prétentions sur l’un des ports marocains. Le sultan l’invita à
se mettre en possession de Santa Cruz de Marpequeña ; mais, quand un
navire de guerre espagnol arriva sur la côte, la population prit une
attitude si menaçante, qu’il s’en retourna aussitôt. Depuis ce
temps l’Espagne a renouvelé à plusieurs reprises des tentatives
auprès du sultan pour l’amener à user de son influence, mais elle
est nulle sur ce point. Le plus curieux de tout cela est qu’on
ignorait complètement où ce port de Santa Cruz de Marpequeña se
trouvait, ou s’était trouvé. On envoya donc en 1878 un navire,
le _Blasco de Garay_, avec une commission scientifique à bord, qui
fit une reconnaissance approfondie de la côte, entre le 28e et le
29e degré de latitude, c’est-à-dire à peu près entre l’oued
Noun, qui se nomme Asaka chez les indigènes, et l’embouchure de
l’oued Draa. Il semble qu’il n’y ait aucun accord au sujet de
la position de Santa Cruz de Marpequeña ; beaucoup la placent à
l’embouchure de l’oued Chibaka, par 28° 28′ de latitude nord,
c’est-à-dire dans un endroit fort rapproché des îles Canaries.
Dans les circonstances actuelles, il est impossible que le
sultan remette ce port à l’Espagne, puisqu’il n’en est pas
maître ; les Espagnols devraient simplement envoyer plusieurs
vaisseaux de guerre pour tenter d’y organiser une station sous
leur protection. Les habitants seraient au début très hostiles,
car ce sont des tribus arabes et berbères habituées à la liberté
la plus absolue. Il est douteux que les sacrifices soient en rapport
avec les avantages à retirer par l’Espagne d’une station aussi
complètement isolée. S’il s’agissait du grand port d’Agadir,
nommé aussi Agadir-Igouir, ce dernier point mériterait largement
un sacrifice.
CHAPITRE XII
L’ÉTAT MAROCAIN.
Les États mahométans du nord de l’Afrique. — Le pays du
Maroc. — Situation. — Climat. — Maroc nord et sud. —
Rivières. — Côtes. — El-Gharb. — Population. — Son
chiffre. — L’Islam. — La langue. — Les Berbères. — Les
Arabes. — Les Maures. — Les Juifs espagnols. — Les Nègres
esclaves. — Les Chrétiens. — Organisation de l’État. — La
dynastie. — Conduite des affaires publiques. — Sidi Mouça. —
Constitution. — La justice. — Les cadis. — Les nobles. — Les
prisons. — Administration du pays. — Amelât. — Amil. — Amin.
La côte nord du continent africain est parmi les plus fortunées de
la terre, et il n’est pas étonnant qu’il s’y soit développé
une civilisation puissante bien avant l’ère chrétienne. En effet,
au moment où la côte sud de la Méditerranée était couverte,
jusque très avant dans l’intérieur et jusqu’à l’extrême
ouest, de nombreuses colonies en pleine prospérité, la zone de
déserts aux chaleurs mortelles à tout être animé ne s’avançait
pas encore aussi loin vers le nord ; là où aujourd’hui le sable
doré du désert couvre des plaines étendues, ou se trouve amoncelé
en chaînes de dunes puissantes, presque impossibles à franchir,
il y avait autrefois de grands espaces boisés et des champs
d’orge touffus. Les lits de rivière desséchés aujourd’hui
conduisaient alors à la Méditerranée une grande quantité d’eau ;
les hippopotames et les crocodiles les animaient, et l’éléphant
d’Afrique, dressé par les adroits Carthaginois et employé par eux
à la guerre, trouvait alors à vivre dans un pays où aujourd’hui
de maigres touffes d’alfa peuvent à peine subsister.
La douceur du climat, la fertilité du sol, la richesse des
populations, attirèrent dans ces pays tous les peuples jaloux des
grandes entreprises. Aujourd’hui encore, ce sont les Arabes qui y
jouent numériquement le rôle le plus important ; mais ils ne sont
plus nulle part un peuple indépendant et souverain. L’influence
européenne s’accroît ici constamment. La France s’est établie
en Algérie depuis un demi-siècle et a dernièrement conclu avec la
Tunisie une convention qui rend ce pays tributaire non plus des Turcs,
mais de la république Française. La Tripolitaine est encore pour un
temps dans la dépendance de la Porte ; mais l’Italie, amèrement
froissée de l’occupation de la Tunisie, compte y jouer quelque
jour un rôle ; l’Égypte est réorganisée par les Anglais ;
il n’y a qu’à l’extrême ouest où le Maroc possède encore
un souverain à lui, entièrement indépendant.
