A Ilerh je fis faire pour nous tous, à l’exception de Hadj Ali,

des vêtements de la cotonnade bleue généralement en usage ici

comme plus au sud, et qui le plus souvent vient d’Angleterre

ou de Belgique. C’étaient des chemises très larges (tobas),

de courts pantalons et de longs morceaux d’étoffe bleue servant

de turban, au moyen desquels la tête et le visage sont enveloppés

en grande partie. Ils servent en même temps à se rendre presque

méconnaissable ; les femmes des Bédouins nos voisins furent

chargées de la confection de ces effets, et s’en acquittèrent

très vite et à bon compte. Hadj Ali, qui conserve encore son cheval

pour quelque temps, continue à porter les vêtements légers du

Maroc, car dans certaines contrées particulièrement dangereuses

je lui ai permis de se faire passer pour le chef de l’expédition.

Je vis Sidi Housséin lorsqu’il se rendit, à cheval, avec une

grande suite, au tombeau de Mouhamed ben Mouça pour y prier. Il

passa tout près de notre tente et s’inclina un peu quand nous

le saluâmes. C’est un Nègre déjà âgé, qui règne en prince

indépendant. Il entretient une armée de près de cinq mille

esclaves, tous Nègres, appartenant à toutes les races possibles

du Soudan. Parmi eux il y a même des Foul-bé (Foulani). Beaucoup

de gens, qui étaient en faveur, portaient aux oreilles d’épais

anneaux d’argent, présents du cheikh dans certains cas où il

est particulièrement content de ses subordonnés.

Le 3 avril le chérif de Fez quitta Ilerh, et Ibn Djiloul partit

avec lui. Il me fut pénible de perdre ce serviteur, et lui aussi

pleura amèrement en me disant adieu. Je lui donnai mon chien, que le

peintre autrichien Ladein m’avait laissé en souvenir à Tanger :

je craignais de ne pouvoir l’emmener bien loin vers le sud, de

le voir tomber malade et d’être obligé de le tuer en route. Ibn

Djiloul me promit d’en avoir soin et de l’employer comme chien

de garde dans le jardin d’orangers qu’il affermait.

Le départ de cet homme, qui avait une certaine influence sur les

autres serviteurs, agit d’une façon très fâcheuse. Un de ceux que

j’avais emmenés de Marrakech se fit avancer quelques douros sous

prétexte d’un achat au mougar, puis disparut pour jamais. Le petit

Farachi lui-même prit peur et me pria de le laisser repartir. Ce

jeune garçon s’était très bien comporté comme serviteur de

tente, il s’entendait à tout organiser ; son départ m’eût été

fort désagréable. Sur le conseil de Hadj Ali et de Kaddour, il se

laissa persuader de rester avec moi. Nous apprîmes de lui quelle

avait été la cause directe du départ des autres serviteurs :

Ibn Djiloul avait lu, d’après la forme de l’omoplate d’un

mouton, qu’un malheur nous arriverait ! Ces os servent souvent

aux superstitieux Marocains pour prédire l’avenir.

J’avais encore vendu l’un de mes chevaux, fort vigoureux, pour 10

douros, parce qu’il avait une forte blessure ouverte. Des animaux

emmenés du Maroc, il ne restait plus que le cheval de Hadj Ali et

un chameau. Je pensais pouvoir les vendre ou les échanger plus tard.

J’avais fait au cheikh Sidi Housséin quelques présents, un sabre,

un revolver, de l’essence de rose, du bois de parfum, etc., valant

environ cent francs. Au début il les refusa, sous prétexte que nous

pourrions en avoir besoin ; mais finalement il les accepta et nous

promit une lettre de recommandation pour Temenelt. Il se fit alors

lire encore une fois celle du sultan, qui exerçait évidemment

une certaine action sur lui. Du reste, cette lettre m’a été

fort utile, sans elle je ne serais jamais parti de Taroudant : je

n’aurais même probablement jamais vu cette ville. Le lendemain,

4 avril, nous devions partir, car nous n’avions plus rien à

acheter là, et le marché approchait de sa fin.

