jaune et quelques villages dans son voisinage ; un foundâq abandonné
s’y trouve également ; il est probable que jadis un sultan y avait
établi des gardes-frontières, pour tenir en respect les Chelouh,
toujours aux aguets des caravanes. Lors de mon passage, tout y était
paisible ; le caïd énergique de la tribu des Mtouga, placée plus
au nord-ouest, s’était occupé de la sécurité du chemin.
Nous chevauchâmes d’abord pendant une heure directement vers
le sud ; de chaque côté nous avions des couches verticales de
calcaire blanc et de marne calcaire, appartenant probablement
aux formations crétacées. Le chemin étroit suivait le flanc
gauche de la vallée, puis tournait brusquement à l’ouest
dans une large et belle vallée longitudinale, que nous suivîmes
pendant plusieurs heures. A mesure que nous avancions, la vallée,
sillonnée par un mince filet d’eau, devenait plus large et plus
pittoresque. Quoiqu’elle fût bien cultivée, nous y rencontrâmes
très rarement des créatures humaines ; en même temps que des
champs d’orge, je remarquai particulièrement des amandiers en
fleur, qui se trouvent là en grande quantité et donnent des fruits
excellents. Nous vîmes également des oliviers, mais en moins grand
nombre. Nous aperçûmes quelques maisons isolées, de l’autre
côté de la vallée ; leurs habitants paraissaient être aux champs,
aussi aucun d’eux n’était visible.
Vers une heure nous quittâmes cette gracieuse vallée, pour nous
enfoncer de nouveau vers le sud dans les montagnes. Les chemins
se bifurquent en cet endroit : l’un mène dans la direction du
nord-ouest vers la mer et la forteresse d’Agadir ; l’autre,
vers l’oued Sous. La marche devenait plus difficile ; nous nous
approchions du puissant massif du djebel Tissi, qui consiste presque
uniquement en d’énormes bancs de grès quartzeux dur et coloré
en rouge vif. Nous fîmes halte dans le voisinage d’un ravin
profond, qui formait un obstacle difficile pour nos animaux, déjà
fatigués. Non loin de notre bivouac se trouvent une quantité de
fermes isolées, habitées uniquement par des Chelouh.
L’endroit où nous dressâmes nos tentes pour y passer la nuit
était situé dans une sauvage région de montagnes ; quelques
Chelouh vinrent nous questionner sur ce que nous étions et
sur nos intentions ; mais ils nous laissèrent en paix, et nous
vendirent même un peu d’orge pour nos chevaux. Leurs maisons sont
construites en argile, de la façon la plus primitive ; ils sont tous
bien armés, vêtus de djellabas foncées et de courtes culottes de
toile ; ils ont des mines sérieuses et quelque peu farouches. Leur
rude et pénible manière de vivre dans les montagnes, leur combat
perpétuel pour l’existence avec les Arabes de la plaine, les ont
rendus défiants et ils voient un ennemi dans quiconque vient avec
la recommandation du sultan. Ils ne se laissent pas entraîner à
des conversations étendues, mais, dès qu’ils se sont assurés
que nous sommes inoffensifs, ils se retirent et disparaissent dans
leurs fermes isolées. Leur physionomie est nerveuse et vigoureuse,
ils sont habitués aux difficultés de leur patrie montagneuse, et
endurcis par leurs rudes travaux. Partout où un peu de sol argileux
de la roche dure peut être cultivé, ils sèment de l’orge,
qui suffit à peine pour les nourrir, eux et leurs animaux.
Nous partîmes le matin suivant de bonne heure, pour laisser le
plus tôt possible derrière nous l’Atlas et ses inhospitaliers
habitants. Ce fut une terrible marche, de sept heures du matin
à six heures du soir. Notre direction générale était le sud,
mais nous faisions des zigzags sans fin. Le passage du djebel
Tissi, avec ses grandes roches verticales de grès et ses ravins
profonds, parut impossible pour mes animaux, qui étaient lourdement
chargés, et surtout pour les chameaux, habitués à la plaine, qui
demeurèrent souvent en route et ne purent être entraînés qu’avec
peine. C’était un très fâcheux conseil et qui méconnaissait
complètement la nature du terrain, que celui qui me fut donné à
Marrakech, d’emmener avec moi ces chameaux : dans ces sauvages
pays de montagnes il ne faut que des mulets.
