En ce moment, au Maroc, l’usage et l’exportation de l’euphorbe

ont presque complètement cessé ; on dit qu’il n’est plus

employé que dans la médecine vétérinaire et dans la fabrication

d’une couleur destinée à la conservation du bois des navires.

CHAPITRE XI

VOYAGE AU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.

Soko Tleza. — Rivière de Sous. — Forêt d’argans. — Ida

Menon. — Les Chtouga. — La caravane de Taroudant. — L’oued

Raz. — Passage difficile. — Ponts romains. — Le pays de

Sidi-Hécham. — Zaouia Sidi-Mouhamed-ben-Mouça. — Ilerh. —

Le cheikh Dachman. — Sidi Housséin. — Achats de chameaux. —

Négociations. — Départ de quelques serviteurs. — Renvoi de

mes présents. — Lettres. — Permission de départ. — La tribu

des Tazzeroult. — Mougar. — L’oued Noun. — Ogoulmim. —

Mackenzie. — Intrigues du sultan. — Les Juifs. — Côte

dangereuse. — Agadir (Santa Cruz). — Santa Cruz de Marpequeña.

Il était près de neuf heures du matin quand, le 27 mars, nous

quittâmes les murs peu hospitaliers de Taroudant, pour nous diriger

plus au sud vers des pays qui n’avaient jamais été, ou n’avaient

que très rarement été visités par des Européens.

Comme ce sont précisément les environs immédiats de Taroudant

qui sont les moins sûrs, le chalif de la citadelle et le chérif

Mouley Ali, en même temps qu’une escorte de vingt cavaliers armés

jusqu’aux dents, nous accompagnèrent à une certaine distance :

c’était une véritable expédition.

Pendant deux heures le chemin suit une direction nettement indiquée

vers l’ouest jusqu’au Soko Tleza (Marché du Mardi), situé chez

les Oulad Sed, famille de la tribu des Howara. C’est là que nous

quitte l’escorte de Taroudant et qu’elle nous remet aux mains

d’une petite troupe de Howara qui doivent nous faire traverser

les régions dangereuses.

Comme je l’ai dit, il avait été décidé à l’origine que je

me réunirais aux marchands de Taroudant, qui voulaient quitter la

ville le 27 mars. Mais, finalement, ils se refusèrent à voyager

en compagnie d’un Chrétien vers un marché tenu dans une grande

et célèbre zaouia. Les autorités de Taroudant durent faire avec

quelques cheikhs des Howara un compromis d’après lequel ils

me laisseraient passer dans leur pays sans m’inquiéter. Il fut

alors convenu que je ne prendrais pas la route principale, mais que

je suivrais plutôt les sentiers latéraux des forêts d’argans,

pour arriver ainsi sur le territoire de la tribu des Chtouga, dont

le cheikh, Sidi Ibrahim, avait fait précisément connaissance avec

nous, en descendant de la passe de Bibaouan vers Emnislah.

La région traversée de Taroudant au Soko Tleza était du reste

bien cultivée ; les champs d’orge et les jardins d’oliviers sont

séparés par des haies, et de nombreux canaux artificiels arrosent

le pays.

La troupe de cavaliers à laquelle nous étions confiés était

composée elle-même de coupeurs de route, qui connaissaient fort

bien tous les coupe-gorge et savaient les éviter ; c’étaient des

gaillards à la mine farouche, qui avaient un aspect fort rébarbatif

dans leur costume fantastique et avec les grands fusils, les sabres,

les poignards, les poires à poudre, etc. dont ils étaient munis.

Le chemin suit pendant un instant la direction du sud ; nous

passons le petit oued Djitarin, un peu en amont de son confluent avec

l’oued Sous, et nous arrivons bientôt à ce dernier. La véritable

vallée est très large, mais peu profonde, car les berges sont peu

élevées ; la plus grande partie du lit est complètement remplie

de sable fin, et la rivière elle-même consiste, au moment où nous

la passons, en un ruisseau large de dix à douze pieds à peine et

d’un à deux pieds de profondeur. Je m’attendais à voir un fleuve

important, et je ne trouve que ce mince filet d’eau courante. Du

reste l’oued Sous, me dit-on, a toute l’année un peu d’eau ;

il n’en vient jamais beaucoup dans sa partie inférieure, parce

qu’en amont la culture en absorbe une trop grande quantité.

