de la rue de la Victoire pleine d’officiers généraux et d’officiers
supérieurs qui débordaient jusque dans la cour et le jardin. Bonaparte,
sur le perron, recevait les arrivants. Il retenait ceux qui, ayant
compris ce qu’il attendait d’eux, s’effarouchaient et faisaient mine de
se retirer. Il fut fort contrarié de voir la citoyenne Gohier venir
seule et insista, peu adroitement, pour qu’elle priât son mari de la
rejoindre. Il proposa même de faire porter un mot d’elle au Luxembourg.
Plus fine que lui, la citoyenne Gohier ne refusa pas. Mais, dans sa
lettre, elle mit son mari au courant de ce qu’elle avait vu et de ce qui
se passait et lui conseilla de rester chez lui s’il ne voulait pas être
pris dans une souricière.
A ce moment-là, heureusement pour les conjurés, le principal était fait.
Dès huit heures, les Anciens avaient voté le décret de translation du
Corps législatif, à la demande du président de la commission des
inspecteurs et sur un rapport pathétique de Cornet qui dénonçait une
subversion imminente, le fameux complot anarchiste, la conjonction des
terroristes de Paris avec des bandes venues des départements. Par mesure
de sécurité, pour le salut de la représentation populaire et de la
République, les Conseils ne devaient plus tenir séance avant le
lendemain midi, au palais de Saint-Cloud, sous la protection de la force
armée dont le commandement était confié, avec l’exécution du décret, au
général Bonaparte. Bien que les assistants eussent été triés sur le
volet, ce nom émut quelques membres qui voulurent demander des
explications, formuler des réserves: on leur ferma la bouche. Les
Anciens votèrent en outre un message à la nation pour l’informer du
danger qu’elle avait couru et promettre que l’ordre serait maintenu. On
ajoutait que l’ordre à l’intérieur était la condition de la paix à
l’extérieur. Message habile, puisqu’il répondait aux vœux du plus grand
nombre, et qui se terminait, comme on pense bien, par une profession de
foi républicaine.
Dès huit heures du matin, les trois Directeurs, ainsi que les ministres
hostiles ou étrangers au coup d’État, étaient placés devant un fait
accompli qui était un fait légal, ou du moins revêtu des apparences de
la légalité. Le gouvernement qui allait être renversé n’avait pas tout
ignoré mais il était resté presque inerte. En cela, il était à l’image
de la population. Un rapport du député Lacuée l’avait constaté peu de
temps avant: «L’esprit public se trouve amorti et comme nul.» Paris, en
s’éveillant, assista à cette prise d’armes sans s’émouvoir et sans
s’étonner. Le gouvernement ne trouvait personne pour le défendre. Pour
les mêmes raisons, il faudrait aussi que Sieyès et Bonaparte réussissent
par eux-mêmes. S’ils échouaient, ils rencontreraient la même
indifférence et la même atonie.
En attendant qu’on lui apportât le décret d’où découlerait son autorité,
Bonaparte continuait sur place ses embauchages. Bernadotte avait été
convoqué comme les autres et il était venu. Voyant de quoi il
s’agissait, le subtil Béarnais glissa, s’échappa. Mais, comme on la
craignait, sa dérobade avait été prévue. Joseph Bonaparte, son
beau-frère, se chargeait de lui et le retint à déjeuner avec quelques
parlementaires qu’on se proposait de «chambrer.» La cuisine continuait à
jouer un rôle important dans l’affaire.
Si Bernadotte misait sur deux tableaux, il y avait un mécontent dont il
fallait s’assurer sans aucune espèce d’hésitation ni de doute. C’était
Lefebvre, commandant de la place de Paris, et que Bonaparte allait
déposséder tout à l’heure. Il était accouru, hors de lui, pour
protester. Mais le mari de «Madame Sans Gêne» était un cœur simple,
droit et sentimental. Il admirait le héros d’Arcole et des Pyramides. Il
fut ému par une éloquente peinture des maux de la patrie, par une
adjuration pathétique, plus encore par le don que lui fit Bonaparte du
cimeterre qu’il portait en Égypte. «Pleurant et sacrant à la fois,» dit
Albert Vandal, il promit «de jeter ces b... d’avocats à la rivière.»