Nous rencontrâmes les ruines d’un ancien château fort,
nommé Dar es-Soultan, qui avait été élevé autrefois par un
sultan afin de tenir sous son obéissance les farouches Chelouh
vivant dans le voisinage, et d’empêcher autant que possible
leurs brigandages. Cette forteresse est construite sur un point
d’accès très difficile et qui pourrait être facilement défendu
par une petite garnison. Puis nous passâmes devant un pic isolé,
sur lequel se voient encore quelques murs d’argile rouge. Les
indigènes les nomment Kasr er-Roumi, c’est-à-dire Château des
Romains ; tout ce qui est ancien est attribué à ce peuple. Il
est bien certain qu’il a profondément pénétré dans l’Atlas,
et il ne serait pas invraisemblable que nous eussions eu réellement
affaire ici à des ruines romaines ; les Portugais, qui s’étaient
aussi fortement implantés, et pour longtemps, dans l’intérieur du
Maroc, ne paraissent pas avoir été si loin. Les Chelouh prétendent
que des trésors incommensurables sont enterrés ici, mais personne
ne semble avoir le courage de les enlever, ou même simplement celui
de les chercher.
Vers midi nous croisâmes quelques Chelouh bien armés et bien
montés, dont l’un était un cheikh. Le bruit de notre voyage
s’était probablement déjà répandu dans les vallées latérales,
et ces cavaliers nous avaient cherchés, pour prendre des informations
sur nous. Ils nous conduisirent à un endroit nommé Argan, qui
possède une jolie source, dont l’eau fraîche était retenue dans
un petit étang ; nous y fîmes halte pour prendre notre déjeuner,
auquel les Chelouh prirent part. Je vis volontiers ces gens manger
avec nous, car ils n’étaient plus aussi à craindre que des
gens tout à fait étrangers. L’endroit où nous étions était
vraiment joli, au milieu du paysage de montagnes environnant ; il sert
généralement de lieu de repos pour les caravanes qui le traversent.
Pendant cette halte, une autre petite caravane arriva et se joignit
à nous pour traverser la montagne. C’étaient des Berbères de la
plaine, gens rangés, qui voulaient aller à l’oued Sous. J’en
fus très content ; nous étions renforcés de quelques hommes
armés qui connaissaient bien le pays et les gens ; nous pouvions
donc envisager une attaque plus tranquillement, car nous avions
été menacés de quelque chose de semblable. Le cheikh berbère
que nous avions rencontré nous déclara, en prenant congé,
que quelques Chelouh nous attendaient pour nous dépouiller à un
endroit difficile où nous allions passer. Il s’était informé
de nos projets et veillerait à ce que rien ne nous arrivât. Nous
fîmes nos adieux reconnaissants à l’excellent cheikh chelouh,
qui disparut avec sa suite dans une vallée latérale, pendant que,
renforcés par la nouvelle caravane, nous continuions plus au sud.
Le soir, nous fîmes halte dans un petit village chelouh, dont les
habitants montrèrent des dispositions assez amicales ; ils font
quelque commerce avec l’oued Sous, et surtout ils se chargent
fréquemment du transport des marchandises. Nous pûmes acheter de
l’orge pour nos animaux, ainsi que des poulets et du mouton pour
nous, et nous plantâmes nos tentes au milieu du village.
J’avais vu que je ne pourrais aller plus loin de cette manière
avec mes chameaux, et, comme nous avions encore pour quelques jours
de très mauvais passages à franchir, je louai ici, il est vrai à
bon prix, deux mulets, qui furent chargés de la plus grande partie
du paquetage des chameaux, de sorte que ces derniers ne portaient
que des objets légers, comme des nattes, des ustensiles de cuisine,
etc. De cette façon, j’avais en outre l’avantage d’emmener
deux hommes de plus avec moi, car chaque animal a son conducteur ;
et, les Chelouh tenant à leurs propriétés, nous pouvions continuer
notre voyage avec une tranquillité plus grande encore.
