être armé ; il faut employer des gens armés aux travaux les plus
paisibles, comme la culture des champs ou la garde des troupeaux. Le
jour même qui précéda mon arrivée à Taroudant, les Howara avaient
volé un troupeau de trois cents moutons et de cinquante bœufs
appartenant aux gens de la ville. Ces derniers font naturellement de
même quand ils le peuvent, de sorte que batailles et brigandages,
meurtres et assassinats, ne cessent jamais. C’est une anarchie
complète, et ni le sultan ni un chef influent quelconque ne sont en
état d’y mettre fin. L’oued Sous pourrait être une des plus
riches et des plus belles provinces de l’empire du Maroc, comme
elle était, dans une haute antiquité, un royaume aussi célèbre
par sa civilisation et par le haut développement de son industrie
que riche et peuplé. Ici la nature donne tout à l’homme :
un climat magnifique et sain, un sol fertile et des trésors de
tout genre, en plantes et en minéraux. L’abandon de ces belles
provinces par le gouvernement marocain est le fait d’une erreur
grossière ; l’établissement de bonnes routes, bien gardées,
et la nomination d’un gouverneur juste et énergique, disposant
de troupes suffisantes, pourraient faire d’un territoire très
peu productif une source importante de revenus pour le sultan.
La partie méridionale de l’Atlas, dans la région que j’ai
traversée, ne consiste plus en ce grès rouge si largement répandu
et si puissant, mais en schistes, et surtout en schiste argileux
et quartzeux, qui sont également dressés verticalement. Dans
beaucoup d’endroits ils contiennent des dépôts de minerais,
particulièrement de pyrite de cuivre et de fer oligiste. Le cuivre
est connu depuis longtemps, et les habitants de l’oued Sous savent
en fabriquer qu’ils travaillent adroitement.
De puissantes masses de fer oligiste se montrent un peu au
nord-est d’Emnislah. On prétend qu’il existe aussi du
minerai de plomb argentifère. Il est évident qu’une fois venu
le temps où l’on pourra faire dans l’Atlas occidental des
recherches géologiques plus précises, on y trouvera une foule de
gisements métallifères. Il n’existe pas de roches éruptives ;
elles apparaissent beaucoup plus à l’est, où elles ont été
réellement observées par d’autres voyageurs. Dans la plaine
de Marrakech on trouve des masses d’obsidienne et d’autres
roches éruptives sous forme de cailloux roulés qui ont été
entraînés par les rivières. On a souvent agité la question de
savoir si l’Atlas a des glaciers : la majorité des observateurs
répondent négativement. Dans ma rapide traversée des montagnes,
je n’ai rien pu observer qui indiquât leur présence de chaque
côté des massifs de l’Atlas, au nord et au sud. Il y a de
puissantes masses d’érosions : j’observai sur le versant nord,
ainsi que je l’ai dit, une couche très importante de ces débris,
mais je n’ai vu nulle part de vraies moraines. D’ailleurs,
il ne serait nullement impossible que les montagnes du centre de
l’Atlas, hautes de plus de 12000 pieds, aient eu des glaciers ;
on sait que les plus méridionaux sont ceux de la Sierra Nevada, en
Espagne ; mais la différence de cinq degrés de latitude n’est pas
si importante qu’un phénomène de ce genre n’ait pu se produire
dans un massif montagneux aussi haut et aussi puissant. Les sommets
de la chaîne centrale sont encore aujourd’hui couverts de neige
pendant la plus grande partie de l’année ; on me dit même que
quelques-unes ont un manteau de neiges perpétuelles.
L’Atlas est encore couvert, au Maroc, de forêts étendues ;
leur dévastation n’a pas été poussée aussi loin qu’en
Algérie. Il est tout à fait impossible de tirer parti de ces
richesses forestières, car il n’y a pas de routes, même dans la
partie nord et peu accidentée du Maroc. En revanche, on peut craindre
qu’il ne se produise à la longue un déboisement constant, quoique
fort ralenti par l’étendue considérable de la région boisée :
il semble déjà s’être produit par places, comme il paraît à
l’irrégularité du débit des rivières du nord du Maroc, et
à l’inégale répartition des quantités d’eau pluviale qui
peut avoir tant d’importance pour ces contrées agricoles. Les
Berbères de l’Atlas cherchent toujours à cultiver une plus
grande étendue de terre et sont entraînés à déboiser un peu ;
mais on sait que la chèvre surtout fait un tort immense aux forêts,
et c’est l’animal domestique le plus répandu dans l’Atlas.
