Rohlfs est parfaitement dans le vrai quand il dit : « Les Marocains

seront détruits par leur gouvernement despotique et sous le poids

accablant de leur religion ; il serait même plus exact de dire

que tous les Marocains souffrent de la monomanie religieuse à

laquelle ils sont héréditairement en proie. » Il est bien vrai

que la conséquence de ces vices du gouvernement et de la religion

du Maroc doit être un effroyable appauvrissement de la population ;

mais je ne puis admettre que son chiffre ait subi une décroissance

aussi extraordinaire. Rohlfs dit également « que la syphilis fait

les plus terribles ravages dans ce pays ». Il est bien certain que

cette maladie y règne ; en raison du manque absolu d’hôpitaux au

Maroc, les infortunés qui en sont atteints circulent ouvertement ;

le voyageur voit dans chaque village un ou plusieurs malades de cette

espèce ; néanmoins on ne peut en conclure que le pays entier en

soit victime. On rencontre rarement de ces sortes de malades dans

les États européens, parce qu’ils évitent autant qu’ils le

peuvent de se montrer ; mais au Maroc, où cela est impossible,

ils circulent en mendiant dans les rues et sur les places, et sont

ainsi plus facilement aperçus.

Du reste, la syphilis se présente surtout dans les endroits

traversés par les caravanes, et particulièrement parmi les gens du

plus bas rang, qui partout commettent des excès ; dans la population

des montagnes, cette maladie est beaucoup plus rare.

Je suis donc forcé d’adhérer à l’évaluation donnée par Trent

Care, à savoir, que tout le Maroc, y compris le Touat, le Tafilalet,

etc., a au moins 8 millions d’habitants ; pour justifier ce chiffre,

il me faut, encore une fois, rappeler combien est dense la population

berbère des montagnes. De plus, il y a au Maroc toute une quantité

de villes ayant un chiffre d’habitants très considérable (Fez,

Marrakech, Meknès, Mogador, Kasr el-Kebir, Ouezzan, Oujda, Tésa),

outre les ports de l’océan Atlantique : tout cela seulement dans

la partie de l’empire située au nord de l’Atlas. La bande de

terrain qui réunit Tanger à Fez, surtout fréquentée par les

touristes, est d’ailleurs relativement peu peuplée. Quand on va,

par exemple, de Rabat à Marrakech, une grande kasba succède à une

autre, et tout le Gharb est couvert de nombreux douars. Le nombre des

enfants est assez considérable dans chaque famille, et, quoique en

général les femmes marocaines n’aient pas beaucoup d’enfants,

à cause de leurs mariages précoces, la polygamie partout répandue

en ce pays et la circonstance qui fait que l’on épouse souvent des

Négresses, dont les enfants sont reconnus, contribuent à multiplier

les naissances.

Bien que la population actuelle se soit formée de tous les peuples

qui ont vécu au Maroc dans la suite des siècles ou qui l’ont

traversé, en particulier de Mauritaniens, de Romains, de Visigoths,

de Vandales, de Byzantins et d’Arabes, elle constitue aujourd’hui

une race d’une unité telle que bien peu d’États modernes en

possèdent. Le long isolement de cette contrée et surtout l’unité

religieuse ont eu pour résultat d’obtenir ce que la science de

l’homme d’État poursuit en vain dans maint pays civilisé.

On peut dire que l’Islam est la seule religion du pays ; les Juifs,

relativement nombreux, et qui vivent surtout dans les grandes villes

et les ports, ne peuvent être comptés parmi les nationaux ;

d’après la loi du Coran, ils n’ont aucun droit de citoyen,

et ne sont supportés que comme des protégés.

Le sultan du Maroc n’a _pas un seul_ Chrétien pour sujet. Tous ceux

qui vivent dans le pays appartiennent à des États étrangers, ou,

quand ils n’ont pas de nationalité, sont pris sous la protection

des puissances chrétiennes représentées au Maroc. Suivant les

apparences, le gouvernement ne désire compter aucun Chrétien parmi

ses sujets. Mais ce fait est dû beaucoup moins à l’influence

d’un principe politique, ou à la connaissance du danger que des

éléments de ce genre pourraient faire courir à la prospérité et

à l’existence d’un État mahométan dans les conditions actuelles

de prépondérance des peuples chrétiens sur ceux de l’Islam,

qu’à une aversion impuissante, mais profondément enracinée

dans le gouvernement aussi bien que chez le peuple, envers les

Chrétiens. Pour le Marocain, Chrétien et Européen sont synonymes ;

