cheval dans la ville, suivi de mon escorte et fatigué de mon long
séjour dans cette plaine exposée au soleil. Pendant les heures
brûlantes du jour tout fut tranquille dans la ville, mais vers
cinq heures commencèrent sur la place, devant ma maison, les jolies
fantasias des différentes tribus du voisinage de Marrakech, et de
ma terrasse je jouis facilement de ce coup d’œil. D’ordinaire,
dix à vingt cavaliers d’une seule et même tribu se mettaient
en ligne et commençaient alors leurs jeux. On fait d’abord
quelques foulées au galop avec des rênes très raccourcies ; puis,
à un signal, on rend la main, et les chevaux partent à fond de
train. Les cavaliers font toutes sortes d’évolutions avec leur
long fusil à pierre ; ils se dressent sur leurs larges étriers,
se retournent en arrière, sautent à pieds joints sur leur selle,
jettent leur arme en l’air et la rattrapent adroitement, puis, à
un signal donné, tirent une salve de coups de fusil. Cette scène
est dominée par les cris farouches du public, les hurlements des
cavaliers et le hennissement des chevaux, éperonnés à la plus
forte allure. Quand les fusils sont déchargés, tous les cavaliers
reviennent lentement et font place à une autre tribu. Les accidents
sont fréquents dans ces courses folles. Leur ensemble constitue
certainement un jeu guerrier et représente la méthode d’attaque
du pays ; on retrouve chez tous les Arabes l’usage d’attaquer
avec impétuosité et en anéantissant tout ; s’ils rencontrent
de la résistance, ils disparaissent aussi vite qu’ils sont venus.
[Illustration : Femme marocaine en costume d’intérieur.]
Une telle fantasia produit un très grand effet, tant par le coloris
varié des vêtements des cavaliers, que par la bigarrure des harnais
de leurs montures. Pour une fête aussi solennelle que celle de la
naissance du Prophète, on avait amené les meilleurs chevaux, en
les ornant de brides de cuir rouge, de mors soigneusement argentés
et d’étriers élégamment ciselés ; quatre ou cinq couvertures de
couleurs différentes sont superposées sur le dos de chaque cheval,
puis vient la selle, recouverte de cuir rouge, étroite, fortement
relevée en avant et en arrière. Les cavaliers eux-mêmes portent
par-dessus leur large chemise blanche un cafetan de drap de couleur,
puis un burnous blanc ; des pantoufles de cuir jaune ou des bottes
à l’écuyère de cuir coloré, avec les immenses pointes de fer
vissées qu’ils emploient au lieu de nos éperons. Le poignard,
dans un fourreau élégamment orné d’argent, pend à une ceinture
de soie de couleur. De la main droite le cavalier tient son fusil,
souvent long de six pieds ou davantage et dont le fût est orné
d’incrustations en argent ou en ivoire, tandis que le canon porte
de larges bandes d’argent et des arabesques gravées. Quelques
douzaines de cavaliers ainsi équipés, galopant à une allure folle,
avec leurs vêtements flottant et brillant au loin dans le clair
soleil, forment en vérité un magnifique spectacle ; je comprends
facilement que les Marocains ne puissent s’en rassasier.
Ces fantasias se prolongèrent devant ma maison très tard dans la
soirée, et y attirèrent une grande foule. Les premières étoiles
apparaissaient quand les derniers cavaliers disparurent sur leurs
chevaux épuisés, pour aller prendre leur part de l’abondant
repas du soir distribué par le représentant du sultan.
