qui était en voyage pour l’oued Noun. Il devait faire une grande
partie de notre route et s’offrit à nous accompagner. J’en fus
charmé, car c’était un homme tranquille mais résolu, qui pouvait
nous rendre maint service : aussi acceptâmes-nous très volontiers
ses offres. Il avait fait en onze jours, disait-il, le chemin du
Tafilalet par l’oued Draa jusqu’à Taroudant. Par lui j’avais
une occasion facile d’aller au Tafilalet, aussi étais-je résolu
à en profiter si le voyage du pays de Sidi-Hécham à Timbouctou
n’était pas possible. Peut-être le chérif se laisserait-il
convaincre et consentirait-il à faire avec moi une plus grande
partie du voyage, car il ne paraissait pas fort pressé d’aller
à l’oued Noun.
Tandis que j’étais dans la kasba, à la table du chalif, qui
m’avait invité, ainsi que Benitez (Hadj Ali était en ville, comme
d’ordinaire), l’un de mes serviteurs, le jeune garçon berbère
que nous n’avions engagé qu’à la kasba Mzougi, vola dans ma
tente un petit sac d’argent, contenant à peu près 20 douros, et
un revolver. C’était la première fois et, je dois en avertir le
lecteur, aussi la dernière que je devais être directement volé par
un Mahométan. On m’a extorqué des présents, on m’a pillé :
mais je n’ai jamais revu un vol ordinaire. Ce jeune garçon avait
libre accès dans ma tente, et pendant mon absence il profita de cette
permission pour s’emparer de ces objets. Ce fut un vrai bonheur
qu’il n’eût pas trouvé le sac contenant le reste de l’argent
et dans lequel se trouvaient 300 ou 400 douros, toute ma fortune ;
j’aurais été placé dans une situation désespérée. Un des
serviteurs qui étaient dans la tente-cuisine me fit remarquer à
mon retour que le jeune Berbère était resté un peu longtemps dans
ma tente, et me pria d’examiner s’il n’y manquait rien. Je
m’aperçus bientôt du vol.
Mes gens, et surtout Hadj Ali, étaient furieux de ce tour ; ils
prirent leurs fusils, se précipitèrent dans la ville et y mirent
tout en émoi, de sorte que pendant le reste de l’après-midi
et durant la nuit une chasse en règle eut lieu pour trouver le
Berbère : la population de Taroudant, si peu amicale qu’elle eût
été avec moi au début, était révoltée d’une telle action ; aux
yeux de ces gens-là, le vol est quelque chose d’extrêmement vil.
Malgré les recherches les plus sérieuses et les plus zélées,
on ne put trouver ce garçon : il ne pouvait avoir quitté la ville,
puisque les gardes des portes ne l’avaient point aperçu ; il ne
l’aurait pas osé, dans la crainte des brigands. Évidemment il
connaissait dans Taroudant quelqu’un qui le cachait ; c’était
peut-être une femme qui l’avait engagé à ce vol.
Les deux jours suivants, le 25 et le 26 mars, se passèrent aux
préparatifs du départ, qui devait définitivement avoir lieu le
27. J’avais encore loué un chameau jusqu’au pays de Sidi-Hécham,
pour ne pas surcharger mes animaux, et contre la somme de 5 douros,
prix assez considérable pour une aussi courte distance. J’écrivis
un grand nombre de lettres, que je remis à un Juif sur le point
de partir pour Mogador ; j’avais attendu en vain la caisse de
provisions et de médicaments que j’avais commandée de Marrakech
à Mogador.
Je pus ainsi quitter, après douze jours seulement de séjour,
la ville où, à mon entrée, il semblait que mon voyage
allait trouver sa fin. Taroudant a été visitée par un petit
nombre d’Européens ; quelques-uns y ont été retenus presque
prisonniers. Les circonstances peuvent y être devenues un peu plus
favorables aujourd’hui, mais c’est toujours une entreprise
qui comporte certains risques que de parcourir l’oued Sous. Je
me suis séparé finalement en très bons termes des gens qui nous
fréquentaient, mais on ne voyait que trop clairement, surtout chez
les fonctionnaires, le chalif et le cadi, combien ma présence
leur était importune. Evidemment il leur en coûtait des peines
et de l’argent pour m’assurer une escorte sûre jusqu’au
pays de Sidi-Hécham ; d’un autre côté, ils craignaient pour
leur responsabilité, au cas où un malheur m’arriverait : ils
seraient alors accusés de ne pas avoir fait leur devoir, comme
le prescrivait la lettre du sultan. Je fus réellement heureux de
quitter la ville le 27 mars, car Taroudant n’avait été ni plus
ni moins qu’une prison pour moi, et une prison fort coûteuse : la
nourriture de plusieurs serviteurs, ainsi que celle d’un certain
nombre de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes, revenant
assez cher même dans ces pays.