Recrue trop précieuse pour la laisser se reprendre: Lefebvre ne fut plus
quitté des yeux, jusqu’au moment où Bonaparte eut en main le décret.
Il arriva enfin, porté par un «Messager d’État» en grand uniforme, qui
n’était autre que le dévoué Cornet, qu’accompagnaient deux questeurs du
Conseil des Anciens. Aussitôt en possession du précieux papier,
Bonaparte le lut attentivement et nota qu’il plaçait sous son autorité
tous les effectifs de la garnison de Paris, excepté la garde du
Directoire. Soit que les Directeurs récalcitrants voulussent employer la
garde pour se défendre, soit que Sieyès (et il en eut l’intention), se
proposât d’avoir une force à son service quand le coup serait fait, il y
avait là un oubli qui pouvait devenir fâcheux. Bonaparte s’empressa de
le réparer en nommant la garde dans l’ordre du jour qu’il rédigea
sur-le-champ pour avertir la garnison de Paris qu’il devenait son chef.
D’ailleurs, il avait des intelligences avec le commandant de ces
gardiens constitutionnels qui s’empressa de le rejoindre, abandonnant le
Luxembourg.
Bonaparte donna rapidement les ordres nécessaires. Cette partie du
programme était son œuvre et elle était prévoyante. Pour tout ce qui
dépendait de lui, il avait mis les chances de son côté. Les affiches,
les brochures de propagande étaient prêtes: il ordonne de poser les
unes, de distribuer les autres. Il concentre autour des Tuileries toutes
ses troupes afin de les avoir sous la main et de faire corps avec
l’Assemblée dont il tient ses pouvoirs: elle aussi doit être dans
l’impossibilité de se reprendre. Ensuite, instruit par l’expérience des
journées révolutionnaires, où une seule «section» avait parfois décidé
de tout, il s’assure de la garde nationale tandis que Réal, autre
complice, commissaire près du «département,» suspend les douze conseils
municipaux parisiens. Il était douteux qu’un mouvement fût à craindre
dans Paris. Mais, après tout, on n’avait aucune certitude. Dans le
doute, mieux valait se prémunir contre un hasard.
Ces mesures prises, c’était pour Bonaparte le moment de payer de sa
personne et de jouer le grand jeu. Un peu de théâtre devenait
nécessaire. A neuf heures, en uniforme sans chamarrures, coiffé du petit
chapeau, conforme à l’image sous laquelle il était déjà connu et
populaire, il avance sur le perron, le décret à la main, tenant toujours
Lefebvre à côté de lui, et jette ces paroles à la foule des militaires:
«La République est en danger, il s’agit de la sauver!» Depuis le jour de
son débarquement à Fréjus, le salut de la République c’est une idée, ce
sont des mots qui n’ont cessé de l’accompagner et dont il n’a cessé de
se servir. Sous ces mots, chacun place ce qu’il veut. La République,
pour les militaires qui sont réunis là, c’est la continuation de la
Révolution guerrière. Ils veulent un pouvoir plus vigoureux tandis que
la masse aspire à la paix du dedans et du dehors et qu’elle est lasse
d’un régime à la fois faible et tyrannique. C’est sur ces sortes de
malentendus que se font presque toujours en politique les grands
changements.
A la brève proclamation du chef, la foule des officiers répond par une
clameur enthousiaste et jure de le suivre. Aussitôt Bonaparte prend la
tête de la plus brillante cavalcade qu’on pût voir, une revue des
gloires du prochain Empire: Murat, Lannes, Marmont, Berthier, Lefebvre,
Macdonald sont là. Le cortège se rend aux Tuileries par les boulevards,
grossi des détachements de cavalerie disposés d’avance sur la route.
Partout les passants sont sympathiques. On sait déjà ou l’on comprend ce
qui va se passer. C’est la fin du Directoire et personne ne le regrette.
Personne ne lèverait seulement le petit doigt pour le défendre. Mais il
faudra aussi que Bonaparte réussisse tout seul: Paris est trop usé par
dix ans de révolutions pour prendre n’importe quelle initiative.