Le jour suivant, 24 février, les fêtes se prolongèrent encore. Le
ciel s’était couvert, et le baromètre était tombé de 5
millimètres depuis le soir précédent, mais la pluie ne se montra
pas, et les fantasias recommencèrent, devant ma maison ainsi que dans
quelques parties de la ville, avec le même intérêt de la part du
public. Elles ne furent interrompues pendant quelque temps que par
la procession de la Zaouia, ordre religieux qui célèbre ses orgies
effrayantes lors de cette fête. Le chef-lieu de cette confrérie
se trouve, comme on le sait, à Meknès ; c’est là qu’a eu
lieu, il y a peu de temps, l’élection d’un nouveau chef ;
à Marrakech le fils du directeur mort récemment à Meknès fait
fonction de chef. Je dois aussi remarquer que la lie du peuple prend
une part presque exclusive à ces exhibitions et à ces processions
stupides de la Zaouia ; les meilleurs éléments de la bourgeoisie
s’en tiennent éloignés et y voient, comme tout homme de sens,
une abomination ; mais ils ne peuvent protester autrement et doivent
laisser les choses suivre leur cours.
La procession de la Zaouia traversa ce jour-là la place où se
trouve ma maison, de sorte que je pus la voir commodément sans être
trop facilement remarqué. Son approche se fit connaître au loin
par un bruit confus, roulement de tambour et sonneries stridentes
de longues trompettes ; puis apparut l’avant-garde, groupe
d’environ cinquante femmes de la plus basse classe, la plupart
Négresses, le visage découvert, et portant de misérables vêtements
déchirés. Elles dansaient en poussant des cris incompréhensibles
et en faisant toutes sortes de contorsions. Puis venait une bande de
jeunes garçons, _voyous_ de la plus basse espèce, qui conduisaient
quelques veaux destinés à être plus tard tués et dépecés. Cette
bande cherchait aussi à se mettre au diapason de la fête en dansant
et en titubant, en agitant la tête, en sautant, en hurlant, etc.
Ensuite arriva le gros du cortège, précédé d’un homme muni
d’un grand sac dans lequel il jetait l’argent qu’on lui
donnait de tous côtés : suivait le saint, le chérif, vêtu d’un
cafetan vert, coiffé d’un turban vert, monté sur un cheval
blanc, conduit à la main par quelques hommes. Ce chérif était
du reste également Nègre, et regardait stupidement et sans faire
un mouvement la foule qui s’agitait autour de lui. Derrière le
chérif étaient portés quelques drapeaux, puis venait une musique,
qui faisait un vacarme d’enfer. Enfin arrivait une foule comptant
une centaine d’hommes, presque tous de la plèbe la plus vulgaire,
vêtus de haillons, effrayants de saleté et pleins de vermine,
qui dansaient en poussant des hurlements sauvages et sautaient
de telle sorte que l’écume sortait de leurs lèvres. Un groupe
spécial était formé des gens qui s’estropient volontairement ;
ils portaient toute espèce d’armes antiques, haches, piques,
couteaux, et s’en déchiraient surtout la figure et la tête, à tel
point qu’ils étaient inondés de sang ; c’était un coup d’œil
affreux sous tous les rapports ! Beaucoup couraient à quatre pattes,
en aboyant comme des chiens ; d’autres devaient être maintenus
de force : ils étaient devenus fous furieux et auraient pu causer
facilement des malheurs. Quelques chiens rencontrés par cette foule
furent mis en pièces et dévorés tout crus séance tenante.
Cette procession se meut très lentement et s’arrête souvent pour
exécuter certaines danses ; elle mit longtemps avant d’avoir
défilé complètement devant ma maison ; pendant des heures on
entendit dans les rues voisines le bruit sauvage de cette foule
imbécile et fanatique, qu’une caste de prêtres sans conscience
emploie pour arrêter les progrès de la civilisation étrangère. Les
Maures intelligents, qui vivent surtout d’affaires, et les paisibles
laboureurs arabes ne verraient certainement aucun mal à ce qu’un
État chrétien s’occupât plus des affaires marocaines que cela
n’a été possible jusqu’ici. Il est vrai que l’auréole des
sultans, et surtout celle des chourafa, ces mendiants sacrés et
sans nombre, en serait fortement amoindrie.
