L’habitant d’une telle demeure ne peut faire un pas sans

être armé ; il faut employer des gens armés aux travaux les plus

paisibles, comme la culture des champs ou la garde des troupeaux. Le

jour même qui précéda mon arrivée à Taroudant, les Howara avaient

volé un troupeau de trois cents moutons et de cinquante bœufs

appartenant aux gens de la ville. Ces derniers font naturellement de

même quand ils le peuvent, de sorte que batailles et brigandages,

meurtres et assassinats, ne cessent jamais. C’est une anarchie

complète, et ni le sultan ni un chef influent quelconque ne sont en

état d’y mettre fin. L’oued Sous pourrait être une des plus

riches et des plus belles provinces de l’empire du Maroc, comme

elle était, dans une haute antiquité, un royaume aussi célèbre

par sa civilisation et par le haut développement de son industrie

que riche et peuplé. Ici la nature donne tout à l’homme :

un climat magnifique et sain, un sol fertile et des trésors de

tout genre, en plantes et en minéraux. L’abandon de ces belles

provinces par le gouvernement marocain est le fait d’une erreur

grossière ; l’établissement de bonnes routes, bien gardées,

et la nomination d’un gouverneur juste et énergique, disposant

de troupes suffisantes, pourraient faire d’un territoire très

peu productif une source importante de revenus pour le sultan.

La partie méridionale de l’Atlas, dans la région que j’ai

traversée, ne consiste plus en ce grès rouge si largement répandu

et si puissant, mais en schistes, et surtout en schiste argileux

et quartzeux, qui sont également dressés verticalement. Dans

beaucoup d’endroits ils contiennent des dépôts de minerais,

particulièrement de pyrite de cuivre et de fer oligiste. Le cuivre

est connu depuis longtemps, et les habitants de l’oued Sous savent

en fabriquer qu’ils travaillent adroitement.

De puissantes masses de fer oligiste se montrent un peu au

nord-est d’Emnislah. On prétend qu’il existe aussi du

minerai de plomb argentifère. Il est évident qu’une fois venu

le temps où l’on pourra faire dans l’Atlas occidental des

recherches géologiques plus précises, on y trouvera une foule de

gisements métallifères. Il n’existe pas de roches éruptives ;

elles apparaissent beaucoup plus à l’est, où elles ont été

réellement observées par d’autres voyageurs. Dans la plaine

de Marrakech on trouve des masses d’obsidienne et d’autres

roches éruptives sous forme de cailloux roulés qui ont été

entraînés par les rivières. On a souvent agité la question de

savoir si l’Atlas a des glaciers : la majorité des observateurs

répondent négativement. Dans ma rapide traversée des montagnes,

je n’ai rien pu observer qui indiquât leur présence de chaque

côté des massifs de l’Atlas, au nord et au sud. Il y a de

puissantes masses d’érosions : j’observai sur le versant nord,

ainsi que je l’ai dit, une couche très importante de ces débris,

mais je n’ai vu nulle part de vraies moraines. D’ailleurs,

il ne serait nullement impossible que les montagnes du centre de

l’Atlas, hautes de plus de 12000 pieds, aient eu des glaciers ;

on sait que les plus méridionaux sont ceux de la Sierra Nevada, en

Espagne ; mais la différence de cinq degrés de latitude n’est pas

si importante qu’un phénomène de ce genre n’ait pu se produire

dans un massif montagneux aussi haut et aussi puissant. Les sommets

de la chaîne centrale sont encore aujourd’hui couverts de neige

pendant la plus grande partie de l’année ; on me dit même que

quelques-unes ont un manteau de neiges perpétuelles.

L’Atlas est encore couvert, au Maroc, de forêts étendues ;

leur dévastation n’a pas été poussée aussi loin qu’en

Algérie. Il est tout à fait impossible de tirer parti de ces

richesses forestières, car il n’y a pas de routes, même dans la

partie nord et peu accidentée du Maroc. En revanche, on peut craindre

qu’il ne se produise à la longue un déboisement constant, quoique

fort ralenti par l’étendue considérable de la région boisée :

il semble déjà s’être produit par places, comme il paraît à

l’irrégularité du débit des rivières du nord du Maroc, et

à l’inégale répartition des quantités d’eau pluviale qui

peut avoir tant d’importance pour ces contrées agricoles. Les

Berbères de l’Atlas cherchent toujours à cultiver une plus

grande étendue de terre et sont entraînés à déboiser un peu ;

mais on sait que la chèvre surtout fait un tort immense aux forêts,

et c’est l’animal domestique le plus répandu dans l’Atlas.

