ont presque complètement cessé ; on dit qu’il n’est plus
employé que dans la médecine vétérinaire et dans la fabrication
d’une couleur destinée à la conservation du bois des navires.
CHAPITRE XI
VOYAGE AU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.
Soko Tleza. — Rivière de Sous. — Forêt d’argans. — Ida
Menon. — Les Chtouga. — La caravane de Taroudant. — L’oued
Raz. — Passage difficile. — Ponts romains. — Le pays de
Sidi-Hécham. — Zaouia Sidi-Mouhamed-ben-Mouça. — Ilerh. —
Le cheikh Dachman. — Sidi Housséin. — Achats de chameaux. —
Négociations. — Départ de quelques serviteurs. — Renvoi de
mes présents. — Lettres. — Permission de départ. — La tribu
des Tazzeroult. — Mougar. — L’oued Noun. — Ogoulmim. —
Mackenzie. — Intrigues du sultan. — Les Juifs. — Côte
dangereuse. — Agadir (Santa Cruz). — Santa Cruz de Marpequeña.
Il était près de neuf heures du matin quand, le 27 mars, nous
quittâmes les murs peu hospitaliers de Taroudant, pour nous diriger
plus au sud vers des pays qui n’avaient jamais été, ou n’avaient
que très rarement été visités par des Européens.
Comme ce sont précisément les environs immédiats de Taroudant
qui sont les moins sûrs, le chalif de la citadelle et le chérif
Mouley Ali, en même temps qu’une escorte de vingt cavaliers armés
jusqu’aux dents, nous accompagnèrent à une certaine distance :
c’était une véritable expédition.
Pendant deux heures le chemin suit une direction nettement indiquée
vers l’ouest jusqu’au Soko Tleza (Marché du Mardi), situé chez
les Oulad Sed, famille de la tribu des Howara. C’est là que nous
quitte l’escorte de Taroudant et qu’elle nous remet aux mains
d’une petite troupe de Howara qui doivent nous faire traverser
les régions dangereuses.
Comme je l’ai dit, il avait été décidé à l’origine que je
me réunirais aux marchands de Taroudant, qui voulaient quitter la
ville le 27 mars. Mais, finalement, ils se refusèrent à voyager
en compagnie d’un Chrétien vers un marché tenu dans une grande
et célèbre zaouia. Les autorités de Taroudant durent faire avec
quelques cheikhs des Howara un compromis d’après lequel ils
me laisseraient passer dans leur pays sans m’inquiéter. Il fut
alors convenu que je ne prendrais pas la route principale, mais que
je suivrais plutôt les sentiers latéraux des forêts d’argans,
pour arriver ainsi sur le territoire de la tribu des Chtouga, dont
le cheikh, Sidi Ibrahim, avait fait précisément connaissance avec
nous, en descendant de la passe de Bibaouan vers Emnislah.
La région traversée de Taroudant au Soko Tleza était du reste
bien cultivée ; les champs d’orge et les jardins d’oliviers sont
séparés par des haies, et de nombreux canaux artificiels arrosent
le pays.
La troupe de cavaliers à laquelle nous étions confiés était
composée elle-même de coupeurs de route, qui connaissaient fort
bien tous les coupe-gorge et savaient les éviter ; c’étaient des
gaillards à la mine farouche, qui avaient un aspect fort rébarbatif
dans leur costume fantastique et avec les grands fusils, les sabres,
les poignards, les poires à poudre, etc. dont ils étaient munis.
Le chemin suit pendant un instant la direction du sud ; nous
passons le petit oued Djitarin, un peu en amont de son confluent avec
l’oued Sous, et nous arrivons bientôt à ce dernier. La véritable
vallée est très large, mais peu profonde, car les berges sont peu
élevées ; la plus grande partie du lit est complètement remplie
de sable fin, et la rivière elle-même consiste, au moment où nous
la passons, en un ruisseau large de dix à douze pieds à peine et
d’un à deux pieds de profondeur. Je m’attendais à voir un fleuve
important, et je ne trouve que ce mince filet d’eau courante. Du
reste l’oued Sous, me dit-on, a toute l’année un peu d’eau ;
il n’en vient jamais beaucoup dans sa partie inférieure, parce
qu’en amont la culture en absorbe une trop grande quantité.
