Sieyès prenait des leçons d’équitation, ce qui est le trait comique de

ces journées. Il estimait qu’un dictateur doit se présenter à cheval

devant les foules. Et puis, à la manière de M. Prudhomme, dont il tenait

un peu, ce cheval lui servirait à ne pas être éclipsé par Bonaparte en

cas de succès et à prendre une fuite salutaire en cas d’échec.

Personnage attachant, singulier, celui de Sieyès. Ce n’était pas

seulement un métaphysicien des Constitutions. C’était un orgueilleux. Un

jour qu’il disait la messe, étant aumônier chez le duc d’Orléans, il

s’aperçut que les princes étaient sortis pendant l’office. Là-dessus, il

quitta l’autel en criant qu’il ne disait pas la messe pour la canaille.

C’est à peu près de la même manière qu’il s’en ira lorsque son

chef-d’œuvre constitutionnel aura été malmené par Bonaparte. Il avait

bien dit un jour à Lucien: «Ce n’est plus le temps où _cedant arma

togae_.» Il ne croyait pourtant pas qu’après avoir appelé les armes à

son aide, la toge leur céderait si vite. Mais comme il était loin d’être

sot, il savait aussi qu’il jouait gros jeu, le «quitte ou double» de sa

carrière. Un ami lui demandait à ce moment-là quelle était sa garantie

dans ses tractations avec Bonaparte. «Nulle part, répondit-il avec

brusquerie. Mais, dans une grande affaire, on est toujours forcé de

donner quelque chose au hasard.» C’était justement ce que pensait

Bonaparte. Là encore, Sieyès se rencontrait avec son complice.

Ce vétéran de la politique s’était livré au jeune général, dont la

conduite était loin d’être irréprochable à son égard. Ce serait trop de

dire que Bonaparte trahissait Sieyès. Du moins il ne se comportait pas

très loyalement. Bien résolu à ne pas travailler pour un autre, il

évitait de se livrer, de se fermer des portes, il était en coquetterie

avec les adversaires de son haut associé. Mme de Rémusat tenait de

lui-même ce mot: «Je recevais les agents des Bourbons.» Il n’écartait

pas non plus les jacobins. Ceux-ci essayaient de le séparer de Sieyès et

il consentait à les écouter. Albert Vandal pense que c’était pour leur

«donner le change.» C’est possible: en attendant, il promettait aux

jacobins, c’est-à-dire au parti de la guerre, de reconquérir l’Italie et

de «relever les Républiques-sœurs.» Et cette promesse, il l’accomplira.

Cependant, il se laissait acclamer dans les rues au cri de «Vive la

paix!» car c’était la paix que la masse du public attendait d’un coup

d’État. Jourdan, général jacobin, était venu, au nom d’un groupe de

gauche, lui offrir de «le placer à la tête du pouvoir exécutif, pourvu

que le gouvernement représentatif et la liberté fussent garantis par de

bonnes institutions.» Bonaparte ne dit pas non et il invita Jourdan à

dîner pour le 16 brumaire. C’était une façon de cacher son jeu, mais ce

jeu était un peu double. Il mettait beaucoup de complaisance à se

laisser appeler le «général Vendémiaire.» S’il est vrai qu’il finit par

prendre dans ses filets Jourdan qui était chargé de le mettre dans ceux

des jacobins, ce ne fut pas sans qu’il eût donné lui-même quelques gages

au jacobinisme.

Un moment, il s’était également laissé rechercher par Barras et si le

Directeur n’eût été maladroit, Bonaparte eût peut-être marché avec ce

thermidorien, son ancien protecteur, qui savait mieux que Sieyès ce que

c’était qu’une «journée,» car il en avait fait, et de fameuses. Mais

Barras lui proposa ce dont Bonaparte ne voulait à aucun prix: un

partage, le commandement des armées pour l’un, le pouvoir civil pour

l’autre. Le pouvoir civil, c’était ce que Bonaparte désirait le plus. Il

continua ses relations avec Barras, promit de le tenir au courant de

tout, et le berna jusqu’à la fin.

Ce qu’il y a de plus singulier, dans ces événements, c’est leur

confusion, mêlée à leur rapidité. Ces allées et venues, ces intrigues,

ces préparatifs, tout eut lieu dans l’espace de quelques jours avec une

sorte de légèreté. Il fallait que le régime fût bien bas, bien usé, pour

ne pas mieux se défendre contre une entreprise dont l’organisation

était, somme toute, aussi imparfaite et même si peu consistante que le

principal exécutant, jusqu’à l’avant-veille ou peu s’en faut, hésitait

encore sur le choix des moyens.