Il est caractéristique que dans ce pays les lieux habités se
trouvent rarement sur les grandes lignes de circulation, mais
surtout dans les vallées latérales, et dissimulés autant que
possible. Il y en a beaucoup ici, et d’après nos renseignements
on rencontre des maisons isolées dans toutes les directions. Cela
contribue naturellement à rendre aussi précaire que possible
l’influence que le gouvernement du Maroc y exerce ; d’un autre
côté, la sécurité des voyageurs en souffre, ou en a souffert,
car ils peuvent être arrêtés inopinément en un point quelconque
par une bande de coupeurs de route. Pendant que j’y voyageai,
le pays était relativement sûr, comme je l’ai dit.
Le 13 mars, nous avons encore une marche longue et extrêmement
pénible à travers la montagne. Le chemin nous conduit d’abord
vers le sud-ouest, par un plateau coupé de nombreux rochers et de
collines escarpées, au pays d’Aglaou, où se trouvent les ruines de
plusieurs villages. Leurs habitants ont été presque tous tués dans
une razzia que le caïd de Mtouga, dont j’ai parlé plusieurs fois,
entreprit il y a quelques années pour détruire le brigandage. Durant
ce jour nous ne vîmes pas un seul homme, de sorte que le pays
semblait complètement inhabité, mais il paraît qu’un grand
nombre de maisons isolées se trouvent dans les ravins latéraux.
Les montagnes sont toujours formées de grès rouge qui paraît ne
pas contenir du tout de fossiles. Le plateau, avec ses masses de
rochers s’étendant dans toutes les directions et entre lesquelles
on ne trouve que difficilement un chemin pour les animaux, produit
une impression toute particulière ; à gauche on aperçoit quelques
pics de l’Atlas central, complètement couverts de champs de neige.
Nous dépassons le district d’Aït-Mouça, qui a un grand marché
(soko) du vendredi ; le ruisseau assez important qui coule dans la
vallée porte également ce nom.
Nous nous arrêtons, le soir, à la ligne de partage des eaux
de l’Atlas, à environ 1200 mètres d’altitude, dans un pays
complètement inhabité en ce moment.
On voit partout des ruines de villages détruits. Le pays est
admirable et la soirée magnifique ; une fraîcheur agréable
règne à cette altitude, et vers l’est se montrent avec une
netteté étonnante les nombreux sommets couverts de neige du pays
de Glaouï, le plus haut point de l’Atlas ; le tout rappelle
vivement les paysages des hautes montagnes de la Suisse, mais,
au lieu d’habitants pacifiques dans de jolis villages et des
chalets isolés, vivent ici des Chelouh audacieux et pillards,
qui bravent depuis des siècles la souveraineté du peuple arabe :
rarement des caravanes bien armées, poussées par un esprit de
lucre qui méprise tous les dangers, traversent ce pays de montagnes
désertes, pour transporter les marchandises du nord dans le royaume
jadis florissant de Sous.
Le manque complet d’habitants nous fut d’autant plus désagréable
que nous ne pûmes acheter d’orge pour nos animaux fatigués et
fourbus, et qu’ils durent se contenter ce jour-là de belle herbe
fraîche. Le lendemain, nous avions encore une marche pénible,
la descente rapide dans l’oued Sous, et nos animaux avaient un
pressant besoin d’une nourriture plus substantielle.
Je quittai à regret, le 14 mars, ce point magnifique, sur la ligne de
partage des eaux du puissant massif de l’Atlas. Il porte le nom de
Bibaouan et n’est pas situé sur la ligne médiane des montagnes,
mais beaucoup plus au sud. Tandis que l’on monte très doucement
du nord jusqu’en ce point, l’Atlas tombe presque verticalement
et en murailles de rochers escarpés vers le sud. Bien que je ne
sois pas le premier qui ait traversé la passe de Bibaouan, il
n’en existe pas une description plus précise que la mienne. Le
Danois Höst, qui a passé de longues années au Maroc et a appris
à connaître le pays et les gens plus exactement que personne,
est allé d’Agadir à Marrakech par les montagnes (_Nouvelles du
Maroc et de Fez_, Copenhague, 1781, p. 95). Plus tard le médecin
anglais William Lemprière est allé de Taroudant au Maroc, du 30
novembre au 4 décembre 1789, et il a passé les montagnes dans un
col que les Maures appellent, à cause de ses détours rapides et
anguleux, Dos de Chameau (_Voyage de Gibraltar au Maroc_, Berlin,
1798, p. 97). Je dois faire remarquer qu’aujourd’hui les Maures
appellent de même « dos de chameau » les collines calcaires
isolées qui surgissent de la plaine de Marrakech.