Les Berbères eux-mêmes n’ont guère besoin de bois ; ils

construisent leurs maisons en argile et en terre, sans chevrons ;

ils ne connaissent pas la navigation : de sorte que l’étendue

forestière est encore assez considérable dans l’Atlas marocain. Il

n’y a pas là de forêts épaisses, comme on en trouve ailleurs ; ce

sont des bois très clairsemés ; du reste, le grès rouge quartzeux,

si dominant dans cette région, n’est pas un bon sous-sol pour une

forêt. Une couche de végétation ne peut s’y développer que là

où il est fortement décomposé et où une épaisseur d’humus

argileuse s’est formée ; mais on voit très fréquemment la

roche nue apparaître dans ces terrains de grès. Il est difficile

d’admettre que les forêts de l’Atlas fourniront jamais du bois

de construction aux pays situés en dehors du Maroc ; mais elles

seront certainement utilisées quand, plus tard, un gouvernement se

décidera à tirer parti des richesses minérales de la montagne.

Le monde animal ne peut être important dans cette région ; le

célèbre _lion de l’Atlas_ n’y existe pas ; les panthères

s’y montrent çà et là. Une sorte de mouflon, comme j’en

vis un en captivité dans une kasba, se voit dans les vallées les

plus éloignées, où se tiennent également sans doute d’autres

espèces d’animaux vivant dans les forêts. Les Berbères ne sont

point chasseurs et se contentent de faire paître leurs troupeaux

ou de cultiver leurs orges. Nous voyions fréquemment le vautour

et l’aigle planer dans les airs, et souvent nous dérangions le

corbeau des Alpes de son repos paresseux. Je n’ai pas vu beaucoup

d’oiseaux chanteurs, mais il y a sans doute, pendant l’hiver,

un vol d’oiseaux de nos pays qui se rend par-dessus l’Atlas dans

le désert.

La faune des insectes est naturellement aussi fort riche, mais

très peu connue. Il m’a été impossible d’en recueillir

ou de faire des observations quelconques à cet égard ; dans un

voyage aussi rapide que le mien, toutes les conditions nécessaires

manquaient pour cela. Il est certain que les sciences naturelles

tireraient d’énormes bienfaits d’une exploration spéciale de

l’Atlas. On peut en donner comme exemple le voyage botanique de

l’Anglais Hooker, dans lequel les deux vallées d’Amsmiz et

d’Aït-Mesan furent seules explorées complètement ; dans la

dernière on ne trouva pas moins de 375 espèces de phanérogames,

et dans la première 223 seulement ; parmi celles-là, 146 espèces

étaient communes aux deux vallées. De ces diverses plantes, 75 sont

endémiques, c’est-à-dire poussent exclusivement dans l’Atlas

et dans les parties voisines du Maroc.

La zoologie serait enrichie de la même manière de nombreuses

espèces nouvelles, et il est triste que ces belles montagnes,

placées si près de l’Europe et relativement si aisées à

atteindre, soient et doivent rester longtemps presque inaccessibles

aux savants. La constitution géologique de l’Atlas n’est connue

également que d’après un petit nombre d’observations isolées,

auxquelles on doit plus ou moins de confiance.

Le massif de l’Atlas est caractérisé surtout par sa longueur

en ligne droite ; il n’y en a aucun en Europe qui en ait une

semblable. Cela ne s’applique, du reste, qu’à la partie marocaine

de ces montagnes. A l’est du nœud montagneux du djebel Aïachin,

elles se fondent en un plateau ondulé, pour se transformer de nouveau

plus tard en une suite de montagnes moins hautes qui atteignent

la Méditerranée en Tunisie. Du cap Noun sur l’océan Atlantique

jusqu’au cap Bon sur la Méditerranée, ce système montagneux a une

longueur de 2300 kilomètres, dont 1050 dans le Maroc, 950 en Algérie

et 300 en Tunisie. (Voir Chavanne, _l’Afrique vue de nos jours_.)