Et tout ce que nous avons vu jusqu’ici montre assez qu’on aurait grand

tort de considérer le 18 brumaire comme un coup d’État militaire. Il

est, à cet égard, fort différent du 2 décembre. L’oncle était même dans

des conditions beaucoup moins bonnes que ne le serait le neveu. Le

prince-président, en 1851, devait agir avec l’armée contre l’Assemblée.

Le général Bonaparte avait pour lui une partie de l’Assemblée. Quant à

l’armée, il n’en était pas sûr. Albert Vandal, fort pénétrant dans son

récit et dans son analyse[1], montre très bien que les soldats de ce

temps étaient aussi différents que possible de ce qu’on appelle des

prétoriens. S’il y en avait parmi eux, c’étaient plutôt des prétoriens

de la Convention. Les célèbres «grenadiers de Brumaire» étaient des

espèces de gendarmes politiques, le résidu des gardes françaises, ces

troupes émeutières, toujours choyées par les gouvernements

révolutionnaires pour les services qu’elles leur avaient rendus. On y

comptait des «gaillards d’un passé louche, de purs chenapans... des

sacripants de faubourg enrôlés à différentes époques.» Pour la plupart

ils n’avaient jamais quitté Paris, et leurs campagnes se réduisaient à

une brève apparition en Vendée. Ce n’étaient pas de véritables

militaires et la gloire de Bonaparte les laissait à peu près

indifférents. Ils formaient la garde du Directoire et des Conseils. Ils

seraient, à Saint-Cloud, au premier rang et nul ne pouvait répondre

d’eux.

[1] _L’avénement de Bonaparte_, Plon, éditeur, t. I, chap. VII. C’est

le récit d’Albert Vandal, complet et vrai, que nous suivrons presque

toujours pour les deux journées.

La garnison de Paris, la cavalerie surtout, donnait plus d’espoir. Il y

avait là des hommes qui avaient fait campagne, de dures campagnes, hors

de France, et pour qui Bonaparte était un vrai chef. C’étaient les 8e et

9e dragons qu’il avait eus sous ses ordres en Italie; le 21e chasseurs

qu’il avait réorganisé autrefois. De plus, cette troupe souffrait du

dénuement général. Elle était mal nourrie, mal habillée. Elle n’avait

aucune raison de tenir au régime et de le défendre. Seulement son

attitude dépendrait de celle de ses officiers qui n’étaient pas tous

acquis. Et puis elle n’était pas très nombreuse: sept mille hommes

environ. Si les grenadiers n’étaient que 1200, ils seraient placés par

leurs fonctions aux abords immédiats de la salle où délibéreraient les

Cinq-Cents. C’étaient eux qui, en définitive, décideraient du sort de la

journée et les conjurés n’avaient à cet égard qu’une garantie:

Blanchard, qui commandait la garde des Conseils, avait aidé Augereau

pour le coup de fructidor. Les jacobins victorieux lui avaient laissé

son poste en remerciement du service qu’il leur avait rendu. Grave

imprudence. Ce Blanchard, ayant trahi une fois, trahirait encore. Après

avoir manqué de parole aux modérés, il manquerait de parole aux

jacobins.

Une chose dont le complot paraît bien ne pas avoir été dépourvu, c’est

le nerf de la guerre, c’est l’argent. On manque de précisions sur les

sommes qui furent mises à la disposition de Sieyès et de Bonaparte. On

en manque sur les bailleurs de fonds. En tout cas, rien ne fit défaut,

ni pour la propagande, ni pour les affiches, grâce au concours de

quelques hommes d’affaires qui en avaient assez de l’anarchie, que le

babouvisme avait effrayés et qui étaient exaspérés par l’impôt forcé et

les mesures démagogiques contre les fortunes. On cite Collot, qui

s’était enrichi dans les fournitures de guerre. Symptôme curieux: la

finance classée, régulière, s’abstint, bien qu’elle désirât la chute

d’un gouvernement qui l’inquiétait. Elle s’abstint par sa timidité

naturelle. Au fond, elle désirait le succès, mais elle n’en était pas

sûre et la prudence de ces hommes habitués à calculer et à prévoir

montre que l’issue apparaissait comme douteuse. La banque sera prête à

fournir tout ce qu’il faudra quand le coup d’état aura réussi, rien

avant.

