Tandis qu’il réfléchissait à tout cela, et que les difficult

RÉCITS D’AUTREFOIS

LE DIX-HUIT

BRUMAIRE

PAR JACQUES BAINVILLE

LIBRAIRIE HACHETTE

RÉCITS D’AUTREFOIS

ONT PARU OU PARAITRONT DANS CETTE COLLECTION

Les volumes en vente sont marqués d’un astérisque

* LE COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE

par René Arnaud.

* LE MARIAGE DE L’IMPÉRATRICE EUGÉNIE

par Ferdinand Bac.

* LE 18 BRUMAIRE

par Jacques Bainville.

* LE 9 THERMIDOR

Par Louis Barthou

de l’Académie Française.

* LA JOURNÉE DES DUPES

par Louis Batiffol.

* BABEUF ET LE PARTI COMMUNISTE EN 1796

par Pierre Bessand-Massenet.

* LA FIN TRAGIQUE DU MARÉCHAL NEY

par Pierre Bouchardon.

* L’ATTENTAT DORSINI

par Marcel Boulenger.

* LES PREMIÈRES JOURNÉES DE LA COMMUNE

par Georges Bourgin.

* LA MORT DU PRINCE IMPÉRIAL

par Charles Derennes.

* VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC II

par Émile Henriot.

* LA PROSCRIPTION DES GIRONDINS

par G. Lenotre.

* L’ÉVASION DE LAVALLETTE

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* LES CONSPIRATIONS DE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

par Gabriel Perreux.

* L’AVENTURE DE LA DUCHESSE DE BERRI

par Armand Praviel.

* LES TROIS GLORIEUSES: 27, 28, 29 Juillet 1830

par Paul Reynaud.

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par le Lieutenant-Colonel Rousset.

* LE MARIAGE DE LOUIS XIV

par Mme Saint-René Taillandier.

* LES JOURNÉES DE JUIN 1848

par Charles Schmidt.

* LA CONJURATION DE CINQ-MARS

par P. de Vaissiere.

L’AFFAIRE PIERRE BONAPARTE (Le meurtre de Victor Noir.)

par Alexandre Zévaès

LA PRISE D’ALGER

par Henriette Celarié.

AU CAMP DU MARÉCHAL DE SAXE

par Frantz Funck-Brentano.

LE PAPE ET L’EMPEREUR A FONTAINEBLEAU

par Louis Madelin.

LE 10 AOÛT

par Albert Mathiez.

LE 4 SEPTEMBRE

par Raymond Recouly.

QUATORZIÈME MILLE

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

_Copyright by Librairie Hachette, 1925._

RÉCITS D’AUTREFOIS

Drame à cent actes divers, l’Histoire est la plus riche mine

d’évènements romanesques qui puisse être. Par l’imprévu des situations,

la vérité tragique des scènes, le développement étrange de certains

faits, ou la psychologie des personnages, elle dépasse souvent ce que

peut concevoir le talent le plus fertile des romanciers.

A tous ceux que passionnent les ouvrages d’imagination, les _Récits

d’autrefois_ apportent des œuvres aussi passionnantes, faites uniquement

de vérité et de vie. Ce ne sont pas des romans historiques où la fiction

se mêle à la réalité, mais des reconstitutions vivantes, colorées,

émouvantes et pittoresques des événements les plus attachants du

passé--où rien n’est avancé qui ne soit d’une scrupuleuse authenticité,

où nulle part n’est laissée à l’invention, mais où l’attrait de la chose

vécue ajoute à l’intérêt du récit.

Chaque génération voit autrement que ses devancières les faits

d’autrefois; elle apporte à les juger plus de liberté d’esprit peut-être

ou plus d’indulgence. Tout en gardant ses préférences personnelles,

chaque auteur de la Collection a voulu retracer objectivement les

événements qu’il avait à raconter en laissant au lecteur le soin de

dégager lui-même les conclusions et d’établir les rapprochements entre

ce qui fut et ce qui est.

Ces _Récits d’autrefois_ offrent ainsi une suite d’exposés attrayants,

pleins de mouvement, de vie et de lumière. En rendant actuels, afin de

les mieux faire comprendre des faits ou des personnages d’autrefois, ils

aident à une connaissance meilleure du passé comme à un meilleur

jugement des temps présents.

LES ÉDITEURS

LE

DIX-HUIT BRUMAIRE

CHAPITRE PREMIER

LES ANTÉCÉDENTS ET LES CAUSES

Sainte-Beuve remarque dans ses _Lundis_ que les trois mots qui

caractérisent les principales époques de la Révolution ont été prononcés

par Sieyès, homme sentencieux. Au mouvement de 1789, il avait donné sa

formule: «Qu’est-ce que le Tiers-État? Rien. Que doit-il être? Tout.» De

la Terreur, Sieyès disait simplement: «J’ai vécu.» A la fin du

Directoire, il murmurait: «Je cherche une épée.»

La Révolution en était là en 1799. Elle avait besoin d’une épée, d’un

militaire et d’un coup d’État. Il faut donc se défaire tout de suite de

l’idée que le 18 brumaire ait été, dans son principe, un attentat

réactionnaire. On ne comprend bien cette «journée» fameuse, qui continue

tant de «journées» révolutionnaires, qu’à la condition de savoir qu’elle

a été provoquée dans l’intérêt de la Révolution, pour raffermir la

Révolution et en poursuivre le cours, par des hommes qui tenaient au

nouvel ordre de choses comme à leur propre bien.

Il y avait déjà longtemps que les affaires allaient mal. Les inquiétudes

des dirigeants n’étaient pas nouvelles. Et la principale de ces

inquiétudes, c’était que la France, lasse du désordre, de la détresse

financière et surtout de la guerre sans fin, ne retournât à la

monarchie.

A cette époque, la réaction était le parti de la paix. La Révolution

voulait et devait continuer la guerre. Deux ans plus tôt, les élections

ayant donné une majorité de modérés et de royalistes, il avait déjà

fallu appeler un soldat. Augereau et les grenadiers avaient chassé les

Conseils par le coup d’État de fructidor. Et Augereau avait été désigné

et prêté pour cette opération par le général en chef de l’armée

d’Italie, qui, en vendémiaire, s’était signalé à l’attention des

républicains en réprimant à Paris une insurrection royaliste.