La ville de Taroudant, à environ 88 kilomètres de la mer, occupe,
d’après les renseignements publiés par Gatell, qui a aussi
donné un plan de cette ville, une superficie d’environ 430000
mètres carrés, et est complètement entourée d’un mur solide,
haut de 6 à 8 mètres et construit partie en pierre, partie en argile
battue. A des intervalles de 60 à 100 mètres se trouvent des tours
carrées massives, de sorte que dans un tel pays ces fortifications
peuvent passer pour extraordinairement fortes ; d’ailleurs ces
tours sont encore relativement en très bon état. Cinq portes
conduisent dans la ville : Bab el-Kasba mène à la citadelle ;
Bab el-Chamis, au nord, vers Marrakech ; Bab Oulad ben Nouna, vers
le nord-ouest, à Mogador ; Bab Targount, vers Agadir (Santa Cruz)
et dans le district des Chtouga ; et Bab Ezorgan, vers le sud.
La kasba, qui occupe l’angle nord-est de la ville et couvre environ
50000 mètres carrés, est séparée par un mur particulier de la
véritable ville, où mène une autre porte. On trouve dans les
cours intérieures quelques vieux canons ou mortiers, qui n’ont
probablement jamais servi ; ils gisent là paisiblement depuis
des siècles.
La moitié à peine de la ville est couverte de maisons, et, quand
j’entrai dans Taroudant, j’eus à traverser, avant d’atteindre
la kasba, un grand espace couvert de jardins d’oliviers. Les
habitations, au nombre de 1300, dit-on, sont presque uniquement
construites en argile battue et dans le style ordinaire du Maroc,
c’est-à-dire avec toit plat et sans fenêtres ; les chambres
n’ont d’autre ouverture que la porte qui conduit dans la cour
ou sous une véranda. De nombreux foundaqs servent à loger les
caravanes ; ils contiennent beaucoup de petites pièces, et celles
qui sont réservées aux hommes diffèrent peu des écuries. Beaucoup
ont un étage, que, dans ce cas, les hommes habitent, tandis que
le rez-de-chaussée est destiné aux animaux et aux bagages. Les
foundaqs sont affermés, et leurs titulaires ont à payer annuellement
une petite somme au trésor, c’est-à-dire au représentant du
sultan. Ce ne sont pas des auberges, car chacun apporte et prépare
ses provisions ; l’un de ces caravansérails, le foundaq Essalah,
sert de marché.
A Taroudant il y a trois mosquées, dont l’une se trouve dans la
kasba. L’eau est tirée des puits, qui sont nombreux ; il n’y
a pas de moulins, car la ville est loin de toute rivière. Les
objets en cuir et en fer sont les articles d’industrie les plus
importants ; jadis les objets en fer venant de Taroudant avaient
surtout une grande renommée. Il y a dans le sud de la ville une
grande fabrique de salpêtre, qui sert à faire de la poudre, que
l’on produit en grandes quantités dans l’oued Sous ; le soufre
vient d’Europe et est transporté de Mogador par des animaux de
bât. Non loin de cette fabrique se trouve la mellah.
Gatell estimait de son temps les habitants à 8300 âmes, y compris
les Juifs ; aujourd’hui ils ne sont pas plus nombreux. La ville
produit une impression de vide et d’abandon, et ses rues, qui ne
sont pas trop étroites, sont désertes.
Pendant mon séjour le sultan n’avait pas d’amil, mais seulement
un chalif, qui habitait dans la kasba. Ce fonctionnaire ne possédait
d’ailleurs aucune influence sur la ville ; c’était le cadi dont
j’ai parlé plus haut qui conduisait toutes les affaires.
Les habitants, en général rudes et peu bienveillants envers les
étrangers, ne reconnaissent que malgré eux l’autorité du sultan
et se révoltent à toute occasion ; au Maroc on a souvent dit
qu’il allait se rendre dans l’oued Sous avec une grande armée
pour rétablir l’ordre. Lors de mon passage, un de ses secrétaires
se trouvait là afin de se rendre compte de la situation de ce pays.