comme jadis aux temps les plus anciens des relations des Mauritaniens

avec l’Europe, il les nomme tous deux _Roumi_. En premier lieu,

le Chrétien, pour lui, est l’Espagnol, avec lequel il est le plus

souvent en relation et qu’il hait ardemment depuis des siècles,

comme son ennemi héréditaire, et qu’il méprise, non toujours

sans raison. Les Espagnols qui vivent au Maroc sont généralement

des criminels en fuite, des déserteurs ou des gens ruinés, qui,

ne pouvant plus demeurer dans leur pays, s’en vont à l’aventure.

Si l’on tient compte des embarras et des dangers que la présence

de nombreuses communautés ou de populations chrétiennes provoque

dans les autres pays mahométans, on ne peut que voir, à mon avis,

une garantie de la durée de l’empire Marocain dans l’absence de

tout Chrétien indigène et dans le peu de dispositions que montre le

gouvernement à accepter des émigrants de cette religion. C’est

précisément le défaut d’éléments chrétiens qui favoriserait

la civilisation du pays, si le gouvernement prenait une fois la

résolution de s’approprier les progrès survenus en Europe ;

il serait ainsi préservé des dangers qui naissent du désir des

populations non mahométanes d’arriver à l’égalité, et, par

contre, de la circonstance que le Coran, qui sert de constitution

à tout État musulman, rend cette égalité impossible, tant que

le gouvernement national reste fidèle à l’Islam.

Mais, dans l’avenir, le Maroc ne pourra se dérober à l’influence

des Chrétiens, et leur exclusion actuelle aura une fin. Déjà

il a été admis en principe à la conférence de Madrid que

les Chrétiens, et en général les non-mahométans, pourraient

habiter et acquérir des terres dans l’intérieur du pays :

c’est une concession qui, jusqu’ici, n’a qu’une valeur

nominale, à cause du défaut de sécurité du Maroc et du manque

de respect envers l’autorité gouvernementale dans certaines de

ses parties. Au point de vue marocain, le système de l’exclusion

avait sa raison d’être et son utilité, car, en l’appliquant, on

a évité les difficultés que les habitants chrétiens ont créées

aux gouvernements dans les autres États musulmans et qui n’ont pas

toujours été tranchées simplement par la voie diplomatique. Aussi,

quand, à l’intérieur du Maroc, un Chrétien est victime d’un

acte quelconque et que l’État intéressé fait des réclamations

par la voie de son consul, on est toujours prêt, à la cour de Fez,

à étouffer l’affaire en payant une indemnité. On trouve cette

méthode d’une application d’autant plus aisée que l’argent est

remboursé par la province où le cas s’est produit. Les Chrétiens

ont assez souvent abusé de cette disposition ; mais le Maroc a

toujours payé, uniquement pour échapper à toute complication.

Quoique le dialecte arabe qu’on appelle _maghrébin_ (occidental)

doive être considéré comme la langue nationale, les habitants

primitifs du pays, que les Européens nomment Berbères et que

les Marocains appellent Chelouh, anciens Mauritaniens, parlent,

outre l’arabe, leur langue propre. Les Chelouh se divisent,

à leur tour, en deux races peu différentes : les Amazirg et les

véritables Chelouh. Les premiers vivent sur les plus hautes parties

des montagnes, du Rif jusque loin dans le sud, et s’occupent plus

particulièrement de l’élevage des troupeaux et des abeilles ;

tandis que les seconds habitent des pays de collines et font un peu

de culture, en dehors de leur élevage. Leurs idiomes ne diffèrent

que comme des dialectes, et l’on peut dire qu’ils ne constituent

qu’une même langue. Les pays au sud de l’Atlas, le Sous et le

Tafilalet, jadis très industriels, sont presque uniquement habités

par des Chelouh.