Littéralement, c’est une poignée d’individus qui doit décider du sort de
la masse. Cependant les hommes qui ont du flair croient au succès. Un
encouragement arrive: de ses fenêtres, le financier Ouvrard a vu passer
le cortège. Aussitôt, il écrit à l’amiral Bruix, avec qui il est en
relations, et le prie de faire connaître à Bonaparte qu’il met à son
service tous les fonds nécessaires. Avec son instinct de spéculateur,
Ouvrard se met à la hausse sur le général: symptôme tout à fait bon.
A mesure que le cortège approchait des Tuileries, on se pressait sur son
passage. Le bruit se répandait qu’il se préparait quelque chose. Les
curieux sortaient de leurs maisons. Il en venait de tous ces quartiers
du centre, bourgeois et commerçants, où s’étaient déjà trouvées les
«sections» modérées de thermidor, et qui étaient les plus dégoûtés du
Directoire. Lorsque Bonaparte arriva aux Tuileries, il rencontra une
foule assez nombreuse d’où partirent des cris de: «Vive le libérateur!»
Paris était évidemment favorable. On apprit que les faubourgs eux-mêmes,
où la nouvelle parvint plus lentement, ne donnaient pas le moindre signe
qu’ils eussent envie de bouger.
Pendant ce temps, une autre scène se passait au Luxembourg. Des cinq
Directeurs, nous savons déjà que deux étaient les principaux auteurs du
complot, qu’un troisième, Barras, jouait au plus fin et que les deux
autres devaient être les victimes de la journée. Sieyès et Roger-Ducos
étaient, naturellement, tenus au courant de tout. Averti que les Anciens
avaient bien voté le décret et que le décret était entre les mains de
Bonaparte, Sieyès se disposa à se rendre de son côté aux Tuileries,
comme il était convenu. Seulement une surprise désagréable l’attendait.
Il avait prévu son arrivée, une arrivée presque aussi imposante que
celle de Bonaparte. Il voulait se montrer entouré de la garde
directoriale. Lorsqu’il chercha la garde, il s’aperçut qu’elle était
déjà partie: son associé la lui avait soufflée. Force fut à Sieyès, qui
ne renonçait pas à se montrer à cheval, de trotter vers les Tuileries
accompagné, en tout et pour tout, de deux aides de camp. Son entrée fut
peu triomphale. Toujours prête à rire, la foule parisienne s’amusa de ce
défroqué, de ce philosophe des constitutions, médiocrement assuré sur la
selle, et qui faisait ses débuts de cavalier. Avant de partir, il avait
pris une suprême leçon d’équitation dans le jardin du Luxembourg.
Quant à Roger-Ducos, il feignait de ne rien savoir. Gohier, déjà averti
par sa femme, venait de tout apprendre. Plus de doute: jusqu’au dernier
moment, dans la maison de la rue de la Victoire, on l’avait endormi, on
l’avait berné. Cette friponne de Joséphine, ce coquin de Bonaparte, qui
simulait le mari complaisant, s’étaient moqués de lui: mais tout était
encore pire que le pauvre homme n’imaginait. Usant de ses pouvoirs
présidentiels, il fit convoquer d’urgence ses collègues. Seuls, Moulin
et Roger-Ducos se rendirent à sa convocation. L’huissier vint dire au
président que Sieyès était déjà sorti. Quant à Barras, il fit répondre
qu’il prenait son bain. Comme le président insistait, Barras demanda une
heure pour achever sa toilette. Gohier et Moulin trépignaient.
Roger-Ducos, le plus subtil de tous, profita de ce répit et dit qu’il
sortait un instant pour aller aux nouvelles. Il ne reparut pas. Sans
bruit, sans l’apparat de Sieyès, il se rendit aux Tuileries où son
entrée passa inaperçue: bonne note aux yeux de Bonaparte. Le rusé garçon
gagna là son siège de consul.
Le tête-à-tête de Gohier et de Moulin se prolongeait. Les deux
Directeurs commençaient à sentir que leur situation devenait ridicule.
Ils attendaient toujours Barras pour délibérer. Quand Barras fut sorti
de son bain, il se déclara malade et resta chez lui. En réalité, il ne
doutait pas que Bonaparte ne pensât à lui et ne lui réservât une place
dans le nouveau gouvernement. Il attendait ses émissaires et il ne
devait pas tarder en effet à les recevoir mais chargés d’une autre
mission que celle qu’il espérait.