On sait que le règne de l’Islam, qui dure depuis des siècles
dans le Nord-Africain, n’a jamais été capable de porter ces
pays à un état de prospérité même approchant de celui qu’ils
ont possédé autrefois. C’est le devoir des États civilisés de
l’Occident, et surtout de ceux des peuples latins du Sud-Européen,
de pénétrer de force dans ces terres africaines et d’y introduire
les progrès de la civilisation moderne ; ce que l’Islam n’a
pas su même conserver, encore moins faire progresser, doit être
l’œuvre du Christianisme.
Le Maroc, lui aussi, ne pourra exister longtemps, et pour le
moment son indépendance ne tient qu’à la jalousie qui existe
entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. J’ai déjà
cité plusieurs particularités de la mauvaise administration
du Maroc ; dans les pages suivantes on trouvera une description
de l’organisation et des ressources d’un pays qui, dans un
avenir peu éloigné, attirera plus l’attention qu’il ne le fait
aujourd’hui. J’ai reçu de compatriotes amis qui avaient longtemps
habité le Maroc, une foule de renseignements, dont beaucoup doivent
être inédits, et pour lesquels je les remercie encore une fois.
LE PAYS.
Le pays que les Européens appellent Maroc, d’après le nom d’une
des capitales et résidences de ses souverains, est nommé par les
Arabes Maghreb el-Aksa (le Lointain-Ouest, _the Far-West_) ; par sa
situation aussi bien que par la richesse de son sol, il fait partie
des plus favorisés de la terre.
Immédiatement placé aux portes du monde civilisé, l’habitant du
Maroc peut en quelques jours atteindre la France, l’Angleterre,
l’Italie et même l’Allemagne ; en même temps les ports
marocains sont très commodément placés pour les relations avec
l’Amérique. Mais il faut attribuer à son isolement systématique
de l’Europe, qui dure déjà depuis des siècles, ainsi qu’à
l’exclusion du mouvement commercial et intellectuel du monde
civilisé, l’existence d’institutions et de mœurs qui remontent
au delà du moyen âge : c’est pour cela que ce pays est moins
connu des nations civilisées que les parties les plus éloignées
du Nouveau Monde. Une exclusion de ce genre contre tout étranger
ne trouve, ou plutôt ne trouvait son analogue qu’en Chine et en
Corée, où pourtant aujourd’hui un grand pas a été fait dans
la voie des améliorations.
Le Maroc est considérablement plus grand que l’empire
d’Allemagne ; on évalue sa surface à plus de 800000 kilomètres
carrés. Il est situé entre le 27e et le 36e degré de latitude, et
jouit, au moins dans sa partie nord, d’une température modérée
et d’un climat en général très sain ; les chaleurs y sont
très adoucies par les vents de l’Atlantique. La température
moyenne est beaucoup plus basse que dans les autres pays de même
latitude. Son puissant développement de côtes le long de deux
mers, de même que la présence de grandes et hautes montagnes, sont
d’un grand avantage pour le climat du pays. Il n’y a de séries
d’observations complètes et exactes des températures que pour
très peu de points du Maroc ; parmi les plus connues sont celles de
l’ancien consul français de Mogador (Souera), M. Beaumier. Elles
indiquent pour cette ville une rare uniformité de la température
dans le cours d’une année ; aussi a-t-on essayé de la recommander
comme séjour curatif à ceux qui souffrent d’une maladie de
poitrine. Il est bien vrai que les variations thermométriques sont
beaucoup moindres là qu’à Madère, aux Canaries, à Alger ou
au Caire ; presque toute l’année la chaleur y reste la même,
et l’on ne compte en moyenne que quarante-cinq jours de pluie par
an (en février et en mars) ; d’un autre côté, on a remarqué
que pendant deux cent soixante et onze jours de l’année un vent
rafraîchissant souffle du nord et du nord-ouest. Comme tous les
environs de la ville, qui est construite sur un rocher s’avançant
dans la mer, sont complètement nus et couverts de dunes jusqu’à
une grande distance, je ne comprends pas comment les Européens
malades des poumons et de la gorge pourraient se remettre sous des
vents si fréquents et entraînant d’épais tourbillons de sable
et de poussière ; de plus, il n’y existe pas le moindre confort
pour des malades de ce genre. Dans l’état actuel des choses,
celui qui irait à Mogador pour y rétablir sa santé pourrait bien
être cruellement détrompé.
