Bonaparte le mirent au fait sans tarder.
Talleyrand lui donna lecture de la lettre de démission, fort pompeuse,
et qu’en style noble on avait rédigée pour lui. Barras écouta, comprit,
signa sans protestations, sans histoires. Tout se passa le mieux du
monde, avec douceur et courtoisie. Les arguments dont Talleyrand,--ce
genre de mission lui convenait à merveille,--était chargé de se servir
étaient probablement de deux sortes: si le Directeur voulait résister,
il y avait beaucoup de choses à dire et à révéler sur son compte et on
ne le ménagerait pas. Mais s’il s’en allait gentiment, on lui accordait
une indemnité fort tentante pour un homme qui aimait l’argent. Bien que
le secret ait été gardé sur cette affaire, il y a lieu de croire que
Bonaparte avait pensé que le meilleur était de traiter ce «pourri» en
«pourri.»
Barras, sans esclandre, avait vidé la place. Sur l’heure, il avait pris
sa voiture pour se retirer dans sa terre de Grosbois, escorté par un
peloton de dragons qui ne lui permettrait pas de revenir sur Paris.
Grand soulagement pour les conjurés. Sa démission désorganisait le
Directoire. Elle servait à autre chose encore. Elle faisait une dupe et
une dupe d’importance: Gohier. Joséphine n’avait pas perdu son temps.
Elle avait chapitré la femme du président, l’avait rassurée, avait feint
de la mettre dans la confidence, et, cette fausse confidence, c’était
que Bonaparte voulait renvoyer Barras, mais Barras tout seul et qu’avec
les autres il ne refuserait pas de s’arranger. Mis au courant, Gohier
fut alléché. L’abandon, l’impuissance où il se se sentait dans le
Luxembourg vide lui donnaient envie d’aller à son tour aux nouvelles. Il
finit par entraîner Moulin aux Tuileries.
Lorsqu’ils arrivèrent, Sieyès venait de signer le décret. Ils arrivaient
à point. On leur laissa l’illusion qu’on n’en avait voulu qu’à Barras,
et Gohier fit bonne mine à Bonaparte, lui rappela qu’ils devaient dîner
ensemble le soir. De bonne grâce, il consentit à signer lui-même le
décret, dès lors tout à fait régulier. Mais à peine en possession de la
précieuse pièce, les conjurés changèrent de ton. Sieyès et Roger-Ducos
annoncèrent qu’eux aussi avaient donné leur démission. Trois des
Directeurs sur cinq étant partis, le Directoire n’avait plus qu’à se
dissoudre pour fonder un nouveau pouvoir exécutif. Gohier ne comprenait
pas ou ne voulait pas comprendre. S’il y avait un pouvoir nouveau, il
devait en être. Il fatiguait tout le monde de sa loquacité, de son
insistance, de son dîner dont il ne démordait pas. Bonaparte finit par
lui dire brutalement que ce n’était pas le jour de dîner en ville. Ce
qu’on voulait de lui, c’était sa démission.
On le lui répéta plus doucement, mais sans ambages. Alors il refusa net.
Le bonhomme se fâchait, invoquait la Constitution, la République, son
honneur. La dispute eût pris un caractère désagréable, peut-être
dangereux, si Moulin, de son côté, ne fût resté complètement apathique.
On prétendait que Moulin avait des liens de parenté avec Santerre, et
Bonaparte venait d’être instruit que le vieil agitateur tentait de
soulever les faubourgs. Bonaparte saisit cette occasion de bousculer le
Directeur. «Général Moulin, lui dit-il, vous êtes parent de
Santerre?--Non, répondit l’autre, je ne suis pas son parent mais son
ami.--J’apprends, poursuivit Bonaparte, qu’il remue dans les faubourgs.
Dites-lui qu’au premier mouvement, je le fais fusiller.» Moulin protesta
d’abord. Puis, Bonaparte ayant répété, avec une fermeté convaincante,
qu’il ferait comme il avait dit et que, si Santerre bougeait, il serait
fusillé,--ce qui était assez menaçant pour les autres jacobins,--Moulin
se radoucit. Il jugeait bien la situation et sentait qu’il n’y avait
rien à faire. «Santerre, dit-il, ne réunirait pas quatre hommes,» ce qui
était d’ailleurs vrai.