Nous n’eûmes donc pas la plus petite difficulté à franchir cette
rivière ; mais nous fûmes surpris à ce moment par une averse
subite, qui nous mouilla complètement ; en outre il soufflait un
violent vent d’ouest qui remontait la vallée et nous fouettait
la figure de nuages de sable fin extrêmement gênants.
Arrivés à l’autre bord, nous suivîmes pendant quelque temps une
direction ouest ; nous tournâmes ensuite au sud dans une grande
forêt d’argans, qu’il est aussi extrêmement dangereux de
traverser. Nous ne prenions pas la route principale qui coupe cette
forêt, mais nous passions un peu plus à l’ouest ; mon escorte me
dit plus tard qu’une centaine de brigands nous avaient attendus
sur la route. Je ne sais si ce récit est vrai, ou s’il était
combiné en vue d’un présent ; en tout cas il est vraisemblable,
et cette circonstance, que nous avons fait un voyage dangereux sans
qu’il nous arrivât rien, montre seulement que nous avons été
très habilement conduits sur des routes latérales. Ce fut encore
une marche désagréable : il fallut être toujours prêt à faire
le coup de feu et voir l’escorte fouiller toujours les buissons
des deux côtés du chemin, avant que nous avancions.
A partir de la rive gauche, le pays appartient aux Oulad Hafeia
(également Howara), qui ont de nombreuses métairies, de petits
villages et même un bourg plus considérable, Géroum.
Après avoir dépassé la forêt et ces tribus, nous fûmes
abandonnés de nouveau par notre escorte, et deux hommes des Oulad
Saïd-er-Roumla, dont le territoire commençait là, nous prirent sous
leur protection. Nous avions évidemment échappé de nouveau à un
grand danger. Les deux cavaliers nous conduisirent dans le voisinage
d’un groupe de maisons isolées, et l’on nous y indiqua une
demeure, où nous pûmes passer la nuit complètement en sûreté. La
maison appartenait à un parent du chalif de Taroudant, qui avait,
à ce qu’il parut, préparé tout l’arrangement de notre marche,
très bien combinée par lui. Nous avions atteint notre bivouac dès
cinq heures, après une marche plus émouvante que fatigante.
Le 28 mars nous eûmes encore à faire une longue marche, de sept
heures du matin à huit heures du soir, à travers un pays très
peu sûr et par un temps froid et pluvieux ; le soir précédent
j’avais eu un accès de fièvre à la suite d’un refroidissement
au passage de l’oued Sous.
Nous chevauchâmes d’abord vers l’ouest jusqu’au bourg Ida
Menon, généralement à travers des champs cultivés et clos de
haies, puis dans quelques parcelles de forêts d’argans. Notre
escorte nous quitta là, car le terrain des Howara s’y arrêtait :
celui qui est situé au sud et à l’ouest appartient à la tribu
des Chtouga, que j’ai déjà nommée plusieurs fois. Nous y fûmes
reçus par quelques hommes de cette tribu, qui nous conduisirent
d’abord vers le sud-ouest, par une grande forêt d’argans ;
nous dépassâmes ensuite une chaîne de collines calcaires, pour
arriver dans une large vallée extrêmement jolie et couverte de
nombreux hameaux et villages ; ce pays porte le nom de Konga. Puis
nous marchâmes de nouveau par un terrain montagneux en inclinant
davantage vers l’ouest. En quittant ces montagnes et en pénétrant
dans une plaine par un point nommé Ida Angueran, nous rencontrâmes
la caravane de Taroudant, qui n’avait pas souffert ma présence
au milieu d’elle et qui avait suivi la route ordinaire.
Nous continuons alors vers le sud, parallèlement au versant ouest
des montagnes ; à droite, bien au loin, nous apercevons encore une
fois les flots bleus de l’océan Atlantique, que nous ne devons
plus revoir de longtemps. Nous faisons halte près d’un groupe de
métairies et de hameaux qui porte le nom d’Ida Boussian, et nous
y sommes reçus amicalement par les Chelouh de la tribu des Chtouga,
qui y habitent. Nous y passons la nuit fort tranquillement, après
avoir laissé encore derrière nous une partie très dangereuse de
notre itinéraire, et nous trouvant à un seul jour de marche du
pays de Sidi-Hécham.
