En souvenir de cette époque l’Espagne a aujourd’hui des

prétentions sur l’un des ports marocains. Le sultan l’invita à

se mettre en possession de Santa Cruz de Marpequeña ; mais, quand un

navire de guerre espagnol arriva sur la côte, la population prit une

attitude si menaçante, qu’il s’en retourna aussitôt. Depuis ce

temps l’Espagne a renouvelé à plusieurs reprises des tentatives

auprès du sultan pour l’amener à user de son influence, mais elle

est nulle sur ce point. Le plus curieux de tout cela est qu’on

ignorait complètement où ce port de Santa Cruz de Marpequeña se

trouvait, ou s’était trouvé. On envoya donc en 1878 un navire,

le _Blasco de Garay_, avec une commission scientifique à bord, qui

fit une reconnaissance approfondie de la côte, entre le 28e et le

29e degré de latitude, c’est-à-dire à peu près entre l’oued

Noun, qui se nomme Asaka chez les indigènes, et l’embouchure de

l’oued Draa. Il semble qu’il n’y ait aucun accord au sujet de

la position de Santa Cruz de Marpequeña ; beaucoup la placent à

l’embouchure de l’oued Chibaka, par 28° 28′ de latitude nord,

c’est-à-dire dans un endroit fort rapproché des îles Canaries.

Dans les circonstances actuelles, il est impossible que le

sultan remette ce port à l’Espagne, puisqu’il n’en est pas

maître ; les Espagnols devraient simplement envoyer plusieurs

vaisseaux de guerre pour tenter d’y organiser une station sous

leur protection. Les habitants seraient au début très hostiles,

car ce sont des tribus arabes et berbères habituées à la liberté

la plus absolue. Il est douteux que les sacrifices soient en rapport

avec les avantages à retirer par l’Espagne d’une station aussi

complètement isolée. S’il s’agissait du grand port d’Agadir,

nommé aussi Agadir-Igouir, ce dernier point mériterait largement

un sacrifice.

CHAPITRE XII

L’ÉTAT MAROCAIN.

Les États mahométans du nord de l’Afrique. — Le pays du

Maroc. — Situation. — Climat. — Maroc nord et sud. —

Rivières. — Côtes. — El-Gharb. — Population. — Son

chiffre. — L’Islam. — La langue. — Les Berbères. — Les

Arabes. — Les Maures. — Les Juifs espagnols. — Les Nègres

esclaves. — Les Chrétiens. — Organisation de l’État. — La

dynastie. — Conduite des affaires publiques. — Sidi Mouça. —

Constitution. — La justice. — Les cadis. — Les nobles. — Les

prisons. — Administration du pays. — Amelât. — Amil. — Amin.

La côte nord du continent africain est parmi les plus fortunées de

la terre, et il n’est pas étonnant qu’il s’y soit développé

une civilisation puissante bien avant l’ère chrétienne. En effet,

au moment où la côte sud de la Méditerranée était couverte,

jusque très avant dans l’intérieur et jusqu’à l’extrême

ouest, de nombreuses colonies en pleine prospérité, la zone de

déserts aux chaleurs mortelles à tout être animé ne s’avançait

pas encore aussi loin vers le nord ; là où aujourd’hui le sable

doré du désert couvre des plaines étendues, ou se trouve amoncelé

en chaînes de dunes puissantes, presque impossibles à franchir,

il y avait autrefois de grands espaces boisés et des champs

d’orge touffus. Les lits de rivière desséchés aujourd’hui

conduisaient alors à la Méditerranée une grande quantité d’eau ;

les hippopotames et les crocodiles les animaient, et l’éléphant

d’Afrique, dressé par les adroits Carthaginois et employé par eux

à la guerre, trouvait alors à vivre dans un pays où aujourd’hui

de maigres touffes d’alfa peuvent à peine subsister.

La douceur du climat, la fertilité du sol, la richesse des

populations, attirèrent dans ces pays tous les peuples jaloux des

grandes entreprises. Aujourd’hui encore, ce sont les Arabes qui y

jouent numériquement le rôle le plus important ; mais ils ne sont

plus nulle part un peuple indépendant et souverain. L’influence

européenne s’accroît ici constamment. La France s’est établie

en Algérie depuis un demi-siècle et a dernièrement conclu avec la

Tunisie une convention qui rend ce pays tributaire non plus des Turcs,

mais de la république Française. La Tripolitaine est encore pour un

temps dans la dépendance de la Porte ; mais l’Italie, amèrement

froissée de l’occupation de la Tunisie, compte y jouer quelque

jour un rôle ; l’Égypte est réorganisée par les Anglais ;

il n’y a qu’à l’extrême ouest où le Maroc possède encore

un souverain à lui, entièrement indépendant.