La chaîne de l’Atlas, qui commence au cap Ghir sur l’Atlantique,
et qui va de là, en prenant une direction nord-est, jusqu’à la
frontière algérienne et ensuite vers la Tunisie, sépare le pays
en deux parties presque égales, mais différant essentiellement
l’une de l’autre par le climat, les productions et les habitants.
Bien que la dynastie actuelle des Filali soit originaire du
royaume du Tafilalet, placé dans la partie sud-ouest du pays et
jadis indépendant, et quoiqu’elle ait fondé autrefois par la
conquête l’État actuel, la partie située au nord de l’Atlas
forme pourtant, en ce moment du moins, le véritable noyau de la
puissance et de la prospérité du pays. C’est la contrée où
se trouvent Fez et Marrakech et qui est aussi importante par sa
fertilité et par la densité de la population que parce que le
maître du pays réside dans l’une ou l’autre de ces deux villes,
quelquefois à Meknès, mais jamais dans le sud. La puissance du
sultan au delà de l’Atlas est en général purement nominale ;
on le reconnaît pour un chalif, pour un représentant du Prophète ;
mais, quant au reste, on vit assez indépendant de lui.
Le nord-ouest du Maroc doit surtout à l’Atlas et à la mer sa
fertilité plus grande, sa végétation plus vigoureuse et ses
forêts.
La haute chaîne de l’Atlas, que les indigènes nomment
Idraren-Drann, qui s’élève au sud de Marrakech et dont le sommet
le plus haut est le Miltzin, protège le pays contre l’effet
desséchant des vents du désert, dont souffre le sud-ouest. Elle
donne naissance à un grand nombre de rivières importantes. Les
principales qui débouchent dans l’Atlantique sont : le Tensift,
l’Oumm-er-Rebia, l’Abouregreg et le Sebou ; dans la Méditerranée
ne se jette qu’une grande rivière, la Moulouyah, qui coule près
des frontières algériennes.
Plusieurs de ces rivières, et particulièrement le Sebou, pourraient
être navigables sur des longueurs considérables. Mais les
Marocains sont si peu navigateurs depuis qu’ils ont dû renoncer
à la piraterie, qu’ils ont à peine les bacs nécessaires pour
transporter les voyageurs et les caravanes sur les fleuves, larges
vers leur embouchure.
Le Sebou, à l’estuaire sablonneux duquel ne se trouve pas même
un village et encore moins une ville, deviendrait une voie fluviale
commode et importante vers Fez. Il est vrai qu’il n’atteint
pas la ville elle-même, mais s’en écarte un peu au nord. Il
faudrait opérer d’abord des sondages, mais je suis convaincu que
de petits vapeurs remorquant des bateaux plats transporteraient plus
vite et à meilleur compte, jusqu’auprès de la résidence, les
nombreuses marchandises qui sont aujourd’hui portées de Tanger à
Fez à dos de chameau et en de longs jours de marche. Les Marocains
eux-mêmes sont beaucoup trop indolents pour une telle entreprise,
surtout à cause des travaux et des études préliminaires qu’elle
nécessiterait ; de leur côté les Européens n’engageraient pas,
en les circonstances actuelles, leurs capitaux dans des travaux
d’essai, qui, même s’ils donnaient d’heureux résultats,
n’auraient pas les garanties de sécurité indispensables pour
assurer l’exécution d’une entreprise utile et fructueuse.
A son embouchure, le Sebou est assez large, mais une barre
rend difficile l’entrée des navires venant de l’Océan ;
il serait aisé d’y tenir ouvert un chenal étroit, et de
petits vapeurs côtiers pourraient probablement remonter de
Tanger ou de Mogador pendant quelque temps dans le fleuve. Cela
contribuerait essentiellement à l’essor du trafic, si pénible
aujourd’hui. Dès que l’une des trois grandes puissances
européennes qui convoitent le Maroc aura atteint son but, la
navigabilité du Sebou sera aussitôt l’objet de son attention,
j’en suis bien certain.
