Si l’on ajoute à ce chiffre un nombre égal de femmes, une

quantité d’enfants correspondante et environ 6000 Juifs, on a,

à peu près, le chiffre de 50000 âmes. Beaucoup d’habitants ont,

il est vrai, plusieurs femmes, mais la majorité doit se contenter

d’une, les gens aisés pouvant seuls se permettre ce luxe.

Marrakech n’est pas une ville industrielle comme Fez, et ses

produits ne jouissent pas d’une réputation aussi grande que ceux

des autres villes, comme Rabat et Tétouan.

On y compte une centaine de moulins, qui sont mus par des chevaux,

et près de quatre-vingts fours publics. Il y a également un certain

nombre de bains publics.

Comme monuments se faisant remarquer par leur beauté architecturale,

il n’y a que la Koutoubia, la grande mosquée, qui mérite

d’être citée ; les autres mosquées sont de vastes bâtiments

sans mérite particulier. On raconte que l’une des portes de la

mosquée el-Mouezzim de même que la Bab (porte) el-Chmis viennent

d’Espagne et en ont été apportées par le sultan Mansour, ainsi

que la porte conduisant à la kasba, qui vient, dit-on, morceau par

morceau, d’Algésiras.

L’eau abonde à Marrakech, et les réservoirs sont alimentés par

des aqueducs venant des montagnes environnantes.

Les palais du sultan, avec leurs jardins, occupent un espace immense

et forment tout un quartier de la ville ; mais ils n’ont aucune

valeur architecturale.

Il existe beaucoup d’écoles, et les enfants sont envoyés très

jeunes dans les _hadar_, où les _tholba_ sont chargés de leur

faire apprendre par cœur le Coran et de leur donner quelques leçons

d’écriture. Ceux qui veulent se perfectionner vont aux _mdersa_,

où l’on étudie les livres des vieilles bibliothèques. Après un

séjour de plusieurs années dans ces dernières écoles, l’élève

devient _thaleb_ et peut alors entrer dans les différentes carrières

du service public.

En dehors de l’enceinte se trouve une colonie pour les lépreux ;

il leur est strictement interdit d’entrer dans la ville ; ils

ont une mosquée et une prison particulières et, en général,

une administration spéciale pour leur communauté. Même dans cette

colonie, nommée el-Hara, il y a un quartier séparé pour les Juifs.

La zaouia Sidi-bel-Abbès est une grande institution de bienfaisance

où les pauvres reçoivent des aumônes et l’hospitalité de nuit ;

c’était aussi jadis un lieu d’asile pour les gens recherchés

par le gouvernement.

Marrakech était certainement une ville extrêmement riche, grande

et bien administrée, qui a beaucoup perdu par suite du séjour

presque constant de la cour à Fez. Comme tout le Maroc, elle

montre les traces les plus évidentes de la décadence ; tant que

des conditions tout à fait nouvelles ne se produiront pas dans les

affaires politiques et religieuses de l’empire, toutes ces villes

jadis puissantes ne pourront se relever ; il ne peut sortir aucune

vie nouvelle des ruines mahométanes.

CHAPITRE IX

VOYAGE A TRAVERS L’ATLAS.

Départ de Marrakech. — Mon personnel. — Tamesloht. —

Défaut de sécurité. — Changement de noms. — Oued Nfys. —

Éboulement de montagne. — Amsmiz. — Canaux. — Oued

el-Mel. — Darakimacht. — Mzoudi. — Un pieux insensé. —

Seksaoua. — Imintjanout. — Jolie vallée. — Djebel Tissi. —

Kasr er-Roumi. — Villages de Chelouh. — Partage des eaux. —

Aït-Mousa. — Bibaouan. — Voyages précédents. — Emnislah. —

Les Howara. — Forêts d’argans. — Taroudant. — La chaîne

de l’Atlas.

Le 6 mars 1880, je pus quitter Marrakech el-Hamra, la ville

jadis résidence grandiose de l’empereur du Maroc, et riche en

jardins. Jusqu’ici j’avais suivi des chemins que les Européens

avaient plusieurs fois foulés et décrits ; il s’agissait

maintenant de traverser une contrée qui était assez peu connue,

et dont les dangers n’étaient appréciés que d’une manière

générale, sans qu’on pût s’en faire une idée exacte. Nous

formions une caravane importante, lorsque, le matin de ce jour-là,

accompagnés de quelques amis, nous chevauchâmes par les rues

tranquilles de Marrakech ; auprès d’une des portes s’était

rassemblée une troupe de femmes et d’enfants, parents et alliés de

mes serviteurs ; ils nous souhaitèrent gaiement un heureux voyage. A

la porte, le vieux machazini qui pendant mon séjour m’avait servi

de surveillant et de gardien me quitta après avoir reçu une forte

récompense et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre

entreprise.