Le meilleur des auxiliaires, c’était encore l’usure du régime. C’était

l’impuissance de la Révolution à fonder un gouvernement stable. La

chimère de Sieyès était de croire qu’après tant de Constitutions il en

construirait une qui serait meilleure que les autres. Le public était

indifférent aux Constitutions. Il était sceptique. Il était las. Tout

lui était égal pourvu qu’il eût l’ordre, le repos, des finances saines,

la paix. Si l’on cherche la raison pour laquelle devait bien finir une

affaire aussi insuffisamment préparée et, comme nous allons le voir,

aussi mal conduite dans sa seconde partie, on ne peut la trouver que là,

dans l’atmosphère qui favorisait la conspiration.

Quelques jours avant le coup, Bonaparte disait à Rœderer: «Il n’y a pas

un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire. Je me

grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les

circonstances, je suis dans une agitation tout à fait pénible. Cela ne

m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui

m’entourent. Je suis comme une fille qui accouche. Et, quand ma

résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire

réussir.»

Il paraissait en effet «fort serein.» Ses allures étaient dégagées. Il

recevait beaucoup. Il allait même dans le monde. Parfois, devant les

personnes sur lesquelles ces propos étaient de nature à produire un

effet favorable, il s’emportait contre le régime qui ruinait la France,

contre les hommes qui la menaient à sa perte. Prudent avec ceux qu’il ne

connaissait pas, séduisant et cajoleur avec ceux qu’il voulait

conquérir, il ne redoutait pas l’emphase quand il croyait l’occasion

bonne pour placer un mot à effet. Il s’essayait au rôle qu’il devait

jouer bientôt, d’ailleurs mal, à Saint-Cloud. Un jour, à table, devant

l’adjudant général Thiébault, tout de suite conquis, il prononça une de

ces phrases, faites pour être répétées, auxquelles il donnait un tour

historique: «Ces hommes ravalent au niveau de leur impéritie la France

qu’ils dégradent et qui les réprouve.»

La maison de la rue de la Victoire ne désemplissait pas. Le général y

tenait table ouverte. Les savants, les «idéologues» étaient

particulièrement choyés. On tenait à donner au coup d’État l’aspect

d’une protestation des intellectuels contre un régime avilissant.

C’était, selon l’expression de Taine, «la République intelligente contre

la République stupide.» Il y eut visite solennelle chez Mme Helvétius, à

Auteuil, comme pour honorer la philosophie du XVIIIe siècle dans la

personne de cette veuve illustre. Cette espèce de mise en scène

n’empêchait pas des soins plus directement utilitaires. A mesure qu’on

approchait de la date fixée, les conciliabules se multipliaient. Parmi

les militaires qui étaient à craindre, il y avait Moreau, qu’on savait

ambitieux. Bonaparte sentait que celui-là était, au fond, son ennemi. Du

moins fallait-il le neutraliser pour le moment décisif. Bonaparte, qui

ne l’avait jamais rencontré, le connut par Gohier, éternel Géronte de

cette histoire. Par des compliments aussi bien placés que ses cadeaux,

Bonaparte désarma celui qui deviendrait bientôt son rival et son

adversaire.

Ces conquêtes personnelles, où il fallait user de tous les moyens de

séduction et d’influence, alternaient avec des intrigues romanesques, de

véritables histoires d’espionnage, comme celle du Corse Salicetti, agent

des jacobins, et qui finit par les trahir. L’approche de l’événement

levait une lie d’aventuriers. Là, on allait un peu au hasard parce que

Bonaparte se méfiait, non sans raison, du maître de la police, Fouché,

favorable au coup d’État, mais trop porté vers Barras et qui gardait un

faible pour les jacobins. D’ailleurs, dans les derniers temps, Fouché ne

croyait pas au succès ou affectait de n’y pas croire. Pour lui, il y

avait trop de gens de lettres et de gens de loi dans l’affaire. Il s’en

moquait. Il pensait vraiment, et il ne se gênait pas pour le dire, que

ce n’était pas ainsi que l’on renversait un régime, mais à main armée.

