es-Senoussi, gens malpropres et déguenillés, qui la nuit firent,
non loin de notre maison, leurs dévotions en poussant des cris
effroyables. Nous prîmes congé le 13 février au matin ; nous
étions déjà à cheval, quand l’un de ces coquins se précipita
sur moi avec une longue lance, saisit mon cheval par la bride et
me réclama insolemment de l’argent. Il ne fut pas content de
mon aumône et devint importun au plus haut point, en me menaçant
de sa lance ; ce ne fut qu’avec la plus grande peine et grâce
aux efforts du caïd, qu’il put être calmé et entraîné ; on
dut cependant traiter avec beaucoup d’égards ce voleur de grand
chemin : c’était un saint !
Notre but le plus voisin était la grande kasba de Temlalat ; la route
était longue et la journée fort chaude. Le terrain était redevenu
très montagneux. Nous traversâmes d’abord une longue chaîne de
montagnes, allant du nord-ouest au sud-est et formée de quartzite,
d’argile schisteuse et de grès rouge quartzeux ; dans l’argile se
trouvait une assez grande quantité de pyrite de cuivre. Les couches
tombent verticalement vers le nord-est. Les plus hauts sommets de
ces montagnes ne dépassent pas 1000 mètres d’altitude, mais
elles forment des pics aigus, extrêmement pittoresques. De là nous
descendîmes dans une grande et belle plaine, mais déserte ; pas un
douar n’y apparaissait, et nous n’y rencontrâmes que rarement
un être animé. A gauche nous avions toute la longue chaîne de
l’Atlas, dont les sommets les plus élevés étaient couverts de
vastes champs de neige : c’était un magnifique spectacle ; mais,
en face de ces masses de neige, nous nous traînions péniblement,
avec 30 degrés centigrades environ, dans la plaine complètement
privée d’ombre. Il est surprenant au plus haut degré qu’au
pied d’une haute chaîne aussi puissante, les terres soient à
tel point desséchées.
La raison de ce phénomène est que l’Atlas consiste en une
quantité de chaînes parallèles, et que ses eaux s’écoulent
naturellement surtout dans ses vallées longitudinales. Dans le
peu de vallées transversales dirigées vers le nord et le sud,
l’eau est captée dès sa source par les habitants, partagée en
nombreux canaux et employée à irriguer les champs d’orge. De
cette manière il en descend fort peu dans la plaine de Marrakech ;
aussi, pour fertiliser le sol, la population doit-elle avoir recours
aux procédés que j’ai décrits. Dans le voisinage de la kasba
Temlalat, le terrain est couvert également de petits monceaux de
terre qui proviennent des canaux d’irrigation.
Quoique nous fussions déjà très près de Marrakech, à Temlalat on
ne nous accueillit pas fort bien. Il n’y avait qu’un fonctionnaire
de second ordre, un amin, qui respecta très peu la lettre du sultan
et prétendit être très pauvre. Ce ne fut que lorsqu’il apprit
que nous demandions, non une mouna gratuite, mais, contre payement,
des vivres assurés pour les hommes et les chevaux, qu’il devint
plus courtois et nous promit tout ce que nous désirions.
Les champs d’oliviers, très nombreux et très étendus, sont
particulièrement remarquables en cet endroit ; nous n’en avions
pas vu de semblables depuis longtemps.
Le 14 février enfin, nous avions à parcourir notre dernière étape,
qui fut assez longue, avant d’atteindre la célèbre Marrakech. Ce
ne fut qu’à sept heures du soir que nous entrâmes dans la
deuxième résidence du pays. En général, la direction suivie avait
été le sud-ouest. La grande plaine est interrompue par une chaîne
de montagnes de petite dimension, mais fort intéressante. Nous
atteignîmes d’abord de nombreux pics pittoresques ressemblant à de
véritables montagnes volcaniques, et formés de basalte. C’était
un paysage extrêmement beau que ces vallées richement garnies
de gazon et de fleurs, d’où sortaient verticalement de noires
masses de basalte. Puis vinrent des croupes aplaties, formées de
granit blanc. Le feldspath de cette roche est souvent désagrégé,
transformé en kaolin (terre à porcelaine) et entraîné par les
eaux ; je trouvai du moins plus loin quelques petits dépôts de cette
terre blanche. Enfin venaient aussi des couches de schiste sablonneux,
variant du rouge foncé au noir. Toute cette petite chaîne paraît
être entièrement indépendante des grandes montagnes de l’Atlas.