Nous n’eûmes donc pas la plus petite difficulté à franchir cette

rivière ; mais nous fûmes surpris à ce moment par une averse

subite, qui nous mouilla complètement ; en outre il soufflait un

violent vent d’ouest qui remontait la vallée et nous fouettait

la figure de nuages de sable fin extrêmement gênants.

Arrivés à l’autre bord, nous suivîmes pendant quelque temps une

direction ouest ; nous tournâmes ensuite au sud dans une grande

forêt d’argans, qu’il est aussi extrêmement dangereux de

traverser. Nous ne prenions pas la route principale qui coupe cette

forêt, mais nous passions un peu plus à l’ouest ; mon escorte me

dit plus tard qu’une centaine de brigands nous avaient attendus

sur la route. Je ne sais si ce récit est vrai, ou s’il était

combiné en vue d’un présent ; en tout cas il est vraisemblable,

et cette circonstance, que nous avons fait un voyage dangereux sans

qu’il nous arrivât rien, montre seulement que nous avons été

très habilement conduits sur des routes latérales. Ce fut encore

une marche désagréable : il fallut être toujours prêt à faire

le coup de feu et voir l’escorte fouiller toujours les buissons

des deux côtés du chemin, avant que nous avancions.

A partir de la rive gauche, le pays appartient aux Oulad Hafeia

(également Howara), qui ont de nombreuses métairies, de petits

villages et même un bourg plus considérable, Géroum.

Après avoir dépassé la forêt et ces tribus, nous fûmes

abandonnés de nouveau par notre escorte, et deux hommes des Oulad

Saïd-er-Roumla, dont le territoire commençait là, nous prirent sous

leur protection. Nous avions évidemment échappé de nouveau à un

grand danger. Les deux cavaliers nous conduisirent dans le voisinage

d’un groupe de maisons isolées, et l’on nous y indiqua une

demeure, où nous pûmes passer la nuit complètement en sûreté. La

maison appartenait à un parent du chalif de Taroudant, qui avait,

à ce qu’il parut, préparé tout l’arrangement de notre marche,

très bien combinée par lui. Nous avions atteint notre bivouac dès

cinq heures, après une marche plus émouvante que fatigante.

Le 28 mars nous eûmes encore à faire une longue marche, de sept

heures du matin à huit heures du soir, à travers un pays très

peu sûr et par un temps froid et pluvieux ; le soir précédent

j’avais eu un accès de fièvre à la suite d’un refroidissement

au passage de l’oued Sous.

Nous chevauchâmes d’abord vers l’ouest jusqu’au bourg Ida

Menon, généralement à travers des champs cultivés et clos de

haies, puis dans quelques parcelles de forêts d’argans. Notre

escorte nous quitta là, car le terrain des Howara s’y arrêtait :

celui qui est situé au sud et à l’ouest appartient à la tribu

des Chtouga, que j’ai déjà nommée plusieurs fois. Nous y fûmes

reçus par quelques hommes de cette tribu, qui nous conduisirent

d’abord vers le sud-ouest, par une grande forêt d’argans ;

nous dépassâmes ensuite une chaîne de collines calcaires, pour

arriver dans une large vallée extrêmement jolie et couverte de

nombreux hameaux et villages ; ce pays porte le nom de Konga. Puis

nous marchâmes de nouveau par un terrain montagneux en inclinant

davantage vers l’ouest. En quittant ces montagnes et en pénétrant

dans une plaine par un point nommé Ida Angueran, nous rencontrâmes

la caravane de Taroudant, qui n’avait pas souffert ma présence

au milieu d’elle et qui avait suivi la route ordinaire.

Nous continuons alors vers le sud, parallèlement au versant ouest

des montagnes ; à droite, bien au loin, nous apercevons encore une

fois les flots bleus de l’océan Atlantique, que nous ne devons

plus revoir de longtemps. Nous faisons halte près d’un groupe de

métairies et de hameaux qui porte le nom d’Ida Boussian, et nous

y sommes reçus amicalement par les Chelouh de la tribu des Chtouga,

qui y habitent. Nous y passons la nuit fort tranquillement, après

avoir laissé encore derrière nous une partie très dangereuse de

notre itinéraire, et nous trouvant à un seul jour de marche du

pays de Sidi-Hécham.