Cette réponse plut à Bonaparte parce qu’elle entrait dans ses idées.
Comme nous le verrons encore, il désirait que son coup d’État se fît
sans effusion de sang ni violence. Il n’en était que plus acharné à
vouloir la démission des deux Directeurs. Mais, à toutes ses
objurgations, à celles des autres assistants, les deux hommes opposaient
la force d’inertie. Bonaparte, se tournant maintenant vers Gohier,
voulut emporter le morceau. Il parla sur le ton du commandement: «La
République est en péril. Il faut la sauver. Je le veux. Sieyès et Ducos
ont donné leur démission. Barras vient de donner la sienne. Vous êtes
deux, isolés, impuissants, vous ne pouvez rien. Je vous engage à ne pas
résister.» De son côté, Boulay de la Meurthe, qui serait bientôt le
comte Boulay, murmurait à l’oreille du président rétif: «Vous ne voulez
pas, citoyen Gohier, qu’on mette à cette demande plus que de
l’invitation.» Tout fut inutile. Les deux Directeurs répondirent qu’ils
n’abandonneraient pas le poste que la République leur avait confié,
qu’ils resteraient fidèles à la Constitution et à la loi.
Cette conversation ne pouvait pas se prolonger. Elle devenait même assez
embarrassante. L’obstination des deux Directeurs n’était pas dangereuse.
Ils ne laissaient paraître aucune intention d’organiser une résistance.
Mais c’était à eux, c’était autour de leur nom que les opposants
pouvaient se rallier. Surtout, le plan des conjurés rencontrait là un
point d’arrêt. Au lieu d’une opération légale et constitutionnelle d’un
bout à l’autre, telle qu’elle eût été par la démission volontaire des
deux Directeurs, il fallait recourir à d’autres moyens. La difficulté
qui se présentait n’était pas insurmontable, mais c’était une
difficulté.
Il entrait si peu dans le dessein des auteurs du coup d’État d’user de
violence qu’ils laissèrent partir Gohier et Moulin. Tous deux,
d’ailleurs, rentrèrent sagement au Luxembourg. S’ils eussent pensé à
appeler le peuple aux armes, l’aspect seul de Paris les en eût
dissuadés: dans cet ordre d’idées il n’y avait rien à faire.
Cependant, on ne pouvait les laisser livrés à eux-mêmes. Après leur
départ, on se concerta rapidement et il fut décidé que les deux
récalcitrants seraient mis en surveillance, consignés, ou plutôt
séquestrés dans le Luxembourg. Moreau fut chargé de monter cette garde
peu glorieuse qui lui devint encore plus déplaisante par un incident qui
vaut la peine d’être rapporté: car il montre bien que la troupe n’était
ni si docile, ni si sûre. Trois cents hommes avaient été commandés pour
aller au Luxembourg. Au moment de partir, des murmures s’élevèrent dans
leurs rangs et Bonaparte, averti, accourut. Les hommes se plaignaient
que Moreau fût un modéré, un «patriote» suspect, un républicain douteux.
Était-ce à un chef pareil qu’on pouvait se fier pour «sauver la
République»? Bonaparte dut intervenir, parler aux soldats, se porter
garant de Moreau. La troupe se laissa convaincre, obéit, et, d’ailleurs,
remplit fort bien sa mission. Mais il y avait là un indice qui n’était
pas à négliger.
L’histoire ne dit pas ce que devint le dîner pour lequel le président,
une heure plus tôt, comptait encore sur Bonaparte. A peine les deux
Directeurs étaient-ils rentrés au Luxembourg que Moreau se présentait.
Il voulut remplir sa mission avec tact, en homme du monde. Mais Moulin
lui montra la porte et lui indiqua que, s’il voulait le garder, sa place
était dans l’antichambre. Le geste du jacobin ne manquait pas de dignité
et la position de Moreau était assez humiliante. Qui sait si, pendant
cette désagréable faction, ne naquirent pas les sentiments de jalousie
qui devaient un jour associer le vainqueur de Hohenlinden aux complots
contre le Premier Consul?