Quoique à Marrakech la procession de la Zaouia soit déjà
tout à fait effroyable, celle de Meknès la surpasse encore en
abominations. De même qu’à Marrakech, la mellah est fermée
à Meknès, car personne ne serait à même d’arrêter la foule
furieuse ; des Chrétiens n’ont jamais pu encore se trouver dans
cette ville à pareil moment ; en tout cas ils seraient certainement
forcés de s’y cacher. On dit que, plus d’une fois, des Nègres
esclaves ont été déchirés par la foule en délire.
Les fantasias des Berbères durèrent encore plusieurs jours. Beaucoup
d’entre eux étaient venus de fort loin et voulaient tirer
tout le parti possible de leur séjour dans cette grande ville ;
d’autres, qui n’étaient pas dans les meilleurs termes avec le
gouvernement marocain, regagnèrent aussi vite que possible leurs
montagnes natales et se contentèrent des témoignages de politesse
les plus indispensables, qu’ils ne pouvaient différer de rendre au
représentant du sultan. Sur le visage de beaucoup des fiers habitants
berbères des montagnes on lisait combien peu volontiers ils rendaient
hommage à ce dignitaire, et combien ils haïssent la population
efféminée des grandes villes, où les intrigues de cour se machinent
et s’exécutent. Le Berbère a un sentiment élevé de la liberté,
que la domination séculaire des Arabes n’a pas étouffé.
Le baromètre avait continué à baisser pendant les derniers jours,
mais aucune pluie n’était survenue ; la puissante chaîne de
l’Atlas était environnée, il est vrai, d’épais nuages, et,
pendant qu’à Marrakech nous jouissions d’une température très
douce, sur les hauts sommets il devait tomber des masses de neige,
au souffle des rudes vents de février.
Le 26 eut encore lieu un grand marché du jeudi. J’y allai
pour acheter, s’il était possible, une paire de bons mulets ;
mais ils ne valaient pas moins de 40 douros (200 francs), prix
trop élevé. Comme, de plus, il y avait très peu de chameaux, je
retournai en ville sans acquisition. Le soir, le ciel se couvrit ; un
violent vent du nord-ouest, qui tourna bientôt au nord, s’éleva
et chassa de sombres nuages sur tout l’horizon vers l’est et
vers le sud. On remarquait de fréquents éclairs dans les nuages
qui couvraient l’Atlas ; mais pas une seule goutte de pluie ne
tomba sur les plaines desséchées de Marrakech.
Les fantasias de la journée furent interrompues par des
représentations de chanteurs, de danseurs, de baladins et de
charmeurs de serpents. La place où se trouve ma maison sert à
ces exhibitions, et il s’y trouva bientôt une foule nombreuse et
reconnaissante, qui vit avec étonnement un Nègre de l’oued Sous
jouer avec quelques gros serpents, auxquels les crochets venimeux
manquaient ; un autre avalait de l’étoupe et retirait de sa bouche
des rubans aux couleurs variées. D’autres écoutaient des conteurs
d’histoires, ou regardaient les danses beaucoup moins calmes de
quelques jeunes garçons, bien vêtus, disposés à se louer aux
amateurs. Comme dans presque tous les pays orientaux, ce vice infâme
est répandu généralement au Maroc ; chacun des hauts fonctionnaires
entretient un plus ou moins grand nombre de jeunes Nègres castrats.