Le 29 mars nous réservait une très longue et très rude chevauchée,

de sept heures du matin à huit heures du soir. Nous avions quitté

définitivement le sol marocain, et nous nous trouvions déjà

sur les frontières du territoire de Sidi-Hécham, c’est-à-dire

relativement en sûreté, ainsi que je le croyais tout d’abord.

La direction que nous avions prise était en général vers le

sud-ouest. Nous dépassâmes une suite de contrées bien peuplées,

avec de nombreux villages, comme Aït-Ouadrim, Aït-Midik, où

se trouve la zaouia Sidi-Saïd-ben-Meza, Aït-Lougan avec un

marché. Nous franchîmes alors l’oued Bogara, puis une forêt

d’argans située plus au sud. Enfin, à la tombée de la nuit,

nous arrivions sur l’oued Raz, qui forme la limite conventionnelle

entre l’empire du Maroc et le sud.

La vallée de cet oued Raz est couverte d’une végétation

magnifique, comme je n’en avais jamais vu auparavant et qui

rappelait la vigueur de la végétation tropicale. Il doit y avoir ici

des circonstances locales particulièrement favorables, pour qu’un

ensemble de plantes aussi belles s’y produise ; nulle part au Maroc

je ne vis une telle profusion de gazon et d’herbes vigoureuses, de

fleurs richement colorées, de palmiers élancés et d’arbustes de

toute espèce ; ce développement local de la végétation doit avoir

son origine dans la richesse aquatique du pays. Des montagnes boisées

qui l’entourent sortent une foule de sources ; la pluie paraît

tomber ici avec régularité et en abondance ; ce sont ces deux

causes qui donnent naissance à ce vigoureux petit monde végétal.

Le passage du fleuve, large et très profond, dont le lit était

entièrement rempli à la suite des pluies, offrit beaucoup de

difficultés. Il faisait déjà sombre lorsque nous arrivâmes sur

la rive droite, et j’aurais préféré y dresser nos tentes. Mais

mon escorte insista, et avec raison, pour traverser le fleuve

immédiatement : il était encore en crue, et nous pouvions être

forcés d’attendre plusieurs jours que l’eau se fût un peu

retirée.

Il fallut alors débarrasser nos animaux de bât de leurs paquetages,

qui furent transportés sur l’autre bord, pièce par pièce, par mes

gens, fort bons nageurs. Cette opération entraîna nécessairement

l’immersion partielle de nos marchandises : enfin, les animaux,

déchargés, furent poussés dans l’eau rapide. Les chevaux, les

mulets et les ânes s’y prêtèrent assez bien, mais les chameaux

s’y opposèrent. Enfin, après plusieurs heures de travail, sous

un ciel couvert et par une obscurité complète, nous réussîmes

à transporter le tout sur l’autre rive. Comme le terrain était

défavorable, il fallut recharger nos animaux et marcher encore une

demi-heure dans les terres, avant de trouver un point élevé assez

sec pour qu’on y pût dresser les tentes. Il était assez tard

lorsque, après cette journée de marche fatigante, nous pûmes

prendre notre souper, qui consistait simplement en couscous.

Toute la région est inhabitée, évidemment à cause de son peu de

sécurité, car c’est la zone frontière de deux peuples qui ne

s’entendent pas bien. Mais je n’avais jamais vu de pays plus

beau et plus fertile, et je ne comprends pas pourquoi les Chelouh

n’émigrent pas ici plutôt que de demeurer dans leurs montagnes

rocheuses et stériles, où ils ont tant de peine à cultiver un

peu d’orge.

L’endroit où nous traversâmes l’oued Raz est déjà assez

élevé, car il a plus de 100 mètres d’altitude, de sorte que la

pente est très forte jusqu’à l’embouchure, très voisine. En

général, le pays s’élève peu à peu depuis l’oued Sous ;

Taroudant n’a que 100 mètres environ d’altitude (l’oued

Sous lui-même n’en a que 50) ; puis la hauteur augmente, et,

à la frontière sud du Maroc, le plateau traversé par le fleuve

a déjà plus de 300 mètres.

Il se pourrait que l’oued Raz fût le plus abondant de tous les

cours d’eau au sud de l’Atlas. En effet, si tous les autres ont

des lits beaucoup plus larges, ils roulent une quantité d’eau

incomparablement moindre.