Le nom d’Atlas n’est aujourd’hui nulle part en usage en

Afrique ; les Arabes n’ont même pas de nom pour désigner

l’ensemble de ces montagnes, mais donnent une appellation à

chacune de leurs parties, les pics particulièrement hauts, les

cols, les vallées, etc. Au contraire, les Chelouh appellent le pays

Idrar-en-Drann, d’Adrar, « montagne ». L’Atlas marocain consiste

en un certain nombre de vallées longitudinales très étendues,

et cette forme est beaucoup plus répandue que celle des vallées

transversales. Il existe peu de ces dernières ; elles sont courtes,

étroites et découpées peu profondément.

On doit remarquer, au sujet de la constitution géologique, que vers

le nord les couches les plus récentes sont les plus développées,

tandis qu’au sud les formations les plus anciennes dominent ;

l’Atlas n’a donc pas une construction symétrique, comme en

quelque sorte les Alpes, où les terrains récents se groupent

autour d’un noyau central plus ancien. Une formation de grès

rouge joue dans l’Atlas occidental un rôle très important :

jusqu’ici on n’a pu déterminer très exactement son âge. Par

contre, dans les montagnes du Rif, sur la côte nord africaine,

les couches les plus anciennes paraissent être voisines de la mer,

et les plus récentes se montrent vers le sud.

Entre ces deux chaînes de montagnes s’étendent les plateaux

fertiles de l’Algérie, et ce n’est qu’à l’ouest de

l’Algérie et à l’est du Maroc que des groupes de montagnes

moins hautes réunissent par une sorte de chaîne transversale les

deux grandes chaînes et séparent la plaine basse du Gharb marocain

ou Tell algérien de la région des steppes[21].

Comme je l’ai déjà fait remarquer plusieurs fois, l’Atlas

marocain s’élève lentement en partant du nord, et descend

rapidement vers le sud. Mais il faut tenir compte aussi des

chaînes de hauteurs situées au delà de l’oued Sous et

que l’on a nommées l’Anti-Atlas. Tout y est inversement

disposé. La pente nord est très escarpée et consiste dans les

mêmes roches que le versant méridional de l’Atlas. Vers le

sud, l’Anti-Atlas descend peu à peu et se perd en une quantité

de chaînes de collines, devenant de plus en plus basses et plus

adoucies. Comme la vallée de l’oued Sous, l’oued Noun forme

également une coupure profonde, mais moins large, dans les terrains

paléozoïques de l’Anti-Atlas. A ces couches se rattachent les

formations peu inclinées du calcaire carbonifère du Sahara nord,

qui descendent profondément vers le sud, jusque dans la région

où le granit et les éruptions de porphyre forment les limites du

véritable désert de sable, dans lequel n’existe pas un caillou ;

ces couches carbonifères reparaissent profondément vers le sud,

à la descente dans la vallée du Sénégal ; elles constituent là

le plateau el-Hodh.

Parmi les nouveaux travaux géologiques, les observations de Ball,

pendant son voyage avec l’expédition d’Hooker dont j’ai parlé,

sont les seules à remarquer, ainsi que les recherches de von Fritsch

et de Rein. Ces observations n’ont pu être qu’isolées ; mais

elles ont une valeur d’autant plus grande qu’à leur défaut on

ne connaît presque rien de l’Atlas marocain.

Les montagnes du Rif, qui consistent surtout en massifs isolés et

en chaînes, et qui vont de Tétouan sous différents noms jusqu’au

Tell algérien, pour finir au cap Sidi-el-Hadj-Mbarek, ne paraissent

pas se relier à la véritable chaîne de l’Atlas : le nom de

Petit-Atlas, donné par les Français à quelques-uns de ces groupes

de montagnes, ne peut pas indiquer que le Rif est simplement une

aile du grand Atlas placée un peu au nord de lui et moins puissante.

CHAPITRE X

TAROUDANT ET L’OUED SOUS.

Mauvais accueil à Taroudant. — Excès populaires. — La kasba. —

Mougar. — Les Howara. — Le caïd de Mtouga. — Le chérif du

Tafilalet. — Vol. — Départ. — Mon escorte. — La ville de

Taroudant. — Portes et murs. — Les maisons. — Les mosquées. —

L’oued Sous. — L’industrie. — Les tribus. — Jongleurs et

charmeurs de serpents. — Les arbres d’argan. — Production de

l’huile. — L’arbre d’arar. — La gomme ammoniaque. — La

gomme arabique. — L’euphorbe.

