Le 24 mars nous fîmes la connaissance d’un chérif du Tafilalet,

qui était en voyage pour l’oued Noun. Il devait faire une grande

partie de notre route et s’offrit à nous accompagner. J’en fus

charmé, car c’était un homme tranquille mais résolu, qui pouvait

nous rendre maint service : aussi acceptâmes-nous très volontiers

ses offres. Il avait fait en onze jours, disait-il, le chemin du

Tafilalet par l’oued Draa jusqu’à Taroudant. Par lui j’avais

une occasion facile d’aller au Tafilalet, aussi étais-je résolu

à en profiter si le voyage du pays de Sidi-Hécham à Timbouctou

n’était pas possible. Peut-être le chérif se laisserait-il

convaincre et consentirait-il à faire avec moi une plus grande

partie du voyage, car il ne paraissait pas fort pressé d’aller

à l’oued Noun.

Tandis que j’étais dans la kasba, à la table du chalif, qui

m’avait invité, ainsi que Benitez (Hadj Ali était en ville, comme

d’ordinaire), l’un de mes serviteurs, le jeune garçon berbère

que nous n’avions engagé qu’à la kasba Mzougi, vola dans ma

tente un petit sac d’argent, contenant à peu près 20 douros, et

un revolver. C’était la première fois et, je dois en avertir le

lecteur, aussi la dernière que je devais être directement volé par

un Mahométan. On m’a extorqué des présents, on m’a pillé :

mais je n’ai jamais revu un vol ordinaire. Ce jeune garçon avait

libre accès dans ma tente, et pendant mon absence il profita de cette

permission pour s’emparer de ces objets. Ce fut un vrai bonheur

qu’il n’eût pas trouvé le sac contenant le reste de l’argent

et dans lequel se trouvaient 300 ou 400 douros, toute ma fortune ;

j’aurais été placé dans une situation désespérée. Un des

serviteurs qui étaient dans la tente-cuisine me fit remarquer à

mon retour que le jeune Berbère était resté un peu longtemps dans

ma tente, et me pria d’examiner s’il n’y manquait rien. Je

m’aperçus bientôt du vol.

Mes gens, et surtout Hadj Ali, étaient furieux de ce tour ; ils

prirent leurs fusils, se précipitèrent dans la ville et y mirent

tout en émoi, de sorte que pendant le reste de l’après-midi

et durant la nuit une chasse en règle eut lieu pour trouver le

Berbère : la population de Taroudant, si peu amicale qu’elle eût

été avec moi au début, était révoltée d’une telle action ; aux

yeux de ces gens-là, le vol est quelque chose d’extrêmement vil.

Malgré les recherches les plus sérieuses et les plus zélées,

on ne put trouver ce garçon : il ne pouvait avoir quitté la ville,

puisque les gardes des portes ne l’avaient point aperçu ; il ne

l’aurait pas osé, dans la crainte des brigands. Évidemment il

connaissait dans Taroudant quelqu’un qui le cachait ; c’était

peut-être une femme qui l’avait engagé à ce vol.

Les deux jours suivants, le 25 et le 26 mars, se passèrent aux

préparatifs du départ, qui devait définitivement avoir lieu le

27. J’avais encore loué un chameau jusqu’au pays de Sidi-Hécham,

pour ne pas surcharger mes animaux, et contre la somme de 5 douros,

prix assez considérable pour une aussi courte distance. J’écrivis

un grand nombre de lettres, que je remis à un Juif sur le point

de partir pour Mogador ; j’avais attendu en vain la caisse de

provisions et de médicaments que j’avais commandée de Marrakech

à Mogador.

Je pus ainsi quitter, après douze jours seulement de séjour,

la ville où, à mon entrée, il semblait que mon voyage

allait trouver sa fin. Taroudant a été visitée par un petit

nombre d’Européens ; quelques-uns y ont été retenus presque

prisonniers. Les circonstances peuvent y être devenues un peu plus

favorables aujourd’hui, mais c’est toujours une entreprise

qui comporte certains risques que de parcourir l’oued Sous. Je

me suis séparé finalement en très bons termes des gens qui nous

fréquentaient, mais on ne voyait que trop clairement, surtout chez

les fonctionnaires, le chalif et le cadi, combien ma présence

leur était importune. Evidemment il leur en coûtait des peines

et de l’argent pour m’assurer une escorte sûre jusqu’au

pays de Sidi-Hécham ; d’un autre côté, ils craignaient pour

leur responsabilité, au cas où un malheur m’arriverait : ils

seraient alors accusés de ne pas avoir fait leur devoir, comme

le prescrivait la lettre du sultan. Je fus réellement heureux de

quitter la ville le 27 mars, car Taroudant n’avait été ni plus

ni moins qu’une prison pour moi, et une prison fort coûteuse : la

nourriture de plusieurs serviteurs, ainsi que celle d’un certain

nombre de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes, revenant

assez cher même dans ces pays.