Ainsi les hommes de la Révolution comptaient sur les militaires et les

militaires étaient du parti de la Révolution, qui était le parti de la

guerre, contre la «faction des anciennes limites,» laquelle voulait la

paix et tendait au rétablissement de la monarchie. Les intérêts des

révolutionnaires se confondaient avec ceux de l’armée. Leurs intérêts,

leurs sentiments aussi. Hommes politiques et généraux avaient l’habitude

de travailler ensemble. Il n’est donc pas étonnant que Sieyès, en 1799,

alarmé par l’état désastreux des affaires publiques, ait «cherché une

épée.» Il n’innovait même pas.

Mais s’il fallait un général, ce n’était plus seulement pour écraser la

contre-révolution, comme en vendémiaire et en fructidor. C’était pour

rendre de la force au gouvernement lui-même. Le Directoire n’en pouvait

plus. Fructidor, coup de barre à gauche, avait rendu le pouvoir aux

jacobins: les choses n’avaient pas mieux marché. La violence s’était

épuisée vite. Elle n’avait pas ramené la victoire ni rempli les caisses

de l’État. L’anarchie et la misère avaient encore grandi, le

mécontentement avec elles. Dans le monde politique lui-même, personne

n’était satisfait, ni les jacobins ardents, ni un groupe nouveau, celui

qu’on voit toujours se former aux époques troublées de notre histoire,

une sorte de «tiers-parti,» comme on disait au temps de la Ligue, et qui

se composait de révolutionnaires authentiques mais assagis, sinon

dégoûtés.

De ce groupe, Sieyès était l’âme. Déjà une élection l’avait introduit

dans le vieux Directoire, qui tombait en pourriture, et là, aidé dans

les Conseils à la fois par ses amis et par les jacobins, il avait

conduit l’attaque contre ses collègues. Au cours des journées de

prairial (juin 1799) Sieyès avait réussi à se défaire de trois des plus

discrédités, Treilhard d’abord, puis La Revellière et Merlin. Le

cinquième, l’intrigant Barras, avait été son complice. Cette fois, il

n’avait pas été besoin d’un «appel au soldat.» L’action parlementaire

avait suffi. Mais, dans la coulisse, des généraux se tenaient prêts,

s’il l’avait fallu, pour expulser les Directeurs récalcitrants.

Fructidor et prairial n’étaient que les étapes de brumaire, les écoles

du coup d’État que méditait Sieyès et que favorisaient des républicains

anxieux de se sauver eux-mêmes en sauvant la République.

La situation ne s’améliorait pas sous le Directoire «épuré,» remanié,

désormais composé de Collier, jacobin banal, d’un général qui devait

tout à la politique, Moulin, également venu du jacobinisme, de Barras,

de Roger-Ducos et enfin de Sieyès. Pour peindre l’état des choses, à

tous les égards calamiteux, de ces derniers mois, on disait à Paris,

d’un mot qui faisait fureur: «le margouillis national.» C’est que

l’alliance des jacobins et des néo-modérés n’avait pas survécu à la

reconstitution du Directoire. Le Conseil des Cinq-Cents était

démagogique et tumultueux. Le gouvernement était toujours aussi faible.

Seulement Sieyès en était le maître avec son confident Roger-Ducos. Il

savait qu’il n’y avait rien à craindre, ni de Barras, dénué de

convictions, ni de Collier et de Moulin, anciens conventionnels, hommes

obscurs, dépourvus de clairvoyance, médiocres en tout, même par le

caractère, et qui représentaient la gauche dans le Directoire.

Sieyès jugeait bien que les choses ne pouvaient continuer sans une

catastrophe à l’extérieur et à l’intérieur. Nos armées fléchissaient

sous la coalition. Le pays était plus que las. Sieyès voyait venir la

contre-révolution et il la redoutait comme théoricien et comme régicide.

Il était temps de recourir à un «acte sauveur.» Il s’agissait de sauver

la Révolution elle-même et, pour la sauver, de lui rendre ce que Sieyès

et ses amis se sentaient incapables de lui donner, ce qui était devenu

un besoin impérieux, l’autorité et l’ordre, que seul apporterait un

homme fort, accoutumé à commander et à se faire obéir.

Comment cela pouvait-il être obtenu? Par un appel à la raison, à

l’intérêt même des révolutionnaires? Sieyès ne le pensait pas et il

n’avait pas tort. Il connaissait l’esprit du Conseil des Cinq-Cents:

tous les jacobins crieraient à la dictature. Il ne se fiait pas

davantage au public qui ne cessait de se plaindre du gouvernement des

«avocats» mais que le jacobinisme intimidait. Et puis, les seuls

éléments agissants étaient royalistes et l’on risquait, en excitant la

foule, de donner la haute main aux partisans de la monarchie. Pas de

délibération, placer tout le monde devant un fait accompli, c’était la

seule ressource. Il n’y avait pas d’autre voie à suivre. Un homme de

grand sens, Portalis, une victime de fructidor, qui, de l’exil, suivait

les événements de France, annonçait la venue d’un «libérateur,» mais il

ajoutait: «Je crois pouvoir dire que la masse est fatiguée de choisir et

de délibérer... Il faut venir avec un plan fait, qui serait adopté dans

le premier moment, qui sera celui de la lassitude, et qui ne le serait

plus dans le second. Dans le premier moment, les ambitieux se taisent,

la masse seule se meut et compte; dans le second, la masse disparaît, et

les ambitieux ou les raisonneurs reprennent le dessus.»

Il fallait donc un coup d’État organisé de l’intérieur, ce qui est toute

la définition du 18 brumaire, et il ne manquait pas de généraux pour se

charger de cette besogne. Mais tous n’y étaient pas propres et celui que

désignaient en première ligne ses antécédents et son prestige était

malheureusement absent. Bonaparte était en Égypte. Malgré sa récente

victoire d’Aboukir, malgré les succès de ses lieutenants en Syrie, sa

situation restait d’ailleurs difficile, puisqu’il se trouvait bloqué par

la flotte anglaise. Il semblait plus que douteux qu’il pût revenir à

temps. En tout cas, on ne pouvait l’attendre, et le rappeler eût été

donner réveil.