Mon escorte se composait des personnes qui suivent : Hadj Ali Boutaleb

et Cristobal Benitez, mes deux interprètes engagés depuis Tanger ;

avant le départ j’avais exposé nettement au dernier les dangers

et les risques de l’entreprise, ainsi que ma ferme volonté de ne

me laisser décider par rien à une marche rétrograde. Je voulais,

par tous les moyens, atteindre le but que je m’étais proposé,

Timbouctou ; mais je ne voulais pas, s’il nous arrivait malheur

en route, entendre de reproches. Benitez me déclara qu’il avait

parfaitement conscience du danger, mais qu’il ne voulait pas se

séparer de moi. Déjà pendant notre séjour à Marrakech il a

passé pour un Arabe du nom d’Abdallah ; son extérieur répond

entièrement à ce nom, et, comme il parle couramment l’arabe

maghrébin, et qu’il connaît parfaitement tous les usages des

Marocains, on le prend généralement pour un croyant. En outre, un

jeune chérif s’est joint à nous, à Marrakech ; il est allié

à la famille du sultan, et appartient à la suite de son oncle,

Mouley Ali. Il est originaire du Tafilalet et se nomme Mouley Achmid ;

c’est le seul amour des voyages qui le pousse à faire avec nous

une grande partie de l’expédition. Comme pendant notre séjour

il s’était montré homme de bonne volonté et de ressources,

et qu’en qualité de chérif, quoique jeune encore, il pouvait me

rendre des services, sa compagnie me parut désirable. Nous quatre

formions les principaux personnages de la caravane et mangions

ensemble.

Sidi Mouhamed ben Djiloul, qui avait été engagé à Fez, servait

de cuisinier ; au début de l’entreprise il montrait beaucoup de

courage et promettait d’aller partout où je voudrais. Deux jeunes

garçons, Mouhamed et Amhamid Farachi, lui servaient d’aides et

faisaient le service des tentes ; enfin Mouley Ali, Hadj Mouhamed

et Kaddour s’occupaient des chevaux et des chameaux.

De tous ces gens, les deux interprètes et Kaddour ont seuls fait tout

le voyage avec moi. Le petit Farachi est un jeune Nègre castrat,

de treize ou quatorze ans, qui s’est offert volontairement à

nous comme serviteur. Il faisait auparavant partie des esclaves

du sultan et était chargé d’un service dans ses tentes pendant

son séjour à Marrakech. Le machazini qui m’avait été donné

fit d’abord des objections à son engagement, mais ensuite il se

laissa persuader par la mère du jeune garçon, une pauvre femme,

et permit à Farachi de nous suivre pendant une partie de la route.

Notre nombreux bagage est partagé entre deux chameaux, deux chevaux,

un mulet et un âne ; Hadj Ali et moi avons chacun un cheval de

selle ; les autres doivent s’arranger comme ils peuvent sur les

animaux de bât. Mes gens sont tous armés de fusils à pierre

marocains et de sabres ; comme je l’ai dit, je n’avais emporté

d’Europe qu’une carabine Mauser, qu’Hadj Ali s’était

donné mission de porter ; en outre j’avais partagé entre mes

gens quelques revolvers.

Le gouvernement cessait là de me donner des machazini ; si j’avais

insisté, on m’en aurait bien accordé un, mais il m’aurait

certainement été un embarras ; je préférai engager pendant ma

route, d’un bivouac à l’autre, d’autres gens comme guides.

Le jour précédent, j’avais fait ma visite d’adieu au gouverneur

de Marrakech ; je ne pus lui donner beaucoup de détails sur mes

projets de voyage, car il aurait été obligé, d’après la lettre

du sultan, de m’aider et d’accepter une sorte de responsabilité

à mon sujet : ce qui lui eût été évidemment incommode. Nous nous

séparâmes donc bons amis : lui satisfait d’être débarrassé

de ma personne, et moi heureux également qu’il ne voulût pas me

gêner dans ma marche en avant par son zèle administratif.