Le 29 mars nous réservait une très longue et très rude chevauchée,
de sept heures du matin à huit heures du soir. Nous avions quitté
définitivement le sol marocain, et nous nous trouvions déjà
sur les frontières du territoire de Sidi-Hécham, c’est-à-dire
relativement en sûreté, ainsi que je le croyais tout d’abord.
La direction que nous avions prise était en général vers le
sud-ouest. Nous dépassâmes une suite de contrées bien peuplées,
avec de nombreux villages, comme Aït-Ouadrim, Aït-Midik, où
se trouve la zaouia Sidi-Saïd-ben-Meza, Aït-Lougan avec un
marché. Nous franchîmes alors l’oued Bogara, puis une forêt
d’argans située plus au sud. Enfin, à la tombée de la nuit,
nous arrivions sur l’oued Raz, qui forme la limite conventionnelle
entre l’empire du Maroc et le sud.
La vallée de cet oued Raz est couverte d’une végétation
magnifique, comme je n’en avais jamais vu auparavant et qui
rappelait la vigueur de la végétation tropicale. Il doit y avoir ici
des circonstances locales particulièrement favorables, pour qu’un
ensemble de plantes aussi belles s’y produise ; nulle part au Maroc
je ne vis une telle profusion de gazon et d’herbes vigoureuses, de
fleurs richement colorées, de palmiers élancés et d’arbustes de
toute espèce ; ce développement local de la végétation doit avoir
son origine dans la richesse aquatique du pays. Des montagnes boisées
qui l’entourent sortent une foule de sources ; la pluie paraît
tomber ici avec régularité et en abondance ; ce sont ces deux
causes qui donnent naissance à ce vigoureux petit monde végétal.
Le passage du fleuve, large et très profond, dont le lit était
entièrement rempli à la suite des pluies, offrit beaucoup de
difficultés. Il faisait déjà sombre lorsque nous arrivâmes sur
la rive droite, et j’aurais préféré y dresser nos tentes. Mais
mon escorte insista, et avec raison, pour traverser le fleuve
immédiatement : il était encore en crue, et nous pouvions être
forcés d’attendre plusieurs jours que l’eau se fût un peu
retirée.
Il fallut alors débarrasser nos animaux de bât de leurs paquetages,
qui furent transportés sur l’autre bord, pièce par pièce, par mes
gens, fort bons nageurs. Cette opération entraîna nécessairement
l’immersion partielle de nos marchandises : enfin, les animaux,
déchargés, furent poussés dans l’eau rapide. Les chevaux, les
mulets et les ânes s’y prêtèrent assez bien, mais les chameaux
s’y opposèrent. Enfin, après plusieurs heures de travail, sous
un ciel couvert et par une obscurité complète, nous réussîmes
à transporter le tout sur l’autre rive. Comme le terrain était
défavorable, il fallut recharger nos animaux et marcher encore une
demi-heure dans les terres, avant de trouver un point élevé assez
sec pour qu’on y pût dresser les tentes. Il était assez tard
lorsque, après cette journée de marche fatigante, nous pûmes
prendre notre souper, qui consistait simplement en couscous.
Toute la région est inhabitée, évidemment à cause de son peu de
sécurité, car c’est la zone frontière de deux peuples qui ne
s’entendent pas bien. Mais je n’avais jamais vu de pays plus
beau et plus fertile, et je ne comprends pas pourquoi les Chelouh
n’émigrent pas ici plutôt que de demeurer dans leurs montagnes
rocheuses et stériles, où ils ont tant de peine à cultiver un
peu d’orge.
L’endroit où nous traversâmes l’oued Raz est déjà assez
élevé, car il a plus de 100 mètres d’altitude, de sorte que la
pente est très forte jusqu’à l’embouchure, très voisine. En
général, le pays s’élève peu à peu depuis l’oued Sous ;
Taroudant n’a que 100 mètres environ d’altitude (l’oued
Sous lui-même n’en a que 50) ; puis la hauteur augmente, et,
à la frontière sud du Maroc, le plateau traversé par le fleuve
a déjà plus de 300 mètres.
Il se pourrait que l’oued Raz fût le plus abondant de tous les
cours d’eau au sud de l’Atlas. En effet, si tous les autres ont
des lits beaucoup plus larges, ils roulent une quantité d’eau
incomparablement moindre.