Le 30 mars, une nouvelle et longue marche nous conduisit dans la

capitale du petit État indépendant désigné d’ordinaire sur

les cartes sous le nom de pays de Sidi-Hécham. Nous entrâmes dans

la petite ville d’Ilerh sous une pluie battante, complètement

mouillés et par une obscurité profonde.

Le chemin partant de notre bivouac précédent nous avait fait suivre

un instant la rivière en aval, jusqu’aux restes d’un pont en

maçonnerie attribué aux Romains, probablement à bon droit. Les

Marocains, qui en ont fort peu dans leur pays, auraient eu peine à

exécuter quelque chose de semblable dans ce pays éloigné ; les

anciens souverains du royaume de Sidi-Hécham, ou de l’oued Noun

voisin, n’ont jamais dû également élever ces ponts, attendu

qu’il en serait fait mention dans les traditions du peuple, qui

les attribue aux Roumis. Cette rivière doit donc avoir eu depuis

très longtemps une plus grande importance que l’oued Sous, ou

même que l’oued Draa, puisqu’on avait jugé nécessaire d’y

construire des ponts en maçonnerie.

Evidemment une route très fréquentée conduisait d’ici vers le

sud ; on peut déduire son tracé des localités jadis fondées

par les Romains à partir du nord du Maroc, en passant par Kasr

er-Roumi, que j’ai déjà citée dans l’Atlas, par les ruines de

l’ancienne ville romaine de Gada, près de Taroudant, par les ponts

de même origine jetés sur l’oued Raz, jusqu’à quelques restes

de constructions, situés sur une montagne voisine de Tizgui, à

proximité de la lisière nord du Sahara, que nous devions voir plus

tard en passant et que l’on croit être d’origine romaine. Il est

difficile d’attribuer à toutes ces ruines, situées sur une seule

et même route commerciale, une origine portugaise ou plus récente.

Une étude précise des antiquités romaines du Maroc donnerait

probablement bien des résultats intéressants, et il est certes

à regretter que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse

procéder à quelque chose de semblable avec la sécurité

nécessaire.

Après avoir quitté les ponts romains, nous nous élevâmes

sur un plateau bien cultivé, couvert de nombreuses métairies,

puis nous redescendîmes dans une plaine basse. Tantôt montant,

tantôt descendant, nous arrivâmes au pied d’une longue chaîne

de montagnes, que nous traversâmes en décrivant des zigzags. Puis

nous prîmes une direction sud-ouest par un terrain ondulé et moins

cultivé ; vers quatre heures nous quittions le chemin d’Ilerh suivi

jusque-là, parce qu’il passe au milieu d’une grande zaouia,

et que je ne voulais m’exposer à aucun danger, ni même irriter

le peuple. Nous arrivâmes par des chemins latéraux dans la petite

ville où habite le chef actuel de ce petit pays, Sidi Housséin. Ce

dernier, informé de notre arrivée, nous fit indiquer une place

devant une mosquée, où nous pûmes dresser nos tentes et nous

envoya en même temps de l’orge, de la paille pour les animaux

et plus tard, pour nous, du couscous et du pain d’orge, le plus

médiocre que j’aie jamais vu ; cette préparation alimentaire

ne méritait plus le nom de pâtisserie. Nous fûmes agréablement

surpris d’être relativement aussi bien accueillis : d’après tout

ce que j’avais entendu dire en route, nous nous trouvions en un des

points les plus critiques de l’expédition. Mon interprète Benitez,

qui connaissait bien les appréciations des Arabes sur ce pays voisin

du Maroc, avait exprimé plusieurs fois la pensée que mon voyage

s’y terminerait : je ne serais peut-être pas obligé de retourner

de force sur mes pas, mais en tout cas j’y serais amené. On

connaît des exemples de Chrétiens retenus près de là pendant des

années, dans l’oued Noun, et relâchés seulement contre rançon ;

Sidi-Hécham ainsi que ses successeurs étaient, disait-on, encore

pires que les cheikhs de l’oued Noun. L’envoi d’une mouna,

quelque petite qu’elle fût, nous surprit donc agréablement,

et Benitez en conclut que c’était un présage très favorable.