Après avoir franchi ce massif, fort intéressant au point de vue
géologique, nous entrâmes de nouveau dans le grand plateau de
Marrakech, qui est d’abord couvert de cailloux et s’étend sans
interruption jusqu’au pied du haut Atlas. Nous passâmes un petit
bras de rivière desséchée et nous arrivâmes à une ravissante
zaouia placée au milieu de nombreux palmiers et à côté d’un
petit village.
C’est là que commence la colossale forêt de palmiers qui
s’étend jusqu’au delà de Marrakech, et qui comprend des
centaines de milliers d’arbres. En route, un habitant de la ville se
joignit à nous ; il revenait de voyage, suivi de quelques serviteurs,
monté sur un magnifique mulet. Quand nous eûmes atteint les murs
extérieurs de la ville, il nous fallut chevaucher encore pendant des
heures dans des jardins et des bois de palmiers immensément étendus,
avant d’arriver à une des portes. Nous allions dresser nos tentes
encore une fois devant la ville, car il se faisait tard et nos chevaux
fatigués pouvaient à peine avancer ; mais le Maure qui nous servait
de guide nous engageait toujours à aller de l’avant, et finalement
il nous fallut traverser de larges rues et des places désertes par
une obscurité presque complète, avant d’installer nos tentes,
d’après le conseil de notre ami, sur une place située devant la
magnifique mosquée de Koutoubia et près du palais de l’oncle de
Mouley Hassan, qui représente ici le sultan. Il était trop tard
pour nous présenter chez le gouverneur, et, malgré leur fatigue, il
fallut que quelques-uns de nos serviteurs allassent chercher dans la
ville de l’orge pour nos animaux et quelques provisions pour nous.
Encore une fois nous avions terminé une partie de notre tâche. Le
voyage de Fez à Marrakech avait duré longtemps : le 17 janvier,
je quittai la résidence, et le 14 février seulement nous entrions
ici. L’obligation où l’on est de passer par Rabat augmente très
considérablement le trajet ; si l’on voulait traverser par le pays
des Chelouh, on pourrait le franchir en dix ou douze jours. Du reste,
je n’avais pas à le regretter : c’était un voyage intéressant
et instructif par le Maroc cisatlantique ; il s’agissait maintenant
de visiter l’Atlas et le Maroc transatlantique, ce qui serait
certainement une entreprise beaucoup plus difficile et moins exempte
de dangers.
CHAPITRE VIII
MARRAKECH EL-HAMRA.
Arrivée à Marrakech. — Le gouverneur. — Notre habitation. —
Nos visiteurs. — Les Juifs. — Leur oppression. — Fête de la
naissance du Prophète. — Réjouissances publiques. — Revue. —
Fantasias. — Processions de la Zaouia. — Marché du jeudi. —
Baladins. — Préparatifs de voyage. — Adieux. — La ville de
Marrakech. — Sa fondation. — Murailles et portes. — Maisons et
rues. — Administrations. — Prisons. — Marchés. — Bazars. —
Nombre des habitants. — Bâtiments publics. — Écoles, etc. —
Lépreux.
La place sur laquelle nous avions dressé nos tentes le soir de
notre arrivée à Marrakech est un carré dont un des côtés est
occupé par la mosquée el-Koutoubia ; le palais, d’extérieur
très simple, du chérif Mouley Ali, l’oncle du sultan régnant
et frère du précédent, fait un angle droit avec la mosquée.