Les différentes députations des provinces voisines rentrèrent peu
à peu dans leurs pays, et les fêtes prirent fin. Je commençai
alors mes préparatifs pour mon voyage du désert, car je pouvais
acheter à Marrakech certains articles de meilleure qualité et à
plus bas prix que de l’autre côté de l’Atlas : j’acquis
ainsi au marché un chameau de l’oued Sous pour 26 douros, et
pour ma sûreté personnelle je me fis donner par le cadi (juge)
un certificat de propriété : je commandai également des outres de
peau de mouton, à 3 douros environ la pièce. Le 28 février, mon
compagnon Benitez revint de Mogador, où je l’avais envoyé. Il
me dépeignit le chemin comme très mauvais et très pierreux, et
la marche tout entière comme très fatigante ; l’un des chevaux
revenait fortement blessé. Benitez m’apporta une caisse de divers
objets nécessaires pour le voyage, de même que 5000 francs en
monnaie d’argent espagnole et française ; j’y perdis quelque
argent, car là-bas on aime mieux les pièces françaises de cinq
francs que les pièces espagnoles de cinq pesetas, et on leur donne
une valeur supérieure. J’étais d’ailleurs heureux d’avoir
pu réaliser, sans beaucoup de difficultés, de nouveaux moyens
pour exécuter mon voyage d’après le plan que je rêvais. De
l’argent emporté d’Europe il ne me restait plus que quelques
milliers de francs, en sorte que je commençai mon entreprise avec
une somme extrêmement restreinte. Il est vrai que je ne devais payer
qu’après mon expédition mes deux compagnons et interprètes,
ainsi que mes serviteurs ; j’espérais donc avoir assez d’argent
pour acheter une certaine quantité de chameaux et des marchandises
pour le voyage de Timbouctou. La grande affaire était d’arriver
à la lisière nord du désert sans être détroussé.
Le 29 février fut encore un jour de grande fête pour les Maures et
surtout pour les gens de l’oued Sous, qui sont nombreux ici. Ils
firent une procession avec un bœuf, destiné à être sacrifié
ensuite et dont la viande devait leur être partagée en grande
partie. Une procession de la Zaouia eut également encore lieu,
et quelques habitants du Sous s’y distinguèrent surtout en se
blessant eux-mêmes avec des couteaux et des haches. Ce jour-là il
plut enfin ; on disait que dans les environs de la ville la pluie
tombait depuis longtemps et en grande quantité.
L’un des Juifs qui viennent nous voir constamment part demain pour
Mogador ; je donne à cet homme, nommé Mimon, des lettres pour
le consul allemand Brauer, auquel je fais aussi des commandes de
conserves, de médicaments, etc., qui doivent m’être envoyées à
Taroudant. Il y a en effet des moyens de communication plus commodes
et plus fréquents de Mogador à l’oued Sous que de ce point à
Marrakech. Quoique plus tard je sois resté longtemps à Taroudant,
ces objets ne me sont jamais parvenus : j’ai dû en conclure
qu’ils avaient été égarés.
Pour le voyage projeté au désert il me fallait acheter des
marchandises en grande quantité : des provisions et des articles
destinés à servir de présents. J’achetai pour mes serviteurs
plusieurs fusils à pierre indigènes, car je n’avais emporté
d’Europe qu’une petite carabine Mauser et quelques revolvers ;
puis une grande quantité de riz, de thé, de café, de sucre,
de bougies, d’étoffes ; quelques livres de prières arabes, de
l’essence de rose, des parfums, etc. Tous ces achats diminuaient
déjà considérablement mon numéraire. Le temps était constamment
sombre et pluvieux ; le baromètre était toujours plus bas de 10
millimètres que le jour de mon arrivée à Marrakech.
Le 2 mars il m’arriva un courrier du consul Brauer de Mogador,
avec quantité de lettrés d’Europe, qui me réjouirent
extraordinairement ; c’étaient les dernières nouvelles que je
devais recevoir pour longtemps. Deux de mes serviteurs, un certain
Achmid et un homme de l’oued Sous, qu’on nommait d’ordinaire
Sousi, déclarant qu’ils ne pouvaient partir avec moi, je les
congédiai.