A défaut de Bonaparte, Sieyès avait choisi Joubert, jeune héros

républicain que l’on comparait à Hoche pour ses vertus. Cependant

Joubert n’était pas une figure de premier plan. Pour qu’il pût

s’imposer, il lui fallait une grande victoire. Dans cette idée, Sieyès

le chargea du commandement de l’armée d’Italie. A Novi, au lieu de la

victoire, Joubert trouva la défaite et la mort. Double catastrophe

puisqu’elle accroissait les dangers de la France et de la République et

puisqu’elle détruisait les plans de Sieyès.

Au fond, c’était un mal pour un bien. Même si Joubert était revenu

vainqueur, il n’est pas dit que son coup d’État ne se fût pas heurté à

des difficultés bien supérieures à celles que devait rencontrer

Bonaparte. Mais les conséquences du désastre d’Italie rendaient encore

plus sensibles et plus pressantes les raisons d’en finir.

Le péril extérieur avait été grand après Novi. Non seulement l’Italie

était perdue, mais il semblait qu’après sept ans de guerre la coalition

fût sur le point de venir à bout de la France épuisée. Par un suprême

effort, Masséna et Brune avaient réussi à l’arrêter, l’un à Zurich,

l’autre en Hollande. Les Russes, battus en Suisse, toujours facilement

découragés, s’étaient retirés de la lutte. Mais l’Angleterre restait,

opiniâtre. Dans la coalition ennemie, elle était l’âme et la caisse. Les

hommes clairvoyants comprenaient que la France serait en danger tant que

les Anglais ne désarmeraient pas. Ils ne désarmeraient pas tant que les

Français occuperaient la Belgique, et la Révolution ne pouvait renoncer

à ses conquêtes. L’invasion n’était que retardée. Pour combien de temps?

A l’intérieur, la situation devenait intolérable. D’août à novembre, les

jacobins, par leurs violences, par leurs menaces de recourir à la

Terreur, par la mise en vigueur d’un impôt progressif sur le capital,

revêtu du nom d’emprunt forcé, achevèrent de désorganiser le pays. Ils

achevèrent aussi de se rendre odieux. Le «libérateur» n’en fut que plus

désiré. L’opinion mûrissait à vue d’œil. Une réaction semblait

inévitable et elle se ferait contre la Révolution si le gouvernement

lui-même n’en prenait l’initiative pour la diriger. Les révolutionnaires

assagis avaient des raisons de plus en plus fortes d’entreprendre sur de

nouvelles données leur opération de salut individuel et public.

Sieyès n’avait pas été découragé par la mort de Joubert. Tenace, il

cherchait toujours un général digne de confiance et qui réunît les

conditions nécessaires. En attendant de le découvrir, il méditait les

moyens d’assurer le succès du coup d’État, il serrait de plus près ses

plans, se procurait de nouveaux concours. Il était déjà arrivé à la

conclusion que le consentement ou la dissolution du Conseil des

Cinq-Cents,--la Chambre,--ne pourrait être obtenu qu’avec l’appui du

Conseil des Anciens,--le Sénat. Déjà aussi il s’était mis d’accord avec

Lucien Bonaparte. Tous les éléments de la conjuration étaient prêts. On

peut même dire que le 18 brumaire était préparé autant qu’il devait

l’être, et pas plus, d’ailleurs, qu’il ne le serait. Il ne manquait plus

que l’homme, quand, par une sorte de miracle, il survint.

CHAPITRE II

LA PRÉPARATION

Le 13 octobre 1799, Joséphine dînait au Luxembourg, chez Gohier, dont

c’était le tour, à ce moment-là, de présider le Directoire. Elle se

laissait faire la cour par cet ancien terroriste, ce républicain

d’allure austère, qui savait la jolie créole peu farouche, et qui

espérait son heure.

Il y avait bien longtemps que Joséphine n’avait eu de nouvelles de son

mari. Elle était fâchée avec la famille Bonaparte, elle était couverte

de dettes, et, pendant l’absence du général, elle avait été plus que

légère. Elle avait ridiculisé le héros, allant jusqu’à s’afficher avec

une espèce de boulevardier, M. Charles. Joséphine était justement

inquiète de l’avenir. Ou Bonaparte ne reviendrait pas de son aventureuse

expédition, ou, s’il revenait, il la répudierait, étant déjà informé de

sa conduite. Gohier la pressait de prendre les devants et de divorcer.

Quant à Joséphine, il lui était commode d’avoir son couvert mis dans le

ménage du Directeur, et ce soupirant haut placé, cette belle relation

(elle avait l’habitude, en femme qui a beaucoup vécu, de soigner les

siennes), lui apparaissaient comme une garantie pour l’avenir. En effet,

elle se servirait bientôt du sentiment que Gohier avait pour elle, mais

ce serait pour aveugler le Directeur jusqu’au jour même du coup d’État.

Elle dînait donc avec ses amis lorsque cette nouvelle tomba «sur la

nappe:» le général Bonaparte venait de débarquer en France. Gohier, à

tous les égards, ne savait trop que penser. Quant à Joséphine, elle eut

aussitôt l’intuition du rôle à tenir. D’abord ressaisir son mari, tout

de suite, le rejoindre avant son arrivée à Paris, sans perdre une

minute. Et tandis qu’on commandait pour elle des chevaux de poste, elle

jeta au vieux jacobin ces paroles de grande rouée: «Président, ne croyez

pas que Bonaparte vienne avec des intentions fatales à la liberté. Mais

il faudra nous réunir pour empêcher que des misérables ne s’emparent de

lui.»

A la même heure, une autre scène se passait dans un autre appartement du

Luxembourg, celui qu’occupait le directeur Sieyès. Résolu à en finir,

Sieyès croyait avoir trouvé son épée: c’était le général Moreau qui

avait, après Novi, sauvé l’armée par une habile retraite. Sieyès

attendait le général, revenu d’Italie le jour même, lorsque le retour de

Bonaparte lui fut annoncé. Il appela aussitôt Baudin, son ami intime, le

confident de ses projets.

Baudin, député des Ardennes, républicain sincère, révolutionnaire

authentique, était convaincu qu’un coup d’État était nécessaire, mais il

se désolait «de ne pas voir où prendre le bras d’exécution.» Baudin

entra chez Sieyès en même temps que Moreau et, en même temps que lui,

apprit la grande nouvelle. «Voilà votre homme, dit Moreau à Sieyès, en

parlant de Bonaparte. Il fera votre coup d’État bien mieux que moi.»