Les deux autres côtés de la place sont fermés par des murs de
jardins : à deux des angles débouchent des rues étroites venant
des autres quartiers de la ville ; dû reste la place est assez
abandonnée et sert de dépôt de toute espèce d’ordures et de
décombres. D’après les apparences, elle est dans un quartier
tranquille et détourné ; aussi peu de gens y passent ; ils ne
montrent aucun signe d’amitié ou de haine lorsqu’ils voient
un Roumi.
Quoique nous soyons arrivés tard dans la soirée, notre entrée
à Marrakech n’est pas restée longtemps inconnue. Notre guide
de la veille, qui, nous l’avons appris ensuite, est un savant
renommé, a répandu la grande nouvelle. Le chérif Mouley Ali
nous envoie de bonne heure quelques serviteurs avec un grand pot
de lait frais ; en même temps il se fait excuser de ne pas nous
avoir envoyé de vivres dès la veille ; mais il n’a appris notre
arrivée que le matin même. Vers dix heures nous allons voir le
gouverneur de la ville et cherchons en même temps à obtenir de
lui une maison. C’est un jeune homme d’environ trente ans qui
occupe ce poste élevé. Il nous reçoit assez bien, s’informe
du but de mon voyage et me promet toute sa protection tant que je
demeurerai dans la ville. En même temps il donne l’ordre de nous
faire préparer une maison, et désigne un vieux machazini pour nous
accompagner en permanence. A peine étions-nous de retour à nos
tentes, que quantité de machazini survinrent et nous invitèrent
à les suivre. Les bagages furent vite chargés sur les animaux,
et nous nous rendîmes, en traversant une grande partie de la ville,
à une place nommée Djema el-Fna, où se trouvait notre maison. Elle
était assez grande, n’avait qu’un étage et avait été habitée
par quelques Anglais qui avaient été engagés comme instructeurs
des troupes. Quand j’appris le nom de la place, je me souvins
de ce qu’en dit un Français, Lambert, qui a vécu longtemps à
Marrakech : « Il n’y a point au Maroc de promenades publiques ;
le seul endroit de récréation pour le peuple est la grande place
de Djema el-Fna, où, l’après-midi, des comédiens, des conteurs
d’histoires, des jongleurs et des saltimbanques de tout genre
donnent leurs représentations. En général, la place de Djema
el-Fna est le rendez-vous de tous les vagabonds de la ville, et
pendant la nuit il est dangereux d’y passer seul. C’est là que
se trouve également la muraille où sont plantées les têtes des
suppliciés. » Mon soldat me tranquillisa pourtant, et m’assura
que je serais parfaitement en sûreté dans ma maison. Elle avait
une vaste cour, avec des écuries. Au premier étage se trouvaient
quelques grandes et belles chambres, mais absolument vides. Le sol
et les murs étaient garnis de jolies faïences de beaux modèles ;
les portes conduisaient sous une véranda, qui donnait sur la cour ;
une seule des chambres avait une fenêtre sur la place. De la terrasse
de la maison nous avions une belle vue sur une partie de la ville et,
surtout vers le sud, sur la longue et magnifique chaîne de l’Atlas,
dont les sommets et les pentes étaient couverts de brillants champs
de neige. Un Juif avait loué l’une des chambres et l’avait
remplie de marchandises de toute sorte et surtout de plante de henné
(pour teindre les ongles, etc.), de kif (chanvre à fumer), de dattes,
etc. Il fut forcé d’évacuer cette pièce, de sorte que nous pûmes
nous installer aussi bien que possible dans cette grande maison.
A peine y étions-nous entrés, que le pacha nous envoya un
magnifique présent d’hospitalité, afin que nous fussions pourvus
de vivres, au moins pour le premier jour : un mouton, six poulets,
dix pigeons, trente œufs, dix livres de sucre, du thé, du café et
du fourrage. La lettre du sultan avait fait certainement ici grand
effet et elle fut convenablement respectée.