La ville de Taroudant, à environ 88 kilomètres de la mer, occupe,

d’après les renseignements publiés par Gatell, qui a aussi

donné un plan de cette ville, une superficie d’environ 430000

mètres carrés, et est complètement entourée d’un mur solide,

haut de 6 à 8 mètres et construit partie en pierre, partie en argile

battue. A des intervalles de 60 à 100 mètres se trouvent des tours

carrées massives, de sorte que dans un tel pays ces fortifications

peuvent passer pour extraordinairement fortes ; d’ailleurs ces

tours sont encore relativement en très bon état. Cinq portes

conduisent dans la ville : Bab el-Kasba mène à la citadelle ;

Bab el-Chamis, au nord, vers Marrakech ; Bab Oulad ben Nouna, vers

le nord-ouest, à Mogador ; Bab Targount, vers Agadir (Santa Cruz)

et dans le district des Chtouga ; et Bab Ezorgan, vers le sud.

La kasba, qui occupe l’angle nord-est de la ville et couvre environ

50000 mètres carrés, est séparée par un mur particulier de la

véritable ville, où mène une autre porte. On trouve dans les

cours intérieures quelques vieux canons ou mortiers, qui n’ont

probablement jamais servi ; ils gisent là paisiblement depuis

des siècles.

La moitié à peine de la ville est couverte de maisons, et, quand

j’entrai dans Taroudant, j’eus à traverser, avant d’atteindre

la kasba, un grand espace couvert de jardins d’oliviers. Les

habitations, au nombre de 1300, dit-on, sont presque uniquement

construites en argile battue et dans le style ordinaire du Maroc,

c’est-à-dire avec toit plat et sans fenêtres ; les chambres

n’ont d’autre ouverture que la porte qui conduit dans la cour

ou sous une véranda. De nombreux foundaqs servent à loger les

caravanes ; ils contiennent beaucoup de petites pièces, et celles

qui sont réservées aux hommes diffèrent peu des écuries. Beaucoup

ont un étage, que, dans ce cas, les hommes habitent, tandis que

le rez-de-chaussée est destiné aux animaux et aux bagages. Les

foundaqs sont affermés, et leurs titulaires ont à payer annuellement

une petite somme au trésor, c’est-à-dire au représentant du

sultan. Ce ne sont pas des auberges, car chacun apporte et prépare

ses provisions ; l’un de ces caravansérails, le foundaq Essalah,

sert de marché.

A Taroudant il y a trois mosquées, dont l’une se trouve dans la

kasba. L’eau est tirée des puits, qui sont nombreux ; il n’y

a pas de moulins, car la ville est loin de toute rivière. Les

objets en cuir et en fer sont les articles d’industrie les plus

importants ; jadis les objets en fer venant de Taroudant avaient

surtout une grande renommée. Il y a dans le sud de la ville une

grande fabrique de salpêtre, qui sert à faire de la poudre, que

l’on produit en grandes quantités dans l’oued Sous ; le soufre

vient d’Europe et est transporté de Mogador par des animaux de

bât. Non loin de cette fabrique se trouve la mellah.

Gatell estimait de son temps les habitants à 8300 âmes, y compris

les Juifs ; aujourd’hui ils ne sont pas plus nombreux. La ville

produit une impression de vide et d’abandon, et ses rues, qui ne

sont pas trop étroites, sont désertes.

Pendant mon séjour le sultan n’avait pas d’amil, mais seulement

un chalif, qui habitait dans la kasba. Ce fonctionnaire ne possédait

d’ailleurs aucune influence sur la ville ; c’était le cadi dont

j’ai parlé plus haut qui conduisait toutes les affaires.

Les habitants, en général rudes et peu bienveillants envers les

étrangers, ne reconnaissent que malgré eux l’autorité du sultan

et se révoltent à toute occasion ; au Maroc on a souvent dit

qu’il allait se rendre dans l’oued Sous avec une grande armée

pour rétablir l’ordre. Lors de mon passage, un de ses secrétaires

se trouvait là afin de se rendre compte de la situation de ce pays.