Tout près de notre tente, des Arabes du désert avaient aussi dressé

les leurs ; c’était la première fois que je voyais ces hommes, aux

traits réguliers et quelque peu farouches, à la tournure élancée ;

je fus surpris de voir les femmes le visage complètement découvert,

tandis que les hommes le cachaient en partie.

La ville d’Ilerh est située assez haut, à plus de 460 mètres,

de sorte que nous avions dû monter d’environ 360 mètres depuis

l’oued Raz. Les habitants sont des Chelouh, mais on voit également

ici une quantité surprenante de Nègres soudaniens ; la couleur bleue

des vêtements, qui domine dans tout le Soudan, commence également

à se montrer. Il peut y avoir à Ilerh quelques centaines de maisons.

En même temps que nous, y arrivait le cheik Dachman, d’Ogoulmim

(oued Noun), avec une suite nombreuse et bien armée.

A une heure de la ville, près de la zaouia Sidi-Hamed-ben-Mouça,

se tient trois fois par an un grand marché, auquel, comme je l’ai

dit, des négociants se rendent même de très loin. Ils vont ainsi

de Marrakech à Ilerh pour leurs affaires, et ne redoutent pas

la traversée de l’Atlas, ni celle du territoire si peu sûr des

Howara, qui vient ensuite. On me dit que Sidi Hécham, le grand-père

du prince actuel, Sidi Housséin, avait pris une disposition fort

propre à augmenter la fréquentation du marché ; avoir un marché

célèbre dans son district ou dans son territoire est non seulement

une source d’honneurs, mais aussi et surtout de profits pour le

chef intéressé : Sidi Hécham avait donc garanti pleine et entière

sécurité aux négociants et marchands qui iraient à son _mougar_,

expression berbère du mot arabe _soko_ ; il avait même remboursé

de leurs pertes ceux qui avaient été pillés en route. Il est vrai

qu’il avait aussitôt envoyé quelques centaines de cavaliers dans

le pays où les vols avaient eu lieu, et s’était fait rembourser

ses dépenses avec de gros intérêts. Je ne sais si le souverain

actuel en fait autant, mais le bruit s’en est répandu, et les

marchands du Maroc et de l’oued Sous ne craignent pas de traverser

sans précautions les pays des Howara, vers le temps du mougar,

avec beaucoup de marchandises, en partie précieuses.

[Illustration : TOME Ier, p. 350.

DANSEURS ET JONGLEURS NOMADES DU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.]

On trouve dans ce mougar, que du reste je n’ai pas visité,

afin d’échapper à de nombreux désagréments, toutes les

marchandises mises en vente dans les bazars des villes ; mais il est

particulièrement important à cause du marché aux chameaux. A chaque

soko il est mis en vente de 4000 à 5000 chameaux, surtout de ceux du

désert ; mon intention était d’en acheter là pour la traversée

du Sahara. Mais pour cela j’avais besoin de la permission de Sidi

Housséin ; Hadj Ali se mit donc en relation avec le délégué de

ce chef et commença les négociations au sujet de la traversée de

son territoire, de l’escorte nécessaire, des objets à acquérir

au marché, etc. Ce délégué était le secrétaire ou chalif du

fils de Sidi Housséin, qui était déjà un homme d’un certain

âge et vint nous voir dans notre tente.

La population ne montrait pas d’hostilité, mais elle était d’une

curiosité importune, surtout les femmes des Bédouins, qui entraient

sans gêne dans ma tente, regardaient tout et finissaient par mendier

quelque chose, des coraux ou des bijoux d’argent. J’étais

également accablé de consultations médicales, demandées par

des femmes.

Sidi Housséin m’envoya un Juif de l’oued Noun avec la mission

de m’interroger et de chercher le véritable but de mon voyage. Ce

Juif entendait quelques mots d’espagnol et d’anglais. Je maintins

que j’étais un Turc de Stamboul, et surtout que je n’étais

ni Anglais ni Français : les gens du pays ont une crainte vague de

ces deux peuples, comme s’ils devaient perdre leur indépendance

par eux. Le Juif partit mécontent et revint à diverses reprises,

mais il reçut toujours la même réponse. Il renonça enfin à

ses tentatives.