L’absence voulue de Barras mettait Gohier et Moulin dans l’impossibilité
d’agir. A trois, ils étaient la majorité. Ils représentaient le pouvoir
exécutif. Ils pouvaient refuser de promulguer le décret des Anciens,
inconstitutionnel dans la partie où il nommait Bonaparte chef suprême de
la force armée. Alors, faisant appel au Conseil des Cinq-Cents, ils
auraient réuni tout ce qui était hostile au coup d’État, rallié ce qu’il
y avait de jacobins dans les assemblées, dans l’armée, dans la rue même,
sans compter qu’ils auraient le prestige que confère toujours l’exercice
de l’autorité régulière. Réduits à eux deux, ils ne pouvaient rien. La
défection de Barras les paralysait et ils n’avaient ni assez de
caractère ni assez d’énergie pour tenter quelque chose par eux-mêmes.
Leur seule ressource était dans les formes légales. Cette ressource leur
échappait du moment qu’ils ne pouvaient, faute de Barras, faute d’une
voix, représenter la légalité. D’ailleurs, ils n’avaient même pas entre
leurs mains le texte sur lequel ils auraient pu fonder une protestation.
Les inspecteurs des Anciens s’étaient gardés de leur communiquer la
partie du décret qui investissait Bonaparte du commandement.
Déjà très désemparés, les deux Directeurs échangeaient des propos aussi
amers que vains lorsqu’ils reçurent la visite du ministre de la police.
Tenu hors de la confidence, Fouché n’avait été averti que le matin par
Bonaparte que c’était pour ce jour-là. Il n’avait fait aucune
opposition, aucune critique, se renfermant dans le rôle d’observateur
des événements pour son compte personnel. Sa ligne de conduite était
toute tracée. Gardien de l’ordre public, il se contenterait de veiller
au maintien de l’ordre dans une affaire où la légalité pouvait se
trouver d’un côté aussi bien que de l’autre. Il venait au Luxembourg,
non pour offrir ses services à ce qui restait du Directoire, mais pour
prendre la température de la maison. Il la trouva fort basse. Gohier ne
sut que récriminer contre la police qui n’avait rien vu, rien empêché.
Pas plus que son collègue, il ne donnait l’impression d’avoir un plan
arrêté, une décision nette. Fouché était édifié. Il n’hésita plus.
Laissant ces deux hommes à la dérive, il courut se mettre, cette fois
sans réserve, au service du coup d’État, et il donna l’ordre de fermer
les portes de Paris.
Retombés dans leur solitude et leur inaction, Gohier et Moulin finirent
par prendre le parti d’aller, eux aussi, aux Tuileries. Quant à Barras,
sa belle confiance commençait à faiblir. Ne voyant rien venir, il
s’impatientait, et il chargea, assez naïvement, son secrétaire Bottot
d’aller rappeler à Bonaparte qu’il attendait quelque chose.
Lorsque Bottot arriva aux Tuileries, la séance des Anciens venait de
s’achever à l’avantage de Bonaparte qui recevait de tous côtés des
félicitations. Il est vrai que si la séance s’était bien terminée, ce
n’avait pas été sans un passage difficile à franchir. Entré au palais un
peu avant dix heures, Bonaparte avait été introduit aussitôt dans la
salle des séances, accompagné de son état-major. Là, il avait fallu
prendre la parole: épreuve à laquelle il n’était pas préparé, et son
inexpérience, qui ne fut pas trop sensible le 18, allait être dangereuse
le 19. Le général, en recevant l’investiture, devait prêter serment, et
ce serment, qui impliquait fidélité à la Constitution, lui brûlait la
langue. Aussi Bonaparte avait-il pris le parti de le noyer dans un petit
discours qu’il avait appris par cœur mais qu’il récita assez mal et qui
était ainsi conçu:
«Citoyens représentants, la République allait périr, votre décret vient
de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient s’opposer à son exécution;
aidé de tous mes compagnons d’armes rassemblés ici autour de moi, je
saurai prévenir leurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le
passé pour inquiéter vos esprits; rien dans l’histoire ne ressemble au
XVIIIe siècle, et rien, dans ce siècle, ne ressemble à sa fin... Nous
voulons la République. Nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sur
le régime représentatif... Nous l’aurons, je le jure, en mon nom et au
nom de mes compagnons d’armes.»