Les Berbères eux-mêmes n’ont guère besoin de bois ; ils
construisent leurs maisons en argile et en terre, sans chevrons ;
ils ne connaissent pas la navigation : de sorte que l’étendue
forestière est encore assez considérable dans l’Atlas marocain. Il
n’y a pas là de forêts épaisses, comme on en trouve ailleurs ; ce
sont des bois très clairsemés ; du reste, le grès rouge quartzeux,
si dominant dans cette région, n’est pas un bon sous-sol pour une
forêt. Une couche de végétation ne peut s’y développer que là
où il est fortement décomposé et où une épaisseur d’humus
argileuse s’est formée ; mais on voit très fréquemment la
roche nue apparaître dans ces terrains de grès. Il est difficile
d’admettre que les forêts de l’Atlas fourniront jamais du bois
de construction aux pays situés en dehors du Maroc ; mais elles
seront certainement utilisées quand, plus tard, un gouvernement se
décidera à tirer parti des richesses minérales de la montagne.
Le monde animal ne peut être important dans cette région ; le
célèbre _lion de l’Atlas_ n’y existe pas ; les panthères
s’y montrent çà et là. Une sorte de mouflon, comme j’en
vis un en captivité dans une kasba, se voit dans les vallées les
plus éloignées, où se tiennent également sans doute d’autres
espèces d’animaux vivant dans les forêts. Les Berbères ne sont
point chasseurs et se contentent de faire paître leurs troupeaux
ou de cultiver leurs orges. Nous voyions fréquemment le vautour
et l’aigle planer dans les airs, et souvent nous dérangions le
corbeau des Alpes de son repos paresseux. Je n’ai pas vu beaucoup
d’oiseaux chanteurs, mais il y a sans doute, pendant l’hiver,
un vol d’oiseaux de nos pays qui se rend par-dessus l’Atlas dans
le désert.
La faune des insectes est naturellement aussi fort riche, mais
très peu connue. Il m’a été impossible d’en recueillir
ou de faire des observations quelconques à cet égard ; dans un
voyage aussi rapide que le mien, toutes les conditions nécessaires
manquaient pour cela. Il est certain que les sciences naturelles
tireraient d’énormes bienfaits d’une exploration spéciale de
l’Atlas. On peut en donner comme exemple le voyage botanique de
l’Anglais Hooker, dans lequel les deux vallées d’Amsmiz et
d’Aït-Mesan furent seules explorées complètement ; dans la
dernière on ne trouva pas moins de 375 espèces de phanérogames,
et dans la première 223 seulement ; parmi celles-là, 146 espèces
étaient communes aux deux vallées. De ces diverses plantes, 75 sont
endémiques, c’est-à-dire poussent exclusivement dans l’Atlas
et dans les parties voisines du Maroc.
La zoologie serait enrichie de la même manière de nombreuses
espèces nouvelles, et il est triste que ces belles montagnes,
placées si près de l’Europe et relativement si aisées à
atteindre, soient et doivent rester longtemps presque inaccessibles
aux savants. La constitution géologique de l’Atlas n’est connue
également que d’après un petit nombre d’observations isolées,
auxquelles on doit plus ou moins de confiance.
Le massif de l’Atlas est caractérisé surtout par sa longueur
en ligne droite ; il n’y en a aucun en Europe qui en ait une
semblable. Cela ne s’applique, du reste, qu’à la partie marocaine
de ces montagnes. A l’est du nœud montagneux du djebel Aïachin,
elles se fondent en un plateau ondulé, pour se transformer de nouveau
plus tard en une suite de montagnes moins hautes qui atteignent
la Méditerranée en Tunisie. Du cap Noun sur l’océan Atlantique
jusqu’au cap Bon sur la Méditerranée, ce système montagneux a une
longueur de 2300 kilomètres, dont 1050 dans le Maroc, 950 en Algérie
et 300 en Tunisie. (Voir Chavanne, _l’Afrique vue de nos jours_.)