Fouché, d’autre part, craignait Bonaparte et, bien qu’il sût ce qui se

préparait, il se gardait d’avertir le gouvernement: il servait la

conspiration en la niant et répétait avec une sorte de sincérité qu’il

n’en voyait nulle part les traces. Jusque dans le salon de Bonaparte, il

tournait l’idée du complot en ridicule, affirmant que, s’il y avait

complot, la plaine de Grenelle, où l’on avait plusieurs fois, dans les

temps troublés du Directoire, fusillé des séditieux, n’existait pas pour

rien. Feinte ou vraie, l’incrédulité de Fouché rendait service: elle

rassurait les trois Directeurs dont on voulait se débarrasser. En tout

cas, il est certain que Bonaparte et lui n’avaient pas la même

conception du coup. Le général voulait réussir au grand jour, dans un

sentiment unanime, comme porté par le flot de l’opinion. Fouché voyait

moins haut, mais son expérience des choses lui enseignait qu’il ne

serait pas superflu de prendre quelques précautions policières.

A la veille du grand jour, nombreux étaient ceux qui jouaient au plus

fin. Le plan de Sieyès, avec ses initiés, ses demi-initiés, ses

incrédules et ses dupes ne se précisait pas autant qu’il aurait fallu. A

la veille de la réalisation, il semblait même devenir plus brumeux.

Quant au public, ce qui dominait chez lui, c’était l’indifférence.

Comme, depuis le retour d’Égypte, il ne voyait rien venir,

l’enthousiasme était un peu tombé. Il fallait, pour le réveiller, que le

héros lui-même parût. Sa stature brève, sa figure olivâtre et amaigrie,

le costume moitié civil et moitié militaire qu’il portait, sa redingote

grise, son sabre arabe attaché par un cordon de soie, son escorte de

mamelucks: tout cet extérieur, qu’il soignait, le rendait populaire.

Le 15, une cérémonie eut lieu qui montre à quel point, dans les milieux

politiques, on refusait encore de croire qu’il se préparât quelque

chose. Un banquet par souscriptions, en l’honneur de Bonaparte et de

Moreau, «le Scipion et le Fabius français» avait été organisé par des

membres des Conseils. Il eut lieu dans l’église de Saint-Sulpice, alors

désaffectée et baptisée temple de la Victoire. Gohier présidait: il

était décidément de toutes les fêtes. Il y avait là sept cent personnes,

dont cinq cents députés, quelques affiliés du coup, beaucoup d’autres

qui ne se doutaient de rien. Au dehors, la foule, assez nombreuse,

n’était guère sympathique. On entendait dire qu’au moment où les

finances étaient si basses, ce dîner était de l’argent dépensé mal à

propos. Dans le quartier, on craignait que des anarchistes ne fissent

sauter l’église. Pourtant la curiosité était la plus forte. On se

nommait les plus connus parmi les invités et, quand Bonaparte arriva, il

fut acclamé, en même temps qu’on criait: «Vive la paix!» L’équivoque ne

se dissipait pas. C’était un général que le peuple appelait pour avoir

la paix tant désirée. On ne se doutait pas encore que l’avènement de

Bonaparte serait celui du «dieu de la guerre.»

A ce dîner, on dit que Bonaparte mangea à peine, craignant qu’on ne mît

la circonstance à profit pour l’empoisonner. Il prononça, au dessert,

quelques paroles vagues et but «à l’union de tous les Français,» une

sorte de programme assez timide de «Bloc national.» Avant la fin, il fit

le tour des tables et, sans bruit, quitta Saint-Sulpice. Dans la nuit

même, il avait rendez-vous avec Sieyès pour prendre avec lui les

dernières dispositions. C’est dans cette entrevue qu’ils se mirent

d’accord sur ce qui suivrait le coup d’État: suspension des Conseils

pour trois mois; substitution de trois consuls, qui seraient Sieyès,

Bonaparte et Roger-Ducos, aux cinq Directeurs. Et pendant que les

Conseils seraient suspendus, les trois consuls élaboreraient une

Constitution définitive. C’était là que Sieyès se proposait de jouer

Bonaparte et que Bonaparte attendait Sieyès. Quant aux moyens

d’exécution, ils étaient toujours les mêmes: on commencerait par un vote

brusqué du Conseil des Anciens où Sieyès était sûr de la majorité.

La date du 16 avait d’abord été choisie. Au dernier moment, il apparut

que les Anciens hésitaient. Leur concours sans réserve était

indispensable. Rien, dans le plan, ne se pouvait sans eux. Tout à coup

le courage leur manquait, ou la confiance. Cette hésitation annonçait

les autres, celles qui, le 19, pendant quelques instants, risqueraient

de perdre tout.

Du 16, la manœuvre prévue de concert avec la majorité des Anciens fut

reportée au 17. Le 17 était un vendredi. On a prétendu plus tard que

Bonaparte n’avait rien voulu tenter un jour néfaste. Arnault rapporte

les choses autrement. Le 16 au soir, il était chez Talleyrand avec

Regnault, Rœderer, tous attendant le mot d’ordre qui ne venait pas.