La position de Taroudant est très favorable, au milieu d’une
plaine étendue et extrêmement fertile ; il est aisé de comprendre
que jadis, quand un gouvernement bien établi et puissant dominait
ici et quand l’oued Sous formait un petit pays indépendant,
le commerce et l’industrie y aient été prospères, et que par
suite les sciences aient pu aussi y être étudiées.
[Illustration : Jeune Marocain de l’oued Sous.]
L’oued Sous est très bien cultivé et sillonné presque partout de
canaux d’irrigation ; de cette façon on prend beaucoup d’eau
aux rivières, et c’est ainsi qu’il y a de nombreux oueds
desséchés. D’ordinaire la moisson se fait au mois d’avril. On
voit çà et là de grands magasins appartenant à un village ou
à un groupe de maisons. Il y a également de nombreux troupeaux de
bœufs, de moutons et de chèvres. On n’y trouve pas de nomades et
de douars ; tous les habitants sont sédentaires et se construisent
de grandes et solides maisons. L’agriculture est pratiquée de
la façon la plus primitive, comme il était de mode il y a des
milliers d’années ; l’industrie est dans un état analogue,
car on fabrique encore les mêmes couteaux, les mêmes poignards, les
mêmes poires à poudre et les mêmes fusils que jadis. On s’entend
à orner les fûts de fusil de magnifiques incrustations d’ivoire
et d’argent, et l’on décore également leurs canons. Ceux du
bourg de Titli passent pour les plus beaux. Au Maroc on ne fabrique
plus qu’à Tétouan les belles et longues armes de ce genre.
Les objets caractéristiques de l’industrie du Sous sont les
courts poignards recourbés, les _goumiah_, dont les fourreaux en
bois sont garnis de laiton, de zinc ou d’argent sur lequel sont
ciselées quelquefois de magnifiques arabesques. Maintenant les
lames viennent souvent d’Angleterre et en portent les marques
de fabrique. Ces poignards sont fabriqués en grande quantité,
et il n’y a aucun homme qui ne porte une pareille arme, très
incommode du reste, attachée à un épais cordon de soie ; les plus
pauvres en ont dont les fourreaux sont tout en laiton ; la plupart
sont incrustés d’argent sur une des faces ; ils sont rarement
recouverts d’argent des deux côtés.
Malgré la richesse métallurgique du versant de l’Atlas, dans le
Sous on fabrique extrêmement peu de métaux et presque tout le fer
et le cuivre viennent d’Europe.
Le véritable oued Sous, dont l’oued Raz forme les limites vers le
sud, aussi bien du côté du pays de Sidi-Hécham que vers l’oued
Noun au sud-ouest, est habité surtout par deux grandes tribus : les
Chtouga et les Howara. Les premières comprennent seize familles :
el-Mesegouina, el-Ksima, oued Amira, Aït Bou Taïb, Aït Boukou,
Aït Bou Lesa, Aït Yaza el-Garani, Ida Oulad Bouzea, Aït Lougan,
Aït Mouça, Aït Amer, Aït Melek, Aït Adrim, Konza, Ida Garan. Les
Howara se divisent en sept familles : Oulad Karroum, Oulad Taïsna,
Oulad Saïd, Oulad Arrou, el-Kofaïfat, Oulad Chelouf, Aït Iquaz.
Aujourd’hui il n’est plus possible de distinguer nettement les
Berbères des Arabes, car les deux races se sont mêlées. On peut
dire en général que les Howara sont des Arabes, et les Chtouga des
Chelouh, ainsi qu’il apparaît des noms des familles qui précèdent
(_oulad_, « fils », se dit en berbère _aït_).
Le manque de tranquillité dont j’ai parlé déjà, l’anarchie,
les combats perpétuels des tribus entre elles, généralement
suite de vols et de pillages, empêchent ce pays de prospérer
et d’occuper la situation qu’il mériterait par sa position
favorable.