La joie d’avoir atteint la capitale de l’oued Sous fut bientôt

changée en amertume par l’accueil qui nous y était réservé. Nous

traversâmes la porte du nord et nous nous dirigeâmes le long des

murs, en évitant autant que possible l’intérieur de la ville,

vers la kasba, au nord-est de Taroudant, pour y dresser nos tentes ou

nous installer dans une maison sous la protection du fonctionnaire

nommé par le sultan. Nous en fûmes renvoyés d’une façon assez

grossière, car on avait appris, nous dit-on, qu’un Chrétien se

trouvait dans la caravane ! Nous repartîmes de nouveau en longue

procession, ce qui ne manqua pas de causer de l’émoi parmi la

population, et nous fûmes conduits dans un foundaq situé près

de la mellah, le quartier des Juifs ; on voulait nous prouver

ainsi qu’on nous mettait sur le même pied qu’eux. Il fallut

nous décider provisoirement à demeurer là et à attendre que de

meilleures relations s’établissent entre nous et les autorités.

Notre foundaq était une assez grande maison, élevée d’un

étage, au milieu de laquelle se trouvait une cour carrée dans

laquelle débouchaient les corridors et les chambres, si l’on peut

nommer ainsi des pièces étroites, basses et obscures. Nous nous y

installons, nous prenons possession des chambres, et nous avons déjà

déchargé les bagages et rentré les animaux quand tout à coup nous

entendons devant la maison un bruit épouvantable. Une foule s’y

est réunie, crie et tempête d’une façon menaçante en lançant

des pierres contre la porte. Des gens de connaissance d’Emnislah

nous disent que le peuple est très ému et demande que le Chrétien

soit renvoyé de la ville. Nous courons tous aux armes, car la porte

peut être brisée, et nous ne sommes pas disposés à nous laisser

massacrer ou lapider sans autre forme de procès ; nous envoyons en

même temps un messager au chalif de la ville, ainsi qu’au chérif,

pour lequel Hadj Ali a des lettres de recommandation. Avant que les

choses tournent tout à fait mal, apparaissent quelques vieillards,

parmi lesquels le chalif et le chérif ; ils commencent alors à

nous interroger de toutes façons. Un violent débat s’élève

d’abord ; la foule déclare que les Chrétiens ne peuvent entrer

dans la ville ; nous en appelons à la lettre du sultan, qui enjoint

expressément à tous ses représentants de me protéger et de me

soutenir de toutes manières.

Peu à peu ces gens entendent raison et discutent le cas d’une

façon moins passionnée ; c’est surtout le chérif, que Hadj Ali a

vite gagné à notre cause, qui parle d’une façon conciliante. Je

déclare de nouveau quelle est mon intention : je veux demeurer

quelques jours dans la ville afin de me joindre à une caravane qui

parte pour Timbouctou ; je demande aussi la permission de dresser

mes tentes dans l’enceinte de la kasba pour être dorénavant à

l’abri des insultes du peuple. Cela m’est enfin accordé par

le chalif, qui provisoirement représente le sultan, faute d’un

caïd ou d’un amil nommé pour la ville.

Du reste nous avions trouvé parmi la foule quelques amis qui

nous avaient connus à Marrakech et qui s’occupèrent de nous de

leur mieux. L’un d’eux poussa les choses si loin, et arrangea

de telle sorte avec une pierre le plus forcené des tapageurs,

que celui-ci tomba à terre tout couvert de sang. Cette masse de

peuple en fureur était composée uniquement de gens des castes

inférieures, surtout d’esclaves, de jeunes garçons et d’une

quantité de Négresses de basse condition, que le goût du scandale

avait attirés là. Les meilleurs éléments de la population ne se

livrent pas à de pareils excès.