Le premier jour de route, nous arrivâmes à la petite ville de

Tamesloht, à environ quatre heures au sud-ouest de Marrakech ;

c’est surtout une zaouia pour les femmes, car c’était

précisément un jour de fête, et nous rencontrâmes de nombreux

groupes de femmes et d’enfants, qui s’y étaient rendus en

pèlerinage.

Après avoir quitté la couronne de bois de palmiers qui entoure

Marrakech de tous côtés, nous entrâmes sur un plateau nu, couvert

de cailloux roulés.

Plus loin survinrent des plateaux calcaires à couches horizontales

et se décomposant en cuvettes, comme j’en ai souvent observé ;

ils s’élèvent jusqu’à dix mètres au-dessus de la plaine

environnante. Les cailloux roulés consistaient surtout en roches

éruptives. Nous passâmes près d’un réservoir d’eau placé dans

le voisinage d’un petit bois d’oliviers, et qui sert à alimenter

la ville et ses jardins ; puis nous traversâmes quelques petits oueds

desséchés, entre autres l’oued Bacha, qui appartiennent au bassin

du Tensift, et nous atteignîmes, un peu après midi, notre but de la

journée, la petite ville de Tamesloht. Cet endroit est entièrement

entouré de jardins de palmiers et d’oliviers ; il paraît peu

peuplé ; c’est, comme je l’ai dit, une zaouia. La température

était assez élevée : à l’ombre nous avions eu jusqu’à 28

degrés centigrades, et tout le terrain parcouru était nu et sans

ombre. Nous dressâmes nos tentes dans une prairie à l’ouest de

la ville ; il n’y a pas de fonctionnaire du sultan, et l’on

ne pouvait compter sur une mouna. Je fis acheter le nécessaire,

de sorte que nous n’indisposâmes en aucune façon la population,

dont l’accueil était très froid.

Mon escorte montra de nouveau dans cet endroit une certaine

anxiété qui m’inquiéta, et, quand la nuit tomba, elle organisa

volontairement un service de sûreté. La moitié seulement dormit,

tandis que le reste garda le bivouac toute la nuit avec les armes

chargées. Était-ce le zèle d’un premier jour de route et

la circonstance que nous n’avions pas de machazini ? ou bien y

avait-il réellement un danger sérieux ? En tout cas je n’ai jamais

remarqué un tel soin dans les mesures de précaution. Vers le soir,

quand quelques personnes apparurent au camp, peut-être par pure

curiosité, elles furent renvoyées, et d’une façon si énergique,

que je redoutai une querelle ; le chérif du lieu comprit qu’il

ne pouvait complètement ignorer la présence d’étrangers qui

passaient près de lui, et nous envoya un souper. Mes gens avaient

une telle méfiance au sujet de ce repas, qu’ils exigèrent que

les porteurs en mangeassent avec eux. Ils craignaient d’être

empoisonnés, et l’on dit que, réellement, un voyageur arabe

serait mort de cette façon, il y a peu de temps. D’après cela,

il semble que Tamesloht ait une très fâcheuse réputation ; on ne

peut jamais compter sur la population d’une zaouia, et les soupçons

de mes gens, dont quelques-uns connaissaient bien cet endroit et sa

réputation, paraissent avoir été complètement justifiés.

Je passai la nuit presque sans sommeil. L’appel réciproque et

constant de mes sentinelles ne me permit pas de reposer, et à peine

étais-je un peu assoupi, que je fus réveillé : c’était à

mon tour de prendre la garde. Je dus donc, pendant quelques heures,

patrouiller dans tous sens, le fusil à la main, jusqu’à ce que

je fusse relevé vers le jour.

Déjà pendant les derniers jours de ma présence à Marrakech je

m’étais constamment servi du costume maure ; depuis je le portai

définitivement ; je changeai également de nom, et me fis appeler

Hakim Omar ben Ali ; Hakim est le nom générique des lettrés et

désigne spécialement un médecin. Mes gens avaient ordre de ne

me nommer que par ce nom ; nous décidâmes que je passerais pour

un médecin turc de Constantinople. On sait que dans l’armée du

sultan de Turquie se trouvent des gens des nations les plus diverses,

surtout parmi les médecins, et ce déguisement me parut la forme la

plus acceptable qui pût justifier mon extérieur fort peu oriental.