Il était certain que la conduite du cheikh Sidi Housséin avait

quelque chose de louche ; on ne savait si l’on devait se fier à

lui ou non. Il aurait évidemment entrepris volontiers quelque chose

contre moi, mais la lettre du sultan, et surtout le grand nombre de

traficants du Maroc, l’en détournèrent. Les bruits concernant

une agression probable, qui s’étaient élevés, ne pouvaient

cesser ; même mes interprètes pensaient que nous ne serions en

sûreté que lorsque nous aurions quitté depuis longtemps le pays

de Sidi-Hécham. Le départ de deux de mes serviteurs, et des plus

résolus, agissait fâcheusement sur tous ; si cela eût été

possible, peut-être d’autres m’auraient-ils quitté ; mais

la perspective de courir encore une fois les dangers des forêts

d’argans, dans le pays des Howara, leur souriait encore moins que

celle de sortir complètement en deux jours de la zone d’action

de cet homme.

Le 4 avril, tandis que nous étions fort occupés à démonter les

tentes et à charger les animaux, un envoyé de Sidi Housséin arriva

tout à coup, pour me rapporter les présents que je lui avais faits,

ainsi qu’à son fils. Il n’en était pas content et réclamait

mon fusil se chargeant par la culasse. Comme c’était, à vrai dire,

ma seule arme utilisable, il me fallut repousser cette demande : mais

le renvoi de mes présents éleva aussitôt parmi mes gens un grand

émoi, parfaitement justifié. Généralement ce procédé implique

ici la plus grande disgrâce et même une hostilité déclarée ;

nous étions donc assez inquiets de la suite de cette affaire.

Hadj Ali chercha à arranger les choses par le secrétaire du sultan,

qui nous avait toujours traités avec amitié, en lui faisant

comprendre que nous ne pouvions entreprendre un pareil voyage sans

être munis d’une bonne arme au moins. Il sembla aussi que la

colère de Sidi Housséin se fût un peu calmée, car après une

longue attente il envoya la lettre de recommandation promise pour

Temenelt, ainsi qu’un guide qui devait rester quelques jours avec

nous. Par contre, il me demanda une attestation écrite certifiant

que j’avais joui dans ses États d’une sécurité entière, et

qu’il ne pouvait être responsable de tout ce qui m’arriverait

en dehors de sa zone d’action. Je lui fis ce certificat ; il me le

renvoya, en demandant qu’il fût scellé. Dans un coin de l’un

de mes bagages j’avais un peu de cire à cacheter ; il fallut

tout ouvrir pour la chercher ; j’en trouvai enfin un petit bout ;

mais il me manquait un cachet. Heureusement il me tomba sous la main

un gros bouton de manteau militaire français ou de quelque autre

vêtement semblable ; il portait un aigle et je m’en servis comme

d’un sceau. Nous espérions pouvoir partir, lorsqu’il renvoya

de nouveau la lettre, en demandant une autre sorte de sceau. En

effet au Maroc on ne se sert pas de cire : on mouille seulement le

cachet avec un peu d’encre. Nous dûmes donc faire un autre sceau,

et heureusement il se contenta de l’aigle.

Tandis que tout ceci avançait fort lentement, les chameaux

attendaient tout chargés, et une foule de gens s’étaient

rassemblés et s’amusaient évidemment au plus haut point de toutes

les taquineries que nous infligeait leur souverain.

Enfin le guide apparut, et nous pûmes partir vers midi, non sans

inquiétude pour l’avenir.

Sidi Housséin voulait évidemment se servir de la lettre qu’il

m’avait réclamée pour se justifier envers le sultan du Maroc. Il

semblait ne pas vouloir se brouiller avec ce puissant voisin, qui

justement venait d’entamer avec lui des négociations au sujet

de certaines affaires commerciales, sur lesquelles j’aurai à

revenir et qui avaient motivé de la part du sultan l’envoi à

Sidi Housséin de grands présents.

En somme, je puis dire que ce fut encore un grand bonheur de

partir d’Ilerh en si peu de jours, sans avoir été retenu plus

longtemps. Jusque-là aucun Chrétien n’y avait paru ; nous devions

certainement aussi notre heureuse chance à cette circonstance, que

nous étions précisément au moment d’un grand marché annuel,

où une foule de gens se rencontraient et d’où un malheur qui

me serait survenu aurait été rapidement connu dans toutes les

directions. Je suis persuadé que Sidi Housséin ne me laissa pas

volontiers traverser son pays et que seul un concours de circonstances

extérieures l’entraîna à agir ainsi.