L’oued Sous, l’oued Noun et le pays de Sidi-Hécham sont
également la patrie des nombreux jongleurs, charmeurs de serpents,
danseurs, acrobates, etc., qui rôdent dans le Maroc et que l’on
rencontre presque à chaque soko. Les prestidigitateurs font les
tours connus en Europe et qui sont basés sur leur dextérité et sur
l’entente avec un compère ; les jongleurs se servent d’ordinaire
de grands fusils, de couteaux et de poignards. Les charmeurs de
serpents, qui sont toujours, comme les autres, accompagnés de
quelques tambours ou musiciens, emploient pour leurs représentations
différentes sortes de serpents. Ils apprivoisent les inoffensifs
_Zamenis hippocrepis_ et les dressent à sauter en quelque sorte au
son d’un instrument ; ils font aussi les mêmes tours d’adresse
avec le serpent à lunettes (_Cœlopeltis insignitus_, Geoffr.) et
même avec la dangereuse _Vipera arietans_, Merr. Ils excitent très
violemment ces animaux avant la représentation et leur donnent
à mordre un morceau d’étoffe de laine, de sorte qu’ils
y laissent le venin qu’ils ont sécrété. Souvent aussi ces
charmeurs transportent des boîtes qui contiennent des scorpions ;
ils les renversent et rattrapent avec une extraordinaire dextérité
ces animaux, qui sont très agiles.
Beaucoup des Arabes qui voyagent en Europe sont originaires de
ces pays ; ils ont en quelque sorte pour patron le grand saint Sidi
Mohammed ben Mouça, et, en faisant leurs exhibitions, ils prononcent
fréquemment ce nom. Le peuple du Maroc voit toujours avec plaisir
des représentations de ce genre et paye les artistes en leur jetant
de la monnaie de cuivre (flous).
J’ai cité à diverses reprises les forêts d’argan, qui sont si
caractéristiques pour le pays au sud de l’Atlas. En Allemagne on
a très peu de renseignements sur cet arbre remarquable, de sorte que
les plus importantes données, recueillies par le célèbre botaniste
anglais Hooker dans son excellent _Journal of a tour in Marocco and
the Great Atlas_ (dont il n’existe aucune traduction allemande),
peuvent être reproduites utilement ici.
L’arbre d’argan (_Argania Sideroxylon_, _Sideroxylon spinosum_,
_Rhamnus siculus_, _Rhamnus pentaphyllus_, _Elæodendron Argan_) est
considéré, avec raison, comme le végétal le plus intéressant du
Maroc, car il est limité à ce pays, et appartient à une famille
de plantes exclusivement tropicales ; il fournit aux habitants un
précieux objet d’alimentation et donne un bois des plus durs
et des plus solides. Les premières indications au sujet de cet
arbre sont dues au célèbre voyageur Leo Africanus, qui visita le
Maroc en 1510. Il rapporte que de ses noix les habitants expriment
de l’huile, dont ils se servent aussi bien pour l’alimentation
que pour l’éclairage.
L’argan croît volontiers sur les collines sablonneuses et atteint
un âge avancé ; il en existe qui sont plusieurs fois séculaires et
dont le fût a 26 pieds de tour : la formation des branches commence
déjà à 3 pieds du sol. On plante souvent ces arbres en mettant des
semences en terre, en les recouvrant d’un peu d’engrais et en les
arrosant abondamment jusqu’à ce qu’ils commencent à pousser ;
alors ils n’ont plus besoin d’autres soins.
Trois à cinq ans après, les argans portent des fruits, qui
mûrissent de mai à août, suivant les localités. Leurs racines
s’étendent au loin sous terre, et des rejetons apparaissent
également dans leurs intervalles. Quand le fruit mûrit, on mène
sous les arbres les troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres ;
un homme frappe les branches avec un bâton et fait tomber les fruits,
que les animaux mangent avidement. Le soir on les rentre et ils
commencent à ruminer leur nourriture : pendant cette opération,
les noix sont rejetées sans avoir traversé l’estomac : on les
ramasse le lendemain. Elles sont alors bien séchées : puis on en
ôte les écorces, qui sont recueillies pour servir plus tard à la
nourriture des chameaux.
Le procédé pour l’extraction de l’huile est très simple :
les noix sont cassées avec des pierres ; les amandes sont rôties
dans un plat en terre, écrasées dans un moulin à bras et ensuite
mises dans une poêle. On verse un peu d’eau sur la masse, qui
est fortement pétrie avec les mains, jusqu’à ce que l’huile
s’en sépare : on la laisse alors se reposer. On donne aux vaches
laitières les tourteaux, qui contiennent encore assez d’huile.
La principale difficulté de cette préparation consiste à bien
pétrir la masse d’amandes concassées, et à y ajouter la quantité
convenable d’eau chaude. L’huile elle-même est limpide et de
couleur brun clair, mais elle a un goût et une odeur de rance.
Quand on s’en sert pour la cuisine, sans autre préparation,
elle a un goût piquant qui demeure longtemps au palais. La vapeur
qui s’élève lorsqu’on y fait cuire quelque chose attaque les
bronches et fait tousser.