Il nous fallut recharger nos animaux aussi vite que possible pour

regagner la kasba : ce qui déplut au gardien du foundaq, qui,

par là, voyait s’éloigner toute perspective de pourboire. Nous

reprîmes, sous la conduite de quelques vieillards et du chérif,

le chemin que nous avions déjà suivi, et nous entrâmes enfin

dans la kasba par plusieurs portes. Nous pûmes alors dresser nos

tentes en toute sécurité sur une grande place à l’intérieur de

cette vaste citadelle, et nous y installer aussi commodément que

possible. La kasba est une construction extrêmement considérable

entourée d’un mur très haut et très épais, qui, d’après les

circonstances locales, la rend inexpugnable. Dans l’une des cours

se trouvaient deux vieux petits mortiers de bronze, qui n’y avaient

sans doute jamais trouvé leur emploi. Peu de gens devaient habiter la

kasba, car elle paraissait presque déserte. Il ne semble pas y avoir

beaucoup de soldats du sultan ; le chalif habite l’une des maisons,

avec quelques hommes seulement, qui tiennent lieu de machazini.

Du reste, en ce moment il se trouve ici, en mission extraordinaire, un

envoyé du sultan qui négocie avec les gens de l’oued Sous, et qui

cherche à rétablir autant que possible le prestige de son souverain.

Les personnes qui m’avaient protégé revinrent le jour suivant pour

connaître plus exactement le but de mon voyage ; la nécessité se

fit alors sentir de justifier quelques renseignements inexacts que

nous avions donnés la veille à mon sujet ; Hadj Ali trouva qu’il

valait mieux dire toute la vérité à cet égard. Il expliqua

nettement ce que nous voulions et pourquoi nous trouvions plus

avantageux de me faire passer aux yeux du peuple pour un médecin

turc. Ces gens finirent par entendre raison, surtout après ce

que leur dit le chérif, et acceptèrent le déguisement que je

m’imposais dans les circonstances actuelles. Il fut également

fort utile pour nous que l’envoyé du sultan se trouvât là par

hasard et pût certifier l’exactitude de la lettre souveraine.

On me déclara que, pour me rendre avec une escorte dans le pays

de Sidi-Hécham, au sud de l’oued Sous, il était nécessaire

d’écrire au caïd de Mtouga, au nord de l’Atlas : il paraît

que cet homme énergique a su acquérir une grande influence. Tout le

monde décrivait le chemin du pays de Sidi-Hécham comme infiniment

dangereux ; la région entière était, disait-on, infestée de

brigands, et, rien que dans ces derniers jours, une vingtaine

de personnes y avaient été tuées. Cela ne paraissait pas fort

rassurant.

Du reste, je dois, dans tous les cas, demeurer quelque temps à

Taroudant. J’apprends que bientôt aura lieu dans le Sidi-Hécham

un grand marché annuel, où l’on se rend de tous les côtés. Une

caravane de marchands de Taroudant devant y aller également,

j’espère pouvoir me joindre à elle.

Le temps était devenu pluvieux, et pendant la nuit tombaient des

averses telles, qu’il fallut entourer les tentes de rigoles pour

faciliter l’écoulement de l’eau. Nous avions tendu trois grandes

tentes : les deux jolies tentes de Tanger, dont j’occupais l’une

avec Benitez, tandis que Hadj Ali et Mouley Achmid étaient logés

dans l’autre ; en outre j’avais acheté une grande tente en

grossière étoffe brune de poil de chameau, et qui servait pour

mes gens et pour faire la cuisine. Tous les matins j’envoyais

à la ville Ibn Djiloul avec un âne pour acheter des vivres,

c’est-à-dire de la paille et de l’orge pour les animaux, de

la viande et des légumes pour nous : de sorte que notre séjour à

Taroudant était assez onéreux.

Presque tout le jour Hadj Ali était occupé au sujet des

négociations concernant mon voyage ; le chérif et l’envoyé du

sultan y prenaient part d’ordinaire.

Le 18 mars nous reçûmes tout à coup la visite de quelques

vieux cheikhs des Howara. Pour Taroudant ce fut un événement de

voir paraître dans la ville ces gens, toujours en querelle avec

elle. Les Howara, qui sont Arabes, avaient appris qu’on avait

insulté notre caravane, parmi laquelle se trouvait un chérif,

neveu du célèbre Abd el-Kader, et qu’on lui avait assigné un

logement dans le quartier des Juifs. Ils se montrèrent très bien

disposés à notre égard, et nous invitèrent instamment à aller les

voir dans leurs maisons. Ils déclaraient que, si l’on nous avait

forcés de demeurer dans le foundaq du quartier juif, ils auraient

attaqué la ville ! Ils donnèrent une expression très vive à leur

indignation au sujet des excès du peuple et nous invitèrent à

plusieurs reprises à aller les voir. Mais nous refusâmes ; Hadj

Ali ne trouva pas opportun de quitter encore une fois les portes de

la ville, derrière lesquelles nous étions en sûreté, pour aller

visiter des Howara, dont la réputation est si suspecte. Peut-être

nous invitaient-ils dans une bonne intention ; peut-être aussi

était-ce pour nous dépouiller. Bref, nous demeurâmes où nous

étions, et nous nous excusâmes en disant que nous ne pouvions

manquer le grand marché annuel de Sidi-Hécham.