Dans leurs montagnes peu accessibles, ces Berbères, pour me servir de

la dénomination usitée en Europe, ont opposé de toute antiquité

une résistance, presque toujours suivie de succès, contre les

divers gouvernements qui se sont succédé. Même aujourd’hui

les Amazirg, en particulier, sont pour ainsi dire indépendants,

et ne payent d’impôts au sultan que sous forme de présents,

quand lui ou ses généraux pénètrent dans leur pays avec des

forces supérieures. Ils ne deviendraient dangereux, dans l’état

de choses actuel, que s’ils s’alliaient entre eux pour résister

au gouvernement. Mais ils ne vont pas si loin. Leur seul but est de

payer le moins possible de redevances au sultan, auquel ils sont du

reste dévoués comme représentant du Prophète (chalif).

Pour ce qui concerne la physionomie et le caractère des Berbères,

l’Amazirg, aussi bien que le Chelch (singulier de Chelouh), est

grand, fort, belliqueux et aime la liberté, mais il est sauvage

et féroce. On trouve assez souvent des Berbères blonds avec des

yeux bleus ou gris, tandis que le vrai Berbère, qui appartient à

la race hamitique, montre un type oriental très accusé. C’est

surtout parmi les Rouwafah, montagnards du Rif, que se trouvent de

larges figures blondes : on a admis, probablement avec raison, que

l’influence du sang germanique s’était fait sentir chez eux. On

sait que les Vandales, venus d’Espagne, sont demeurés en très

grande partie au Maroc et se sont fondus dans la population indigène.

Les Berbères sont Mahométans, mais j’ai remarqué que dans leur

religion ils n’étaient pas aussi stricts et aussi fanatiques que

les Arabes. La vie plus dure et moins régulière des Berbères dans

leurs montagnes doit déjà contribuer à empêcher leurs pratiques

religieuses d’être exécutées avec la même rigueur que chez les

habitants efféminés des villes. S’ils tiennent les voyageurs

chrétiens éloignés de leurs montagnes, cela provient moins du

fanatisme religieux que de la crainte de voir ces étrangers envoyés

par le sultan pour reconnaître leur pays.

Les Berbères forment le noyau de la population marocaine. La branche

septentrionale de leur race s’étend au loin vers l’est, à

travers l’Algérie, jusqu’en Tunisie ; les indigènes que les

Français appellent Kabyles sont des Berbères. Ce n’est pas sans

raison que certains voyageurs français ont récemment fait remarquer

qu’il faudrait attirer davantage à soi les gens de cette race et

s’en servir contre les Arabes, qui se révoltent si souvent.

Il faut citer en second lieu, parmi les éléments de la population

marocaine, les descendants de ces Arabes qui se sont maintenus sans

croisements depuis leur émigration de l’Orient et qui vivent

surtout dans les campagnes, comme cultivateurs ou comme nomades. Plus

foncés de peau que les Berbères, moins vigoureusement formés

qu’eux, mais plus adroits et plus intelligents, ces Arabes

habitent encore aujourd’hui, comme il y a des siècles, leurs

villages de tentes, situés dans les plaines du nord, de même

qu’au delà de l’Atlas dans les larges vallées sur la lisière

du désert. L’élevage est leur principale occupation ; ils

cultivent aussi un peu de blé, mais juste la quantité nécessaire

à leurs besoins. On voit parmi eux des figures de vieillards tout

à fait patriarcales, comme nous les connaissons depuis notre plus

tendre enfance par la Bible. Ils vont de place en place, avec

leurs nombreuses familles et leurs esclaves, en poussant leurs

troupeaux devant eux, et s’arrêtent partout où les animaux

peuvent paître. Ils se distinguent des habitants des villes par

une certaine grossièreté ; mais, en revanche, on trouve encore

chez eux le respect de l’hospitalité.

Du mélange de ces deux éléments principaux de la population

marocaine est sorti un troisième, les habitants des villes, nommés

Maures par les Européens. Parmi eux jouent surtout un grand rôle

les descendants des musulmans chassés d’Espagne. Ces derniers, qui

pourraient souvent se vanter de leur parenté et de leur similitude de

noms avec de nobles familles chrétiennes de leur ancienne patrie, se

sont fixés surtout sur les côtes, à Tétouan, Séla, Rabat, etc. ;

c’est de là qu’ils continuèrent, sous la forme d’une guerre de

courses, leurs luttes contre les Chrétiens qui les avaient expulsés.

Le Maure, qui habite surtout les villes, a le teint clair du

Berbère et l’intelligence plus élevée de l’Arabe, intelligence

qu’il emploie souvent au détriment de son congénère, en tant

que marchand, artisan ou fonctionnaire.