Cependant les soldats prenaient des précautions qui n’étaient pas
inutiles. Ils visitaient les appartements du Luxembourg, en fermaient
toutes les portes, installaient un poste à l’entrée du palais où se
rendaient déjà des visiteurs, surtout des parlementaires, qui se
heurtaient à la consigne: «On n’entre pas.» Les deux Directeurs
voulurent envoyer une protestation aux Conseils. Elle fut aussitôt
interceptée et la surveillance se resserra. Gohier s’est même plaint
qu’une sentinelle fût restée le soir au pied de son lit. D’ailleurs son
histoire, comme celle de Moulin, finit là. Le lendemain, le coup d’État
ayant réussi, ils n’eurent plus, l’un et l’autre, qu’à disparaître. L’un
et l’autre, plus tard, accepteront des emplois de l’Empire.
Qu’il eût fallu garder _manu militari_ deux des personnages les plus
importants de la République et couper leurs communications avec le
dehors, c’était déjà le signe que le coup d’État ne se ferait pas tout
seul, que le vœu public, la persuasion, une habile manœuvre
parlementaire pourraient ne pas suffire. Chose curieuse: Sieyès paraît
avoir compris l’avertissement mieux que Bonaparte. Ce fut le civil qui
recommanda des mesures de rigueur dont ne voulut à aucun prix le
militaire. Bonaparte crut en avoir assez fait en disposant ses troupes
sur les points principaux de Paris et sur la route de Saint-Cloud ainsi
qu’en réglant le service pour le lendemain. Le calme était complet dans
la rue, Santerre lui-même et les faubourgs se tenaient tranquilles:
Bonaparte ne voulut pas sévir contre les personnes. Déjà il s’était
emporté contre Fouché, l’accusant de tout gâter par excès de zèle, parce
que le ministre de la Police avait fait fermer les barrières de Paris.
Pendant le Conseil qui se tint aux Tuileries dans l’après-midi et qui se
prolongea dans la nuit fort tard, deux conceptions se heurtèrent.
Sieyès, comme Fouché, avait l’expérience des «journées»
révolutionnaires. Ils savaient comme elles se faisaient, comment elles
réussissaient. Canons pointés sur la Convention le 2 juin 1793 pour
achever la déroute des Girondins; appel aux sections modérées de la
garde nationale pour renverser Robespierre en thermidor; irruption
d’Augereau et de ses grenadiers en fructidor: c’était, dans la
Révolution, une règle presque constante. Il avait fallu aider ou achever
du dehors ce qui s’était fait à l’intérieur des Assemblées. Sieyès était
convaincu que, cette fois encore, les choses se passeraient de la même
manière. Lorsque la Convention avait mis Robespierre «hors la loi,» elle
avait réussi à abattre le dictateur parce qu’un secours extérieur lui
était venu. Que Bonaparte fût mis hors la loi à Saint-Cloud, que la
troupe fût émue par cet appel, qui sait ce qui pouvait se passer? La
séance de pure forme qui s’était tenue le matin avait assez montré que
les dispositions du Conseil des Cinq-Cents étaient mauvaises. Il fallait
prendre les devants si l’on ne voulait s’exposer à de grands risques.
Sieyès proposait donc que l’on arrêtât tout de suite quarante députés
parmi les jacobins les plus farouches. De cette manière, on intimiderait
les autres et l’on serait sûr de la majorité.
Cette épuration violente, Bonaparte s’y refusa obstinément. On a dit
qu’il ne voulait pas suivre le précédent des journées révolutionnaires,
justement parce qu’il voulait rompre avec les procédés révolutionnaires,
les méthodes insurrectionnelles, et montrer que sa révolution nationale
terminait la révolution. Peut-être avait-il une autre pensée. Que
l’opération parlementaire fût trop facile, qu’elle réussît trop vite et
trop bien, les parlementaires seraient les maîtres. Il n’ignorait pas
que Sieyès l’avait pris comme exécutant, comme instrument. Il savait que
l’ambition de son frère Lucien était de devenir le Bonaparte civil. Il
se voyait, le coup fait, éloigné du pouvoir et relégué aux armées. Par
une contradiction apparente, il semblait donc trouver les plans de
Sieyès à la fois trop mous et trop violents, écoutant avec quelque pitié
l’exposé de la procédure qui serait appliquée le lendemain à
Saint-Cloud, s’opposant, d’autre part, à l’arrestation des meneurs
jacobins qui eût facilité cette procédure. Bonaparte tenait à garder ses
coudées franches, à se réserver un rôle personnel aussi large et aussi
décisif que possible. Il continuait à jouer tout ou rien afin de réduire
dans les bénéfices la part de ses associés. Ce conseil des Tuileries
avait commencé dans l’enthousiasme. Le succès de la matinée, l’affluence
des ralliements, l’attitude de Paris, avaient mis tout le monde de bonne
humeur. Lorsque les conjurés se séparèrent au milieu de la nuit, ils
étaient un peu plus froids, un peu moins contents les uns des autres.