Cependant Moreau devait vouer une haine mortelle à celui qui, par un

hasard extraordinaire, venait lui souffler son rôle. Quant à Baudin, il

sortit du Luxembourg «ivre de bonheur.» Après avoir désespéré de la

République, il la voyait enfin sauvée. Le lendemain matin, on le trouva

mort et il ne fit de doute pour personne qu’il était mort de joie.

Bonaparte en France: l’opinion générale était que, depuis longtemps, la

Révolution n’avait eu de jour plus heureux. Il y avait un renouveau de

confiance chez ses partisans. Ses adversaires étaient abattus. La

nouvelle du retour, communiquée aux Cinq-Cents par les Directeurs, fut

accueillie au cri de «Vive la République!» Seuls, quelques groupes

jacobins, ceux qu’on appelait les «exclusifs,» ne cachaient pas qu’ils

redoutaient un dictateur. Cependant les royalistes consternés se

disaient: «Nous voilà en République pour longtemps.»

Bonaparte avait débarqué à Fréjus le 9 octobre. Tout, dans son retour,

était audacieux, incroyable et irrégulier. Il avait, sans l’autorisation

du gouvernement, laissé son armée en Égypte. Il avait échappé aux

Anglais dont les escadres surveillaient la Méditerranée. Il n’avait même

pas, en touchant la terre de France, subi la quarantaine qui s’imposait,

puisqu’il venait d’un pays où il y avait la peste, et il avait piqué

droit sur Paris. Déjà renseigné sur l’état des affaires, l’accueil qu’il

avait trouvé lui avait appris tout de suite qu’il était l’homme attendu.

A Fréjus, le lieutenant de port avait, le premier, annoncé la nouvelle

en ces termes: «Vive la République! Le sauveur de la France est arrivé

dans notre rade.» Et il n’y avait pas eu assez de barques pour conduire

les Provençaux à bord de la frégate la _Muiron_.

Tout le long de la route, Bonaparte avait rencontré le même

enthousiasme: seuls les bandits de grand chemin, qui infestaient alors

la France, avaient été insensibles à sa gloire car ils avaient, sans

vergogne, pillé ses bagages. A Lyon, ç’avait été du délire. Édifié

désormais, Bonaparte ne voulut pas à Paris d’un triomphe qui aurait pu

le rendre suspect aux uns ou aux autres. Il allait conduire prudemment

sa partie. Ayant décidé de rentrer incognito, il revint par la route du

Bourbonnais tandis que Joséphine courait au-devant de lui par la route

de Bourgogne. Elle avait manqué son coup de surprise. La grande scène de

la réconciliation, il faudra la jouer, non plus dans l’émotion d’une

rencontre sur les grands chemins, mais à froid, dans la petite maison de

la rue Chantereine, qui serait nommée désormais, à cause de lui, rue de

la Victoire.

C’est là que Bonaparte était descendu sans que Paris, où il n’était

bruit que de son retour, se doutât de sa présence. Au débotté, il

s’était présenté chez le président Gohier, et la garde, le

reconnaissant, avait crié _Vive Bonaparte!_ Ainsi tous les présages

étaient heureux. Il était l’homme de la situation. Sa campagne d’Égypte

ne l’avait pas fait oublier mais désirer. L’idée qu’il avait déjà conçue

au moment de Campo-Formio, qu’il venait de mûrir en Orient, devenait

réalisable. Diriger la France était son but. Il semblait qu’il n’eût

plus qu’à tendre la main pour prendre le pouvoir: il en était encore

séparé par des obstacles, que, seules, des circonstances favorables lui

permettraient de franchir.

Nous sommes toujours portés à croire que ce qui a réussi devait réussir,

que ce qui a échoué était voué à l’échec. Les raisons pour lesquelles le

coup d’État serait mené à bien étaient puissantes. Et pourtant, toutes

ces raisons auraient pu ne pas suffire. Il s’en est fallu de peu que

l’entreprise ne fût manquée. C’est assez d’une maladresse, d’un grain de

sable, pour changer le cours de l’histoire, et l’insuccès trouve ensuite

dans la «fatalité» ou dans la «force des choses» les mêmes

justifications que le succès.

Plus tard, Napoléon lui-même avait oublié les incertitudes qui avaient

entouré l’opération, les accidents qui avaient failli l’arrêter. A

Sainte-Hélène, il disait à Las Cases: «Toute ma part dans le complot

d’exécution se borna à réunir à une heure fixe la foule de mes

visiteurs, et à marcher à leur tête pour saisir la puissance. Ce fut du

seuil de ma porte, du haut de mon perron, et sans qu’ils en eussent été

prévenus d’avance, que je les conduisis à cette conquête: ce fut au

milieu de leur brillant cortège, de leur vive allégresse, de leur ardeur

unanime que je me présentai à la barre des Anciens pour les remercier de

la dictature dont ils m’investissaient.» A distance, Napoléon abrégeait.

La vérité est moins simple. La marche des événements fut moins unie.

Elle demandait surtout une préparation soigneuse et de hautes

complicités. En rapportant à lui-même et à son prestige personnel

l’heureuse issue de l’affaire, Napoléon omettait de dire que, si son

coup d’État avait bien tourné, c’était à cause du concours qu’il avait

trouvé dans le gouvernement et parce que ce coup d’État avait été

organisé à l’intérieur de l’État.

Car il y eut bien conspiration. Si Bonaparte était revenu avec

l’intention de prendre le pouvoir, si l’opinion publique lui était

favorable, encore fallait-il savoir par quel bout engager l’affaire.

Sieyès, prudent et rusé, s’était gardé de se jeter dans les bras du

général. Il l’attendait, il voulait le laisser venir. Quant à Bonaparte,

dans son hôtel de la rue de la Victoire, il recevait beaucoup de

visites, beaucoup d’hommages. Quoi qu’il en ait dit, ce n’est pas avec

un simple cortège d’admirateurs qu’il pouvait dissoudre les Conseils et

former un nouveau gouvernement.

