Pourtant je pensai : _nunquam retrorsum_. Devant nous, la puissante

chaîne de l’Atlas, avec sa nature sauvage et ses habitants

indomptés et pillards ; au delà, le désert avec son silence

et ses dangers ; puis, comme prix de nos fatigues, Timbouctou, la

ville tant de fois désirée, tant de fois approchée et si rarement

atteinte ! Mais que devais-je en attendre ? Tandis que Caillé avait

voyagé comme un pauvre pèlerin, n’avait pas été reconnu pour

un infidèle et s’en était échappé sans avoir eu à y souffrir,

le major Laing avait été étranglé, et Barth, après une captivité

plus ou moins déguisée, n’avait été relaxé que par suite des

instances énergiques du sultan de Bornou, ami des Chrétiens. Mais

qu’avais-je pour me protéger ? Une lettre de recommandation du

sultan du Maroc et, comme compagnon et interprète, un homme qui

cherchait à en imposer par sa parenté éloignée avec Abd el-Kader

et par des allures un peu outrecuidantes comme chérif et membre

d’une grande secte religieuse ; enfin, la volonté bien arrêtée

d’atteindre le but que je m’étais fixé. Serait-ce suffisant

pour échapper à tous les dangers contre lesquels avaient échoué

les meilleures forces des autres ? telle était la question que je

devais me poser à ce moment. _¿ Quién sabe ?_ dit mon deuxième

interprète, et nous continuâmes notre route.

Le matin du 6 février, il était assez tard quand nous pûmes

partir. L’aimable caïd nous avait encore envoyé un splendide

déjeuner ; du reste, la distance de la kasba voisine où nous devions

bivouaquer était très faible, de sorte que nous pûmes retarder

notre départ de quelques heures. Après une chevauchée facile

par un terrain bien cultivé et fort peuplé, nous arrivions à une

heure environ à la grande kasba de Rechid, où nous nous arrêtions.

Notre direction avait été vers le sud-est, et nous avions passé

près de différents douars. Les gens du pays appartiennent à la

grande tribu des Chaouia, mais ils portent le nom particulier de

Herriz. Leur caïd passe pour immensément riche et est beau-frère du

sultan. Tout près de la kasba se trouve un tombeau bien conservé

et surmonté d’une grande coupole ; le père du caïd, très

vénéré pour sa piété, y est enterré. On dit aussi que les

trésors de la famille y sont cachés : elle espère que le sultan,

qui n’épargne personne en matière d’argent, ne pourra ainsi

se permettre de la dépouiller de ses biens.

Nous fûmes très bien accueillis, ce qui se voit toujours à la

mouna délivrée et à la manière dont on l’apporte. Pour donner

un exemple de la composition de ces mouna, il suffit de dire que, à

peine arrivés, nous reçûmes beaucoup de fourrage (paille et orge)

pour nos chevaux ; puis vint ce qui nous était destiné, quatre pains

de sucre, une livre de thé, quatre livres de bougie et, le soir, un

souper si abondant que nous dûmes en distribuer une grande partie. Il

consistait en couscous, la nourriture nationale, avec des légumes et

de la viande rôtie ; puis des poulets et de l’agneau rôtis ; puis

encore quantité de couscous au lait, servi sous forme de bouillie,

ou de couscous sec, avec du sucre, de la cannelle, des raisins secs,

etc. Tout était en grande quantité ; chaque mets remplissait

un ou plusieurs plats, surmontés d’un grand couvercle en forme

de chapeau, tissé en jonc, et souvent élégamment orné ; on les

sert ainsi. Le couscous est le mets favori non seulement de tous les

Marocains, mais encore de populations beaucoup plus méridionales ;