Le 30 mars, une nouvelle et longue marche nous conduisit dans la
capitale du petit État indépendant désigné d’ordinaire sur
les cartes sous le nom de pays de Sidi-Hécham. Nous entrâmes dans
la petite ville d’Ilerh sous une pluie battante, complètement
mouillés et par une obscurité profonde.
Le chemin partant de notre bivouac précédent nous avait fait suivre
un instant la rivière en aval, jusqu’aux restes d’un pont en
maçonnerie attribué aux Romains, probablement à bon droit. Les
Marocains, qui en ont fort peu dans leur pays, auraient eu peine à
exécuter quelque chose de semblable dans ce pays éloigné ; les
anciens souverains du royaume de Sidi-Hécham, ou de l’oued Noun
voisin, n’ont jamais dû également élever ces ponts, attendu
qu’il en serait fait mention dans les traditions du peuple, qui
les attribue aux Roumis. Cette rivière doit donc avoir eu depuis
très longtemps une plus grande importance que l’oued Sous, ou
même que l’oued Draa, puisqu’on avait jugé nécessaire d’y
construire des ponts en maçonnerie.
Evidemment une route très fréquentée conduisait d’ici vers le
sud ; on peut déduire son tracé des localités jadis fondées
par les Romains à partir du nord du Maroc, en passant par Kasr
er-Roumi, que j’ai déjà citée dans l’Atlas, par les ruines de
l’ancienne ville romaine de Gada, près de Taroudant, par les ponts
de même origine jetés sur l’oued Raz, jusqu’à quelques restes
de constructions, situés sur une montagne voisine de Tizgui, à
proximité de la lisière nord du Sahara, que nous devions voir plus
tard en passant et que l’on croit être d’origine romaine. Il est
difficile d’attribuer à toutes ces ruines, situées sur une seule
et même route commerciale, une origine portugaise ou plus récente.
Une étude précise des antiquités romaines du Maroc donnerait
probablement bien des résultats intéressants, et il est certes
à regretter que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse
procéder à quelque chose de semblable avec la sécurité
nécessaire.
Après avoir quitté les ponts romains, nous nous élevâmes
sur un plateau bien cultivé, couvert de nombreuses métairies,
puis nous redescendîmes dans une plaine basse. Tantôt montant,
tantôt descendant, nous arrivâmes au pied d’une longue chaîne
de montagnes, que nous traversâmes en décrivant des zigzags. Puis
nous prîmes une direction sud-ouest par un terrain ondulé et moins
cultivé ; vers quatre heures nous quittions le chemin d’Ilerh suivi
jusque-là, parce qu’il passe au milieu d’une grande zaouia,
et que je ne voulais m’exposer à aucun danger, ni même irriter
le peuple. Nous arrivâmes par des chemins latéraux dans la petite
ville où habite le chef actuel de ce petit pays, Sidi Housséin. Ce
dernier, informé de notre arrivée, nous fit indiquer une place
devant une mosquée, où nous pûmes dresser nos tentes et nous
envoya en même temps de l’orge, de la paille pour les animaux
et plus tard, pour nous, du couscous et du pain d’orge, le plus
médiocre que j’aie jamais vu ; cette préparation alimentaire
ne méritait plus le nom de pâtisserie. Nous fûmes agréablement
surpris d’être relativement aussi bien accueillis : d’après tout
ce que j’avais entendu dire en route, nous nous trouvions en un des
points les plus critiques de l’expédition. Mon interprète Benitez,
qui connaissait bien les appréciations des Arabes sur ce pays voisin
du Maroc, avait exprimé plusieurs fois la pensée que mon voyage
s’y terminerait : je ne serais peut-être pas obligé de retourner
de force sur mes pas, mais en tout cas j’y serais amené. On
connaît des exemples de Chrétiens retenus près de là pendant des
années, dans l’oued Noun, et relâchés seulement contre rançon ;
Sidi-Hécham ainsi que ses successeurs étaient, disait-on, encore
pires que les cheikhs de l’oued Noun. L’envoi d’une mouna,
quelque petite qu’elle fût, nous surprit donc agréablement,
et Benitez en conclut que c’était un présage très favorable.