On sait que le règne de l’Islam, qui dure depuis des siècles

dans le Nord-Africain, n’a jamais été capable de porter ces

pays à un état de prospérité même approchant de celui qu’ils

ont possédé autrefois. C’est le devoir des États civilisés de

l’Occident, et surtout de ceux des peuples latins du Sud-Européen,

de pénétrer de force dans ces terres africaines et d’y introduire

les progrès de la civilisation moderne ; ce que l’Islam n’a

pas su même conserver, encore moins faire progresser, doit être

l’œuvre du Christianisme.

Le Maroc, lui aussi, ne pourra exister longtemps, et pour le

moment son indépendance ne tient qu’à la jalousie qui existe

entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. J’ai déjà

cité plusieurs particularités de la mauvaise administration

du Maroc ; dans les pages suivantes on trouvera une description

de l’organisation et des ressources d’un pays qui, dans un

avenir peu éloigné, attirera plus l’attention qu’il ne le fait

aujourd’hui. J’ai reçu de compatriotes amis qui avaient longtemps

habité le Maroc, une foule de renseignements, dont beaucoup doivent

être inédits, et pour lesquels je les remercie encore une fois.

LE PAYS.

Le pays que les Européens appellent Maroc, d’après le nom d’une

des capitales et résidences de ses souverains, est nommé par les

Arabes Maghreb el-Aksa (le Lointain-Ouest, _the Far-West_) ; par sa

situation aussi bien que par la richesse de son sol, il fait partie

des plus favorisés de la terre.

Immédiatement placé aux portes du monde civilisé, l’habitant du

Maroc peut en quelques jours atteindre la France, l’Angleterre,

l’Italie et même l’Allemagne ; en même temps les ports

marocains sont très commodément placés pour les relations avec

l’Amérique. Mais il faut attribuer à son isolement systématique

de l’Europe, qui dure déjà depuis des siècles, ainsi qu’à

l’exclusion du mouvement commercial et intellectuel du monde

civilisé, l’existence d’institutions et de mœurs qui remontent

au delà du moyen âge : c’est pour cela que ce pays est moins

connu des nations civilisées que les parties les plus éloignées

du Nouveau Monde. Une exclusion de ce genre contre tout étranger

ne trouve, ou plutôt ne trouvait son analogue qu’en Chine et en

Corée, où pourtant aujourd’hui un grand pas a été fait dans

la voie des améliorations.

Le Maroc est considérablement plus grand que l’empire

d’Allemagne ; on évalue sa surface à plus de 800000 kilomètres

carrés. Il est situé entre le 27e et le 36e degré de latitude, et

jouit, au moins dans sa partie nord, d’une température modérée

et d’un climat en général très sain ; les chaleurs y sont

très adoucies par les vents de l’Atlantique. La température

moyenne est beaucoup plus basse que dans les autres pays de même

latitude. Son puissant développement de côtes le long de deux

mers, de même que la présence de grandes et hautes montagnes, sont

d’un grand avantage pour le climat du pays. Il n’y a de séries

d’observations complètes et exactes des températures que pour

très peu de points du Maroc ; parmi les plus connues sont celles de

l’ancien consul français de Mogador (Souera), M. Beaumier. Elles

indiquent pour cette ville une rare uniformité de la température

dans le cours d’une année ; aussi a-t-on essayé de la recommander

comme séjour curatif à ceux qui souffrent d’une maladie de

poitrine. Il est bien vrai que les variations thermométriques sont

beaucoup moindres là qu’à Madère, aux Canaries, à Alger ou

au Caire ; presque toute l’année la chaleur y reste la même,

et l’on ne compte en moyenne que quarante-cinq jours de pluie par

an (en février et en mars) ; d’un autre côté, on a remarqué

que pendant deux cent soixante et onze jours de l’année un vent

rafraîchissant souffle du nord et du nord-ouest. Comme tous les

environs de la ville, qui est construite sur un rocher s’avançant

dans la mer, sont complètement nus et couverts de dunes jusqu’à

une grande distance, je ne comprends pas comment les Européens

malades des poumons et de la gorge pourraient se remettre sous des

vents si fréquents et entraînant d’épais tourbillons de sable

et de poussière ; de plus, il n’y existe pas le moindre confort

pour des malades de ce genre. Dans l’état actuel des choses,

celui qui irait à Mogador pour y rétablir sa santé pourrait bien

être cruellement détrompé.