Le nom d’Atlas n’est aujourd’hui nulle part en usage en
Afrique ; les Arabes n’ont même pas de nom pour désigner
l’ensemble de ces montagnes, mais donnent une appellation à
chacune de leurs parties, les pics particulièrement hauts, les
cols, les vallées, etc. Au contraire, les Chelouh appellent le pays
Idrar-en-Drann, d’Adrar, « montagne ». L’Atlas marocain consiste
en un certain nombre de vallées longitudinales très étendues,
et cette forme est beaucoup plus répandue que celle des vallées
transversales. Il existe peu de ces dernières ; elles sont courtes,
étroites et découpées peu profondément.
On doit remarquer, au sujet de la constitution géologique, que vers
le nord les couches les plus récentes sont les plus développées,
tandis qu’au sud les formations les plus anciennes dominent ;
l’Atlas n’a donc pas une construction symétrique, comme en
quelque sorte les Alpes, où les terrains récents se groupent
autour d’un noyau central plus ancien. Une formation de grès
rouge joue dans l’Atlas occidental un rôle très important :
jusqu’ici on n’a pu déterminer très exactement son âge. Par
contre, dans les montagnes du Rif, sur la côte nord africaine,
les couches les plus anciennes paraissent être voisines de la mer,
et les plus récentes se montrent vers le sud.
Entre ces deux chaînes de montagnes s’étendent les plateaux
fertiles de l’Algérie, et ce n’est qu’à l’ouest de
l’Algérie et à l’est du Maroc que des groupes de montagnes
moins hautes réunissent par une sorte de chaîne transversale les
deux grandes chaînes et séparent la plaine basse du Gharb marocain
ou Tell algérien de la région des steppes[21].
Comme je l’ai déjà fait remarquer plusieurs fois, l’Atlas
marocain s’élève lentement en partant du nord, et descend
rapidement vers le sud. Mais il faut tenir compte aussi des
chaînes de hauteurs situées au delà de l’oued Sous et
que l’on a nommées l’Anti-Atlas. Tout y est inversement
disposé. La pente nord est très escarpée et consiste dans les
mêmes roches que le versant méridional de l’Atlas. Vers le
sud, l’Anti-Atlas descend peu à peu et se perd en une quantité
de chaînes de collines, devenant de plus en plus basses et plus
adoucies. Comme la vallée de l’oued Sous, l’oued Noun forme
également une coupure profonde, mais moins large, dans les terrains
paléozoïques de l’Anti-Atlas. A ces couches se rattachent les
formations peu inclinées du calcaire carbonifère du Sahara nord,
qui descendent profondément vers le sud, jusque dans la région
où le granit et les éruptions de porphyre forment les limites du
véritable désert de sable, dans lequel n’existe pas un caillou ;
ces couches carbonifères reparaissent profondément vers le sud,
à la descente dans la vallée du Sénégal ; elles constituent là
le plateau el-Hodh.
Parmi les nouveaux travaux géologiques, les observations de Ball,
pendant son voyage avec l’expédition d’Hooker dont j’ai parlé,
sont les seules à remarquer, ainsi que les recherches de von Fritsch
et de Rein. Ces observations n’ont pu être qu’isolées ; mais
elles ont une valeur d’autant plus grande qu’à leur défaut on
ne connaît presque rien de l’Atlas marocain.
Les montagnes du Rif, qui consistent surtout en massifs isolés et
en chaînes, et qui vont de Tétouan sous différents noms jusqu’au
Tell algérien, pour finir au cap Sidi-el-Hadj-Mbarek, ne paraissent
pas se relier à la véritable chaîne de l’Atlas : le nom de
Petit-Atlas, donné par les Français à quelques-uns de ces groupes
de montagnes, ne peut pas indiquer que le Rif est simplement une
aile du grand Atlas placée un peu au nord de lui et moins puissante.
CHAPITRE X
TAROUDANT ET L’OUED SOUS.
Mauvais accueil à Taroudant. — Excès populaires. — La kasba. —
Mougar. — Les Howara. — Le caïd de Mtouga. — Le chérif du
Tafilalet. — Vol. — Départ. — Mon escorte. — La ville de
Taroudant. — Portes et murs. — Les maisons. — Les mosquées. —
L’oued Sous. — L’industrie. — Les tribus. — Jongleurs et
charmeurs de serpents. — Les arbres d’argan. — Production de
l’huile. — L’arbre d’arar. — La gomme ammoniaque. — La
gomme arabique. — L’euphorbe.