Dans le reste de la journée, beaucoup de visites nous arrivèrent,
surtout à cause de mon compagnon Hadj Ali, dont les titres de chérif
et de parent d’Abd el-Kader étaient déjà suffisamment connus. Un
savant de l’endroit, parent éloigné d’Hadj Ali, nous fit surtout
dans la suite de fréquentes visites ; il enseignait dans une mosquée
les sciences les plus variées : architecture, chimie ou plutôt
alchimie, poésie, etc., et savait aussi jouer aux échecs. Il vivait
assez médiocrement d’une pension que lui faisait une mosquée
subventionnée par le sultan. De nombreux Juifs venaient également
nous voir, et l’un d’eux m’apporta un paquet de lettres qui
avaient été remises chez le consul allemand de Mogador. Ce dernier
m’apprit en même temps qu’un crédit m’était ouvert chez
lui au cas où mes ressources seraient insuffisantes pour continuer
mon voyage. C’était d’ailleurs la position dans laquelle je
me trouvais. Afin de pouvoir consacrer tout mon temps à la ville
de Marrakech, j’envoyai à Mogador mon compagnon Benitez avec un
pouvoir, pour aller me chercher des fonds. Il partit le 18 février
avec deux serviteurs ; il avait à faire cinq jours de route et par
des pays qui ne sont pas toujours très sûrs.
Le nombre de nos visiteurs s’accroissait chaque jour, et,
d’après les habitudes du pays, nous devions leur offrir du thé,
ou les inviter à prendre part aux repas, quand ils se trouvaient
là aux heures déterminées. Quoique tout le monde sût bien que
j’étais Chrétien, on n’en prenait pas le moindre ombrage, et
je ne vis jamais aucun indice de fanatisme religieux. Je revêtis
néanmoins dans les rues le costume maure, afin de ne pas trop
attirer l’attention du petit peuple, et de visiter sans entrave
les marchés très fréquentés : toute sorte de saints suspects
errent à Marrakech, et, pour se faire une auréole, ils auraient
pu aisément exciter le peuple contre moi, de telle sorte que mon
machazini d’escorte eût eu grand’peine lui-même à me protéger.
Le bruit s’était vite répandu que je voulais aller à
Timbouctou ; je m’attendais à ce que chacun cherchât à me
détourner d’une pareille entreprise, mais, au contraire,
nous reçûmes un grand nombre de conseils, de lettres de
recommandation, etc. ; on m’avertit seulement de me défier du
pays de Sidi-Hécham, que je ne pouvais éviter qu’avec peine ;
chacun croyait qu’une fois ce pays passé il n’y aurait plus
de danger à craindre. Quelques Juifs qui faisaient un commerce
assez important voulaient profiter de cette circonstance pour
aller à Timbouctou et me proposèrent un voyage en commun : je
n’avais qu’à acheter une grande quantité de marchandises,
ils en fourniraient de même une proportion correspondante, et de
cette façon nous entreprendrions une expédition commerciale à
frais et à bénéfices communs. Ils demandaient un contrat écrit,
accepté par moi et approuvé d’un délégué de l’Alliance
israélite, société fort active au Maroc. Au début, toutes ces
conditions ne me parurent pas inacceptables. Je savais combien il est
difficile d’atteindre Timbouctou ; je connaissais en outre quelques
familles juives, celle par exemple du rabbin Mardochai es-Serour,
habituées à faire du commerce au Soudan, et avec leur concours je
pensais atteindre plus facilement mon but. J’espérais aussi que,
dans leur propre intérêt, les Juifs, en faisant tout leur possible
pour transporter les marchandises à Timbouctou, m’y conduiraient
en même temps et en toute sûreté.
Par un grand bonheur, cette affaire échoua. On exigeait de moi que
j’achetasse une quantité très importante de marchandises, dont
le prix aurait beaucoup trop dépassé les ressources mises à ma
disposition ; les Juifs pensaient avec raison qu’une entreprise
aussi risquée ne pouvait avoir quelque raison d’être qu’en
lui donnant une grande extension ; je n’en avais pas les moyens,
comme je l’ai dit. D’un autre côté, je vis clairement que pour
moi ce ne serait pas une bonne recommandation que de voyager avec des
Juifs marocains : j’aurais pu sûrement compter être dépouillé ;
en conséquence je rompis toute négociation.