Le matin suivant, il était près de huit heures quand tous les

animaux furent chargés, et le soleil était déjà haut lorsque

nous partîmes.

Notre but était la kasba du caïd de la tribu d’Amsmiz, qui est

directement au sud de notre bivouac et se trouve déjà dans les

vallées antérieures de l’Atlas.

Le chemin passait d’abord, au sud-ouest, par une plaine pierreuse,

jusqu’à l’oued Nfys, qui sort de la vallée d’Amsmiz, coule

vers le nord, se joint plus tard à l’oued Tensift et en constitue

l’affluent le plus important. Le large lit de la rivière ne roulait

qu’un mince filet d’eau ; nous passâmes un foundâq solitaire,

sorte d’hôtellerie de l’État, et ensuite un petit hameau,

nommé Agadir-ben-Sela. La rivière traverse là un pays de collines,

d’accès difficile ; je remarquai du schiste argileux bleuâtre, à

couches presque verticales et parallèles à la direction principale

de la montagne[20].

Après avoir passé, en nous dirigeant vers le sud, ce terrain de

collines, nous entrâmes dans un plateau étendu, qui s’allonge

jusqu’au pied de l’Atlas, en s’élevant doucement vers le

sud, et atteint, à l’endroit où se trouve le bourg d’Amsmiz,

une altitude de 1108 mètres. De nombreuses coupures ou ravines

montrent que ce plateau, jusqu’à une profondeur considérable,

est composé de débris d’érosion disposés par couches et dont la

partie inférieure est liée en un conglomérat très grossier. Nous

remontons constamment la vallée de l’oued Nfys, jusqu’au lieu de

son origine, où se trouvent un certain nombre de petites localités

appartenant au caïd d’Amsmiz.

Partout où sur ce sol pierreux un peu de terre arable s’est

laissé conquérir, la population, laborieuse et pauvre, a créé

des champs d’orge et des jardins d’oliviers ; elle s’occupe

aussi d’élevage, et nous apercevons souvent des troupeaux de

moutons et de chèvres. Les habitants sont presque exclusivement

des Chelouh ; leur attitude envers nous n’est pas prévenante,

mais elle est encore moins hostile.

Le soir, vers six heures, quand nous eûmes franchi les portes de la

kasba, on nous indiqua une place, entourée de murs et de jardins,

où nous pourrions dresser nos tentes. Le caïd se fit expliquer ce

que nous voulions, et, quand il apprit que nous comptions y passer

la nuit pour partir le matin suivant, il en fut très satisfait et

nous envoya immédiatement une mouna. Quelques années auparavant,

l’expédition anglaise de Hooker avait passé par là et avait

entrepris d’Amsmiz de grandes excursions dans l’Atlas ; le

caïd avait alors donné des preuves indubitables de ses mauvaises

dispositions envers les Chrétiens et n’avait accordé son

concours aux Anglais, pour leurs excursions, que sur les pressantes

recommandations du gouvernement marocain.

Tous ces petits villages berbères sont entourés de hauts murs

d’argile, et leurs maisons sont faites de même en argile jaune

fortement battue. En général, les petites kasba produisent une

impression d’ordre et de propreté. Le pays est très beau et, par

suite de sa situation élevée, extrêmement sain ; les habitants,

à l’aspect un peu sauvage, sont des montagnards vigoureux,

habitués dès leur jeunesse à une vie assez rude.

D’Amsmiz une sorte de chemin et un col conduisent, par-dessus le

haut Atlas, dans l’oued Sous ; mais on me dit que l’ascension

de ce col était si difficile que je ne pourrais descendre avec

des animaux chargés, et l’on me conseilla de prendre le chemin

à l’ouest, d’Imintjanout par-dessus l’Atlas, pour aller à

l’oued Sous par le col de Bibaouan. Nous avions donc fait un grand

détour en venant à Amsmiz, et il nous fallait retourner assez

loin sur nos pas, vers l’ouest et le nord-ouest, pour trouver le

passage le plus facile à travers ces montagnes. Quoiqu’une perte

de temps de quelques jours en fût la conséquence, je n’avais

pourtant pas à regretter d’avoir vu cette vallée.