Tout près de notre tente, des Arabes du désert avaient aussi dressé
les leurs ; c’était la première fois que je voyais ces hommes, aux
traits réguliers et quelque peu farouches, à la tournure élancée ;
je fus surpris de voir les femmes le visage complètement découvert,
tandis que les hommes le cachaient en partie.
La ville d’Ilerh est située assez haut, à plus de 460 mètres,
de sorte que nous avions dû monter d’environ 360 mètres depuis
l’oued Raz. Les habitants sont des Chelouh, mais on voit également
ici une quantité surprenante de Nègres soudaniens ; la couleur bleue
des vêtements, qui domine dans tout le Soudan, commence également
à se montrer. Il peut y avoir à Ilerh quelques centaines de maisons.
En même temps que nous, y arrivait le cheik Dachman, d’Ogoulmim
(oued Noun), avec une suite nombreuse et bien armée.
A une heure de la ville, près de la zaouia Sidi-Hamed-ben-Mouça,
se tient trois fois par an un grand marché, auquel, comme je l’ai
dit, des négociants se rendent même de très loin. Ils vont ainsi
de Marrakech à Ilerh pour leurs affaires, et ne redoutent pas
la traversée de l’Atlas, ni celle du territoire si peu sûr des
Howara, qui vient ensuite. On me dit que Sidi Hécham, le grand-père
du prince actuel, Sidi Housséin, avait pris une disposition fort
propre à augmenter la fréquentation du marché ; avoir un marché
célèbre dans son district ou dans son territoire est non seulement
une source d’honneurs, mais aussi et surtout de profits pour le
chef intéressé : Sidi Hécham avait donc garanti pleine et entière
sécurité aux négociants et marchands qui iraient à son _mougar_,
expression berbère du mot arabe _soko_ ; il avait même remboursé
de leurs pertes ceux qui avaient été pillés en route. Il est vrai
qu’il avait aussitôt envoyé quelques centaines de cavaliers dans
le pays où les vols avaient eu lieu, et s’était fait rembourser
ses dépenses avec de gros intérêts. Je ne sais si le souverain
actuel en fait autant, mais le bruit s’en est répandu, et les
marchands du Maroc et de l’oued Sous ne craignent pas de traverser
sans précautions les pays des Howara, vers le temps du mougar,
avec beaucoup de marchandises, en partie précieuses.
[Illustration : TOME Ier, p. 350.
DANSEURS ET JONGLEURS NOMADES DU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.]
On trouve dans ce mougar, que du reste je n’ai pas visité,
afin d’échapper à de nombreux désagréments, toutes les
marchandises mises en vente dans les bazars des villes ; mais il est
particulièrement important à cause du marché aux chameaux. A chaque
soko il est mis en vente de 4000 à 5000 chameaux, surtout de ceux du
désert ; mon intention était d’en acheter là pour la traversée
du Sahara. Mais pour cela j’avais besoin de la permission de Sidi
Housséin ; Hadj Ali se mit donc en relation avec le délégué de
ce chef et commença les négociations au sujet de la traversée de
son territoire, de l’escorte nécessaire, des objets à acquérir
au marché, etc. Ce délégué était le secrétaire ou chalif du
fils de Sidi Housséin, qui était déjà un homme d’un certain
âge et vint nous voir dans notre tente.
La population ne montrait pas d’hostilité, mais elle était d’une
curiosité importune, surtout les femmes des Bédouins, qui entraient
sans gêne dans ma tente, regardaient tout et finissaient par mendier
quelque chose, des coraux ou des bijoux d’argent. J’étais
également accablé de consultations médicales, demandées par
des femmes.
Sidi Housséin m’envoya un Juif de l’oued Noun avec la mission
de m’interroger et de chercher le véritable but de mon voyage. Ce
Juif entendait quelques mots d’espagnol et d’anglais. Je maintins
que j’étais un Turc de Stamboul, et surtout que je n’étais
ni Anglais ni Français : les gens du pays ont une crainte vague de
ces deux peuples, comme s’ils devaient perdre leur indépendance
par eux. Le Juif partit mécontent et revint à diverses reprises,
mais il reçut toujours la même réponse. Il renonça enfin à
ses tentatives.