Finalement, on n’avait rien décidé pour le lendemain. Il s’agissait
toujours d’obtenir des Conseils, par un vote régulier, l’abolition du
Directoire et le principe d’une réforme constitutionnelle qui
permettrait la création légale d’un Consulat. Mais comment, sur
l’initiative de qui, cette réforme serait-elle proposée au vote? Qui
dirigerait les débats? Lucien, sans doute, le président. Mais il fallait
prévoir des incidents de séance, se partager les emplois. Et, sur tous
ces points importants, on avait émis des avis contradictoires, les
tacticiens parlementaires n’avaient pu se mettre d’accord et l’on
n’avait pas pris de décision ferme, c’est-à-dire qu’on livrait la
journée du lendemain à de singuliers hasards.
C’était peut-être ce que désirait Bonaparte. Il en avait, en tout cas,
si bien le sentiment, qu’il prit quelques assurances à l’insu de ses
associés. Dire qu’il les trahissait serait trop. Mais enfin, il agissait
et négociait sans eux. Par le Corse Salicetti, que nous avons déjà vu
apparaître, il se tenait en communication avec les jacobins. Il leur
faisait savoir que Sieyès avait voulu mettre quarante d’entre eux en
prison préventive et que lui, Bonaparte, s’y était opposé. Il leur
promettait pour le lendemain une explication franche, amicale même, à
table, car la politique se conduit toujours par des déjeuners et des
dîners. Là encore, sans doute, il suivait son idée d’union nationale
tout en essayant de neutraliser ses adversaires ou de ne pas les rendre
irréconciliables dans l’avenir. Mais plus on avance dans ce récit et
moins on peut s’empêcher de croire qu’il se ménageait des sympathies à
gauche pour s’imposer plus facilement à Sieyès et à ses autres
complices.
C’eût été peut-être habile si Bonaparte n’avait lui-même gâté ce jeu par
ses écarts de langage. Il faisait répéter partout qu’il n’était ni un
César ni un Cromwell. Une brochure répandue à profusion depuis le matin,
_Dialogue entre un membre du Conseil des Anciens et un membre du Conseil
des Cinq-Cents_ tournait en ridicule l’idée qu’il pût aspirer à la
dictature. Son refus de frapper à la tête le parti jacobin était sans
doute d’accord avec cette apologie. Mais, pendant cette journée, il
avait parlé à maintes reprises en dictateur. Il s’était montré brutal et
autoritaire. Parmi les membres des deux Assemblées qui lui étaient le
plus favorables, beaucoup commençaient à se demander s’il venait bien
sauver la République, s’ils n’allaient pas se donner sinon un tyran, du
moins un maître. On avait remarqué aussi que Bonaparte parlait en petit
comité avec une rudesse impérieuse, mais qu’il manquait d’éloquence et
même d’idées et de sang-froid en présence d’une assemblée. Ses débuts
dans l’enceinte des lois avaient été mauvais. Il n’était guère plus
brillant parlementaire que Sieyès n’était brillant cavalier. Bonaparte,
mieux doué pour le commandement que pour la délibération, pourrait-il
faire un chef civil? Malgré ses prudences et ses dénégations, ne
serait-il pas poussé vers la dictature militaire?
Ces appréhensions naissaient chez certains modérés qui, partisans du
coup d’État pour sauver le pays et la République, restaient attachés au
régime de libre discussion. D’autres, moins sensibles au succès obtenu
qu’aux faiblesses qu’on avait pu observer dans les événements qui
s’étaient accomplis depuis le matin, se demandaient si l’on ne se
trouverait pas, à Saint-Cloud, devant de grandes difficultés, et leur
résolution mollissait un peu. Enfin, les jacobins, sachant par Bonaparte
lui-même qu’ils ne seraient ni arrêtés ni inquiétés, s’enhardissaient,
s’excitaient les uns les autres et les députés du parti se concertaient
pour le lendemain.