Les habitants de ce petit État libre sont Berbères et appartiennent

à la tribu des Tazzeroult ; une rivière de ce nom, quelquefois à

sec, coule vers la mer en passant un peu au nord d’Ilerh. Le pays

occupé par cette tribu n’est pas grand et ne contient que peu de

lieux habités ; mais Sidi Housséin a su pourtant maintenir son petit

pays tout à fait indépendant du Maroc. Ilerh même est situé sur un

plateau entouré d’un cercle de montagnes, et ne renferme, outre de

nombreux soldats esclaves, que quelques milliers d’habitants. Leur

occupation principale est le commerce ; ils parcourent de préférence

la zone frontière entre le désert et l’Atlas, c’est-à-dire les

pays de l’oued Draa, de l’oued Sous et de l’oued Noun ; mais

les gens de la tribu des Tazzeroult vont aussi au loin vers le sud,

jusque vers Timbouctou, en louant des chameaux pour le transport

des marchandises. L’élève du chameau est ici très avancée,

et les animaux provenant de cette tribu sont recherchés.

La principale source de revenus pour Sidi Housséin est le grand

marché (mougar), auquel chaque année plusieurs milliers de personnes

accourent des pays les plus éloignés. Ce petit territoire est le

moins étendu des différents États indépendants de ces contrées,

mais Sidi Housséin est le plus considéré et le plus influent de

leurs cheikhs, en qualité de descendant d’une ancienne famille

impériale qui régnait jadis au Maroc ; il est respecté surtout

comme le petit-fils de Sidi Mouhamed ben Mouça, le grand saint

au tombeau duquel des milliers d’hommes vont annuellement en

pèlerinage.

Le pays est fertile et l’orge ainsi que le blé y poussent en

abondance ; les montagnes contiennent des minerais précieux, surtout

de cuivre et d’argent ; quelques _lettrés_ savent en extraire ces

métaux à l’aide de connaissances chimiques très primitives ;

mais la quantité ne peut être que fort minime.

Le petit pays de l’oued Noun, placé un peu au sud-ouest, est en

relations étroites avec celui de Sidi-Hécham ; mais il a ses propres

cheikhs, et, comme je l’ai dit, le cheikh Dachman de l’oued Noun

entrait à Ilerh en même temps que moi. Ce pays était autrefois

plus étroitement lié au Maroc, et le sultan en recevait un tribut

annuel ; aujourd’hui c’est un État indépendant.

A différentes reprises, et pendant des années, le cheikh a retenu

prisonniers des Européens, qu’il n’a rendus que contre de

fortes rançons. Parmi les plus connues de ces aventures se trouve

la captivité de huit ans supportée par un Anglais, W. Butler, de

1866 jusqu’en 1874. Le Maroc et l’Espagne unirent inutilement

leurs efforts pendant des années pour obtenir sa liberté ; ce ne

fut qu’en septembre 1874 qu’on parvint à délivrer M. Butler, à

la suite des habiles négociations du consul espagnol de Mogador, Dr

José Alvarez Perez. Le cheikh de l’oued Noun reçut de l’Espagne

une rançon de 27000 douros. Le Maroc dut en rembourser la plus

grande partie et, en outre, payer à l’Anglais une grosse somme à

titre d’indemnité. D’ailleurs le sultan fit emprisonner quelques

personnages importants du pays ; mais cela n’aboutit qu’à une

interruption presque complète de ses relations avec cet État

côtier. Comme il n’a pas les moyens d’y envoyer de grandes

masses de troupes, toute son influence dans ces pays frontières

est bornée à celle que lui donne sa qualité de chérif. Les

descendants de Sidi Hécham prétendent même avoir plus de droits

que Mouley Hassan au trône marocain.

L’endroit le plus important de ce pays est la ville d’Ogoulmim,

qui a été visitée et décrite par le Français Panet et plus tard

par l’Espagnol Gatel. On dit qu’elle a 600 maisons et environ

3000 âmes ; il y existe une mellah, contenant près de cent familles

juives. Dans les maisons de cette ville on trouve souvent beaucoup

de parties en bois, qui n’existent pas d’ordinaire dans ces

pays et ne peuvent y exister. Cela provient des nombreux naufrages

qui ont lieu sur la côte voisine. La mer y est encombrée de sables

jusque très loin vers le large, et jadis les navires étaient très

souvent poussés sur les bancs, où ils étaient accueillis comme

une proie. Autrefois les indigènes vendaient même les équipages

comme esclaves.