La chaîne de l’Atlas, qui commence au cap Ghir sur l’Atlantique,

et qui va de là, en prenant une direction nord-est, jusqu’à la

frontière algérienne et ensuite vers la Tunisie, sépare le pays

en deux parties presque égales, mais différant essentiellement

l’une de l’autre par le climat, les productions et les habitants.

Bien que la dynastie actuelle des Filali soit originaire du

royaume du Tafilalet, placé dans la partie sud-ouest du pays et

jadis indépendant, et quoiqu’elle ait fondé autrefois par la

conquête l’État actuel, la partie située au nord de l’Atlas

forme pourtant, en ce moment du moins, le véritable noyau de la

puissance et de la prospérité du pays. C’est la contrée où

se trouvent Fez et Marrakech et qui est aussi importante par sa

fertilité et par la densité de la population que parce que le

maître du pays réside dans l’une ou l’autre de ces deux villes,

quelquefois à Meknès, mais jamais dans le sud. La puissance du

sultan au delà de l’Atlas est en général purement nominale ;

on le reconnaît pour un chalif, pour un représentant du Prophète ;

mais, quant au reste, on vit assez indépendant de lui.

Le nord-ouest du Maroc doit surtout à l’Atlas et à la mer sa

fertilité plus grande, sa végétation plus vigoureuse et ses

forêts.

La haute chaîne de l’Atlas, que les indigènes nomment

Idraren-Drann, qui s’élève au sud de Marrakech et dont le sommet

le plus haut est le Miltzin, protège le pays contre l’effet

desséchant des vents du désert, dont souffre le sud-ouest. Elle

donne naissance à un grand nombre de rivières importantes. Les

principales qui débouchent dans l’Atlantique sont : le Tensift,

l’Oumm-er-Rebia, l’Abouregreg et le Sebou ; dans la Méditerranée

ne se jette qu’une grande rivière, la Moulouyah, qui coule près

des frontières algériennes.

Plusieurs de ces rivières, et particulièrement le Sebou, pourraient

être navigables sur des longueurs considérables. Mais les

Marocains sont si peu navigateurs depuis qu’ils ont dû renoncer

à la piraterie, qu’ils ont à peine les bacs nécessaires pour

transporter les voyageurs et les caravanes sur les fleuves, larges

vers leur embouchure.

Le Sebou, à l’estuaire sablonneux duquel ne se trouve pas même

un village et encore moins une ville, deviendrait une voie fluviale

commode et importante vers Fez. Il est vrai qu’il n’atteint

pas la ville elle-même, mais s’en écarte un peu au nord. Il

faudrait opérer d’abord des sondages, mais je suis convaincu que

de petits vapeurs remorquant des bateaux plats transporteraient plus

vite et à meilleur compte, jusqu’auprès de la résidence, les

nombreuses marchandises qui sont aujourd’hui portées de Tanger à

Fez à dos de chameau et en de longs jours de marche. Les Marocains

eux-mêmes sont beaucoup trop indolents pour une telle entreprise,

surtout à cause des travaux et des études préliminaires qu’elle

nécessiterait ; de leur côté les Européens n’engageraient pas,

en les circonstances actuelles, leurs capitaux dans des travaux

d’essai, qui, même s’ils donnaient d’heureux résultats,

n’auraient pas les garanties de sécurité indispensables pour

assurer l’exécution d’une entreprise utile et fructueuse.

A son embouchure, le Sebou est assez large, mais une barre

rend difficile l’entrée des navires venant de l’Océan ;

il serait aisé d’y tenir ouvert un chenal étroit, et de

petits vapeurs côtiers pourraient probablement remonter de

Tanger ou de Mogador pendant quelque temps dans le fleuve. Cela

contribuerait essentiellement à l’essor du trafic, si pénible

aujourd’hui. Dès que l’une des trois grandes puissances

européennes qui convoitent le Maroc aura atteint son but, la

navigabilité du Sebou sera aussitôt l’objet de son attention,

j’en suis bien certain.