Le Maure des villes, avec son extérieur efféminé et délicat,

ses vêtements élégants et les allures les plus courtoises de

l’Orient, est regardé avec mépris par l’Arabe nomade, tout fier

de ses vieux costumes et de ses mains grossières. Les Maures ont

presque tous ce genre de demi-culture, caractéristique pour ceux

qui connaissent l’Islam dans le Nord-Africain : il sait lire et

écrire, connaît par cœur un certain nombre de maximes du Coran,

croit à l’alchimie et à l’astrologie de ses savants, respecte un

chérif (descendant du Prophète) et cherche à s’enrichir par tous

les moyens, que ce soit par les voies plus pratiques du commerce, ou

comme fonctionnaire du sultan. Il est du reste difficile de tracer une

ligne exacte de démarcation entre les trois groupes des Berbères,

des Arabes et des Maures, car depuis longtemps des croisements ont

eu lieu entre eux.

Les Maures et les Arabes peuvent compter, réunis, autant de têtes

que les Berbères. La population marocaine renferme encore d’autres

éléments, fort peu nombreux, à la vérité, mais qui ont pourtant

une grande influence : ce sont les Juifs espagnols, puis les Nègres

esclaves, et enfin la population chrétienne, qui se réduit à un

très faible chiffre.

Les Juifs espagnols se sont répandus depuis fort longtemps dans

toutes les parties du Maroc. Ils sont surtout nombreux, comme de

juste, dans les grandes villes de l’intérieur, où ils habitent

des quartiers séparés, et dans les ports, où ils jouissent d’une

liberté plus grande, grâce à la présence des consuls ; on trouve

pourtant dans chaque kasba une ou plusieurs familles juives, qui

ont en quelque sorte le privilège exclusif d’y habiter et d’y

faire du commerce. Aussitôt que le gouverneur a besoin d’argent,

il charge « ses Juifs » de lui en procurer.

[Illustration : Costume d’intérieur d’une Mauresque.]

Il est aussi difficile de fixer le nombre des Juifs du Maroc que celui

des Arabes ou des Berbères, quoiqu’ils ne forment qu’une fraction

insignifiante de la population tout entière. Les évaluations

les plus diverses ont également cours à ce sujet. Jusqu’ici

on admettait généralement l’existence au Maroc de 200000

Juifs. Rohlfs cherche à démontrer dans le mémoire que j’ai cité

(_Anzahl der Juden in Afrika_), que ce nombre est également beaucoup

trop élevé. En cela je puis me ranger à ses appréciations.

Il donne les chiffres suivants pour les Juifs du Maroc :

Arseila 100 Darbéida 100 Agadir 150

El-Araïch 1200 Azamour 500 Taroudant 4000

Fez 10000 Marrakech 6000 Oudjda 1000

Meknès 5000 Saffi 300 Tétouan 4200

Tésa 800 El-Ksor 3000 Tanger 2500

Rabat 5000 Mogador 1300

En outre il faut tenir compte des Juifs de l’Atlas, de l’oued

Noun, de l’oued Draa, du Tafilalet, ainsi que des plaines du nord

du Maroc. « J’estime tout au plus à 2000 la population juive

des montagnes. De même, les Juifs fixés dans l’oued Noun ne

dépassent certainement pas le nombre de 5000. J’évalue ceux de

l’oued Draa à un chiffre semblable. Dans le Tafilalet proprement

dit, il y a cinq ksours habités par les Israélites : Gouirlan,

Taboubekirt, Asserguin, Ksor Djedid, Rissani et Dar el-Béida. A

Rissani j’ai compté 200 maisons juives ; à Dar el-Béida existe un

important quartier juif. D’après cela, je crois pouvoir évaluer

à 6000 le nombre des Juifs du Tafilalet, auquel il faut encore

ajouter la population de la mellah située au nord d’Ertib. »

Rohlfs croit que le total de 62800 est encore trop élevé, et que le

chiffre exact serait tout au plus 45000. Dans la liste précédente,

Taroudant est compté pour un nombre bien trop considérable, car

cette ville ne peut avoir beaucoup plus de 1000 Juifs ; au contraire,

ce qui concerne les autres villes ne me paraît pas exagéré. Mais

il faut tenir compte des Juifs répandus dans les nombreuses kasbas

isolées, éparses dans les plaines, de sorte que le chiffre qui fixe

à 60000 les Juifs vivant à l’intérieur du Maroc ne me semble

pas trop élevé. Il ne faut pas omettre d’ajouter que les Juifs

espagnols, en dépit de leur situation humiliante, se multiplient

comme le sable de la mer, suivant les paroles de la Bible. Le nombre

des enfants d’une mellah marocaine surprend tous les voyageurs.