Je fis un présent au fils de Sidi Housséin, qui était venu me

voir, et lui envoyai un revolver, un peu d’essence de rose et du

bois de parfum.

Le soir je ne me sentis pas très bien : il avait de nouveau beaucoup

plu, et mon séjour dans une tente détrempée et froide m’avait

donné un refroidissement avec un peu de fièvre.

Le 1er avril, Hadj Ali alla au mougar pour y acheter des chameaux ;

quand il revint vers le soir, il en amena sept, très bons ;

c’étaient des animaux vigoureux, châtrés, bien dressés,

provenant de la race des Tazzerkant et tous habitués déjà au

voyage dans le désert. Leur prix moyen était de 35 douros :

ce qui n’était vraiment pas cher, mais l’était encore trop

pour ma situation pécuniaire ; j’espérais pouvoir acheter là

un bon chameau pour 20 douros. J’avais encore besoin de trois

de ces animaux, et il me fallait chercher à revendre les chevaux,

les mulets et l’âne que j’avais amenés.

Jusque-là Sidi Housséin ne montre nul sentiment hostile : il

nous laisse acheter, sans nous créer aucune difficulté. Parmi

les gens du marché règne pourtant l’idée qu’il agit ainsi

pour nous reprendre finalement tous les chameaux et me faire alors

couper la tête ! Ce bruit a déjà produit un fâcheux effet sur

mes serviteurs. Ibn Djiloul, de Fez, que je tenais pour le meilleur

et le plus fidèle, me déclara tout à coup qu’il lui fallait

retourner dans son pays, attendu qu’il ne pouvait rester aussi

longtemps éloigné de ses affaires : évidemment il avait peur. En

outre, l’arrivée d’un chérif de Fez qu’il voulait accompagner

à son retour avait pu contribuer à cette décision. Ce chérif,

comme beaucoup d’autres, avait entrepris ce long voyage pour aller

prier sur le tombeau de Sidi Hamed ben Mouça, qui passe pour un

grand saint.

Le jour suivant, Hadj-Ali se rendit de nouveau au marché, pour

acheter les objets nécessaires au voyage et essayer de vendre nos

animaux marocains. Pour le plus petit de mes chameaux de Marrakech je

reçus 18 douros ; mais on ne m’en offrit que 12 du plus grand, qui

était fortement blessé, de sorte que je me résolus à le conserver

provisoirement. Les deux mulets, gravement blessés également,

ne trouvèrent pas d’acquéreur ; enfin, un marchand s’offrit

pour les échanger contre des marchandises. Je reçus en échange

70 paires de pantoufles de cuir, la plupart rouges, pour femmes,

que j’espérais utiliser plus tard dans le sud.

Le plus petit de mes ânes, animal d’une rare endurance et d’une

grande vitesse, fut pris par Ibn Djiloul en payement d’une partie

de ses gages ; je le lui comptai pour 6 douros. Le secrétaire de

Sidi Housséin demanda le plus grand de mes ânes en payement de

ses offices d’intermédiaire. Naturellement je dus me faire un

plaisir de le lui offrir.

Le cheikh Sidi Housséin s’était déclaré prêt, au bout de

longues négociations, à me donner un guide jusqu’au bourg de

Temenelt, à environ deux marches au sud. Ce n’était vraiment pas

beaucoup, mais je devais être encore heureux de lui en voir faire

autant. Plus j’entendais parler du caractère de cet homme, plus

il me devenait antipathique, et j’aurais été heureux d’avoir

derrière moi la frontière de ce tyran.

Le chérif du Tafilalet, dont j’ai déjà parlé, s’était

déclaré tout prêt à aller encore avec nous pendant quelques

marches vers le sud, jusqu’au pays du bourg d’Icht, où il avait

des connaissances. Cette promesse m’était fort agréable, car

il s’était montré un compagnon paisible et sans prétention ;

ses conseils étaient d’ordinaire suivis.

Le but de mon voyage était Tendouf, qui n’avait jamais été

visitée, mais je n’étais pas encore bien fixé au sujet des

voies et moyens à employer pour y parvenir. Hadj Ali avait cherché

à obtenir des renseignements et des lettres de recommandation ;

nous en avions entre autres pour le cheikh d’une tribu arabe très

influente, les Maribda, qui est en relation avec Tendouf, et même

avec Timbouctou.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 23 / 31 段