Arnault court rue de la Victoire. Il y trouve Fouché et, comme toujours,

Gohier fasciné par Joséphine. Là on parlait avec enjouement, avec

scepticisme, du coup d’État qui était le sujet des conversations du

jour. Comment y croire, lorsque, dans le salon du dictateur présumé, un

des chefs de l’État et le ministre de la police en plaisantaient? Gohier

et Fouché sortirent enfin. Alors Arnault interroge avidement le général:

A quelle heure demain? dis-je à Bonaparte dès que le départ des deux

témoins m’eut permis de lui parler librement.--Rien demain, me

répondit-il.--Rien!--La partie est remise.--Au point où en sont les

choses?--Après-demain, tout sera terminé.--Mais demain, que

n’arrivera-t-il pas? Vous le voyez, général, le secret transpire.--Les

Anciens sont gens timorés; ils demandent encore vingt-quatre heures de

réflexion.--Et vous les leur avez accordées?--Où est l’inconvénient?

Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce

que je veux faire avec eux. Au 18 donc,» ajouta-t-il, avec cet air de

sécurité qu’il conservait sur le champ de bataille, où il me semblait

ne s’être jamais autant exposé qu’il s’exposait alors au milieu de

tant de factions, par ce délai que rien ne put le déterminer à

révoquer.

Bonaparte s’était aperçu que les Anciens étaient timorés. Il s’en

apercevait peut-être un peu tard, Il était trop engagé pour reculer,

Sieyès aussi et, s’ils reculaient, tout était perdu. Quels que fussent

les risques qu’on courût en agissant, il y en avait de plus graves à ne

pas agir.

Le 16 et le 17 furent bien employés. En ne changeant rien à sa vie

mondaine, Bonaparte dissimulait des occupations plus sérieuses.

Déjeuners, dîners, invitations furent encore d’un grand secours. Le

jeudi, à table et en tête à tête, il acquit la neutralité de Jourdan,

s’ouvrant à moitié de son dessein, obtenant l’aveu que la République

avait besoin d’un gouvernement fort, promettant au militaire jacobin des

compensations avantageuses. Il fallait penser aussi aux trois Directeurs

qui devaient «sauter.» Les avis ne leur manquaient pas sur ce qui se

préparait. Mais Barras simplifiait la tâche: il fermait les yeux,

persuadé qu’il était indispensable et qu’au dernier moment on aurait

recours à lui. Réellement stupide, Moulin ne voulait rien comprendre.

Quant à Gohier, Joséphine le tenait toujours sous le charme. «En fait de

conspiration, tout est permis,» disait Bonaparte. Il tolérait que le

Président fît la cour à sa femme et le ménage joua des tours de Scapin

au vieillard amoureux. Joséphine le pria à déjeuner pour le matin du 18

et Bonaparte s’invita à dîner au Luxembourg pour le soir du même jour.

Gohier, dans ses _Mémoires_, a reproduit le billet effronté que la

citoyenne Bonaparte lui avait fait porter par son fils Eugène: «Venez,

mon cher Gohier, et votre femme, déjeuner avec moi demain à huit heures

du matin. N’y manquez pas, j’ai à causer avec vous sur des choses très

intéressantes. Adieu, mon cher Gohier. Comptez toujours sur ma sincère

amitié...» De vraies roueries de femme galante achevaient le complot.

Quant aux préparatifs immédiats du coup d’État lui-même, ils se

réduisaient à peu de chose. Le plan de Sieyès servait toujours et, à

l’épreuve, il se révélait un peu grêle. Le premier acte, c’était le

décret par lequel les Anciens transféreraient les Conseils à Saint-Cloud

et confieraient à Bonaparte le commandement de la force armée. On avait

heureusement pour soi les présidents des deux assemblées, plus, aux

Anciens, les «inspecteurs de la salle,» nous dirions les questeurs, qui

avaient le pouvoir de convoquer une séance extraordinaire. Le décret de

translation, sur lequel reposait tout le coup d’État parlementaire, fut

rédigé d’avance ainsi qu’une adresse aux Parisiens, dont le premier jet,

de la main de Rœderer, fut corrigé par Bourrienne, sous la dictée du

général. Pour imprimer cette affiche, le fils de Rœderer s’était engagé

dans une imprimerie et composa en secret le document qui semble avoir

été dissimulé à Sieyès. Quant à la presse, on s’en occupa à peine,

peut-être parce qu’on la savait sympathique. On ne s’en servit que pour

répandre le bruit d’un attentat imminent des terroristes contre la

représentation nationale, ce qui devait bien disposer les Parisiens et

justifier le vote du décret par les Anciens. Enfin Talleyrand tint toute

prête la lettre de démission qu’on ferait signer à Barras.