Tandis qu’il réfléchissait à tout cela, et que les difficultés lui

apparaissaient plus grandes qu’il ne l’avait cru d’abord, il avait un

autre souci: Joséphine. Oh! sans doute, il était bien résolu à la

répudier. Il était d’accord là-dessus avec sa famille. A ceux de ses

amis qui lui représentaient que peut-être il vaudrait mieux qu’il évitât

le scandale d’un divorce, qu’il ne prît pas publiquement la figure d’un

mari trompé, il répondait avec fermeté qu’elle partirait, que peu lui

importait ce qu’on pourrait dire. Au fond de lui-même, il l’aimait

toujours. Il lui venait aussi à la pensée que le concours d’une femme,

et d’une femme qui savait plaire, qui avait beaucoup de relations, ne

lui serait pas inutile. Ces calculs, son orgueil d’homme, sa passion

encore vivante, tout se combattait en lui, lorsque Joséphine, après son

voyage manqué, le rejoignit rue de la Victoire. Il eut beau lui faire

dire que tout était fini, s’enfermer dans sa chambre, refuser de la

recevoir. Elle insista, pleura derrière la porte, amena enfin, pour

l’attendrir, ses enfants, Eugène et Hortense, qui unirent leurs sanglots

aux siens: après une journée entière, il céda, ouvrit, et, versant

lui-même des larmes, la serra dans ses bras. Avec la femme que, malgré

tout, il ne cessait d’aimer, il retrouvait un apaisement du cœur et des

sens, l’équilibre et la liberté de son esprit. Ce précoce génie n’était

tout de même qu’un jeune homme de trente ans troublé par l’amour. Il

retrouvait aussi une auxiliaire qui ne serait pas négligeable. Soulagé

de ce drame intime, il allait être tout à l’action.

Il fallait encore que quelqu’un se chargeât de la mettre en train, et,

contre la vraisemblance, le plus malaisé fut d’aboucher Sieyès et

Bonaparte. L’un et l’autre devaient bien savoir qu’ils travailleraient

ensemble ou qu’ils ne feraient rien. Cependant, il était difficile que

Bonaparte se présentât chez le Directeur et lui dît: «Vous avez besoin

d’une épée. Prenez-moi.» Il était aussi difficile que Sieyès fît appeler

Bonaparte et lui dît: «Voulez-vous être l’exécutant du projet que j’ai

conçu?»

Trop grands personnages tous deux, et trop méfiants pour s’aborder dans

des termes aussi sommaires, ils n’avaient pas non plus l’occasion de se

rencontrer, sinon dans des circonstances officielles. L’amour-propre

s’en mêlait. Sieyès, déjà âgé, était susceptible et Bonaparte ombrageux.

L’un attendait les premiers pas de l’autre. Ils auraient pu s’observer

longtemps s’il ne s’était rencontré des hommes décidés à les mettre en

rapports pour provoquer et hâter l’événement.

Dans ce coup d’État d’apparence militaire, ce furent, au fond, des

parlementaires, des politiciens, qui jouèrent le principal rôle, celui

d’organisateurs. Quant aux préparateurs, ce furent des civils aussi et

particulièrement des intellectuels. Bonaparte eut pour lui l’Institut et

la plus grande partie des gens de lettres, ce qui fait l’opinion dans un

pays. Il eut Benjamin Constant. Il eut même, par Volney, les

«idéologues»: Cabanis, Tracy, le cercle des «républicains d’Auteuil,»

les derniers encyclopédistes, les philosophes voltairiens et athées qui

le considéraient comme le seul homme capable de relever la Révolution

expirante et de la continuer par des moyens autoritaires. Voltaire, qui

n’était ni un libéral ni un démocrate, mais un partisan de l’autorité,

eût été de cette école-là. Avec Volney, un homme de théâtre, Arnault,

issu de la bourgeoisie d’ancien régime, un journaliste, futur

académicien, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, tous modérés et du «tiers

parti,» comptaient parmi les familiers du général. Regnault en amena

d’autres, et, dans le nombre, un écrivain de talent, esprit pratique,

caractère décidé, Rœderer, par qui l’entreprise, après avoir un peu trop

langui, allait enfin prendre forme.

Nous touchons ici à un point important pour la suite de cette histoire,

un point qui en explique beaucoup d’autres et qui rend compte des

raisons pour lesquelles l’affaire fut près de manquer. Le bon côté de ce

coup de force, c’est qu’il était désiré et provoqué par des juristes et

par des penseurs, par des hommes du Code et par des hommes d’étude, en

un mot par des civils. Mais, pour le succès, c’en était aussi le côté

faible. La préparation et l’exécution se sentiraient de ces origines. Ce

qui, d’une part, donnait des chances en retirait de l’autre. Le 18

brumaire serait le triomphe de ceux qui voulaient, comme Portalis, «des

lois raisonnables et non des lois de passion ou de colère.» Ce ne serait

pas le triomphe de la soldatesque, plutôt portée vers les jacobins,

comme on l’avait vu en fructidor. Dans tout cela, les hommes de loi et

les hommes de lettres dominaient. Ils croyaient seulement un peu trop à

la vertu des idées. Ils croyaient un peu trop que le nom et la présence

de Bonaparte suffiraient pour permettre une épuration des Conseils

suivie d’un renforcement du pouvoir. De là les incertitudes de la grande

journée, où l’on ne fut pas tout à fait sûr de l’armée, où tout dépendit

de l’attitude de la troupe au moment décisif. Il peut sembler surprenant

que, dans le coup d’État de Bonaparte, la partie la plus incertaine et

aussi la moins bien préparée ait été la partie militaire. Rien n’est

plus vrai. C’est qu’en réalité ce coup d’État, à l’origine, fut moins

celui de Bonaparte que celui de Sieyès.

Il s’en fallait d’ailleurs de beaucoup que tous les officiers généraux

fussent disposés à renverser le gouvernement. Jourdan, par exemple,

était un fervent jacobin. Il s’en fallait de beaucoup aussi que le

vainqueur d’Arcole et des Pyramides fût en bons termes avec tous ses

camarades. Quelques-uns avaient leurs ambitions personnelles, le

jalousaient, se jugeaient bien dignes de tenir sa place. D’autres

craignaient que, s’il devenait le maître, les commodités que leur

offrait un état de quasi anarchie ne vinssent à disparaître.

L’avantageux Augereau, qui le flattait, eut, jusqu’à Saint-Cloud,

l’arrière-pensée que le pain pourrait bien cuire pour lui. Bernadotte

avait été d’avis que Bonaparte fût mis aux arrêts à cause de son départ

irrégulier d’Égypte. Le ministre de la Guerre, Dubois-Crancé, n’était

même pas de la combinaison, et l’on a l’habitude de penser, non sans

motifs, que, pour un coup d’État, le concours du ministre de la Guerre

n’est pas de trop.