Mon compagnon a fait une nouvelle connaissance intéressante pour

lui, celle d’un cheikh d’une tribu voisine de Meknès, exilé

ici et qui compte naturellement parmi les mécontents du Maroc ;

ils paraissent étudier de grandes combinaisons politiques, et

Hadj Ali me déclare un jour, très sérieusement, qu’avec deux

mille hommes de troupes algériennes bien armées et un million de

francs il entreprendrait de se rendre maître d’un grand empire,

complètement indépendant du sultan.

Depuis quelques jours nous avons eu du mauvais temps ; les vents

d’équinoxe nous ont amené des pluies ; mais le 20 mars est encore

une belle journée. Nos tentes sont toujours remplies de visiteurs, et

Hadj Ali est devenu tout à coup ici un personnage très recherché ;

il en est infiniment flatté, et cela ne peut qu’être utile à mes

projets. Nos relations avec les meilleures classes de la ville sont

devenues très bonnes, mais je demeure constamment dans la kasba,

pour ne pas soulever une nouvelle explosion du fanatisme des couches

inférieures du peuple.

Le 21 mars arrive déjà la réponse du caïd de Mtouga au sujet

de l’escorte à me fournir pour le pays de Sidi-Hécham ; cette

réponse est adressée au cadi de Taroudant. Il nous invite à prendre

un repas dans la maison qu’il a en ville et nous y communique

l’écrit du cheikh de Mtouga, assez favorable dans l’ensemble.

Ma présence à l’oued Sous avait été rapidement connue, et le

secrétaire du sultan, dont j’ai parlé plusieurs fois, recevait

souvent des lettres à ce sujet. D’un côté c’étaient des

offres de la part des Howara, pour nous escorter, si l’on nous

refusait cette protection à Taroudant ; et d’un autre côté,

des lettres de gens indignés de ce que les autorités de la ville

permissent à un Infidèle se loger dans ses murs.

On répondait à ces dernières que j’étais au service du sultan

de Turquie, qu’en outre j’avais reçu pleine liberté d’action

de la part de celui du Maroc, et qu’enfin je voyageais en compagnie

d’un grand chérif, qui prenait la responsabilité de tout.

Ma visite chez le cadi eut pour résultat de nous faire envoyer

par lui une petite mouna, consistant en deux pains de sucre et un

peu de beurre. Je fus heureux de voir que cet homme influent, mais

assez réservé et assez sombre d’allures, nous était gagné ;

il pouvait certainement obtenir une escorte pour nous.

Le jour suivant, le cadi me demanda une copie du sauf-conduit

du sultan et une attestation écrite par moi et prouvant qu’il

m’avait fourni des hommes d’escorte jusqu’aux frontières de

l’empire du Maroc. Je lui donnai la copie de la lettre du sultan,

mais je ne pus me rendre à sa deuxième demande. Je me déclarai

tout prêt à lui délivrer une attestation de ce genre dès que

j’aurais atteint l’oued Raz, qui sépare le Maroc du pays de

Sidi-Hécham. Le cadi finit par se rendre à mes raisons.

L’arrivée de mon escorte avait été plusieurs fois annoncée, et,

en conséquence, le jour de mon départ fixé ; mais il survenait

toujours de nouveaux embarras. Le 23 mars nous devions partir,

mais l’escorte ne parut pas, et l’on me consola en promettant

son arrivée pour le soir. Dans la soirée, tous les amis de Hadj

Ali arrivèrent tout à coup et nous conseillèrent fortement de ne

pas partir encore : la caravane qui allait au grand marché avait

dû revenir sur ses pas, à cause du peu de sécurité des routes,

et ne repartirait que le 27 mars. Hadj Ali était évidemment ravi de

ce contretemps, car il avait trouvé là de bons amis avec lesquels

il menait toute sorte d’affaires particulières.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 21 / 31 段