A l’heure où chacun s’en fut coucher, il y avait du doute chez les uns,
une volonté de résistance chez les autres. Quand Bonaparte se retrouva
seul, il se sentit lui-même un peu moins confiant. Il pleuvait. La nuit
était noire. Il faisait un de ces temps qui pèsent sur les âmes,
détrempent les caractères, ouvrent les cœurs les plus solides à des
craintes mystérieuses. Bonaparte, arrivé rue de la Victoire, se contenta
de dire à son fidèle Bourrienne ce qui résumait ses réflexions: «Cela
n’a pas été trop mal aujourd’hui; nous verrons demain.» C’était juste.
Ce n’était pas enthousiaste.
Avant de s’endormir, il s’assura que ses pistolets étaient chargés et
les laissa à portée de sa main.
CHAPITRE V
A SAINT-CLOUD, LE 19
Avec les ténèbres, s’éloignèrent les angoisses et les défaillances.
Lorsque Bonaparte sauta du lit, «la diane chantait dans la cour des
casernes.» Les hommes d’action étaient dispos. Chez les autres, au
contraire, chez ceux que nous avons déjà vus hésitants, la nuit avait
encore porté conseil et leurs doutes n’étaient pas dissipés. Ils
s’étaient plutôt accrus.
Mais la partie était engagée et il n’y avait plus qu’à jouer la partie.
Les ordres de Bonaparte recevaient leur exécution. La cavalerie était en
route pour Saint-Cloud, conduite par Murat. Le général Sérurier suivait
avec les fantassins. Tout allait dépendre de l’élément militaire, et
comment répondre de l’attitude de la troupe dans tous les cas qui
pouvaient se produire? Les grenadiers de la garde constitutionnelle
étaient les moins sûrs. Il n’en fut envoyé à Saint-Cloud que la moitié
environ, ceux, semble-t-il, qui n’étaient pas connus pour avoir des
opinions trop jacobines.
Les Conseils étaient convoqués à Saint-Cloud pour midi. Le général eut
encore le temps de recevoir des visiteurs. Ses compagnons d’armes
s’empressaient. «Croyez-vous donc qu’on va se battre?» leur disait-il en
riant d’un air de confiance. Mais des amis dévoués tenaient à
l’accompagner, à lui servir de gardes du corps. Berthier, qui avait un
clou et souffrait horriblement, insista pour être de la partie. Il
fallut enjoindre à Lannes, dont une blessure s’était réveillée, de
rester dans sa chambre. On emmena aussi Gardanne qui aimait le général
et que le général aimait bien. C’était un homme de Marseille qui avait
l’air peu martial. Il avait un gros ventre et le souffle court. Mais il
ne manquait pas de coup d’œil. Lui et Berthier rendraient service au
moment psychologique.
Bonaparte avait moins de satisfaction avec les civils. Il connaissait
leurs hésitations et leurs murmures. Cambacérès, qui avait déjà fait
tant d’objections, était venu rue de la Victoire pour en apporter de
nouvelles et pour prodiguer les conseils de prudence. N’ayant pas
assisté à la délibération nocturne de la veille, il était d’abord allé
chez Chazal et s’était enquis des décisions prises. «On n’est fixé sur
rien, lui avait répondu Chazal. Je ne sais trop comment tout cela
finira.» Cambacérès était inquiet et ne fut pas plus tranquille après
avoir vu Bonaparte, au point qu’il crut bon de contracter une sorte
d’assurance contre les risques de la journée. Si les choses tournaient
mal à Saint-Cloud, les complices restés à Paris seraient en péril. Et
les choses pouvaient mal tourner. Bonaparte pouvait être arrêté ou
assassiné. Sieyès n’avait-il pas fait préparer une bonne chaise de poste
qui l’attendrait non loin de l’Orangerie pour l’emmener en cas d’échec?
Cambacérès songea que la vengeance des jacobins ne manquerait pas
d’atteindre ceux qui s’étaient, comme lui, compromis dans l’aventure.
Après avoir quitté la rue de la Victoire, ayant trouvé Bonaparte
inaccessible à ses craintes, il se mit en quête d’hommes capables
d’organiser comme un coup d’État de rechange. A qui Cambacérès
pensa-t-il? Peut-être à Moreau. Bonaparte eût été bien surpris et
profondément irrité de savoir qu’on lui cherchait déjà des remplaçants.