Dans la suite, des relations se sont établies entre ce pays et les

îles espagnoles des Canaries, qui en sont voisines, et souvent des

bateaux pêcheurs viennent jusque sur ses côtes.

On connaît la tentative d’un Anglais pour s’établir dans

la partie méridionale de l’oued Noun, au cap Djoubi, et où

les cheikhs du pays, aussi bien que Sidi Housséin d’Ilerh et le

sultan du Maroc, jouèrent un rôle. Le consul général américain

de Tanger, Mathews, a étudié avec soin cette affaire, qui se passa

ainsi qu’il suit :

Dès 1872 l’Anglais Mackenzie, ingénieur, avait visité la côte

située au sud de l’empire du Maroc, et avait sans doute formé

à cette époque le plan de l’entreprise qu’il commença en 1878.

Mackenzie choisit une partie de la côte tout à fait abandonnée,

très éloignée de tout point habité, pour y débarquer. De là il

entama des négociations avec deux cheikhs voisins qui possédaient,

quoique pauvres, une certaine influence sur la population. Ils

lui livrèrent des produits du pays, gomme, laine, etc., qu’il

paya relativement cher, pour engager les Arabes à en apporter

de plus grandes quantités, ou peut-être aussi parce qu’il les

estima au-dessus de leur valeur. La grande affaire pour Mackenzie

était de fonder là, en qualité d’Anglais premier occupant,

une station ayant pour but l’importation d’objets manufacturés

d’Angleterre.

En juin 1880 il fit venir des îles Canaries un navire chargé de

tout le nécessaire pour une station permanente. Dans l’intervalle

il avait établi son campement sur un ponton, navire dégréé,

ancré à peu de distance de la côte. Ce ponton contenait quelques

canons et était en même temps organisé comme une habitation.

Le sultan du Maroc eut connaissance de ce plan et chercha à le

mettre à néant ; il craignait, non sans raison, qu’une grande

partie du commerce qui va maintenant au Maroc ne vînt à s’en

détourner. Au début de 1880, quelques négociants anglais de Mogador

avaient entamé des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun,

qui envoyèrent cinq hommes pour s’entendre avec eux et arranger

définitivement cette affaire. Elle semblait marcher à souhait,

quand une complication survint.

Une société de Londres, associée avec quelques maisons de

Marseille, arma le vapeur _Anjou_ et le fréta de thé, de sucre,

de cotonnades, d’objets d’alimentation, de bois de construction,

de soufre, de poudre et d’armes, et l’envoya d’abord aux

Canaries. Il prit là quelques Marocains de Mogador, qui y avaient

été envoyés par avance pour ouvrir des relations avec les

indigènes de la côte voisine. Par hasard l’un de ces passagers

sortait du service des Anglais qui avaient conclu des négociations

avec les cheikhs de l’oued Noun. Cet homme s’empressa de

livrer tout le secret de l’expédition à ses anciens maîtres,

les négociants anglais de Mogador, qui en informèrent en hâte

le sultan. Ce dernier envoya aussitôt une mission avec de riches

présents à Sidi Housséin, comme au plus puissant des cheikhs de

ces pays, en lui demandant de vouloir bien empêcher le débarquement

de l’_Anjou_.

Quand ce vapeur s’approcha de la côte voisine du Sfouy, petite

rivière du territoire des Aït Ba Aouran, les Anglais virent toute

la côte pleine d’hommes armés qui les engagèrent à descendre. En

gens prudents, ils n’en firent rien, mais envoyèrent un homme pour

chercher des nouvelles. Il rapporta que quelques cheikhs avaient,

il est vrai, invité les Anglais à venir à terre et à entrer en

relation avec eux, mais que Sidi Housséin déclarait maintenant,

après avoir reçu les cadeaux du sultan, qu’il renonçait à

soutenir une entreprise contraire aux intérêts de son parent et

suzerain. Cette déclaration causa parmi les petits cheikhs présents

une vive discussion, qui amena finalement les différents partis à

une lutte armée. Quand du navire on s’en aperçut, on résolut

de renoncer à l’entreprise et de faire route sur Mogador, où

une partie des marchandises fut débarquée, tandis que le soufre,

la poudre et les armes étaient rapportés à Marseille.