Ainsi, tout avait paru facile dans les heures qui avaient suivi le

retour de Bonaparte. A l’examen, l’entreprise présentait des difficultés

que l’on n’avait pas soupçonnées d’abord. Il faudrait compter avec des

résistances, des questions de personnes, avec les obstacles mêmes

qu’offrait la Constitution existante. Car il fallait renverser une

machine politique qui, après tout, continuait à fonctionner. D’autre

part, il n’y avait pas de temps à perdre. Si les dispositions favorables

qui venaient de se révéler au retour d’Égypte n’étaient pas exploitées

rapidement, l’enthousiasme pouvait s’éteindre. La confiance que la foule

avait en Bonaparte disparaîtrait s’il n’agissait pas. Nouveau, malgré

tout, dans le monde politique et dans le monde parisien, sollicité par

des conseils souvent contradictoires, Bonaparte cherchait et il

hésitait.

Il a raconté plus tard qu’il pouvait choisir, pour faire son coup, entre

trois éléments: le _Manège_, c’est-à-dire les jacobins; les _Pourris_,

c’est-à-dire Barras; et les _Modérés_, c’est-à-dire Sieyès. Il avait

refusé de marcher avec les jacobins, dont il avait reçu quelques

avances, parce qu’il voulait justement affranchir la France du

jacobinisme. Il avait écarté les «pourris» sur lesquels, par définition,

on ne pouvait s’appuyer pour créer un régime sain. Et il avait opté pour

les modérés parce que c’était parmi eux que se trouvaient les hommes les

plus honnêtes, les plus aptes à restaurer une bonne administration, ceux

qui répondaient le mieux aux aspirations moyennes du pays.

Le choix fut un peu moins délibéré qu’il ne l’a dit: il arrangeait

volontiers les choses dans ses dictées de Sainte-Hélène. Les trois

groupes qu’il distinguait étaient représentés dans le Directoire et

c’était avec une partie du Directoire qu’il devait marcher contre

l’autre. Les deux jacobins du pouvoir exécutif, le président Gohier et

le «général» Moulin, étaient des nullités ou peu s’en faut. Il les

fréquenta les premiers, ayant été naturellement introduit auprès d’eux

par Joséphine, et il ne tarda pas à se rendre compte qu’il se

fourvoierait avec ces hommes-là et avec leur parti.

Mais Barras le retint plus longtemps qu’il ne voulait bien l’avouer par

la suite. Avec ce Directeur, il avait de bonnes relations qui

remontaient déjà loin. C’était Barras qui l’avait distingué au siège de

Toulon, qui lui avait mis «le pied à l’étrier» en vendémiaire. Pour

cette raison aussi, Barras était porté à le regarder comme une de ses

créatures, à le traiter d’un peu haut. Et puis, Barras ne travaillait

pas pour les autres, ni pour le bien public, mais pour lui-même. Il

avait la réputation méritée de trahir tout le monde. Il était trop

voluptueux et trop repu pour être propre à l’action. En outre il était

déconsidéré. Le public le méprisait. En dépit de Joséphine et de Fouché

qui, par un goût commun du faisandé, donnaient la préférence à Barras,

Bonaparte évita de se compromettre avec lui, tout en continuant à

cultiver des relations qui ne seraient pas inutiles.

Il ne restait plus que les modérés, Sieyès et Roger-Ducos. Les données

même de la situation ramenaient l’un vers l’autre Sieyès et son «épée.»

Cette solution, Talleyrand, qui voyait beaucoup Bonaparte, ne cessait de

la lui recommander, ses frères Joseph et Lucien aussi et c’était la plus

sage.

Là non plus, pourtant, tout n’était pas simple. L’influence de Joséphine

s’exerçait en faveur de Barras et n’était pas sans balancer celle de

Joseph et de Lucien qui l’avaient poussé au divorce et qui étaient dans

une situation assez fausse depuis la réconciliation du ménage. Lucien

était un haut personnage politique, pénétré de son importance. Il était

capable de rendre les plus grands services et, sans lui, en effet, la

journée de brumaire aurait fort mal tourné. Mais, de même que Barras, il

se fût volontiers servi de Napoléon comme d’un instrument. «Il se

croyait, dit Sorel, un Bonaparte supérieur, étant un Bonaparte civil».

L’éclat du nom qu’il portait, la renommée du jeune général, lui avaient

déjà permis, à lui, qui était pourtant plus jeune encore, de se pousser

dans la politique. Il allait même parvenir à la présidence de

l’Assemblée, ce qui devait d’ailleurs aider puissamment au succès de

brumaire. Lucien ne demandait qu’à continuer et à profiter du succès de

son frère, à confisquer au besoin le coup d’État. Bonaparte, dont

Joséphine excitait la méfiance, sentait ces calculs et se montrait peu

docile aux conseils des siens. Là encore on piétinait. Les jours

passaient sans qu’on aboutît.

On allait entrer dans le mois de brumaire. Bonaparte et Sieyès n’avaient

pas encore causé intimement. Cependant le bruit courait partout que le

général préparait quelque chose, des inquiétudes naissaient dans le clan

jacobin, des soupçons aussi. Il fallait se hâter et le contact entre les

deux hommes, pour avoir tardé, attirerait davantage l’attention. Une

«pique,» survenue bien mal à propos, recula encore l’entrevue que

Bonaparte avait fini par demander et que Sieyès différa, s’excusant sur

ce que l’heure choisie par le général était celle où le Directoire

tenait conseil. Bonaparte, assez sottement froissé, dit, devant vingt

personnes, que si le Directeur voulait le voir, il n’avait qu’à se

déranger. Au fond, ils n’avaient pas de sympathie l’un pour l’autre. «Ce

prêtre,» disait Bonaparte avec dédain en parlant de Sieyès. Leurs

natures étaient opposées. Ils ne pouvaient être réunis que par la

circonstance et pour la circonstance. Ils sentaient qu’ils ne seraient

pas longs à suivre des chemins séparés. Cet incident, presque puéril,

était significatif. Il risquait de gâter tout s’il ne s’était trouvé

deux hommes habiles, aptes à négocier, et décidés à prendre l’initiative

du rapprochement: ce furent Talleyrand et Rœderer, le premier plus près

du tempérament de Sieyès, le second plus enclin vers Bonaparte.