Ce qui était peut-être plus grave, c’était l’insécurité où se sentaient
des hommes qu’on pouvait ranger au nombre des «brumairiens» et qui,
maintenant, avaient peine à croire au succès et même à la solidité de ce
qui allait se faire. Quelques instants plus tard, en traversant la place
où la guillotine s’était tenue si longtemps en permanence, Bourrienne
disait à Lavalette: «Nous coucherons demain au Luxembourg ou nous
finirons ici.»
La séance des Conseils devait s’ouvrir à Saint-Cloud à midi. Il fallait
partir. Joséphine demanda à voir encore une fois son mari, un peu comme
avant une bataille. Cette marque de tendresse plut à Bonaparte, toujours
plus amoureux qu’il ne voulait bien se l’avouer. «Pourtant, cette
journée n’est pas une journée de femmes,» dit-il comme il allait
l’embrasser.
Il monta en voiture avec ses aides de camp, son cheval ayant été conduit
d’avance à Saint-Cloud. Un peloton de cavalerie l’escortait. La pluie
avait cessé. Il faisait assez beau. Dans la rue, on reconnaissait le
général, on le saluait. L’accueil des Parisiens, comme la veille, était
confiant. Le matin, la presse avait été bonne. Les journaux modérés
étaient naturellement favorables au coup d’État. Quant aux feuilles
jacobines, laissées libres de paraître, elles étaient d’une prudence
remarquable. La plus violente reprochait à Barras, à Gohier et à Moulin
de s’être laissés débarquer: elle ne parlait pas de ceux qui avaient
exigé leur démission, moyen de crier sans danger aux dépens des victimes
en ménageant les plus forts.
L’aspect de Paris promettait à Bonaparte que la capitale, derrière lui,
resterait tranquille en attendant son retour, le coup réussi. D’ailleurs
Fouché, fidèle à sa ligne de conduite, répondait de l’ordre et faisait
dire que le premier qui bougerait serait «jeté à la rivière.» Il
s’occupait de Paris: au général de s’occuper de Saint-Cloud. Paris,
toute la journée, resta à l’affût des nouvelles sans qu’un jacobin osât
remuer.
Sur la route qu’on suivait alors pour aller à Saint-Cloud, c’était un
défilé prodigieux de gens qui se rendaient là comme au spectacle.
D’abord tous les hommes que nous avons vus à l’œuvre, dans la
préparation du 18 brumaire: Talleyrand, Rœderer, Arnault, Benjamin
Constant, Collot le financier, muni de dix mille francs qui pourraient
être utiles. Sans compter, bien entendu, tous ceux, militaires,
fonctionnaires, parlementaires qui étaient en service commandé, sans
compter aussi les informateurs et les correspondants de journaux, les
agents diplomatiques ou leurs espions, enfin la foule des simples
curieux. On allait voir le dompteur entrer dans la ménagerie,
quelques-uns avec l’espoir qu’il serait mangé.
Saint-Cloud ressemblait à Chantilly un jour de courses ou à Versailles
le jour où l’on élit un président de la République. Les restaurants
étaient pris d’assaut. Les déjeuners, par groupes, étaient fort gais,
abondaient en mots d’esprit. C’était un de ces moments où tout semble
facile. Le coup d’État prenait l’allure d’une partie de plaisir.
Bonaparte lui-même se laissait aller à l’illusion qu’il ne rencontrerait
pas plus d’obstacles que la veille aux Tuileries. Il disait à Le
Couteulx, à qui il parlait à cœur ouvert: «Si les députés ne sont pas
entraînés par la force des choses, subjugués par un événement dont la
toute-puissance est dans l’opinion publique, alors nous leur ferons
sentir leur faiblesse.» Des mots... Un incident, un rien pouvaient
étrangement compliquer le programme.
Un détail, d’apparence peu grave, faillit tout gâter. Il était convenu,
comme nous l’avons dit, que la séance des Conseils s’ouvrirait à midi.
C’était pour cette heure-là qu’ils étaient convoqués. Les parlementaires
avaient été exacts. Menuisiers et tapissiers étaient en retard. Ce
retard matériel, que Sieyès et les organisateurs civils de la journée
avaient oublié de calculer, eut des conséquences qu’ils n’avaient pas
calculées davantage.