[Illustration : Juive marocaine en costume d’apparat.]

Tandis que les Juifs des autres parties du Nord-Africain s’adonnent

presque exclusivement au commerce et n’y sont surpassés qu’en

Égypte par les Levantins, les Arméniens et les Grecs, au Maroc

ils sont en grande partie artisans, et se montrent aussi adroits

qu’ils sont naturellement laborieux et économes.

Malgré leur petit nombre relatif, l’influence des Juifs est

grande sur l’ensemble du commerce, de l’industrie, etc. Le

manque de scrupules dans leurs fructueuses affaires commerciales et

industrielles les a, il est vrai, fait haïr de tous, mais le ferme

appui qu’ils se donnent réciproquement et le soutien moral de

l’Alliance israélite les font toujours prospérer en dépit de

toutes les vexations ; enfermés dans leurs quartiers étroits et

malpropres, ils mènent visiblement une vie familiale plus heureuse

que les Arabes riches et nobles dans leurs palais, avec leurs harems,

leurs esclaves, leurs eunuques, etc.

Il est également difficile de fixer le nombre des Nègres

esclaves, même d’une manière approximative ; ce nombre

n’est point insignifiant, car il dépasse peut-être celui des

Juifs. L’esclavage, qui n’est d’ailleurs qu’une sorte de

domesticité, est en usage au Maroc, et chaque année des caravanes

parties du pays des Bambara, dans le Soudan, arrivent au Maroc. Ce

sont généralement des Arabes et des Maures des environs de Marrakech

qui entreprennent, pendant des années, des voyages vers le sud pour

y échanger des esclaves contre des marchandises et du sel. On trouve

mis en vente des esclaves, hommes, femmes et enfants, dans les grands

marchés hebdomadaires de l’intérieur du Maroc, et même, de temps

en temps, dans ceux des villes de la côte ; on n’entend jamais

parler des mauvais traitements qui leur seraient infligés. La vente

de ces esclaves est une simple dissolution du contrat de service

antérieur et le passage entre les mains d’un autre maître.

[Illustration : Négresse esclave.]

Pire encore est le vice auquel s’adonnent les grands de l’empire

et qui consiste à entretenir de jeunes Nègres castrats, pris

d’ordinaire parmi les enfants de leurs esclaves. Cette coutume

est si généralement répandue que personne ne s’en cache, et que

l’Européen ne peut que s’étonner de la liberté avec laquelle

on en parle et on la met en pratique.

Les Nègres esclaves ont tous embrassé l’Islam, et doivent

être alors considérés comme les sujets du sultan : ce que les

Chrétiens et les Juifs ne sont pas. Dans les processions religieuses

du Maroc, qui se distinguent par leur sauvagerie et leur grossièreté

révoltantes, les Nègres et les Négresses jouent un grand rôle ;

les meilleurs éléments parmi les Maures, si délicats et si

élégants en général, n’y prennent point part.

Enfin la population chrétienne, dont le nombre est très faible

et qui ne doit pas dépasser quelques milliers d’âmes, est

aujourd’hui presque exclusivement renfermée dans les villes de la

côte. Les Espagnols dominent et sont surtout nombreux à Tanger et

à Tétouan ; puis viennent les Portugais ; ces deux peuples ont entre

leurs mains presque tout le petit commerce et surtout les auberges.

Les Anglais, les Français, les Allemands, etc., sont uniquement

fixés comme négociants dans les ports. Quelques renégats

se trouvent toujours dans l’armée marocaine. Il faut encore

remarquer qu’une grande partie des Espagnols vivant à Tétouan

s’occupent de l’arrachage de l’écorce du chêne-liège et

que l’exportation des produits de leur industrie doit être faite

en contrebande, car elle est interdite. Ordinairement les Européens

n’habitent pas l’intérieur du pays ; ils se contentent de visiter

les grandes villes dans l’intérêt de leurs affaires ; le corps

consulaire lui-même vit, comme on sait, à Tanger, fort loin de

la résidence du sultan ; un ministre marocain est spécialement

chargé de se mettre en relation avec lui.