Le 8 mars, à huit heures du matin, nous partions en nous dirigeant

d’abord vers l’ouest. Le plateau est ici parcouru par de

nombreux canaux qui servent à l’irrigation des champs d’orge

et dont la construction dans ce terrain pierreux, recouvert d’une

profonde couche d’argile jaune, a dû causer d’assez grandes

difficultés. Nous laissons à notre droite un petit bourg, Soko

Chmis Tiskin, sur lequel se tient un marché hebdomadaire, fort

couru de la population environnante ; puis, après avoir passé

quelques oueds desséchés, nous atteignons le point d’Aït-Sali,

où se trouve une source ; toute la plaine jusque vers le sud est

couverte de champs d’orge et de jardins d’oliviers ; elle est

parcourue d’un réseau de canaux. Puis nous arrivons sur un plateau

stérile, très pierreux, qui est parcouru par un oued profond dont

les berges sont verticales, l’oued el-Mel, ou oued Asif el-Mel,

qui se jette ensuite dans le Tensift.

Nous longeons pendant un instant vers le nord l’oued el-Mel, et à

trois heures nous nous arrêtons sur la rive droite de la rivière,

dans un petit village, Darakimacht, habité par des Berbères de la

tribu des Amsmiz. Nos animaux, très fatigués par ce mauvais chemin

pierreux, ne pouvaient plus marcher, et nous dûmes passer la nuit

dans ce petit bourg, d’une façon assez peu confortable. Un vieux

marabout s’occupa un peu de nous et nous donna une petite mouna

pour laquelle nous le récompensâmes largement, car il était facile

de voir que la population et lui vivaient très pauvrement.

Nous n’avons pu atteindre notre véritable but, la kasba du caïd

de Mzoudi. Le plateau s’est déjà abaissé considérablement, et

ici, à Darakimacht, il n’a plus que 600 mètres d’altitude. De

ce point la vue de la chaîne puissante de l’Atlas couvert de

neige est magnifique, et c’est avec un véritable sentiment de

plaisir que nous demeurons devant notre tente, savourant la douce

fraîcheur du soir, après la fatigante chevauchée de la journée,

en face d’une nature magnifique, et au milieu d’une population

tout à fait étrangère.

Nous partîmes le jour suivant de grand matin ; nous n’avions,

il est vrai, qu’une courte marche jusqu’à la kasba du caïd

voisin, qui n’est qu’à quelques heures à l’ouest-sud-ouest de

notre bivouac, mais qui se trouve sur l’autre rive. Nos animaux,

lourdement chargés, eurent beaucoup de peine à descendre et à

remonter les berges verticales, mais fort heureusement il ne se

produisit aucun accident, et dès onze heures nous arrivions à la

kasba du caïd de Mzoudi. Devant cette construction, entourée d’un

mur d’argile haut et solide, et percé d’une étroite porte,

se trouve une jolie place avec quelques buissons ; nous reçûmes

l’autorisation de dresser là nos tentes. Pendant les voyages au

Maroc il est toujours préférable de s’installer ainsi, car les

salles des kasba sont généralement pleines d’insectes.

Devant la porte de la kasba étaient assises des Négresses qui

vendaient des légumes, des fruits, etc. ; de petites troupes

d’ânes chargés allaient et venaient ; des machazini se montraient

sous leur haut tarbouch : on voyait qu’une circulation assez

active avait lieu en cet endroit. Le caïd demanda qui nous étions

et ce que nous voulions ; je lui envoyai la lettre du sultan, qui

nous valut une mouna. La population étant surtout composée de

Berbères, je préférai me tenir autant que possible dans ma tente,

pour échapper aux regards curieux et aux questions des gens de la

kasba. Mes interprètes contaient à tout venant que j’étais un

hakim osmanli, et l’on finit par se contenter de ce renseignement

et par me laisser en paix. Les champs d’orge sont nombreux ici,

et l’on voit de tous côtés les monceaux de terre des conduites

d’eau souterraines.

Hier soir, nous avons eu un peu de pluie ; aujourd’hui un fort

orage s’est amassé, sans pourtant tomber sur nous.

Parmi les nombreux curieux qui sont venus de la ville, se trouvait

un pauvre vieux saint, un pieux insensé, qui exhibait des blessures

faites par lui-même, pour obtenir des aumônes. Il arriva, le haut

du corps nu, et jeta plusieurs fois une grosse pierre, qu’il tenait

des deux mains, contre sa poitrine avec une telle force qu’elle

en résonna. Il le fit si souvent, que cette vue me mit mal à mon

aise et que je le fis prier instamment de cesser et de disparaître

avec ce qu’il avait reçu. Mais il fut si content de mon aumône,

qu’il se jeta la pierre sur le crâne et sur le visage ; les

habitants de la kasba, qui l’entouraient et qui jouissaient sans

doute souvent de ce spectacle, souriaient à la vue du pauvre vieux,

en pensant qu’il devait être un saint puisque de tels assauts

lui faisaient si peu de mal.