Enfin, James Grey Jackson, pendant son séjour de seize années
au Maroc, a conduit une fois une armée par-dessus cette partie
de l’Atlas. Le chemin traversait la passe de Bibaouan, dont il
dépeint les dangers avec des teintes un peu forcées. D’après lui,
en certains endroits, le sentier n’aurait que 15 pouces de large
et conduirait entre des murs de rochers presque verticaux d’un
côté et de profonds abîmes de l’autre, qui ne le céderaient
en rien comme escarpement aux rochers de Douvres et seraient dix
fois aussi profonds. (_Account of Marokko_, 2e édit., 1811, p. 11.)
Depuis ce temps aucun Européen n’est venu dans ces pays, car
Rohlfs passa l’Atlas beaucoup plus à l’est que moi, sur la route
de caravanes de Fez au Tafilalet. C’est là que semble être le
passage qui offre le moins de difficultés, ainsi que les Marocains
l’ont reconnu depuis longtemps ; la hauteur des montagnes diminue
peu à peu vers l’est, à partir du pays de Glaouï.
Tandis que le col porte le nom de Bibaouan, les groupes de montagnes
qui vont vers le sud se nomment Oenge Djebel.
A partir du faîte, haut de près de 4000 pieds, un chemin étroit et
extrêmement rapide descend en dessinant des zigzags sans fin. Il est
vrai que bien des fois il n’est large que d’un pied, et domine
d’un côté un abîme profond, et de l’autre un mur de rochers
verticaux, de sorte qu’on ne peut qu’admirer la sûreté du pied
des mulets et des chevaux. Mes deux chameaux s’étant arrêtés
en route, il me fallut laisser deux hommes pour les ramener un peu
plus tard.
Le panorama qui s’offrait à nos yeux était très beau :
devant nous s’ouvrait le fertile oued Sous, couvert de forêts
et de champs ; tout au loin s’élevaient comme fond les contours
d’une deuxième et puissante chaîne de montagnes, que l’on a,
à bon droit, nommée l’Anti-Atlas. Nous descendîmes lentement
et avec prudence, presque toujours à pied, car souvent il semblait
que nos animaux, chargés des deux côtés de gros ballots, ne
pussent absolument pas aller plus loin et dussent tomber dans
l’abîme. Cependant ces adroits animaux trouvaient moyen de
passer. Ils descendirent l’étroit sentier sous leur fardeau,
lentement, avec précaution et en essayant tous leurs pas ; nous
éprouvâmes surtout de la difficulté à tourner une roche qui
avançait verticalement, et ce fut un grand bonheur de pouvoir
achever sans pertes la descente. Une zone assez large de montagnes
basses, pour la plupart formées de débris d’érosion, s’étend
le long des pentes verticales au sud des montagnes : elles étaient
relativement plus faciles à passer, et vers le soir nous arrivâmes,
sans avoir couru d’autres dangers, dans la ville d’Emnislah,
dont nous voyions les maisons déjà depuis longtemps. Un regard
en arrière nous montra alors quel chemin difficile nous avions
parcouru ; pour mon compte, je devais être reconnaissant au
destin favorable qui m’avait permis de traverser l’Atlas, si
difficilement accessible, sans danger sérieux.
Dans quelques dizaines d’années, les choses auront peut-être
marché de telle sorte que les touristes feront des excursions dans
l’Atlas comme ils en font déjà dans l’Himalaya, le Caucase,
etc. : on sourira alors en apprenant que ce passage a pu être
trouvé difficile. C’est pourtant le cas aujourd’hui, et cela
durera sans doute encore quelque temps.
Chemin faisant, nous avions rencontré quelques cavaliers, qui
nous inquiétèrent au début. Nous apprîmes ensuite qu’ils
appartenaient à l’escorte du caïd de la tribu des Chtouga,
qui avait été voir celui de Mtouga. Nous rencontrâmes bientôt
ce personnage, qui montait un magnifique cheval et était richement
vêtu. Il s’informa de nos projets, et nous invita à l’aller
voir. Sa kasba n’est qu’à quelque distance du chemin de
Taroudant au pays de Sidi-Hécham. Nous le lui promîmes et nous
nous séparâmes à Emnislah, car il allait un peu plus loin.