Le 19 février je visitai le grand marché hebdomadaire, qui se
tient en dehors de la ville, sur une large place ; j’y avais fait
conduire mes deux mulets pour les vendre, mais je n’eus aucune offre
acceptable. L’activité est très grande dans la foule bigarrée qui
couvre ce marché, et où se rencontrent déjà beaucoup de Berbères
de l’Atlas et de nombreux Nègres. Les différents articles mis
en vente sont classés par groupes, de façon à faciliter les
recherches. L’occasion d’acheter ici des esclaves nègres ou
négresses n’est pas rare.
A mon retour je rencontrai de nouveau des Juifs hors de la mellah ;
ils me contèrent longuement les avanies auxquelles ils sont
exposés ; il existe entre autres un ordre du sultan d’après lequel
toutes les maisons du quartier juif doivent être de même hauteur ;
celui qui avait une maison plus élevée que les autres a dû la
raser jusqu’à leur niveau. Les allures de ces Juifs, dont une
partie était très riche, produisaient une impression pénible. Ils
ne pouvaient aller que pieds nus dans les rues et portaient leurs
pantoufles sous leur bras. Aussitôt qu’ils entraient chez moi,
ils remettaient triomphalement leurs pantoufles, à la grande colère
des Arabes présents, car ils croyaient fermement que je pouvais leur
assurer protection. Dans les appartements ils reparaissaient pieds
nus, comme il est de mode et de bon ton partout au Maroc. Au moment de
sortir, ils remettaient de nouveau leur chaussure jusqu’à la porte
de la maison, et reprenaient leur marche pieds nus de cette porte à
celle de la mellah. Dans le quartier juif ils pouvaient mettre leur
chaussure, mais en tout autre endroit ils se seraient exposés aux
plus grandes insultes. Cette loi s’applique aussi bien aux hommes
qu’aux femmes ; c’est une des raisons qui font que les femmes et
les filles des Juifs riches quittent très rarement leur quartier,
et qu’elles passent presque toute leur vie dans les rues étroites
de la mellah.
Le 23 février commencèrent les grandes fêtes qui ont lieu chaque
année pour l’anniversaire de la naissance du Prophète. Déjà
quelques jours auparavant plusieurs cheikhs et caïds des environs
étaient arrivés avec de nombreuses suites. L’oued Sous et
les différentes vallées de l’Atlas avaient même envoyé des
députations. Pendant ces jours de fête elles sont toutes les hôtes
du sultan, représenté par son oncle Mouley Ali.
La partie principale des réjouissances consistait en une grande
revue et en fantasias, qui eurent lieu le matin du 23 février
dans la grande plaine au sud et en dehors de la ville. Toute la
garnison de Marrakech s’était mise en mouvement ; les troupes de
ligne, vêtues de rouge, comme les machazini montés ; en outre,
presque tous les chefs des tribus environnantes, de même que
les gouverneurs de province et des districts voisins, apparurent
avec de grandes et brillantes escortes de machazini. Une foule
extrêmement nombreuse était sortie depuis le matin par la porte
du sud et s’étendait en un large demi-cercle autour de la masse
des troupes, qui comptait plusieurs milliers d’hommes et attendait
l’arrivée du représentant du sultan. Parmi les spectateurs, les
femmes surtout étaient en grand nombre ; le corps complètement
enveloppé dans un grand manteau, le visage presque entièrement
caché, elles demeuraient très patiemment sous un brûlant soleil et
observaient curieusement tous les nouveaux arrivants, en échangeant
leurs remarques sur eux avec une grande liberté de langage. Les
différentes tribus s’étaient formées en groupes distincts sous la
conduite de leurs caïds ; la plupart de ces hommes étaient montés
sur de très beaux chevaux, magnifiquement harnachés. Partout la plus
grande pompe était déployée pour célébrer cette fête, qui est en
même temps une sorte d’hommage rendu au sultan. L’arrivée de son
représentant fut annoncée par des coups de canon ; l’artillerie
avait été postée sur les murailles de la ville et elle fit retentir
ses pièces à la grande joie du petit peuple.