La position de Taroudant est très favorable, au milieu d’une

plaine étendue et extrêmement fertile ; il est aisé de comprendre

que jadis, quand un gouvernement bien établi et puissant dominait

ici et quand l’oued Sous formait un petit pays indépendant,

le commerce et l’industrie y aient été prospères, et que par

suite les sciences aient pu aussi y être étudiées.

[Illustration : Jeune Marocain de l’oued Sous.]

L’oued Sous est très bien cultivé et sillonné presque partout de

canaux d’irrigation ; de cette façon on prend beaucoup d’eau

aux rivières, et c’est ainsi qu’il y a de nombreux oueds

desséchés. D’ordinaire la moisson se fait au mois d’avril. On

voit çà et là de grands magasins appartenant à un village ou

à un groupe de maisons. Il y a également de nombreux troupeaux de

bœufs, de moutons et de chèvres. On n’y trouve pas de nomades et

de douars ; tous les habitants sont sédentaires et se construisent

de grandes et solides maisons. L’agriculture est pratiquée de

la façon la plus primitive, comme il était de mode il y a des

milliers d’années ; l’industrie est dans un état analogue,

car on fabrique encore les mêmes couteaux, les mêmes poignards, les

mêmes poires à poudre et les mêmes fusils que jadis. On s’entend

à orner les fûts de fusil de magnifiques incrustations d’ivoire

et d’argent, et l’on décore également leurs canons. Ceux du

bourg de Titli passent pour les plus beaux. Au Maroc on ne fabrique

plus qu’à Tétouan les belles et longues armes de ce genre.

Les objets caractéristiques de l’industrie du Sous sont les

courts poignards recourbés, les _goumiah_, dont les fourreaux en

bois sont garnis de laiton, de zinc ou d’argent sur lequel sont

ciselées quelquefois de magnifiques arabesques. Maintenant les

lames viennent souvent d’Angleterre et en portent les marques

de fabrique. Ces poignards sont fabriqués en grande quantité,

et il n’y a aucun homme qui ne porte une pareille arme, très

incommode du reste, attachée à un épais cordon de soie ; les plus

pauvres en ont dont les fourreaux sont tout en laiton ; la plupart

sont incrustés d’argent sur une des faces ; ils sont rarement

recouverts d’argent des deux côtés.

Malgré la richesse métallurgique du versant de l’Atlas, dans le

Sous on fabrique extrêmement peu de métaux et presque tout le fer

et le cuivre viennent d’Europe.

Le véritable oued Sous, dont l’oued Raz forme les limites vers le

sud, aussi bien du côté du pays de Sidi-Hécham que vers l’oued

Noun au sud-ouest, est habité surtout par deux grandes tribus : les

Chtouga et les Howara. Les premières comprennent seize familles :

el-Mesegouina, el-Ksima, oued Amira, Aït Bou Taïb, Aït Boukou,

Aït Bou Lesa, Aït Yaza el-Garani, Ida Oulad Bouzea, Aït Lougan,

Aït Mouça, Aït Amer, Aït Melek, Aït Adrim, Konza, Ida Garan. Les

Howara se divisent en sept familles : Oulad Karroum, Oulad Taïsna,

Oulad Saïd, Oulad Arrou, el-Kofaïfat, Oulad Chelouf, Aït Iquaz.

Aujourd’hui il n’est plus possible de distinguer nettement les

Berbères des Arabes, car les deux races se sont mêlées. On peut

dire en général que les Howara sont des Arabes, et les Chtouga des

Chelouh, ainsi qu’il apparaît des noms des familles qui précèdent

(_oulad_, « fils », se dit en berbère _aït_).

Le manque de tranquillité dont j’ai parlé déjà, l’anarchie,

les combats perpétuels des tribus entre elles, généralement

suite de vols et de pillages, empêchent ce pays de prospérer

et d’occuper la situation qu’il mériterait par sa position

favorable.