Le premier botaniste qui cite l’arbre d’argan est Linné, qui
le décrit dans son _Hortus Cliffortianus_ (1737) sous le nom de
_Sideroxylon_, d’après quelques exemplaires desséchés.
Le voyageur anglais Jackson, que j’ai souvent cité et qui
a demeuré longtemps au Maroc, donne au sujet de cet arbre la
courte notice qui suit : « Il y a beaucoup d’huile d’argan
dans le Sous, où elle sert à faire cuire les poissons, ainsi
qu’à l’éclairage. Quand on fait frire le poisson, on ajoute
à l’huile un oignon coupé en morceaux et, dès qu’elle bout,
un morceau de pain. Alors on la retire du feu, et, quand elle est
refroidie, elle doit être passée ; sans cette précaution on
s’imagine que l’huile donnerait la lèpre. »
L’étendue restreinte occupée par l’arbre d’argan est
un phénomène très remarquable, car son genre est voisin du
_Sideroxylon_ (bois de fer), arbre fort répandu dans les deux
hémisphères, sous les tropiques et en dehors de cette région. A
Madère, à peu près sous la même latitude que l’argan, le
bois de fer atteint sa limite septentrionale, et une espèce de ce
genre, _S. Mermulana_, Lowe, y a été trouvée sur les rochers de
l’intérieur de l’île. Ces genres de végétaux n’ont pas
été rencontrés aux îles Canaries, mais ils sont représentés
au Cap-Vert par une espèce de Sapota.
D’après cela, il semble que l’_Argania_ et le _Sideroxylon_
de Madère sont deux représentants isolés de la végétation
tropicale ; et, en tenant compte de leur apparition l’un près de
l’autre, à l’extrême ouest de l’Ancien Monde, ils constituent,
au point de vue de la géographie botanique, des exemples d’un
haut intérêt de parenté entre les flores de ces pays.
Le bois de l’argan est analogue, comme je l’ai dit, au bois de
fer des tropiques et a une très grande dureté ; mais, dans son
aspect général, l’arbre ressemble plus à l’olivier qu’au
sideroxylon, et forme un représentant local du premier de ces
végétaux.
Sa zone de production est limitée entre la rivière de Tensift et
l’oued Sous ; quelques arbres isolés existent, dit-on, au nord
du Tensift. Il ne s’étend guère vers l’intérieur qu’à 10
milles des côtes de l’Atlantique, et la longueur de la région
où il apparaît est de deux ou trois degrés de latitude. En dehors
de cet espace étroit, il ne s’en trouve aucun spécimen dans le
reste du monde.
Les jeunes branches et les rejetons de l’argan sont couverts
d’épines, et les feuilles ont la forme de celles de l’olivier ;
mais leur vert est plus foncé, et la partie inférieure est un peu
plus pâle. On ne rencontre jamais de troncs creux de cet arbre,
car son bois est trop dur pour être attaqué par les insectes.
A Mogador on emploie, à cause de leur forte odeur, les branches
sèches et les feuilles de l’argan afin de préserver des mites
les étoffes de laine.
Si l’on exporte de l’huile d’argan, ce n’est certainement
qu’en petites quantités, car elle ne peut servir en Europe que
dans la parfumerie et non comme comestible, à cause de son goût
prononcé.
Outre cet arbre d’argan, l’arar, arbre à sandaraque,
_Callitris quadrivalvis_, Vent., qui fait partie des arbres
à feuilles aciculaires, est également répandu au Maroc. On
le trouve fréquemment dans les régions montagneuses de tout le
nord de l’Afrique, mais surtout dans l’Atlas. C’est un bel
arbre, très branchu, atteignant environ 6 mètres de hauteur et
qui ressemble à l’arbre de vie (thuya). Il donne une résine, la
sandaraque, qui sert à fabriquer du vernis et en outre à préparer
des emplâtres, des onguents et des poudres odorantes. Son bois
est très précieux à cause de sa longévité et de sa beauté :
c’était le bois de cèdre des Romains. Cet arbre était déjà
connu des anciens Grecs et il était estimé sous le nom de _thuya_ ;
le θυῖον de l’_Odyssée_ était probablement l’arar des
Marocains, que les Espagnols nomment _alerce_, La tige inférieure,
la plus large, est particulièrement précieuse, et aujourd’hui son
bois est encore envoyé d’Algérie en grande quantité à Paris,
où l’on en fait de petits objets mobiliers.