A la même époque, le sultan fit répandre le bruit qu’il allait

ouvrir aux négociants européens le port d’Agadir, au sud de

Mogador. C’est le meilleur lieu d’ancrage de la côte ; mais,

comme à l’ordinaire, le bruit fut reconnu faux et destiné

seulement à détourner l’attention d’un autre sujet.

A partir de cette époque, le sultan du Maroc chercha constamment

à entretenir dans l’oued Noun une fermentation contre

l’entreprise de Mackenzie ; il réussit finalement à faire

brûler les constructions en bois qui avaient été élevées au cap

Djoubi. Mackenzie alla ensuite passer quelque temps en Angleterre,

mais il revint bientôt après pour continuer son entreprise malgré

tout. Les gens qui lui étaient restés s’occupèrent d’établir

des jetées pour faciliter l’embarquement ou le débarquement des

marchandises et pour mettre les navires à l’abri des naufrages.

Il est évident qu’une telle station commerciale aurait la plus

grande utilité pour les pays situés au sud de l’Atlas, car

les habitants pourraient vendre leurs produits beaucoup plus vite

et plus aisément que par le long et pénible chemin du Maroc. De

même ils aimeraient mieux faire avec les Européens un commerce

régulier que de renoncer à des bénéfices assurés par respect

pour l’entêtement fanatique du sultan. Ce dernier a cherché à

éveiller leur fanatisme religieux, tandis que ses vrais motifs

étaient tout autres : il voulait éviter tout dommage à son

commerce ; les intelligents Berbères de l’oued Noun et du

Sidi-Hécham ne se laisseront probablement pas longtemps tromper

de cette manière ; ils cherchent dès maintenant à augmenter

l’importance du commerce et du trafic dans leur pays. C’est ainsi

que Sidi Housséin a établi une nouveauté inouïe, en permettant

aux Juifs eux-mêmes de venir au grand mougar de la zaouia de Sidi

Mouhamed ben Mouça ; c’est sans doute une innovation pleine

de libéralisme, mais qui n’a fait que procurer des avantages

financiers au cheikh.

Chacun de ces petits États a un certain nombre de familles juives qui

s’y sont fixées de père en fils. Il va sans dire qu’elles payent

pour avoir la permission d’y loger et d’y faire du commerce, mais

en échange elles ont liberté et protection et ne paraissent pas

être opprimées au même point que dans quelques endroits du Maroc.

Les pays de l’oued Noun, de Sidi-Hécham, ainsi que le groupe

d’oasis de Tekna, sont habités par un grand nombre de tribus

berbères et sont assez peuplés. Des stations commerciales établies

sur les pays côtiers indépendants au sud d’Agadir seraient, comme

je l’ai dit, d’un grand avantage pour ces populations ; mais

elles nuiraient en même temps au commerce du Maroc et à celui du

Sénégal. Les nombreuses caravanes qui portent les laines, la gomme,

les plumes d’autruche à Saint-Louis et à Mogador par de longues

marches, trouveraient là un débit commode pour leurs marchandises ;

il est donc aisé de comprendre que le sultan du Maroc, aussi bien

que le gouverneur français du Sénégal, se soient inquiétés de

l’établissement de maisons anglaises au cap Djoubi. En effet,

le gouverneur de Saint-Louis envoya en 1881 un navire dans ce pays

pour prendre des renseignements au sujet de l’importance de cette

station.

Il y aura toujours à redouter un grand inconvénient sur cette

côte, c’est qu’elle est extrêmement mauvaise et que les

débarquements y sont difficiles et dangereux ; l’ensablement y a

pris un développement considérable, tant par suite des masses de

sable apportées par les vents du désert, que de celles entraînées

par les rivières ; nulle part on n’y trouve un port quelque peu

abrité. D’un autre côté, le voisinage des îles Canaries est un

grand avantage ; on pourrait y organiser des dépôts de marchandises,

qui de là seraient rapidement portées sur la côte voisine par de

petits bâtiments.