Dans la moitié du Maroc située au sud-ouest de l’Atlas et qui se
compose de l’ancien royaume de Sous, du Tafilalet et du Touat, la
température est beaucoup plus élevée que dans le nord : les vents
du Sahara dessèchent l’air et le sol. Les versants de l’Atlas
y sont dénudés, et les palmiers dominent dans les vallées. Tandis
que la couleur de la peau des Maures est très claire dans le nord,
les habitants du sud sont déjà bruns, et en partie aussi noirs
que les Nègres, qui y vivent en grand nombre.
Parmi les cours d’eau qui sortent du versant sud-ouest de l’Atlas,
l’oued Sous, l’oued Noun et l’oued Draa atteignent seuls la
mer en hiver ; les rivières plus à l’est, comme l’oued Guir et
l’oued Figuig, l’oued Ziz et l’oued Malah, se perdent dans les
sables du désert. Les trois grandes rivières que j’ai nommées les
premières ne roulent même que rarement de l’eau dans leurs cours
moyen et inférieur, et cela n’arrive pas tous les hivers. Pendant
mon voyage dans ces pays, en mars 1880, l’oued Sous n’avait
qu’un pied et demi de profondeur et environ douze pieds de large
dans le voisinage de Taroudant ; comme la distance de ce point à
la mer n’est pas très considérable, la rivière atteignait sans
doute à cette époque l’océan Atlantique. Les deux autres grands
lits de rivière étaient complètement à sec aux endroits où je
les traversai au même moment ; de l’orge était cultivée dans
le large lit de l’oued Draa, et on tirait de l’eau des mares
naturelles qui s’y étaient formées ; ces mares sont tantôt
isolées et tantôt réunies par des communications souterraines.
Dans tous les cas, c’est un fait remarquable que les plaines
situées au pied d’un massif aussi élevé que l’Atlas, dont
les sommets sont couverts de neige pendant une grande partie
de l’année, soient relativement desséchées. Ce fait ne
s’applique pas seulement à la partie sud du pays, car la grande
plaine de Marrakech située sur le versant nord de l’Atlas est
assez pauvre en eau. Il tient surtout à la direction d’ensemble
de tout le massif, que j’ai déjà signalée, et où dominent
les vallées longitudinales, tandis que les transversales sont
rares en proportion. Il y a peu de montagnes qui consistent, comme
l’Atlas, en une série de lignes parallèles extrêmement longues ;
sa largeur entière est très peu de chose comparativement à son
énorme longueur.
Un autre motif pour lequel une partie des rivières qui sortent de
l’Atlas n’atteignent pas la mer, est que l’eau de leur cours
supérieur se trouve employée à la culture, en sorte qu’il en
parvient très peu dans leurs parties moyenne et inférieure. Les
vallées de ces montagnes sont habitées jusque très haut par
des tribus berbères, qui y vivent à peu près indépendantes
du sultan ; dans leur lutte patiente avec le sol pierreux, elles
cultivent l’orge qui leur est nécessaire, et réunissent l’eau
des sources dans des canaux artificiels pour donner à la terre
une humidité suffisante. Sur le versant sud de l’Atlas, où les
vallées les plus élevées sont également habitées, mais où le
soleil a des rayons plus chauds, on utilise chaque parcelle de terre
couverte d’un peu de sol arable, pour y planter des dattiers ; on
recueille l’eau dans des rigoles nombreuses pour l’irrigation. Il
est certain que de cette façon l’eau des rivières disparaît,
et que leur lit doit s’ensabler toujours davantage.
Dans la région des plus hauts sommets de l’Atlas il existe une
ligne de partage des vallées longitudinales qui rejette à la
mer vers l’ouest l’oued Sous, l’oued Noun, l’oued Draa,
etc., tandis que l’oued Guir, l’oued Figuig et l’oued Ziz se
détournent vers le sud-est pour arroser les grands groupes d’oasis
de Figuig, du Touat et du Tafilalet, et pour se perdre ensuite dans
les sables du désert.