Nous fûmes reçus à Emnislah sans défiance particulière, et
nous pûmes dresser nos tentes ; on nous vendit aussi des vivres
en quantité suffisante pour nous et pour nos animaux, de sorte que
nous passâmes une bonne nuit.
Le jour suivant, j’envoyai de grand matin quelques mulets pour
aller chercher les bagages demeurés avec les chameaux. Ceux-ci
arrivèrent bientôt, et, dès qu’ils sentirent de nouveau un sol
ferme sous leurs pieds et qu’ils eurent pris un peu de fourrage,
ils se remirent rapidement. Je passai la fin de ce jour à Emnislah,
pour atteindre enfin le lendemain Taroudant, après lequel nous
avions si souvent aspiré.
Emnislah, petite ville dont chacune des deux parties est située
sur l’un des flancs d’une vallée, se trouve sur les pentes sud
de l’Atlas, comme Imintjanout sur les pentes nord, et a la même
importance pour les caravanes qui veulent aller de Sous à Marrakech
en utilisant la passe de Bibaouan.
La distance d’Emnislah à Taroudant, la vieille capitale de
l’ancien État de l’oued Sous, n’est que de peu d’importance ;
en cinq heures on l’a franchie, mais elle fait partie, en ce moment,
des endroits les plus dangereux du nord de l’Afrique. Le chemin
mène constamment en plaine, par une forêt d’arbres d’argan qui
s’étend bien au delà de la vallée et couvre beaucoup de milles
carrés. Toute la contrée est dominée par la tribu arabe des Howara,
qui habite dans d’immenses bâtiments fortifiés et fait de là
des razzias continuelles sur les caravanes qui vont vers Taroudant
ou qui en viennent. Ils ont depuis longtemps des difficultés avec
la population berbère de Taroudant, et dans leurs razzias pillent
tous ceux qu’ils rencontrent, Mahométans, Juifs ou Chrétiens.
Nous formions une caravane assez forte : plusieurs conducteurs de
mulets, qui portaient des chargements à Taroudant, et qui, pour
continuer, avaient attendu d’être en nombre, se réunirent à
nous, de sorte que nous pûmes traverser la forêt avec un esprit
plus tranquille. Ce n’est pas une forêt telle qu’on s’en
figure une en Europe, car le sous-bois y manque complètement, et
les arbres y sont fort clairsemés : les clairières, couvertes de
gazon, sont nombreuses.
Notre troupe était paisible, mais d’aspect fort peu rassurant :
armés jusqu’aux dents, nous n’avancions pas sans regarder
attentivement de tous côtés. A peine avions-nous quitté la
petite ville d’Emnislah et venions-nous de pénétrer dans la
forêt, qu’un cavalier isolé parut ; c’était évidemment
un personnage de distinction, monté sur un beau cheval et bien
vêtu. Mon escorte le reconnut pour le fils d’un cheikh des
Howara ; il examina notre troupe, parla à quelques serviteurs
marchant en queue, et repartit. Au bout d’une demi-heure il revint,
parla de nouveau, et disparut dans la forêt. Nous ne savions trop
qu’en attendre. Évidemment on était informé de la marche de la
caravane, et le jeune cheikh avait été envoyé pour prendre des
informations. Soit que le grand nombre d’hommes armés lui eût
imposé, soit que la présence d’un chérif l’eût arrêté,
il ne reparut plus. Mais nous ne tardâmes pas à être de nouveau
inquiets. Quelques hautes maisons des Howara apparaissaient dans le
bois, et nous croyions y voir des gens. Nous passâmes silencieusement
devant les habitations de ces Chelouh, et nous respirâmes tous plus
à l’aise quand les derniers murs furent dépassés.
Bientôt la forêt s’éclaircit ; nous approchions de son
extrémité, et, tout au loin, nous croyions apercevoir les murailles
hautes et solides de Taroudant, derrière lesquelles nous espérions
être en sûreté.