Berthier, Lefebvre et les autres appuyèrent par un sonore «Nous le
jurons!» auquel les tribunes firent écho. Toutefois la harangue, débitée
avec une certaine hésitation, n’était pas très adroite. Un législateur
méticuleux, Garat, celui qu’on surnommait le «jacobin malgré lui,»
remarqua aussitôt que le général n’avait pas dit un mot de la
Constitution. Au fond, ce langage et cette manifestation militaire
avaient troublé un certain nombre d’Anciens. Si Garat avait eu le loisir
de développer ses observations, la séance aurait pu prendre une tournure
désagréable. Le président Lemercier tira Bonaparte d’embarras, comme
Lucien, le lendemain, devait le tirer d’une situation beaucoup plus
critique. Il invoqua le décret, aux termes duquel aucune discussion
parlementaire ne pouvait plus avoir lieu qu’à Saint-Cloud, et la séance
fut levée.
Les Cinq-Cents avaient été convoqués à la même heure pour entendre le
message des Anciens. Dans la majorité jacobine du Palais-Bourbon, il y
avait une grande agitation, une violente colère: l’affaire, avec ces
gens-là, n’irait pas toute seule. La lecture du décret fut accueillie
par du tumulte, coupée d’interjections. De tous côtés on demandait la
parole. Lucien présidait. Comme Lemercier, il ne permit aucune
discussion, renvoya tout au lendemain, à Saint-Cloud, et leva la séance.
Les députés durent se séparer. Les opposants avaient vingt-quatre heures
pour organiser leur résistance, soulever les organisations jacobines, et
le bruit courait que, dans le faubourg Saint-Antoine, jusque-là inerte,
le fameux Santerre ameutait les «patriotes.» Heureusement des dragons de
bonne mine, rangés autour du Palais-Bourbon, conseillaient la prudence
aux plus enragés des jacobins.
En sortant de la salle des Anciens, Bonaparte s’était rendu à la
questure où il retrouva les inspecteurs des deux Assemblées, Sieyès,
Roger-Ducos, un certain nombre d’hommes politiques. On se congratula.
L’affaire commençait bien. Le premier obstacle était franchi. Toutefois
le général était sourdement mécontent de lui-même. Il s’était senti
inférieur dans son rôle d’orateur et il en restait irrité. Il descendait
au jardin pour se montrer aux troupes lorsqu’il rencontra l’émissaire de
Barras. Ce fut sur le malheureux Bottot qu’il passa sa mauvaise humeur.
Il avait une revanche d’éloquence à prendre. Saisissant Bottot par le
bras, le fixant au sol à trois pas de lui, et comme si ce petit
secrétaire avait été à lui seul toute la pourriture du Directoire, il
lui adressa devant cent personnes l’apostrophe fameuse: «Qu’avez-vous
fait de cette France que je vous avais laissée si brillante? Je vous ai
laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre! Je vous ai laissé des
victoires, j’ai retrouvé des revers! Je vous ai laissé les millions
d’Italie, j’ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère!
Qu’avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, mes
compagnons de gloire? Ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer.
Avant trois ans, il nous conduirait au despotisme... Il est temps enfin
de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont
tant de droits.»
Peu de paroles de Napoléon ont eu autant d’écho que celles-là, bien
qu’elles aient été prononcées presque par hasard et adressées à un
personnage infime. Dans la circonstance, elles étaient bien faites pour
produire l’impression que Bonaparte cherchait. Elles résumaient en
traits vigoureux la situation. Elles étaient fortement scandées. Chose
curieuse: elles n’étaient pas de Bonaparte. Les grands hommes prennent
leur bien où ils le trouvent. Quelques jours plus tôt, le club jacobin
de Grenoble, «une jacobinière de province, dit Albert Vandal, enragée
contre l’oppression et la corruption directoriales», avait envoyé au
général, encore considéré là-bas comme le «général Vendémiaire» et le
véritable sauveur de la République, un témoignage d’admiration et de
fidélité qui était une charge à fond contre le Directoire. C’est là que
Bonaparte avait pris, non seulement l’idée, mais le mouvement, plusieurs
phrases mêmes de l’apostrophe dont il avait foudroyé Bottot.