J’ai nommé plusieurs fois le port marocain d’Agadir, à environ

140 kilomètres au sud-ouest de Marrakech. Cette ville, qui se nommait

Gouertquessem au temps de Léon l’Africain, forme l’extrémité

des côtes de l’empire du Maroc, car, en descendant vers le sud, le

sultan n’a plus qu’une faible influence sur le littoral. Agadir

constitue une forteresse naturelle : elle est située sur un rocher

de plus de 200 mètres d’altitude et est en outre fortifiée par

des murailles et des batteries. L’une de ces batteries se trouve

au pied de la montagne, tout près de la mer, et était destinée,

à l’origine, à protéger une source d’eau douce et abondante ;

elle domine également l’accès de la forteresse aussi bien du

nord que du sud, ainsi que celui de la baie.

Le port d’Agadir est le meilleur des ports marocains, et cependant

il est vide et abandonné. La ville est du reste aujourd’hui

complètement en décadence ; elle ne compte que quelques centaines

d’habitants, tous Maures, à l’exception de quelques familles

juives.

Cette ville avait attiré, il y a quelques siècles, l’attention

des puissances maritimes, particulièrement celle des Portugais et des

Espagnols ; les premiers surtout, qui possédaient déjà beaucoup de

points du Maroc, cherchèrent à s’en emparer, et ils y parvinrent

sous le roi Emmanuel (1503). La ville prit un rapide essor à la suite

de cette conquête ; mais au bout de quelques dizaines d’années,

lorsque la puissance des Portugais, qui appelaient ce port Santa Cruz,

commença à s’ébranler, et qu’ils eurent déjà quitté Saffi et

Azimour, ils perdirent également Agadir ; cette évacuation eut même

lieu avant que la bataille de Kasr el-Kebir (1574) eût mis fin pour

toujours à leur domination au Maroc. Ils avaient élevé au pied de

la montagne la petite ville de Fouki, et leurs canons y gisent encore.

Sous le grand sultan Mouley Ismaïl, Agadir avait atteint le plus

haut point de son développement et formait un des plus importants

centres du commerce. On le nommait Bab es-Soudân (Porte du Soudan),

et toutes les caravanes venant de l’ouest de ce pays s’y

rendaient. L’aisance croissante de la population et l’influence

qu’elle acquérait éveillèrent pourtant la méfiance et la

jalousie des sultans : Mouhammed chercha et trouva une occasion de

dompter la ville et de la ruiner pour toujours. Pour étouffer une

sédition, il marcha avec une grande armée, attira le gouverneur

hors de la ville par des promesses, le fit aussitôt prisonnier et

s’empara de la ville. Les négociants qui s’y étaient fixés

durent émigrer à Mogador, qui venait d’être fondée : Agadir

fut ruinée, tandis que Mogador florissait aux dépens de cette

ancienne ville de commerce.

Depuis ce temps Agadir est fermé à tous les navires étrangers ; à

diverses reprises on a prêté au sultan l’intention d’ouvrir de

nouveau cette ville si importante pour la navigation et le commerce,

et qui fleurirait certainement bien vite à cause de son excellent

port ; mais ces espérances ont été vaines. Ce bruit n’avait

été répandu qu’avec intention et pour paraître céder un peu

à la pression des représentants de l’étranger ; en réalité,

on n’y a jamais songé sérieusement.

Dernièrement on a annoncé que l’Espagne réclamait enfin la remise

d’un port qui lui avait été promis en 1860, lors de la conclusion

du traité de paix et qui se nomme Santa Cruz de Marpequeña. Il

ne faut pas confondre ce point avec la forteresse d’Agadir, dont

je viens de parler et qui est aussi sur le territoire du Maroc. En

1860 l’Espagne avait en effet exigé expressément la remise de

Santa Cruz de Marpequeña, afin d’avoir un port de pêche situé

près des îles Canaries. Depuis ce temps elle ne s’était pas

inquiétée de cette condition, et ce n’est que depuis quelques

années qu’elle s’est avisée de prendre possession d’un point

de la côte marocaine et du terrain environnant. Elle a eu sur cette

côte, il y a environ quatre siècles, de nombreuses possessions,

d’ailleurs rapidement perdues.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 24 / 31 段