A environ une heure de la ville, la forêt cesse complètement, et
nous traversons une petite plaine ; puis nous passons une petite
rivière, l’oued Djisarin, qui se jette dans l’oued Sous,
en courant vers le sud-ouest ; à ce moment il roule très peu
d’eau. Le sol, formé d’argile jaune et dure, est coupé plus
loin de nombreux ravins, étroits et profonds, qui sont desséchés,
mais qu’il faut considérer comme des affluents de la rivière dont
j’ai parlé. Si auparavant nous avons redouté le pays des Howara,
cette bande de terrain jusqu’au pied des murs de la ville a une
aussi mauvaise réputation ; il s’y trouve constamment une foule de
brigands, qui appartiennent aux races les plus variées et qui vivent
de vol à main armée, sans avoir aucune demeure habituelle. Les
petites caravanes sont ici fort en danger. Nous allons très
lentement, et deux des hommes connaissant le pays marchent toujours,
leurs armes hautes, au-devant de nous en cherchant à apercevoir les
Chelouh qui pourraient être cachés de chaque côté du chemin. Ce
n’est qu’après mûre réflexion qu’ils nous font un signe nous
invitant à les suivre. Enfin nous apercevons les champs d’orge qui
s’étendent au loin en avant de la ville, et nous nous croyons en
sûreté ; mais les gens qui connaissent le pays assurent que c’est
précisément tout près de la ville que nous courons les plus grands
périls ; de sorte que nous avançons de plus en plus lentement et
en observant toujours les mesures de précaution prises jusque-là.
Pourtant rien n’arriva. Il était clair que depuis notre départ
d’Emnislah nous avions été constamment observés par des ennemis
invisibles ; mais la force de la caravane et la nouvelle que nous
avions probablement beaucoup de fusils se chargeant par la culasse
avaient détourné les Chelouh d’une attaque. Ce fut une marche
désagréable au plus haut point. Chevaucher cinq heures durant,
le revolver toujours à la main, en s’attendant sans cesse à
rencontrer une bande de coupeurs de route ou à recevoir un coup
de feu d’une embuscade, est fatigant au dernier degré ; nous
fûmes tous joyeux du fond du cœur lorsque nous vîmes enfin, tout
près de nous, les hautes murailles de Taroudant. Un peu auparavant
nous avions laissé à notre droite les ruines de la ville de Gaba,
probablement d’origine romaine.
Le jour n’était pas encore fort avancé quand j’atteignis
Taroudant le 15 mars 1880, vers deux heures ; encore une fois
j’avais accompli une partie de mon plan, et ce n’était pas la
moindre. Le chemin par Mogador peut être un peu moins dangereux ;
il longe au début la mer, puis tourne les montagnes et mène à
l’oued Sous vers le sud-est. En le suivant on traverse le pays
des Ha-Ha, qui n’ont pas la meilleure des réputations. Mais le
chemin de l’Atlas est sans aucun doute plus intéressant et plus
riche en beautés naturelles, et il est triste que ce beau pays soit
dans les mains de populations barbares, en luttes continuelles avec
le gouvernement marocain ou entre elles, et qui ne pourront jamais
revenir à leur prospérité d’autrefois. Longtemps encore cette
magnifique partie de la terre demeurera fermée à la civilisation,
et il faudra de longues années avant qu’on puisse s’y adonner
sans difficultés à des recherches sur la géographie et les
sciences naturelles. Ma chevauchée dans l’Atlas ressembla tout à
fait à une fuite ; je ne pus que très rarement me servir d’un
instrument ; un coup d’œil furtif sur l’anéroïde devait
d’ordinaire suffire pour déterminer des points importants pour
lesquels des mesures plus précises auraient été nécessaires ;
la nuit seulement, quand tout dormait, je pouvais noter sur mon
livre de voyage les événements du jour et les observations de la
route. Chacun est regardé avec la plus grande défiance, et le bruit
qu’un Chrétien était dans la caravane avait couru partout ; à
Marrakech j’avais été connu pour tel, et, des gens de l’oued
Sous s’y trouvant en grand nombre, cette nouvelle se répandit
très vite par eux.
L’insécurité de ce beau coin de terre est inouïe. Chacun y
marche armé jusqu’aux dents et voit dans tout passant un ennemi
naturel. Les Howara ne logent pas dans les maisons : ce sont de
véritables forteresses, avec de hautes et puissantes murailles,
derrière lesquelles se cachent les nombreux membres d’une même
famille.