Il fallait, en effet, démolir le Directoire en obligeant, par la

persuasion ou d’une autre manière, trois des Directeurs à se démettre,

comme il fallait, par des moyens encore moins définis, obtenir

l’adhésion des Cinq-Cents. Il y avait en somme deux contraintes à

exercer, deux batailles à gagner.

Cependant Bonaparte s’assurait de tous les éléments militaires qu’il

pouvait embaucher, et c’était moins qu’on ne croit d’ordinaire. Le

général Sébastiani, tout dévoué, fut mis dans la confidence: on compta

sur lui et sur ses dragons. Enfin des lettres individuelles furent

envoyées à tous les officiers amis qui étaient présents à Paris, comme

si chacun d’eux devait se trouver seul, le 18 de bon matin, rue de la

Victoire, pour une audience privée.

Le soir du 17, soir suprême, il y avait dîner chez Cambacérès, l’unique

complice sérieux qu’on eût dans le ministère. Quelques-uns des initiés

étaient là. Contrairement à la légende, on ne fit ni grandes phrases ni

plans d’avenir. On ne jeta pas les bases du Code Civil. On ne se jura

pas de sauver la France. Les convives étaient préoccupés, certains

anxieux, comme à la veille d’une journée où ils joueraient leur

carrière, leur liberté, peut-être leur vie.

Si Bonaparte dormit bien, personne ne l’a su. Mais il dormit peu. A deux

heures du matin, il faisait dire à Moreau et à Macdonald d’être chez lui

à la pointe du jour. A cette heure matinale, le Conseil des Anciens

serait convoqué d’urgence, comme s’il y avait péril public et imminent.

CHAPITRE IV

LE 18, JOURNÉE FACILE

On a pris l’habitude de dire «le 18 brumaire», comme si tout s’était

décidé ce jour-là. Ce fut, à la vérité, la journée la plus facile. Elle

préparait l’autre. Elle n’en préjugeait pas l’issue.

Les sénateurs qui furent tirés de leur sommeil, entre cinq et six

heures, par la convocation des «inspecteurs de la salle», ne furent pas

très étonnés. Ils étaient tous ou presque tous consentants. Pendant la

nuit, les inspecteurs avaient fait du bon travail. D’abord ils avaient

mis en scène la conspiration anarchiste qui devait servir de prétexte à

la translation. Ils avaient donné à la garde l’ordre de prendre les

armes, comme si les Tuileries allaient être attaquées par des bandes

venues des faubourgs. En hâte, volets clos et rideaux fermés pour que la

lumière dans le palais, à cette heure insolite, ne donnât pas de

soupçons, ils avaient écrit des billets de convocation qui ne parvinrent

guère qu’à ceux des Anciens qu’on savait favorables à l’opération.

C’était sans doute la majorité. Mais le choix avait été arrêté d’avance,

et avec discernement.

Il ne faisait pas encore jour lorsque les Anciens,--ceux du moins qu’on

n’avait pas oubliés tout exprès,--se rendirent à cette séance

véritablement extraordinaire qui devait se tenir à sept heures du matin.

Peut-être auraient-ils répondu avec moins d’empressement, s’ils avaient

su que le gouvernement était déjà prévenu et se méfiait. Cependant,

fidèle à la parole qu’il avait donnée à Bonaparte, Sébastiani avait fait

sonner le boute-selle pour une revue et ses dragons étaient prêts,

lorsque, du ministère de la Guerre, on lui apporta l’ordre, signé

Dubois-Crancé, de consigner son régiment à la caserne. Sébastiani passa

outre. S’il avait obéi, la suite des choses eût été changée.

Les ministres étaient donc avertis. Le président du Directoire

également. L’invitation de Joséphine à ce _breakfast_, à ce petit

déjeuner de huit heures du matin, lui avait déjà semblé bizarre. Étant

donné les rumeurs qui étaient parvenues dans la nuit au gouvernement,

Gohier flaira un piège et se contenta d’envoyer sa femme rue de la

Victoire.

Le Dix-huit Brumaire · 第 2 / 7 段