Parmi les provisions que j’emportais était un grand sac de pain
biscuité. Au Maroc on trouve partout un très bon pain de froment
en petites miches plates ; j’en fis faire plusieurs centaines,
qui furent coupées en quatre et recuites dans cet état : cela fit
une sorte de pain biscuité, qui se conserva très bien dans l’air
sec du sud et me rendit d’excellents services. Je recommande cet
objet d’alimentation, très simple, très économique et agréable
sous tous les rapports, à ceux qui voudraient faire un voyage
semblable. Je conservai sous sa forme l’argent qui me restait :
on accepte partout volontiers les pièces de cinq francs, même à
Timbouctou et au Soudan.
Le 4 mars était encore marché du jeudi ; j’y acquis un
second chameau, très vigoureux, pour 32 douros ; il devait porter
jusqu’à 400 livres, tandis que l’autre ne pouvait porter que 3
quintaux. Celui de mes chevaux qui avait été à Mogador était si
fortement blessé que je craignis de le perdre en route ; j’achetai
donc un âne très vigoureux, pour le prix respectable de 13 douros.
Je dois d’ailleurs faire remarquer que le conseil qui m’avait
été donné d’acheter des chameaux était fort mauvais. Ces animaux
sont incapables de faire un voyage par-dessus l’Atlas, et j’eus
toutes sortes d’ennuis avec eux. Il faut employer exclusivement des
mulets et des ânes quand on voyage dans les montagnes. De plus, les
chameaux du Maroc ne valent rien pour les voyages au désert, de sorte
qu’il me fallut plus tard échanger, avec perte, mes deux chameaux.
Les Juifs qui auraient volontiers été à Timbouctou vinrent
souvent me trouver ; mais je finis par leur déclarer nettement que
je ne pouvais entreprendre avec eux une expédition commerciale ; je
prétextai que je n’avais pas assez d’argent, ce qui d’ailleurs
était rigoureusement vrai. Le 5 mars j’écrivis encore quantité de
lettres et renvoyai le courrier à Mogador ; malgré l’insécurité
des routes en quelques points du Maroc, les lettres arrivent toujours
à leurs destinataires. Ces derniers jours, le temps s’était
éclairci, et mon départ put être fixé au 6 mars.
Je fis ma visite d’adieu au gouverneur, qui me souhaita tout
le bonheur possible pendant mon voyage ; il m’était surtout
reconnaissant de ne lui avoir créé aucun embarras et de n’avoir
amené aucun conflit avec les indigènes. Il me fit remarquer
que je lui avais tenu tout ce que je lui avais dit en arrivant,
c’est-à-dire que je ne désirais qu’une maison pour me loger
et un machazini pour me garder. Il me les avait fournis dès le
premier jour, et depuis je ne lui avais plus rien demandé. Il
m’en était très reconnaissant. Beaucoup d’étrangers sont
évidemment à charge aussi bien aux autorités du Maroc qu’aux
habitants parce qu’ils élèvent de trop grandes prétentions et
qu’ils transforment ce qui leur est accordé par complaisance
en un tribut dû à leur dignité d’Européen. Chez les Arabes
on a un sentiment très fin du tact et de la bonne éducation,
et l’on reconnaît volontiers le cas où un Roumi cherche à
se rendre agréable. Ce n’est pas d’ailleurs fort difficile,
et bien des voyageurs diminueraient ou même éviteraient une foule
de difficultés, s’ils consentaient à vivre moins dans le cercle
des idées natales et s’ils tenaient compte des usages du pays.
Quand je lis la description faite par le baron de Maltzan de son
voyage au Maroc, et surtout de son séjour à Marrakech, j’y trouve
bien des choses incompréhensibles. Un homme qui parlait l’arabe
aussi bien que ce voyageur aurait certainement pu se montrer très
librement dans Marrakech, et n’aurait pas eu besoin de se déguiser
en Juif. Est-il possible que, dans le peu d’années écoulées
entre le séjour de Maltzan et le mien, les circonstances aient
changé aussi complètement, et que les idées des Maures sur les
étrangers aient pu se modifier à ce point ? C’est ce que je puis
difficilement admettre. Après Maltzan, l’expédition anglaise
de Hooker, puis celle de Fritsch-Rein ont passé à Marrakech :
mais ces messieurs ne font pas mention de désagréments qui leur
soient arrivés dans cette ville. Il dépend presque toujours de
l’Européen de s’entendre avec les indigènes.