Dès 1795, dans le _Journal de Paris_, Rœderer avait réclamé «un

gouvernement énergique, républicain sans popularité, un gouvernement qui

ramène tous les royalistes de bonne foi, ceux qui ne veulent que la

sûreté des personnes et des propriétés.» Quatre ans plus tard, ses idées

n’avaient pas changé. Elles étaient devenues celles d’une large partie

du public, et il en voyait la réalisation possible. Rœderer, dit

Sainte-Beuve qui l’a bien étudié, «fut l’agent le plus actif peut-être

de ce qu’il se plaisait à appeler une généreuse et patriotique

conspiration.» Ce fut lui qui mit Sieyès et Bonaparte en contact, aidé

par un homme qui était trop compromis dans la Révolution pour ne pas

désirer la sauver et pour ne pas appréhender le retour de l’ancien

régime: Talleyrand, ancien prêtre et «défroqué» comme Sieyès lui-même.

Rœderer a raconté les circonstances dans lesquelles se produisit son

intervention. Son récit montre les précautions qu’il fallait prendre et

rend bien la physionomie et le caractère de la situation telle qu’elle

s’offrait à ce moment délicat:

Bonaparte, dit-il, ne voulait rien faire sans Sieyès. Sieyès ne

pouvait provoquer Bonaparte. Talleyrand et moi fûmes les deux

intermédiaires qui négocièrent entre Sieyès et Bonaparte. Tous les

yeux étaient ouverts sur l’un et sur l’autre. Nous nous étions

interdit toute entrevue particulière et tout entretien secret.

Talleyrand était l’intermédiaire qui concertait les démarches à faire

et la conduite à tenir. Je fus chargé de négocier les conditions

politiques d’un arrangement: je transmettais de l’un à l’autre leurs

vues respectives de la Constitution qui serait établie et de la

position que chacun y prendrait. En d’autres mots, la tactique de

l’opération était l’objet de Talleyrand, le résultat était le mien.

Talleyrand me mena deux fois le soir au Luxembourg, où Sieyès logeait

comme directeur. Il me laissait dans sa voiture et entrait chez

Sieyès. Quand il s’était assuré que Sieyès n’avait ou n’attendait chez

lui personne d’étranger (car, pour ne pas donner d’ombrage à ses

quatre collègues logés comme lui dans le petit hôtel du Luxembourg, il

ne fermait jamais sa porte), on m’avertissait dans la voiture où

j’étais resté, et la conférence avait lieu entre Sieyès, Talleyrand et

moi. Dans les derniers jours, j’allais ouvertement chez Sieyès, et

même j’y dînai.

Il fallait donc être prudent. Il fallait être discret. Et le 18

brumaire est loin d’avoir été préparé au grand jour. En même temps, il

fallait aller vite. Aux Cinq-Cents, une partie de la majorité jacobine

commençait à se rendre compte du danger, un danger qui résidait dans

le jacobinisme lui-même, dans la crainte et la répulsion qu’il

inspirait. Cette Chambre devenait plus sage. Elle abrogeait l’odieux

emprunt forcé. Si ce mouvement de modération continuait, l’opinion

publique allait se détendre. Le coup d’État perdrait ses raisons

d’être. On retournerait pour quelque temps à une demi-tranquillité qui

n’arrangerait et ne sauverait rien, en attendant une nouvelle crise.

L’occasion aurait été perdue et peut-être ne s’offrirait-elle plus, ou

bien elle se présenterait moins favorablement. Les circonstances ne

seraient plus les mêmes, les bonnes volontés se seraient attiédies.

Sieyès, homme de système, Bonaparte, homme d’action, comprirent que,

s’ils laissaient passer l’heure, elle risquait de s’envoler pour

toujours. Leur prise de contact décisive eut lieu le 30 octobre-8

brumaire. En dix jours, tout fut monté.

CHAPITRE III

L’ORGANISATION

Comme Bonaparte, à ce moment-là, demandait à Rœderer s’il ne voyait pas

de trop grandes difficultés à ce que la «chose» se fît, la réponse fut:

«Ce que je crois difficile, même impossible, c’est qu’elle ne se fasse

pas, car elle est aux trois quarts faite.» Mais on en était toujours au

même point. Les trois premiers quarts s’étaient faits tout seuls. Le

quatrième ne pouvait pas être laissé à la simple action de la nature. Il

voulait une intervention de main d’homme, une sorte d’intervention

chirurgicale, dont le succès était moins certain que ne l’affirmait

Rœderer, désireux d’inspirer confiance à l’exécutant principal. Rœderer

savait qu’il est utile, pour réussir, de croire à ce que l’on espère.

En attendant le grand jour, celui de l’exécution, la difficulté était

d’unir un complot presque public à un complot occulte. Pour susciter et

entretenir l’état d’esprit nécessaire, pour recruter des adhérents, il

fallait donner l’impression qu’on allait agir. Il ne fallait pas,

d’autre part, alarmer ceux qu’on se proposait de renverser.

Sans doute, ce n’était pas des trois Directeurs sacrifiés d’avance qu’on

avait quelque chose à craindre. On avait le moyen de rendre Barras

inoffensif. Moulin ne comptait pas. Quant à Gohier, aveuglé par

Joséphine qui tenait très bien son rôle, il venait presque tous les

jours rue de la Victoire sans comprendre ce qui se passait. Mais,

au-dessous du Directoire, souverain constitutionnel à cinq têtes, il y

avait le ministère et un seul des ministres était acquis, le ministre de

la Justice, Cambacérès. Il y avait enfin les Conseils, et celui des

Anciens était favorable. Quant à celui des Cinq-Cents, à qui il

s’agissait d’imposer la nouvelle forme de gouvernement, il était rempli

de jacobins et il pouvait, se sentant menacé, prendre le premier

l’offensive. C’était ce dont les «brumairiens» avaient peur. Les

principaux conjurés étaient si peu tranquilles qu’un soir où ils étaient

réunis avec Bonaparte chez Talleyrand, rue Taitbout, tout le monde se

tut et quelques-uns pâlirent au bruit d’un escadron de cavalerie qui

avait paru s’arrêter à la porte. Ce n’était qu’un détachement de

gendarmes qui, tant Paris était peu sûr, escortait la recette des jeux

du Palais-Royal.