La population actuelle est donc composée de ces six

éléments : Berbères, Arabes, Maures, Nègres esclaves, Juifs

et Chrétiens. Comme je l’ai fait remarquer, il n’existe

absolument aucune donnée qui permette de déterminer le nombre des

indigènes. Toutes les estimations ne reposent que sur les calculs

des voyageurs ; mes voyages au Maroc m’ont convaincu que le chiffre

de 8 millions pour cet empire si étendu ne serait pas trop élevé.

ÉTAT POLITIQUE DU MAROC.

_La dynastie._ — A la tête de l’État se trouve le sultan, de

la maison des chourafa du Tafilalet. En sa qualité de représentant

du Prophète (chalif), il gouverne avec une autorité absolue, qui

n’est adoucie quelque peu que par les _chera_, c’est-à-dire

par les lois du Coran. La dynastie actuelle est nommée, comme

je l’ai déjà dit, dynastie des Filali ou des Hassani, parce

qu’elle descend, dit-on, de Hassan, fils d’Ali, neveu et gendre

du Prophète.

Le fondateur de cette dynastie fut Mouley (Maoula) Ali, nommé

simplement d’ordinaire Mouley Chérif, qui vint vers 1620, de

Yambo, dans l’Hedjaz, au Tafilalet avec des pèlerins maghrébins,

et qui fut reconnu sans combat comme prince du pays par les habitants.

Son fils Mouley Rechid, un mulâtre, conquit en 1668 le Maroc, après

beaucoup d’aventures et de combats. Son frère Mouley Ismaïl

le suivit et fut célèbre par sa cruauté ; il donna au pays ses

limites actuelles et une puissance comme n’en avaient jamais eue

les successeurs des chalifs de Cordoue après l’expulsion des

Arabes de l’Espagne.

Depuis, l’empire, dont les souverains recevaient, au temps de

leur puissance, dans leurs traités avec les potentats européens,

les titres d’_empereur de Fez et du Maroc_, etc., est descendu,

par une suite de guerres de successions, de guerres civiles et par

son isolement obstiné du reste du monde, à un degré de barbarie

et d’impuissance en opposition complète avec ses ressources

naturelles et sa situation.

Le pays n’est ni pauvre ni épuisé ; il possède au contraire

les conditions indispensables d’une situation prospère. Il est

riche en hommes, en animaux et en produits naturels ; on y voit

encore les restes d’une industrie jadis importante et de travaux

miniers ; il jouit comme autrefois d’un climat heureux, et, par

la navigation à vapeur, il est encore plus rapproché des pays

les plus civilisés de la terre, grâce à sa situation éminemment

favorable. Mais tous ces avantages sont demeurés stériles, parce

que depuis plus de cent ans les souverains du Maroc ont interdit à

leur peuple toute relation avec le monde extérieur, et sont restés

éloignés de tous les progrès modernes.

Le gouvernement est patriarcal, au sens complet du mot : le sultan,

comme chalif, est à la fois le chef de la communauté religieuse

et celui de l’État politique. Sa volonté a seule force de

loi, en même temps que les règles du Coran, qui nulle part plus

qu’ici n’est demeuré la constitution d’un pays. Les chalifats

de Damas, de Bagdad, du Caire et de Cordoue, malgré les maximes

étroites du Coran, ont fait fleurir au plus haut degré les arts,

les sciences et les lettres. C’étaient des États bien ordonnés,

sous tous les rapports les premiers et les plus puissants de leur

époque ; tandis qu’aujourd’hui, au Maroc, en même temps que

l’Islam est tombé dans le formalisme et les superstitions des

religions vieillies, l’État s’est pétrifié également dans

l’immobilité et l’impuissance.

Le sultan actuel, Mouley Hassan, est monté sur le trône par suite

des dernières volontés de son père et prédécesseur, quoique

le pouvoir eût dû appartenir, d’après la loi de succession

du Coran, à son oncle, Mouley el-Abbas, le plus ancien membre de

la famille. Celui-ci y a renoncé volontairement, et est encore

aujourd’hui le conseiller et le serviteur de son neveu.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 26 / 31 段