Le soir, vers dix heures, le caïd m’envoya quelques hommes, qui

chantèrent sans discontinuer pendant toute la nuit jusqu’à cinq

heures du matin, de sorte que je passai une nuit blanche. Peut-être

était-ce une garde en mon honneur, et ces gens diminuaient-ils

l’ennui de leur veille par des chants ? Peut-être aussi était-ce

une attention du caïd, comme le pensaient mes serviteurs ? En tout

cas, je n’en fus nullement flatté.

Le jour suivant, 10 mars, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, du

côté de la kasba Seksaoua, en inclinant un peu vers le sud. Un jeune

garçon berbère, qui, nous dit-il, avait été déjà plusieurs

fois au delà de l’Atlas à Taroudant et qui se trouvait sans

emploi à Mzoudi, nous pria de l’emmener avec nous ; j’acceptai

et il se montra plein de bonne volonté et d’adresse. Il fut très

heureux de partir avec nous, et nous amusa de toute espèce de tours

en usage chez les Chelouh : il jonglait avec des couteaux et des

fusils, les tenait en équilibre, etc.

Le chemin vers la kasba Seksaoua menait à travers une plaine

stérile et pierreuse, toujours parallèlement à la montagne. Nous

dépassâmes la kasba Douarani et nous atteignîmes, au bout de

peu de temps, la kasba Seksaoua, tout près des montagnes, dans la

vallée de l’oued Afansa, qui rejoint plus loin l’oued el-Mel.

Nous fûmes fort bien accueillis par le caïd, homme jeune, mais de

très forte corpulence. Il était évidemment heureux d’entendre

une fois parler du monde extérieur dans son solitaire château fort ;

au bout de peu de temps il me reconnut pour être un Chrétien ; mais

il trouva excellente mon idée de faire comme hakim turc le voyage

par l’Atlas vers Timbouctou. C’était un caractère jovial, et

son entourage se montra en conséquence fort aimable. Il me fallut

souper chez lui avec mon interprète ; je l’amusai extrêmement

par mon inhabileté à manger le couscous, mets national : aussi me

donna-t-il la permission d’user d’une cuiller. Il envoya à mes

gens un gros mouton gras et quantité de couscous, de sorte qu’ils

étaient enchantés au plus haut point de ce cheikh des Chelouh.

Nous mangeâmes dans un jardin, et, après le thé, nous fîmes

des exercices de tir avec mon fusil Mauser, qui imposa fort aux

Berbères. Il est à remarquer qu’aucun des gens du pays ne réclama

de présents ; il eût été facile à ce cheikh de me demander mon

fusil en échange de la permission de passer l’Atlas ; mais il

n’y fit pas la moindre allusion.

Il part également d’ici un chemin qui franchit l’Atlas ; mais

le col n’est pas accessible aux animaux de bât ; le caïd nous

recommanda la passe de Bibaouan, qui serait déjà assez difficile

pour notre bagage et pour nos animaux.

Plus avant dans la montagne, il existe de nombreux villages chelouh ;

presque toutes les vallées sont habitées jusque très haut vers

leur origine, et cultivées aussi loin qu’il est possible ; ici les

Chelouh sont suffisamment en sûreté contre le sultan et ses soldats.

Le matin du 11 mars nous quittâmes, après un adieu cordial, la

maison hospitalière du cheikh berbère de Seksaoua. Nous marchâmes

d’abord un peu au sud-ouest par quelques petites collines de

cailloux roulés, et nous tournâmes ensuite au sud, droit vers les

montagnes. Au village d’Imintjanout, qui n’est qu’à une grande

heure de Seksaoua, nous pénétrâmes dans le véritable massif de

l’Atlas. Cet endroit est important, car la plupart des caravanes qui

circulent entre Marrakech et l’oued Sous franchissent de là les

montagnes. D’autres préfèrent tourner entièrement l’Atlas,

et prennent le chemin de Mogador à Taroudant, par lequel elles

n’ont à franchir que les contreforts les plus bas à l’ouest

de l’Atlas.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 19 / 31 段