L’oncle du sultan parut enfin à la tête d’une escorte nombreuse
et richement vêtue. Deux magnifiques étalons berbères étaient
conduits devant lui ; lui-même montait un cheval tranquille,
très beau également, qui était couvert d’un harnais vert,
parce qu’il appartient à une famille chérifienne et que le vert
est la couleur sacrée du Prophète. Aux côtés de ce personnage
marchaient à pied des machazini, tenant des morceaux d’étoffe
blanche avec lesquels ils chassaient les mouches ; derrière venait
une grande cavalcade de hauts fonctionnaires, tous sur des chevaux
magnifiques et richement harnachés, et escortés d’un grand nombre
de machazini. L’oncle du sultan chevaucha avec sa suite, au bruit
continuel du canon, jusqu’auprès des troupes, prit position, et
alors chaque tribu, sous la conduite de son caïd ou de son cheikh,
accourut au petit galop et se groupa autour de lui. Le représentant
du sultan adressait à chaque tribu une courte allocution, faisait
une prière et la renvoyait. Chacune apportait successivement son
hommage au sultan. A l’écart des autres tribus s’en tenaient
quelques-unes qui, me dit-on, étaient particulièrement nobles et
d’où l’on tirait autrefois les premiers machazini, de véritables
soldats vassaux. Elles ne galopèrent pas vers l’oncle du sultan,
mais, après en avoir fini avec les autres, il alla vers elles, et
le même cérémonial se répéta. Le grondement de l’artillerie
et le pétillement de la mousqueterie des askars vêtus de rouge
(troupes de ligne) retentissaient sans interruption pendant cette
solennité : aussitôt qu’une tribu s’éloignait, quelques-uns de
ses cavaliers commençaient leurs folles fantasias, et l’ensemble
formait un tableau vivement coloré, éclairé par un soleil ardent.
[Illustration : Femme marocaine en toilette de rue.]
Une troupe d’Arabes algériens, qui avaient fui leur patrie et
s’étaient fixés dans ce pays, apparut également pour rendre
hommage au sultan ; il s’y trouvait un fils et un parent de Si
Sliman, le cheikh bien connu qui a joué un rôle brillant dans
les guerres d’Abd el-Kader contre les Français et que j’avais
rencontré à Fez quelques mois auparavant. Les Algériens saluèrent
également mon compagnon Hadj Ali et lui demandèrent des nouvelles
de leur patrie. Ils ne renoncent pas encore à la disputer aux
Français, qu’ils haïssent, et du Maroc ils conspirent contre
la France. Le sultan a assigné à la grande famille de Si Sliman
un territoire auprès de Marrakech, où elle est provisoirement
à l’abri des poursuites des autorités françaises. Si Sliman
lui-même vit d’ailleurs, comme je l’ai dit, presque toujours
à Fez, dans le voisinage du sultan.
La cérémonie ne fut pas terminée avant midi, et dans cette
vaste plaine presque sans arbres le soleil brûlait ardemment. Le
représentant du sultan rentra en ville suivi des troupes brillantes
des différentes tribus qui s’étaient montrées et qui affirmaient
ainsi de nouveau leur soumission. Les askars rentrèrent également
et, après eux, la masse de gens qui avaient assisté à cette revue
comme spectateurs. Cette foule était composée principalement des
classes inférieures de la population : ouvriers, Nègres, femmes et
tous les parasites qui se groupent dans l’entourage du représentant
du sultan et des autres hauts fonctionnaires. Les éléments plus
distingués, appartenant à la bourgeoisie aisée et commerçante,
se tiennent écartés de ces fêtes dynastiques ; ils ne sont pas
du tout contents du gouvernement actuel, se plaignant amèrement du
défaut d’indépendance du sultan et du brutal manque d’égards
des fonctionnaires et des grands de l’empire.