La joie d’avoir atteint la capitale de l’oued Sous fut bientôt
changée en amertume par l’accueil qui nous y était réservé. Nous
traversâmes la porte du nord et nous nous dirigeâmes le long des
murs, en évitant autant que possible l’intérieur de la ville,
vers la kasba, au nord-est de Taroudant, pour y dresser nos tentes ou
nous installer dans une maison sous la protection du fonctionnaire
nommé par le sultan. Nous en fûmes renvoyés d’une façon assez
grossière, car on avait appris, nous dit-on, qu’un Chrétien se
trouvait dans la caravane ! Nous repartîmes de nouveau en longue
procession, ce qui ne manqua pas de causer de l’émoi parmi la
population, et nous fûmes conduits dans un foundaq situé près
de la mellah, le quartier des Juifs ; on voulait nous prouver
ainsi qu’on nous mettait sur le même pied qu’eux. Il fallut
nous décider provisoirement à demeurer là et à attendre que de
meilleures relations s’établissent entre nous et les autorités.
Notre foundaq était une assez grande maison, élevée d’un
étage, au milieu de laquelle se trouvait une cour carrée dans
laquelle débouchaient les corridors et les chambres, si l’on peut
nommer ainsi des pièces étroites, basses et obscures. Nous nous y
installons, nous prenons possession des chambres, et nous avons déjà
déchargé les bagages et rentré les animaux quand tout à coup nous
entendons devant la maison un bruit épouvantable. Une foule s’y
est réunie, crie et tempête d’une façon menaçante en lançant
des pierres contre la porte. Des gens de connaissance d’Emnislah
nous disent que le peuple est très ému et demande que le Chrétien
soit renvoyé de la ville. Nous courons tous aux armes, car la porte
peut être brisée, et nous ne sommes pas disposés à nous laisser
massacrer ou lapider sans autre forme de procès ; nous envoyons en
même temps un messager au chalif de la ville, ainsi qu’au chérif,
pour lequel Hadj Ali a des lettres de recommandation. Avant que les
choses tournent tout à fait mal, apparaissent quelques vieillards,
parmi lesquels le chalif et le chérif ; ils commencent alors à
nous interroger de toutes façons. Un violent débat s’élève
d’abord ; la foule déclare que les Chrétiens ne peuvent entrer
dans la ville ; nous en appelons à la lettre du sultan, qui enjoint
expressément à tous ses représentants de me protéger et de me
soutenir de toutes manières.
Peu à peu ces gens entendent raison et discutent le cas d’une
façon moins passionnée ; c’est surtout le chérif, que Hadj Ali a
vite gagné à notre cause, qui parle d’une façon conciliante. Je
déclare de nouveau quelle est mon intention : je veux demeurer
quelques jours dans la ville afin de me joindre à une caravane qui
parte pour Timbouctou ; je demande aussi la permission de dresser
mes tentes dans l’enceinte de la kasba pour être dorénavant à
l’abri des insultes du peuple. Cela m’est enfin accordé par
le chalif, qui provisoirement représente le sultan, faute d’un
caïd ou d’un amil nommé pour la ville.
Du reste nous avions trouvé parmi la foule quelques amis qui
nous avaient connus à Marrakech et qui s’occupèrent de nous de
leur mieux. L’un d’eux poussa les choses si loin, et arrangea
de telle sorte avec une pierre le plus forcené des tapageurs,
que celui-ci tomba à terre tout couvert de sang. Cette masse de
peuple en fureur était composée uniquement de gens des castes
inférieures, surtout d’esclaves, de jeunes garçons et d’une
quantité de Négresses de basse condition, que le goût du scandale
avait attirés là. Les meilleurs éléments de la population ne se
livrent pas à de pareils excès.