Je fis un présent au fils de Sidi Housséin, qui était venu me
voir, et lui envoyai un revolver, un peu d’essence de rose et du
bois de parfum.
Le soir je ne me sentis pas très bien : il avait de nouveau beaucoup
plu, et mon séjour dans une tente détrempée et froide m’avait
donné un refroidissement avec un peu de fièvre.
Le 1er avril, Hadj Ali alla au mougar pour y acheter des chameaux ;
quand il revint vers le soir, il en amena sept, très bons ;
c’étaient des animaux vigoureux, châtrés, bien dressés,
provenant de la race des Tazzerkant et tous habitués déjà au
voyage dans le désert. Leur prix moyen était de 35 douros :
ce qui n’était vraiment pas cher, mais l’était encore trop
pour ma situation pécuniaire ; j’espérais pouvoir acheter là
un bon chameau pour 20 douros. J’avais encore besoin de trois
de ces animaux, et il me fallait chercher à revendre les chevaux,
les mulets et l’âne que j’avais amenés.
Jusque-là Sidi Housséin ne montre nul sentiment hostile : il
nous laisse acheter, sans nous créer aucune difficulté. Parmi
les gens du marché règne pourtant l’idée qu’il agit ainsi
pour nous reprendre finalement tous les chameaux et me faire alors
couper la tête ! Ce bruit a déjà produit un fâcheux effet sur
mes serviteurs. Ibn Djiloul, de Fez, que je tenais pour le meilleur
et le plus fidèle, me déclara tout à coup qu’il lui fallait
retourner dans son pays, attendu qu’il ne pouvait rester aussi
longtemps éloigné de ses affaires : évidemment il avait peur. En
outre, l’arrivée d’un chérif de Fez qu’il voulait accompagner
à son retour avait pu contribuer à cette décision. Ce chérif,
comme beaucoup d’autres, avait entrepris ce long voyage pour aller
prier sur le tombeau de Sidi Hamed ben Mouça, qui passe pour un
grand saint.
Le jour suivant, Hadj-Ali se rendit de nouveau au marché, pour
acheter les objets nécessaires au voyage et essayer de vendre nos
animaux marocains. Pour le plus petit de mes chameaux de Marrakech je
reçus 18 douros ; mais on ne m’en offrit que 12 du plus grand, qui
était fortement blessé, de sorte que je me résolus à le conserver
provisoirement. Les deux mulets, gravement blessés également,
ne trouvèrent pas d’acquéreur ; enfin, un marchand s’offrit
pour les échanger contre des marchandises. Je reçus en échange
70 paires de pantoufles de cuir, la plupart rouges, pour femmes,
que j’espérais utiliser plus tard dans le sud.
Le plus petit de mes ânes, animal d’une rare endurance et d’une
grande vitesse, fut pris par Ibn Djiloul en payement d’une partie
de ses gages ; je le lui comptai pour 6 douros. Le secrétaire de
Sidi Housséin demanda le plus grand de mes ânes en payement de
ses offices d’intermédiaire. Naturellement je dus me faire un
plaisir de le lui offrir.
Le cheikh Sidi Housséin s’était déclaré prêt, au bout de
longues négociations, à me donner un guide jusqu’au bourg de
Temenelt, à environ deux marches au sud. Ce n’était vraiment pas
beaucoup, mais je devais être encore heureux de lui en voir faire
autant. Plus j’entendais parler du caractère de cet homme, plus
il me devenait antipathique, et j’aurais été heureux d’avoir
derrière moi la frontière de ce tyran.
Le chérif du Tafilalet, dont j’ai déjà parlé, s’était
déclaré tout prêt à aller encore avec nous pendant quelques
marches vers le sud, jusqu’au pays du bourg d’Icht, où il avait
des connaissances. Cette promesse m’était fort agréable, car
il s’était montré un compagnon paisible et sans prétention ;
ses conseils étaient d’ordinaire suivis.
Le but de mon voyage était Tendouf, qui n’avait jamais été
visitée, mais je n’étais pas encore bien fixé au sujet des
voies et moyens à employer pour y parvenir. Hadj Ali avait cherché
à obtenir des renseignements et des lettres de recommandation ;
nous en avions entre autres pour le cheikh d’une tribu arabe très
influente, les Maribda, qui est en relation avec Tendouf, et même
avec Timbouctou.