L’oued Sous, l’oued Noun et le pays de Sidi-Hécham sont

également la patrie des nombreux jongleurs, charmeurs de serpents,

danseurs, acrobates, etc., qui rôdent dans le Maroc et que l’on

rencontre presque à chaque soko. Les prestidigitateurs font les

tours connus en Europe et qui sont basés sur leur dextérité et sur

l’entente avec un compère ; les jongleurs se servent d’ordinaire

de grands fusils, de couteaux et de poignards. Les charmeurs de

serpents, qui sont toujours, comme les autres, accompagnés de

quelques tambours ou musiciens, emploient pour leurs représentations

différentes sortes de serpents. Ils apprivoisent les inoffensifs

_Zamenis hippocrepis_ et les dressent à sauter en quelque sorte au

son d’un instrument ; ils font aussi les mêmes tours d’adresse

avec le serpent à lunettes (_Cœlopeltis insignitus_, Geoffr.) et

même avec la dangereuse _Vipera arietans_, Merr. Ils excitent très

violemment ces animaux avant la représentation et leur donnent

à mordre un morceau d’étoffe de laine, de sorte qu’ils

y laissent le venin qu’ils ont sécrété. Souvent aussi ces

charmeurs transportent des boîtes qui contiennent des scorpions ;

ils les renversent et rattrapent avec une extraordinaire dextérité

ces animaux, qui sont très agiles.

Beaucoup des Arabes qui voyagent en Europe sont originaires de

ces pays ; ils ont en quelque sorte pour patron le grand saint Sidi

Mohammed ben Mouça, et, en faisant leurs exhibitions, ils prononcent

fréquemment ce nom. Le peuple du Maroc voit toujours avec plaisir

des représentations de ce genre et paye les artistes en leur jetant

de la monnaie de cuivre (flous).

J’ai cité à diverses reprises les forêts d’argan, qui sont si

caractéristiques pour le pays au sud de l’Atlas. En Allemagne on

a très peu de renseignements sur cet arbre remarquable, de sorte que

les plus importantes données, recueillies par le célèbre botaniste

anglais Hooker dans son excellent _Journal of a tour in Marocco and

the Great Atlas_ (dont il n’existe aucune traduction allemande),

peuvent être reproduites utilement ici.

L’arbre d’argan (_Argania Sideroxylon_, _Sideroxylon spinosum_,

_Rhamnus siculus_, _Rhamnus pentaphyllus_, _Elæodendron Argan_) est

considéré, avec raison, comme le végétal le plus intéressant du

Maroc, car il est limité à ce pays, et appartient à une famille

de plantes exclusivement tropicales ; il fournit aux habitants un

précieux objet d’alimentation et donne un bois des plus durs

et des plus solides. Les premières indications au sujet de cet

arbre sont dues au célèbre voyageur Leo Africanus, qui visita le

Maroc en 1510. Il rapporte que de ses noix les habitants expriment

de l’huile, dont ils se servent aussi bien pour l’alimentation

que pour l’éclairage.

L’argan croît volontiers sur les collines sablonneuses et atteint

un âge avancé ; il en existe qui sont plusieurs fois séculaires et

dont le fût a 26 pieds de tour : la formation des branches commence

déjà à 3 pieds du sol. On plante souvent ces arbres en mettant des

semences en terre, en les recouvrant d’un peu d’engrais et en les

arrosant abondamment jusqu’à ce qu’ils commencent à pousser ;

alors ils n’ont plus besoin d’autres soins.

Trois à cinq ans après, les argans portent des fruits, qui

mûrissent de mai à août, suivant les localités. Leurs racines

s’étendent au loin sous terre, et des rejetons apparaissent

également dans leurs intervalles. Quand le fruit mûrit, on mène

sous les arbres les troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres ;

un homme frappe les branches avec un bâton et fait tomber les fruits,

que les animaux mangent avidement. Le soir on les rentre et ils

commencent à ruminer leur nourriture : pendant cette opération,

les noix sont rejetées sans avoir traversé l’estomac : on les

ramasse le lendemain. Elles sont alors bien séchées : puis on en

ôte les écorces, qui sont recueillies pour servir plus tard à la

nourriture des chameaux.

Le procédé pour l’extraction de l’huile est très simple :

les noix sont cassées avec des pierres ; les amandes sont rôties

dans un plat en terre, écrasées dans un moulin à bras et ensuite

mises dans une poêle. On verse un peu d’eau sur la masse, qui

est fortement pétrie avec les mains, jusqu’à ce que l’huile

s’en sépare : on la laisse alors se reposer. On donne aux vaches

laitières les tourteaux, qui contiennent encore assez d’huile.

La principale difficulté de cette préparation consiste à bien

pétrir la masse d’amandes concassées, et à y ajouter la quantité

convenable d’eau chaude. L’huile elle-même est limpide et de

couleur brun clair, mais elle a un goût et une odeur de rance.

Quand on s’en sert pour la cuisine, sans autre préparation,

elle a un goût piquant qui demeure longtemps au palais. La vapeur

qui s’élève lorsqu’on y fait cuire quelque chose attaque les

bronches et fait tousser.