Il nous fallut recharger nos animaux aussi vite que possible pour
regagner la kasba : ce qui déplut au gardien du foundaq, qui,
par là, voyait s’éloigner toute perspective de pourboire. Nous
reprîmes, sous la conduite de quelques vieillards et du chérif,
le chemin que nous avions déjà suivi, et nous entrâmes enfin
dans la kasba par plusieurs portes. Nous pûmes alors dresser nos
tentes en toute sécurité sur une grande place à l’intérieur de
cette vaste citadelle, et nous y installer aussi commodément que
possible. La kasba est une construction extrêmement considérable
entourée d’un mur très haut et très épais, qui, d’après les
circonstances locales, la rend inexpugnable. Dans l’une des cours
se trouvaient deux vieux petits mortiers de bronze, qui n’y avaient
sans doute jamais trouvé leur emploi. Peu de gens devaient habiter la
kasba, car elle paraissait presque déserte. Il ne semble pas y avoir
beaucoup de soldats du sultan ; le chalif habite l’une des maisons,
avec quelques hommes seulement, qui tiennent lieu de machazini.
Du reste, en ce moment il se trouve ici, en mission extraordinaire, un
envoyé du sultan qui négocie avec les gens de l’oued Sous, et qui
cherche à rétablir autant que possible le prestige de son souverain.
Les personnes qui m’avaient protégé revinrent le jour suivant pour
connaître plus exactement le but de mon voyage ; la nécessité se
fit alors sentir de justifier quelques renseignements inexacts que
nous avions donnés la veille à mon sujet ; Hadj Ali trouva qu’il
valait mieux dire toute la vérité à cet égard. Il expliqua
nettement ce que nous voulions et pourquoi nous trouvions plus
avantageux de me faire passer aux yeux du peuple pour un médecin
turc. Ces gens finirent par entendre raison, surtout après ce
que leur dit le chérif, et acceptèrent le déguisement que je
m’imposais dans les circonstances actuelles. Il fut également
fort utile pour nous que l’envoyé du sultan se trouvât là par
hasard et pût certifier l’exactitude de la lettre souveraine.
On me déclara que, pour me rendre avec une escorte dans le pays
de Sidi-Hécham, au sud de l’oued Sous, il était nécessaire
d’écrire au caïd de Mtouga, au nord de l’Atlas : il paraît
que cet homme énergique a su acquérir une grande influence. Tout le
monde décrivait le chemin du pays de Sidi-Hécham comme infiniment
dangereux ; la région entière était, disait-on, infestée de
brigands, et, rien que dans ces derniers jours, une vingtaine
de personnes y avaient été tuées. Cela ne paraissait pas fort
rassurant.
Du reste, je dois, dans tous les cas, demeurer quelque temps à
Taroudant. J’apprends que bientôt aura lieu dans le Sidi-Hécham
un grand marché annuel, où l’on se rend de tous les côtés. Une
caravane de marchands de Taroudant devant y aller également,
j’espère pouvoir me joindre à elle.
Le temps était devenu pluvieux, et pendant la nuit tombaient des
averses telles, qu’il fallut entourer les tentes de rigoles pour
faciliter l’écoulement de l’eau. Nous avions tendu trois grandes
tentes : les deux jolies tentes de Tanger, dont j’occupais l’une
avec Benitez, tandis que Hadj Ali et Mouley Achmid étaient logés
dans l’autre ; en outre j’avais acheté une grande tente en
grossière étoffe brune de poil de chameau, et qui servait pour
mes gens et pour faire la cuisine. Tous les matins j’envoyais
à la ville Ibn Djiloul avec un âne pour acheter des vivres,
c’est-à-dire de la paille et de l’orge pour les animaux, de
la viande et des légumes pour nous : de sorte que notre séjour à
Taroudant était assez onéreux.
Presque tout le jour Hadj Ali était occupé au sujet des
négociations concernant mon voyage ; le chérif et l’envoyé du
sultan y prenaient part d’ordinaire.
Le 18 mars nous reçûmes tout à coup la visite de quelques
vieux cheikhs des Howara. Pour Taroudant ce fut un événement de
voir paraître dans la ville ces gens, toujours en querelle avec
elle. Les Howara, qui sont Arabes, avaient appris qu’on avait
insulté notre caravane, parmi laquelle se trouvait un chérif,
neveu du célèbre Abd el-Kader, et qu’on lui avait assigné un
logement dans le quartier des Juifs. Ils se montrèrent très bien
disposés à notre égard, et nous invitèrent instamment à aller les
voir dans leurs maisons. Ils déclaraient que, si l’on nous avait
forcés de demeurer dans le foundaq du quartier juif, ils auraient
attaqué la ville ! Ils donnèrent une expression très vive à leur
indignation au sujet des excès du peuple et nous invitèrent à
plusieurs reprises à aller les voir. Mais nous refusâmes ; Hadj
Ali ne trouva pas opportun de quitter encore une fois les portes de
la ville, derrière lesquelles nous étions en sûreté, pour aller
visiter des Howara, dont la réputation est si suspecte. Peut-être
nous invitaient-ils dans une bonne intention ; peut-être aussi
était-ce pour nous dépouiller. Bref, nous demeurâmes où nous
étions, et nous nous excusâmes en disant que nous ne pouvions
manquer le grand marché annuel de Sidi-Hécham.