De quoi parlait-on dans ces réunions secrètes? En somme, on ne parlait

pas de grand chose. On cherchait surtout sur qui l’on pouvait compter.

On pointait des noms dans les Conseils, dans l’administration. Berthier,

qui connaissait bien le monde militaire, dressait des listes. Quant au

plan d’action, il existait déjà. Bonaparte n’eut à s’en occuper d’aucune

manière. Tout son rôle fut d’être au service de Sieyès qui, bien avant

le retour d’Égypte, avait arrêté ses dispositions de concert avec

quelques républicains de ses amis, pour la plupart membres des Anciens.

Cornet, le futur comte Cornet, assure que la première idée avait été

donnée par Baudin des Ardennes.

Avec de pareils inspirateurs, il ne pouvait s’agir de rien que de

constitutionnel. Au risque de nous répéter, nous dirons encore que

Sieyès et son groupe, loin de tendre au renversement de la République,

se proposaient de la consolider. Ils voulaient changer la Constitution,

mais la changer par des moyens constitutionnels, par un vote régulier

des deux Assemblées. Le Conseil des Anciens était acquis. Celui des

Cinq-Cents n’étant pas sûr, il fallait s’y prendre en sorte qu’il fût

dans la nécessité d’accepter la Constitution nouvelle qui lui serait

soumise.

Et comment créer une situation telle que le Conseil des Cinq-Cents dût

voter ce qu’on n’osait proposer à sa libre discussion? On avait beau

retourner la question dans tous les sens, il avait fallu se résoudre à

recourir à la force. Mais quelle sorte de force? L’armée? Il s’en

fallait de beaucoup qu’elle fût unanime. Parmi les soldats et parmi les

officiers, il y avait des jacobins. Les parlementaires dont on devait

forcer le vote étaient pour les uns des «avocats,» pour les autres des

«patriotes.» Et puis, comme nous l’avons vu, le ministre de la Guerre

n’était pas de la combinaison. Il faudrait passer par-dessus sa tête, se

priver par conséquent de l’appui de la discipline. La seule ressource

était de se confier à un général assez influent sur la troupe pour la

rendre favorable à l’opération. Les Cinq-Cents comprendraient alors

qu’ils n’avaient qu’à s’incliner.

Il fallait encore leur ôter l’espoir qu’un mouvement parti des faubourgs

révolutionnaires leur vînt en aide. Sans doute l’ardeur de la révolution

semblait bien éteinte. Mais on restait à la merci d’un brusque réveil,

d’un hasard, d’un accident. L’idée à laquelle on s’était arrêté, c’était

de faire voter d’abord par les Anciens le transfert des deux assemblées

hors de Paris, sous le prétexte d’un complot anarchiste organisé dans la

capitale, ce qui justifierait en outre des précautions militaires et une

délégation extraordinaire du commandement de la garnison de Paris à un

général. On avait choisi Saint-Cloud qui offrait diverses commodités,

notamment pour un déploiement de troupes.

Tel quel, au fond assez vague, et laissant une large part à l’imprévu,

ce plan, tout fait avant le retour de Bonaparte, était celui qui devait

servir. C’était un coup d’État monté par des parlementaires contre

d’autres parlementaires, qui devait se passer tout entier dans une

séance parlementaire et se terminer par un vote qui en proclamerait le

succès. Qu’arriverait-il ensuite? C’était plus vague encore. Sans doute

une place serait donnée dans le nouveau gouvernement au général dont le

concours était indispensable et dont la popularité, après avoir été une

garantie pour le grand jour, en serait une pour la solidité de la

nouvelle Constitution. De cette Constitution même on ne savait pas grand

chose, sinon qu’elle devait renforcer le pouvoir exécutif. Là encore le

projet était nébuleux et livrait beaucoup à l’incertain.

Ce projet plein de trous, Bonaparte l’accepta et s’en fit l’instrument.

D’abord, c’était ce que Sieyès lui offrait. C’était cela, à prendre ou à

laisser, et non autre chose. Chicaner Sieyès, changer ses batteries,

refaire ses plans, qui sait si ce n’était pas tout compromettre, si le

susceptible Directeur ne l’enverrait pas promener? Et puis

l’imperfection même de cette combinaison et l’incertitude qu’elle

laissait ne déplaisaient pas à Bonaparte. «Ceux qui ont le sentiment et

le goût de l’action, a dit Anatole France, font, dans les desseins les

mieux concertés, la part de la fortune, sachant que toutes les grandes

entreprises sont incertaines. La guerre et le jeu enseignent ces calculs

de probabilité qui font saisir les chances sans s’user à les attendre

toutes.» Ainsi Bonaparte se fiait à son étoile. Il se disait que les

choses tourneraient peut-être autrement qu’on n’imaginait, le jour de

l’opération, et, pour le lendemain, il y avait d’amples perspectives.

Sans doute ce n’était pas ainsi qu’il eût monté l’affaire. Mais il

n’avait pas le choix et il accepta, pour ainsi dire les yeux fermés, le

programme de ces parlementaires et de ces idéologues qu’au fond du cœur

il méprisait.

On s’explique par toutes ces raisons que le 18 brumaire ait été aussi

aventureux, aussi décousu. On s’explique aussi qu’il n’ait pas tourné

comme le croyait Sieyès, et même qu’il ait failli très mal tourner.

Le point le plus faible de ce programme saute aux yeux: c’était une

manœuvre en deux temps. Il fallait réussir deux fois, d’abord quand il

s’agirait de transférer les Cinq-Cents à Saint-Cloud, ensuite lorsqu’il

s’agirait de leur imposer la réforme constitutionnelle. Enfin on ne

savait pas très bien par quel régime on remplacerait celui qu’on voulait

supprimer. Il avait fallu, pour intéresser des ambitions à l’entreprise,

s’abstenir de désigner les personnes qui entreraient dans le

gouvernement nouveau. On ne placerait donc les Conseils ni devant un

fait accompli ni même devant un fait défini. On s’exposait, jusqu’au

dernier moment, à des discussions, à des intrigues, à des surprises. Ce

qui restait l’élément le plus favorable, c’était l’atmosphère, la

fatigue du public, son indifférence aux agitations de la politique.

C’était aussi le prestige personnel de Bonaparte. Mais alors, si le coup

réussissait, il était clair que Bonaparte récolterait ce que Sieyès

avait semé.

Le Dix-huit Brumaire · 第 1 / 7 段