Le premier botaniste qui cite l’arbre d’argan est Linné, qui

le décrit dans son _Hortus Cliffortianus_ (1737) sous le nom de

_Sideroxylon_, d’après quelques exemplaires desséchés.

Le voyageur anglais Jackson, que j’ai souvent cité et qui

a demeuré longtemps au Maroc, donne au sujet de cet arbre la

courte notice qui suit : « Il y a beaucoup d’huile d’argan

dans le Sous, où elle sert à faire cuire les poissons, ainsi

qu’à l’éclairage. Quand on fait frire le poisson, on ajoute

à l’huile un oignon coupé en morceaux et, dès qu’elle bout,

un morceau de pain. Alors on la retire du feu, et, quand elle est

refroidie, elle doit être passée ; sans cette précaution on

s’imagine que l’huile donnerait la lèpre. »

L’étendue restreinte occupée par l’arbre d’argan est

un phénomène très remarquable, car son genre est voisin du

_Sideroxylon_ (bois de fer), arbre fort répandu dans les deux

hémisphères, sous les tropiques et en dehors de cette région. A

Madère, à peu près sous la même latitude que l’argan, le

bois de fer atteint sa limite septentrionale, et une espèce de ce

genre, _S. Mermulana_, Lowe, y a été trouvée sur les rochers de

l’intérieur de l’île. Ces genres de végétaux n’ont pas

été rencontrés aux îles Canaries, mais ils sont représentés

au Cap-Vert par une espèce de Sapota.

D’après cela, il semble que l’_Argania_ et le _Sideroxylon_

de Madère sont deux représentants isolés de la végétation

tropicale ; et, en tenant compte de leur apparition l’un près de

l’autre, à l’extrême ouest de l’Ancien Monde, ils constituent,

au point de vue de la géographie botanique, des exemples d’un

haut intérêt de parenté entre les flores de ces pays.

Le bois de l’argan est analogue, comme je l’ai dit, au bois de

fer des tropiques et a une très grande dureté ; mais, dans son

aspect général, l’arbre ressemble plus à l’olivier qu’au

sideroxylon, et forme un représentant local du premier de ces

végétaux.

Sa zone de production est limitée entre la rivière de Tensift et

l’oued Sous ; quelques arbres isolés existent, dit-on, au nord

du Tensift. Il ne s’étend guère vers l’intérieur qu’à 10

milles des côtes de l’Atlantique, et la longueur de la région

où il apparaît est de deux ou trois degrés de latitude. En dehors

de cet espace étroit, il ne s’en trouve aucun spécimen dans le

reste du monde.

Les jeunes branches et les rejetons de l’argan sont couverts

d’épines, et les feuilles ont la forme de celles de l’olivier ;

mais leur vert est plus foncé, et la partie inférieure est un peu

plus pâle. On ne rencontre jamais de troncs creux de cet arbre,

car son bois est trop dur pour être attaqué par les insectes.

A Mogador on emploie, à cause de leur forte odeur, les branches

sèches et les feuilles de l’argan afin de préserver des mites

les étoffes de laine.

Si l’on exporte de l’huile d’argan, ce n’est certainement

qu’en petites quantités, car elle ne peut servir en Europe que

dans la parfumerie et non comme comestible, à cause de son goût

prononcé.

Outre cet arbre d’argan, l’arar, arbre à sandaraque,

_Callitris quadrivalvis_, Vent., qui fait partie des arbres

à feuilles aciculaires, est également répandu au Maroc. On

le trouve fréquemment dans les régions montagneuses de tout le

nord de l’Afrique, mais surtout dans l’Atlas. C’est un bel

arbre, très branchu, atteignant environ 6 mètres de hauteur et

qui ressemble à l’arbre de vie (thuya). Il donne une résine, la

sandaraque, qui sert à fabriquer du vernis et en outre à préparer

des emplâtres, des onguents et des poudres odorantes. Son bois

est très précieux à cause de sa longévité et de sa beauté :

c’était le bois de cèdre des Romains. Cet arbre était déjà

connu des anciens Grecs et il était estimé sous le nom de _thuya_ ;

le θυῖον de l’_Odyssée_ était probablement l’arar des

Marocains, que les Espagnols nomment _alerce_, La tige inférieure,

la plus large, est particulièrement précieuse, et aujourd’hui son

bois est encore envoyé d’Algérie en grande quantité à Paris,

où l’on en fait de petits objets mobiliers.