Quoique le développement des côtes marocaines soit très
considérable, elles ne contiennent qu’un nombre de ports
extrêmement restreint. La plupart des rades de l’Atlantique,
complètement ouvertes, n’offrent aucun abri aux navires qui y
sont à l’ancre ; la baie de Tanger et le port de Mogador peuvent
seuls être désignés comme de meilleurs lieux d’ancrage. Ce
dernier est couvert en quelque sorte par un îlot de rochers jeté en
avant. Le petit port d’Agadir, qui certes pourrait être utilisé
et qui est peut-être le meilleur du Maroc, n’a pas été ouvert
jusqu’ici à la navigation commerciale, et est naturellement peu
connu des Européens. Sur la Méditerranée, le Maroc ne possède ni
port ni rade, si l’on ne tient pas compte de Tanger ; la sauvage
et inabordable chaîne du Rif arrive là tout près de la mer. La
place de Tétouan, commercialement si importante, est à quelques
heures seulement de la Méditerranée, sur une petite rivière qui
s’y jette, mais dont l’embouchure est trop ensablée pour que
les navires puissent y pénétrer.
Les côtes marocaines sont dangereuses en général et peu
avantageuses pour le commerce. Des villes comme Rabat-Sela,
Dar el-Béida, Saffi, etc., où un commerce actif existe déjà,
gagneraient beaucoup à avoir un port. Aujourd’hui leurs rades
ouvertes sont si mauvaises, qu’assez souvent les vapeurs ne peuvent
aborder pour débarquer et pour embarquer leurs passagers ou leur
chargement, et sont forcés de continuer leur route. On pourrait
peut-être établir des ports au moyen de travaux d’art onéreux ;
Mogador deviendrait ainsi un ancrage assez sûr, et surtout il serait
possible d’utiliser la belle, large et profonde baie de Tanger,
si cette ville était dans les mains d’une autre puissance. Comme
on le sait, la rade de Gibraltar est tout à fait défavorable à
la navigation ; les Espagnols ont dans sa voisine Algésiras un port
incomparablement meilleur : la baie d’Algésiras est semblable à
celle de Tanger. Il est évident que les nations maritimes convoitent
depuis longtemps ce dernier point, si favorablement situé à la
limite de deux mers et de deux continents. Tanger aura certainement
un grand avenir si l’une de ces nations réussit à s’y établir.
La partie du Maroc que l’on doit considérer comme la plus
importante, la plus riche et la plus peuplée est la moitié
occidentale du pays situé au nord de l’Atlas : el-Gharb,
célèbre de toute antiquité comme grenier à grains. C’est
une plaine étendue, peu élevée au-dessus de la mer, couverte
d’un humus fertile, assez bien pourvue d’eau, et où de tout
temps on a activement cultivé le froment ; l’élève du bétail,
et en particulier celle du cheval y est pratiquée également, et
les nombreuses tribus arabes qui l’habitent fournissent au sultan
la meilleure part de ses revenus. Partout où s’étend la plaine,
les Arabes ont chassé les Berbères, et l’on ne trouve plus ces
derniers que dans les parties montagneuses du pays.
La portion orientale du Maroc située vers l’Algérie est très
accidentée, de même que la côte nord ; elles sont surtout habitées
par des Berbères. Ce sont des pays d’un accès très difficile pour
les Européens et presque complètement inconnus d’eux. Quoique les
régions montagneuses situées à l’est et au nord de l’empire
du Maroc soient placées à quelques jours des États civilisés de
l’Europe, nous les connaissons moins bien que les parties les plus
éloignées du centre de l’Afrique.
POPULATION
Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer
le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un
empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de
comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les
données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent
sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment,
les géographes sont généralement d’avis que la population de
tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup
exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans
ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement
de populations nombreuses.
D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger,
M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de
la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce
pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un
voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il
faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot
l’établit d’après les résultats du recensement et des autres
travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français,
en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant
de rapports.
D’après les recensements et les évaluations les plus récentes,
l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants
(M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie,
depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de
lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance
générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les
soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au
contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre
l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre
aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de
toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques
parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille
intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année
contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent
toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.
Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie,
si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000
kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55
en territoire civil, d’après Behm et Wagner, _Bevölkerung der
Erde_, t. VII).
Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire
qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans
la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les
montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de
villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger
à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une
idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes
du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de
l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une
population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire :
un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une
excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur
toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans
ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur
(caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de
son district, relativement très restreint : il m’écrivit les
noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son
administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général,
que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre,
que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout
autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des
chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement
peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse
probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On
peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général
impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées
que les plaines.
L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles
d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait
jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable,
ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de
la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers
temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines
qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.
Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au
Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans
la sixième livraison de 1883 des _Petermann’s Mittheilungen_,
ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux
circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population
du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il
a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop
considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la
vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.