Il était connu et hautement apprécié des Romains sous le
nom de « bois de citronnier » ; souvent dans des descriptions
d’installations luxueuses se trouve le surnom de _citreus_. On
s’en servait de préférence pour la construction des temples, et
ce fut un usage non seulement des Grecs et des Romains, mais encore
plus tard des Arabes : on a reconnu que certaines parties en bois
de la mosquée de Cordoue en sont construites. Pline s’étend
déjà longuement au sujet de cet arbre, dont il dit que ses
parties inférieures, celles cachées sous terre, sont les plus
précieuses et qu’on en fait des tables de prix. Une industrie
d’art particulière s’était développée sans doute à Rome
pour ces tables de citronnier, car on y employait des noms spéciaux
pour désigner les différentes formes de tables. Les plaques en bois
d’un seul morceau, d’environ quatre pieds de large, atteignaient
des prix énormes.
Au Maroc ce bois magnifique, qui pourrait être si utile, n’est
employé en ce moment que pour la construction et le chauffage ;
sa résine, la sandaraque, est exportée par Mogador.
Parmi les autres arbres utiles du Maroc, Hooker signale l’arbre
à gomme ammoniaque, celui de la gomme arabique et l’euphorbe.
La plante qui donne au Maroc la gomme ammoniaque ne doit pas être
confondue avec celle de Perse. Dans ce dernier pays, c’est une
ombellifère, la _Dorema_, dont on tire la résine jaune, à odeur
prononcée et à goût repoussant. Au Maroc on n’est pas encore
d’accord au sujet de l’arbre qui fournit le _faschook_. Jackson
en donne une description, d’après laquelle des botanistes de nos
jours ont voulu reconnaître un _Elæoselinum_, Hooker lui-même
a cherché inutilement à se renseigner à cet égard. Jackson
prétend que cet arbre croît dans les plaines de l’intérieur,
surtout au nord de la ville de Maroc. Partout où il pousse, aucun
animal, à l’exception du vautour, ne peut, dit-on, exister. Il est
attaqué par un insecte, qui, d’après la description de Jackson,
ressemble à un _Bombylius_, et la résine coule aux endroits
attaqués. L’_Ammiacum_ était déjà connu des anciens ; ils
prétendaient qu’il provenait de la Libye ou de la Cyrénaïque
et qu’on le préparait dans le temple d’Ammon.
Les Maures emploient le faschook comme dépilatoire et comme remède
dans les maladies de peau ; une petite quantité est exportée de
Marzagan par Gibraltar et Alexandrie en Orient.
La gomme arabique vient au Maroc d’un acacia qui occupe la limite
nord de la zone d’extension du genre acacia, très répandu en
Afrique. D’après Hooker, c’est un arbuste épineux, fréquent
dans le sud et l’ouest du Maroc. La gomme est recueillie surtout
dans le pays de Demnet et portée de là à Mogador. Du reste il
paraît que différents arbres ou arbustes produisent la gomme,
car Jackson décrit un arbre élevé comme en donnant ; en outre
il arrive au Maroc beaucoup de gomme du désert ; celle-ci vient de
l’_Acacia arabica_, tandis que le produit de l’_Acacia gummifera_
est de meilleure qualité.
L’euphorbe, fort vénéneux, est le suc desséché de l’_Euphorbia
resinifera_, qui existe dans l’intérieur du Maroc ; il est de
couleur jaune, produit au goût une sensation de vive brûlure,
cause de forts éternuements et de violentes inflammations, et sert
de vésicatoire.
Jackson donne déjà une description de cette plante, qui a de
nombreuses épines, s’attachant à tous les objets. Son suc coule
d’incisions faites avec un couteau ; en septembre il cesse de couler
et se dessèche. On dit que ce végétal ne fournit abondamment de
suc que tous les quatre ans ; les gens qui le recueillent doivent
couvrir leur bouche et leur nez, pour ne pas être sujets à de
violents éternuements.
Les anciens connaissaient déjà l’euphorbe comme plante médicinale
et savaient qu’elle vient de l’Atlas. On dit qu’elle fut
nommée ainsi du nom d’Euphorbus, médecin du savant roi Juba II,
de Mauritanie.
La présence d’euphorbiacées tropicales au Maroc est une curiosité
botanique, ainsi que la diffusion de l’argan. De même que ce
dernier arbre a ses plus proches congénères à Madère, de même les
euphorbiacées marocaines ont des végétaux connexes aux Canaries.