_La ville de Marrakech el-Hamra._
Nous possédons une suite de descriptions de cette ancienne capitale,
dues à différents voyageurs dont la plupart, il est vrai, n’ont
pu y demeurer que peu de temps. Hooker et de Fritsch donnent des
renseignements précieux ; Maltzan dépeint son court séjour, et le
livre de Conring donne également différents détails. Jusqu’ici
la description la plus exacte est encore celle du Français Paul
Lambert, auquel nous devons aussi un plan de la ville.
Marrakech est une vieille ville et a été, prétend-on, fondée au
onzième siècle de notre ère. Sidi Yousouf ben Tachfin s’y serait
d’abord établi et y aurait attiré les habitants de la ville
d’Agmat, un peu au sud, et d’origine romaine. Marrakech doit
s’être accrue rapidement, car des le siècle suivant elle était
citée comme une des plus grandes du Maroc. Son enceinte est encore
aujourd’hui très étendue, et, pour la suivre complètement, il ne
faut pas moins de deux heures. Comme toutes les villes marocaines,
elle est entourée de murs très épais. Ceux de Marrakech sont
hauts de plus de vingt pieds et percés de sept portes. Ces murs,
quoique consistant seulement en un mélange d’argile et de petites
pierres fortement battu, auraient suffi jadis pour rendre un siège
très difficile ; ils sont naturellement sans importance au point de
vue de la guerre moderne ; d’ailleurs, en beaucoup d’endroits,
ils tombent en ruines, et l’on croit inutile de les relever.
Comme je l’ai dit, Marrakech est sur un plateau d’environ
500 mètres d’altitude, au pied de l’Atlas, qui en paraît
extrêmement voisin ; il faut pourtant deux petites journées de
marche pour atteindre les avant-monts du nord. Ce plateau, surtout
dans sa moitié septentrionale, est couvert de nombreux palmiers et
oliviers ; vers le sud et le sud-ouest il est fort pierreux.
Les sept portes de Marrakech sont : 1o Bab el-Hammam (Porte du Bain),
de la forme bien connue des portes mauresques, en fer à cheval,
et avec des créneaux et des poivrières ; 2o Bab el-Debbagh ;
3o Bab el-Ailahn ; 4o Bab el-Chmis (Porte du Jeudi), parce qu’on
arrive de là au grand Soko el-Chmis (Marché du Jeudi) ; 5o Bab
er-Roumi (Porte des Étrangers), qui unit la ville aux bâtiments
du sultan ; 6o Bab el-Tobihl, qui conduit en pleine campagne ;
7o Bab ed-Dokanah, qui mène au faubourg réservé aux lépreux. A
chaque porte se tiennent une grande quantité de machazini, qui la
gardent et qui examinent les entrants ; c’est là aussi qu’est
payé l’octroi pour les marchandises et les animaux, et à cet
effet il s’y trouve toujours quelques employés. Les portes sont
fermées le soir ; les étrangers accompagnés de machazini y ont
accès après la fermeture ; cette coutume se retrouve dans tout le
Maroc. La mellah est également fermée la nuit.
Aux abords des portes, les rues sont larges, mais dans l’intérieur
de la ville elles forment un réseau serré de ruelles étroites et
malpropres ; les fabricants de poudre sont en même temps balayeurs
des rues et utilisent les ordures déposées hors de la ville à la
production du salpêtre.