Mon compagnon a fait une nouvelle connaissance intéressante pour
lui, celle d’un cheikh d’une tribu voisine de Meknès, exilé
ici et qui compte naturellement parmi les mécontents du Maroc ;
ils paraissent étudier de grandes combinaisons politiques, et
Hadj Ali me déclare un jour, très sérieusement, qu’avec deux
mille hommes de troupes algériennes bien armées et un million de
francs il entreprendrait de se rendre maître d’un grand empire,
complètement indépendant du sultan.
Depuis quelques jours nous avons eu du mauvais temps ; les vents
d’équinoxe nous ont amené des pluies ; mais le 20 mars est encore
une belle journée. Nos tentes sont toujours remplies de visiteurs, et
Hadj Ali est devenu tout à coup ici un personnage très recherché ;
il en est infiniment flatté, et cela ne peut qu’être utile à mes
projets. Nos relations avec les meilleures classes de la ville sont
devenues très bonnes, mais je demeure constamment dans la kasba,
pour ne pas soulever une nouvelle explosion du fanatisme des couches
inférieures du peuple.
Le 21 mars arrive déjà la réponse du caïd de Mtouga au sujet
de l’escorte à me fournir pour le pays de Sidi-Hécham ; cette
réponse est adressée au cadi de Taroudant. Il nous invite à prendre
un repas dans la maison qu’il a en ville et nous y communique
l’écrit du cheikh de Mtouga, assez favorable dans l’ensemble.
Ma présence à l’oued Sous avait été rapidement connue, et le
secrétaire du sultan, dont j’ai parlé plusieurs fois, recevait
souvent des lettres à ce sujet. D’un côté c’étaient des
offres de la part des Howara, pour nous escorter, si l’on nous
refusait cette protection à Taroudant ; et d’un autre côté,
des lettres de gens indignés de ce que les autorités de la ville
permissent à un Infidèle se loger dans ses murs.
On répondait à ces dernières que j’étais au service du sultan
de Turquie, qu’en outre j’avais reçu pleine liberté d’action
de la part de celui du Maroc, et qu’enfin je voyageais en compagnie
d’un grand chérif, qui prenait la responsabilité de tout.
Ma visite chez le cadi eut pour résultat de nous faire envoyer
par lui une petite mouna, consistant en deux pains de sucre et un
peu de beurre. Je fus heureux de voir que cet homme influent, mais
assez réservé et assez sombre d’allures, nous était gagné ;
il pouvait certainement obtenir une escorte pour nous.
Le jour suivant, le cadi me demanda une copie du sauf-conduit
du sultan et une attestation écrite par moi et prouvant qu’il
m’avait fourni des hommes d’escorte jusqu’aux frontières de
l’empire du Maroc. Je lui donnai la copie de la lettre du sultan,
mais je ne pus me rendre à sa deuxième demande. Je me déclarai
tout prêt à lui délivrer une attestation de ce genre dès que
j’aurais atteint l’oued Raz, qui sépare le Maroc du pays de
Sidi-Hécham. Le cadi finit par se rendre à mes raisons.
L’arrivée de mon escorte avait été plusieurs fois annoncée, et,
en conséquence, le jour de mon départ fixé ; mais il survenait
toujours de nouveaux embarras. Le 23 mars nous devions partir,
mais l’escorte ne parut pas, et l’on me consola en promettant
son arrivée pour le soir. Dans la soirée, tous les amis de Hadj
Ali arrivèrent tout à coup et nous conseillèrent fortement de ne
pas partir encore : la caravane qui allait au grand marché avait
dû revenir sur ses pas, à cause du peu de sécurité des routes,
et ne repartirait que le 27 mars. Hadj Ali était évidemment ravi de
ce contretemps, car il avait trouvé là de bons amis avec lesquels
il menait toute sorte d’affaires particulières.