Dans la moitié du Maroc située au sud-ouest de l’Atlas et qui se

compose de l’ancien royaume de Sous, du Tafilalet et du Touat, la

température est beaucoup plus élevée que dans le nord : les vents

du Sahara dessèchent l’air et le sol. Les versants de l’Atlas

y sont dénudés, et les palmiers dominent dans les vallées. Tandis

que la couleur de la peau des Maures est très claire dans le nord,

les habitants du sud sont déjà bruns, et en partie aussi noirs

que les Nègres, qui y vivent en grand nombre.

Parmi les cours d’eau qui sortent du versant sud-ouest de l’Atlas,

l’oued Sous, l’oued Noun et l’oued Draa atteignent seuls la

mer en hiver ; les rivières plus à l’est, comme l’oued Guir et

l’oued Figuig, l’oued Ziz et l’oued Malah, se perdent dans les

sables du désert. Les trois grandes rivières que j’ai nommées les

premières ne roulent même que rarement de l’eau dans leurs cours

moyen et inférieur, et cela n’arrive pas tous les hivers. Pendant

mon voyage dans ces pays, en mars 1880, l’oued Sous n’avait

qu’un pied et demi de profondeur et environ douze pieds de large

dans le voisinage de Taroudant ; comme la distance de ce point à

la mer n’est pas très considérable, la rivière atteignait sans

doute à cette époque l’océan Atlantique. Les deux autres grands

lits de rivière étaient complètement à sec aux endroits où je

les traversai au même moment ; de l’orge était cultivée dans

le large lit de l’oued Draa, et on tirait de l’eau des mares

naturelles qui s’y étaient formées ; ces mares sont tantôt

isolées et tantôt réunies par des communications souterraines.

Dans tous les cas, c’est un fait remarquable que les plaines

situées au pied d’un massif aussi élevé que l’Atlas, dont

les sommets sont couverts de neige pendant une grande partie

de l’année, soient relativement desséchées. Ce fait ne

s’applique pas seulement à la partie sud du pays, car la grande

plaine de Marrakech située sur le versant nord de l’Atlas est

assez pauvre en eau. Il tient surtout à la direction d’ensemble

de tout le massif, que j’ai déjà signalée, et où dominent

les vallées longitudinales, tandis que les transversales sont

rares en proportion. Il y a peu de montagnes qui consistent, comme

l’Atlas, en une série de lignes parallèles extrêmement longues ;

sa largeur entière est très peu de chose comparativement à son

énorme longueur.

Un autre motif pour lequel une partie des rivières qui sortent de

l’Atlas n’atteignent pas la mer, est que l’eau de leur cours

supérieur se trouve employée à la culture, en sorte qu’il en

parvient très peu dans leurs parties moyenne et inférieure. Les

vallées de ces montagnes sont habitées jusque très haut par

des tribus berbères, qui y vivent à peu près indépendantes

du sultan ; dans leur lutte patiente avec le sol pierreux, elles

cultivent l’orge qui leur est nécessaire, et réunissent l’eau

des sources dans des canaux artificiels pour donner à la terre

une humidité suffisante. Sur le versant sud de l’Atlas, où les

vallées les plus élevées sont également habitées, mais où le

soleil a des rayons plus chauds, on utilise chaque parcelle de terre

couverte d’un peu de sol arable, pour y planter des dattiers ; on

recueille l’eau dans des rigoles nombreuses pour l’irrigation. Il

est certain que de cette façon l’eau des rivières disparaît,

et que leur lit doit s’ensabler toujours davantage.

Dans la région des plus hauts sommets de l’Atlas il existe une

ligne de partage des vallées longitudinales qui rejette à la

mer vers l’ouest l’oued Sous, l’oued Noun, l’oued Draa,

etc., tandis que l’oued Guir, l’oued Figuig et l’oued Ziz se

détournent vers le sud-est pour arroser les grands groupes d’oasis

de Figuig, du Touat et du Tafilalet, et pour se perdre ensuite dans

les sables du désert.