La plupart des maisons ont un rez-de-chaussée, où se trouvent
les meilleures pièces ; presque chacune d’elles a un puits dont
l’eau sert à son entretien ; l’eau potable vient des puits et des
citernes publiques. On construit les maisons uniquement en briques et
en solives ; les pierres sont peu en usage. Les plus belles maisons
se trouvent dans les quartiers de Zaouia el-Hadhar, Sidi-Abd-el-Asyz,
Kat-ben-Ayd et Riadh-Zittoun. Il n’y a pas de promenades publiques ;
néanmoins l’intérieur des murs renferme de nombreux et grands
jardins, ainsi que des places publiques, et la moitié nord seulement
de l’espace enclos par les murailles est couverte de maisons.
La ville est administrée de la façon suivante : un caïd ou
gouverneur, qui représente le sultan ; son chalif, un chef de
la police (moul-el-dhour), un directeur du marché (mohtasseb),
deux juges (cadi), un administrateur des mosquées et fondations
(nadher). Chaque métier a en outre son président (amin), et chaque
quartier a son chef spécial (mokkadem et nadher).
Il y a trois prisons, dont une juive ; l’une, dans la citadelle,
est spécialement destinée aux prisonniers d’État. J’ai décrit
plusieurs fois la triste situation de ces endroits ; à Marrakech
les prisons sont toutes souterraines ; la plupart des condamnés
portent des chaînes, mais ils peuvent circuler dans de vastes
salles. Ils ne reçoivent pas de nourriture, et en sont réduits à
la charité publique, au produit de travaux faciles ou au secours
de leurs parents.
Marrakech a deux grands marchés (soko), l’un du jeudi, l’autre
du vendredi. Le premier (Soko el-Chmis) est le plus important. On y
vend surtout des chevaux, des chameaux, des mulets, des bœufs et
des ânes. Pour acheter un animal, on commence par l’examiner ;
puis le vendeur doit garantir qu’il n’a pas été volé ; enfin
le marché est conclu devant le commissaire du marché (adoul),
qui pour cela prélève une petite somme.
Le marché du vendredi est tenu sur la place de Djma el-Fna, que
j’ai déjà citée.
La ville a différents bazars : deux kaïsseria, où l’on vend des
étoffes étrangères et des ustensiles ; le Soko el-Atarin (Marché
des Épices), pour la vente du sucre, des épices, des drogues, etc.,
et un Soko Smata pour les travaux de cuir. Les autres artisans sont
répartis dans certaines rues et dans certains foundâqs.
La mellah (quartier des Juifs) est très étendue. Les Juifs sont
exposés aux chicanes et aux humiliations les plus grandes, et la
visite du célèbre promoteur de l’Alliance israélite, sir Moses
Montefiore, n’y a rien changé.
Tous les produits du sol sont soumis à un impôt (enkess), et les
revenus en sont assez importants. Le marché aux grains, où se vend
aussi le sel, se trouve au milieu de la ville et se nomme Rhaba. Tout
près est le Soko el-Ghezel, marché des tissus et des fils, où à
certains jours se vendent aussi des esclaves.
Lambert comptait en 1860 environ 50000 habitants pour la ville de
Marrakech et établissait la liste que je reproduis ci-après,
parce qu’elle représente en général la population d’une
ville marocaine.
Négociants en gros 100
Marchands (tissus et épices) 500
— (étoffes d’habillement et tapis) 300
— d’huile, de bois, de charbon, de poterie 1000
Fabricants d’étoffes d’habillement et de tapis,etc 800
Forgerons, charpentiers, quincailliers, etc 350
Fabricants et marchands de cordons, etc 250
Tanneurs, cordonniers, savetiers 1500
Savants et étudiants 800
Prêtres et notaires 150
Agriculteurs et propriétaires 1200
Maçons, manouvriers, portefaix 2500
Meuniers et bouchers 600
Mendiants et vagabonds 1500
Employés du gouvernement 400
Nègres du gouvernement 2000
Soldats 2000
Machazini (soldats vassaux) 500
-----
Total 16450
-----