Ce qui donne bien la couleur de ces événements et la vraie note sur les
incertitudes qui subsistaient encore, c’est qu’aussitôt après cette
théâtrale algarade, destinée à la galerie, Bonaparte glissa quelques
paroles rassurantes à l’envoyé de Barras. On continuait de penser à
l’ami des anciens jours, on ne ferait rien sans lui... C’est qu’il
fallait ménager Barras pour ne pas donner l’éveil au Luxembourg.
Après cette scène, véhémente autant qu’arrangée, Bonaparte, montant à
cheval, avait parcouru les rangs des troupes. Sa monture, une belle
bête, mais difficile, ne l’aidait guère à haranguer les soldats. Là
encore il fut peu satisfait de son éloquence. Il fallut que Berthier,
plusieurs fois, l’aidât à terminer ses phrases. Néanmoins le succès fut
vif et fort propre à donner confiance pour la suite. Le général put même
approcher la foule qui devenait de plus en plus nombreuse et se massait
contre les grilles des Tuileries. Il lui adressa quelques paroles.
D’ailleurs, Paris n’ignorait plus rien. Les affiches étaient déjà
posées. Les brochures préparées par les écrivains du complot étaient
distribuées en abondance. On y prolongeait, bien entendu, la grande
équivoque de l’accord avec Sieyès: Bonaparte venait sauver la République
et non la renverser. Il n’était ni César ni Cromwell. Au contraire, il
venait chasser les bas tyrans, ceux qui en avaient «tant fait» qu’il n’y
avait «plus de Constitution.»
La Constitution, il restait à la démolir et c’est à quoi les principaux
conjurés s’employèrent sur l’heure. Pour le moment du moins, il n’y
avait rien à craindre du Conseil des Cinq-Cents. Pendant vingt-quatre
heures on était tranquille de ce côté-là. Dans l’intervalle, il fallait
avoir obtenu autre chose: c’était qu’il n’y eût plus de pouvoir exécutif
lorsque, le lendemain, les deux Assemblées se réuniraient à Saint-Cloud.
Pour cela, il importait de disloquer tout de suite le Directoire, ce qui
fut rondement et habilement mené.
De retour dans le salon des inspecteurs, Bonaparte y retrouva, autour de
Sieyès et de Roger-Ducos, Cambacérès et quelques autres ministres, venus
d’ailleurs sans beaucoup d’empressement. On avait besoin d’eux pour
donner force exécutoire au décret, toujours dans le dessein de garder
les apparences de la légalité. Là, une difficulté se présentait. Pour
que le décret devînt loi, il fallait qu’il fût signé par le président du
Directoire, et, sur l’ordre du président, revêtu du sceau de la
République. Le sceau, on l’avait bien: Lagarde, le secrétaire du
Directoire, affilié au complot, l’avait apporté.
Mais Gohier n’était pas là. Cambacérès, ministre de la Justice, fut prié
d’apposer le sceau sans attendre l’ordre du pouvoir exécutif. Pris de
timidité ou de scrupules, il s’y refusait et mettait en avant des
raisons juridiques. On se regardait et Bonaparte s’impatientait.
Allait-on butter sur un obstacle aussi ridicule? Cambacérès consentit
enfin à se tenir pour satisfait si, en l’absence de Gohier, Sieyès
signait et scellait. En lui-même, l’incident était de peu d’importance.
Il prouvait du moins que le Directoire ne pouvait subsister sans de
graves inconvénients.
Pour le jeter par terre, Sieyès et Roger-Ducos étaient résolus à donner
leur démission. Mais il fallait qu’un troisième Directeur se fût démis,
sinon ayant une majorité, l’Exécutif restait viable. A cet instant même,
au Luxembourg, Talleyrand et l’amiral Bruix persuadaient Barras qu’il
n’avait plus qu’à s’en aller.