Il était connu et hautement apprécié des Romains sous le

nom de « bois de citronnier » ; souvent dans des descriptions

d’installations luxueuses se trouve le surnom de _citreus_. On

s’en servait de préférence pour la construction des temples, et

ce fut un usage non seulement des Grecs et des Romains, mais encore

plus tard des Arabes : on a reconnu que certaines parties en bois

de la mosquée de Cordoue en sont construites. Pline s’étend

déjà longuement au sujet de cet arbre, dont il dit que ses

parties inférieures, celles cachées sous terre, sont les plus

précieuses et qu’on en fait des tables de prix. Une industrie

d’art particulière s’était développée sans doute à Rome

pour ces tables de citronnier, car on y employait des noms spéciaux

pour désigner les différentes formes de tables. Les plaques en bois

d’un seul morceau, d’environ quatre pieds de large, atteignaient

des prix énormes.

Au Maroc ce bois magnifique, qui pourrait être si utile, n’est

employé en ce moment que pour la construction et le chauffage ;

sa résine, la sandaraque, est exportée par Mogador.

Parmi les autres arbres utiles du Maroc, Hooker signale l’arbre

à gomme ammoniaque, celui de la gomme arabique et l’euphorbe.

La plante qui donne au Maroc la gomme ammoniaque ne doit pas être

confondue avec celle de Perse. Dans ce dernier pays, c’est une

ombellifère, la _Dorema_, dont on tire la résine jaune, à odeur

prononcée et à goût repoussant. Au Maroc on n’est pas encore

d’accord au sujet de l’arbre qui fournit le _faschook_. Jackson

en donne une description, d’après laquelle des botanistes de nos

jours ont voulu reconnaître un _Elæoselinum_, Hooker lui-même

a cherché inutilement à se renseigner à cet égard. Jackson

prétend que cet arbre croît dans les plaines de l’intérieur,

surtout au nord de la ville de Maroc. Partout où il pousse, aucun

animal, à l’exception du vautour, ne peut, dit-on, exister. Il est

attaqué par un insecte, qui, d’après la description de Jackson,

ressemble à un _Bombylius_, et la résine coule aux endroits

attaqués. L’_Ammiacum_ était déjà connu des anciens ; ils

prétendaient qu’il provenait de la Libye ou de la Cyrénaïque

et qu’on le préparait dans le temple d’Ammon.

Les Maures emploient le faschook comme dépilatoire et comme remède

dans les maladies de peau ; une petite quantité est exportée de

Marzagan par Gibraltar et Alexandrie en Orient.

La gomme arabique vient au Maroc d’un acacia qui occupe la limite

nord de la zone d’extension du genre acacia, très répandu en

Afrique. D’après Hooker, c’est un arbuste épineux, fréquent

dans le sud et l’ouest du Maroc. La gomme est recueillie surtout

dans le pays de Demnet et portée de là à Mogador. Du reste il

paraît que différents arbres ou arbustes produisent la gomme,

car Jackson décrit un arbre élevé comme en donnant ; en outre

il arrive au Maroc beaucoup de gomme du désert ; celle-ci vient de

l’_Acacia arabica_, tandis que le produit de l’_Acacia gummifera_

est de meilleure qualité.

L’euphorbe, fort vénéneux, est le suc desséché de l’_Euphorbia

resinifera_, qui existe dans l’intérieur du Maroc ; il est de

couleur jaune, produit au goût une sensation de vive brûlure,

cause de forts éternuements et de violentes inflammations, et sert

de vésicatoire.

Jackson donne déjà une description de cette plante, qui a de

nombreuses épines, s’attachant à tous les objets. Son suc coule

d’incisions faites avec un couteau ; en septembre il cesse de couler

et se dessèche. On dit que ce végétal ne fournit abondamment de

suc que tous les quatre ans ; les gens qui le recueillent doivent

couvrir leur bouche et leur nez, pour ne pas être sujets à de

violents éternuements.

Les anciens connaissaient déjà l’euphorbe comme plante médicinale

et savaient qu’elle vient de l’Atlas. On dit qu’elle fut

nommée ainsi du nom d’Euphorbus, médecin du savant roi Juba II,

de Mauritanie.

La présence d’euphorbiacées tropicales au Maroc est une curiosité

botanique, ainsi que la diffusion de l’argan. De même que ce

dernier arbre a ses plus proches congénères à Madère, de même les

euphorbiacées marocaines ont des végétaux connexes aux Canaries.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 22 / 31 段