Quoique le développement des côtes marocaines soit très

considérable, elles ne contiennent qu’un nombre de ports

extrêmement restreint. La plupart des rades de l’Atlantique,

complètement ouvertes, n’offrent aucun abri aux navires qui y

sont à l’ancre ; la baie de Tanger et le port de Mogador peuvent

seuls être désignés comme de meilleurs lieux d’ancrage. Ce

dernier est couvert en quelque sorte par un îlot de rochers jeté en

avant. Le petit port d’Agadir, qui certes pourrait être utilisé

et qui est peut-être le meilleur du Maroc, n’a pas été ouvert

jusqu’ici à la navigation commerciale, et est naturellement peu

connu des Européens. Sur la Méditerranée, le Maroc ne possède ni

port ni rade, si l’on ne tient pas compte de Tanger ; la sauvage

et inabordable chaîne du Rif arrive là tout près de la mer. La

place de Tétouan, commercialement si importante, est à quelques

heures seulement de la Méditerranée, sur une petite rivière qui

s’y jette, mais dont l’embouchure est trop ensablée pour que

les navires puissent y pénétrer.

Les côtes marocaines sont dangereuses en général et peu

avantageuses pour le commerce. Des villes comme Rabat-Sela,

Dar el-Béida, Saffi, etc., où un commerce actif existe déjà,

gagneraient beaucoup à avoir un port. Aujourd’hui leurs rades

ouvertes sont si mauvaises, qu’assez souvent les vapeurs ne peuvent

aborder pour débarquer et pour embarquer leurs passagers ou leur

chargement, et sont forcés de continuer leur route. On pourrait

peut-être établir des ports au moyen de travaux d’art onéreux ;

Mogador deviendrait ainsi un ancrage assez sûr, et surtout il serait

possible d’utiliser la belle, large et profonde baie de Tanger,

si cette ville était dans les mains d’une autre puissance. Comme

on le sait, la rade de Gibraltar est tout à fait défavorable à

la navigation ; les Espagnols ont dans sa voisine Algésiras un port

incomparablement meilleur : la baie d’Algésiras est semblable à

celle de Tanger. Il est évident que les nations maritimes convoitent

depuis longtemps ce dernier point, si favorablement situé à la

limite de deux mers et de deux continents. Tanger aura certainement

un grand avenir si l’une de ces nations réussit à s’y établir.

La partie du Maroc que l’on doit considérer comme la plus

importante, la plus riche et la plus peuplée est la moitié

occidentale du pays situé au nord de l’Atlas : el-Gharb,

célèbre de toute antiquité comme grenier à grains. C’est

une plaine étendue, peu élevée au-dessus de la mer, couverte

d’un humus fertile, assez bien pourvue d’eau, et où de tout

temps on a activement cultivé le froment ; l’élève du bétail,

et en particulier celle du cheval y est pratiquée également, et

les nombreuses tribus arabes qui l’habitent fournissent au sultan

la meilleure part de ses revenus. Partout où s’étend la plaine,

les Arabes ont chassé les Berbères, et l’on ne trouve plus ces

derniers que dans les parties montagneuses du pays.

La portion orientale du Maroc située vers l’Algérie est très

accidentée, de même que la côte nord ; elles sont surtout habitées

par des Berbères. Ce sont des pays d’un accès très difficile pour

les Européens et presque complètement inconnus d’eux. Quoique les

régions montagneuses situées à l’est et au nord de l’empire

du Maroc soient placées à quelques jours des États civilisés de

l’Europe, nous les connaissons moins bien que les parties les plus

éloignées du centre de l’Afrique.

POPULATION

Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer

le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un

empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de

comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les

données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent

sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment,

les géographes sont généralement d’avis que la population de

tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup

exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans

ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement

de populations nombreuses.

D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger,

M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de

la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce

pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un

voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il

faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot

l’établit d’après les résultats du recensement et des autres

travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français,

en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant

de rapports.

D’après les recensements et les évaluations les plus récentes,

l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants

(M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie,

depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de

lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance

générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les

soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au

contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre

l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre

aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de

toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques

parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille

intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année

contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent

toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.

Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie,

si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000

kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55

en territoire civil, d’après Behm et Wagner, _Bevölkerung der

Erde_, t. VII).

Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire

qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans

la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les

montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de

villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger

à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une

idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes

du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de

l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une

population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire :

un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une

excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur

toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans

ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur

(caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de

son district, relativement très restreint : il m’écrivit les

noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son

administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général,

que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre,

que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout

autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des

chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement

peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse

probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On

peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général

impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées

que les plaines.

L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles

d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait

jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable,

ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de

la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers

temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines

qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.

Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au

Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans

la sixième livraison de 1883 des _Petermann’s Mittheilungen_,

ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux

circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population

du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il

a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop

considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la

vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 25 / 31 段