à Timbouctou et au Soudan il est généralement répandu : on

peut à peine donner la traduction de ce mot. Le couscous se fait

avec toute sorte de farine : celle de froment, d’orge, de maïs,

de blé noir et même, au Soudan, de sorgho. On mouille légèrement

cette farine, et les femmes la pétrissent ensuite, par un mouvement

particulier du plat de la main et des doigts, en petits grains

dont le volume approche du gros gruau : d’ordinaire on tamise

toute la masse. Ce couscous grossier est alors séché au soleil,

pour se durcir. Quand on veut le préparer pour l’alimentation,

on ne le cuit pas, mais on le soumet à l’action de la vapeur

d’eau : pour cela on a des vases spéciaux, en terre ou en fer,

qui sont remplis d’eau ; en dessus est placé un deuxième vase,

plus petit, percé de trous ; puis le tout est recouvert et mis sur

le feu. Il faut assez de temps pour que le couscous soit suffisamment

cuit par la vapeur. Il est alors placé sur les plats à ce destinés,

et arrosé souvent de sauce au safran : on y dispose de la viande

et des légumes en manière d’ornements, et on le mange ainsi,

seulement avec les doigts de la main droite. Les Arabes ont une

dextérité particulière, que les étrangers ne peuvent acquérir

facilement, pour rouler cette masse spongieuse en petites boules et

pour les introduire dans leur bouche sans qu’il en tombe quoi que

ce soit sur la terre ou sur les vêtements. Les Marocains avalent des

masses énormes de ce mets favori ; j’ai constaté qu’il rassasie

vite, mais qu’il ne tient pas à l’estomac ; aussi, peu de temps

après en avoir mangé, j’avais faim de nouveau. Pour rôtir les

viandes, on se sert d’huile d’olive et, dans le sud du Maroc,

d’huile d’argan et de beurre. Ce dernier est un peu suspect,

car on n’emploie que du beurre fondu, conservé pendant des mois

dans des sacs en cuir et qui prend souvent un fort goût de rance :

mais le Marocain le préfère ainsi et dédaigne le beurre frais,

qu’il me fallait commander exprès quand j’en désirais. Au

Maroc on cuit partout du pain de farine de froment, très beau à

la vérité, et sous forme de petites miches plates. Les poulets

sont très abondants ; on ne mange des œufs que rarement ; la

viande est surtout celle de la chèvre et de l’agneau, et plus

rarement du bœuf. On sait que le porc est sévèrement interdit. La

viande d’agneau est excellente et bien préférable à celle de

bœuf. Pendant le repas, le Marocain ne consomme jamais de boissons

fermentées, mais seulement de l’eau ; avant de manger, on boit

d’ordinaire du thé vert de Chine fortement sucré et assaisonné

d’une plante des menthoïdées. Après le repas, les Marocains

se lavent les mains avec de l’eau chaude et du savon ; ils se

rincent également la bouche, mais ne connaissent pas l’usage des

serviettes. Comme preuve d’une bonne éducation, quand l’hôte

est satisfait de son repas, il le fait savoir par un bruit énergique

partant des profondeurs de son estomac. Ce bruit, que nous évitons

avec tant de soin, est au Maroc une coutume générale, et l’on

y acquiert une virtuosité extraordinaire dans la production de ce

phénomène naturel. Cette sorte de quittance de l’hospitalité

accordée remplace en quelque sorte les visites de digestion en

usage chez nous et dont les Marocains rient probablement aussi fort

que nous de leurs habitudes.

Le matin du 7 février, nous quittâmes cette kasba pour nous enfoncer

plus avant vers le sud-est. Il faisait chaud, nous eûmes vers midi

27 degrés centigrades à l’ombre, et le pays était complètement

privé d’arbres. En traversant un terrain plat bien cultivé,

et en passant devant plusieurs douars et tombeaux de marabouts,

nous atteignîmes, vers une heure, une chaîne de collines basses,

allant du nord-est au sud-ouest, et constituée par des couches

calcaires horizontales. C’était le même calcaire foulé déjà

plusieurs fois par nous, mais qui était généralement couvert

d’humus. Ici il forme des collines au-dessus de la plaine, de sorte

qu’il semble que toute la contrée ait dû être un haut plateau

calcaire, détruit et entraîné dans la suite des temps par les

agents naturels : il n’en resterait que quelques débris. Après

avoir franchi cette chaîne, nous vîmes devant nous les douars et

la petite ville du caïd Zettat, qui appartiennent aussi à la tribu

des Chaouia. L’ensemble produisait une impression agréable ; de

grandes et belles maisons, de beaux jardins, une large place entourée

de murs pour les caravanes ; un aimable caïd qui nous reçut fort

bien, tout cela fit de cet endroit un campement agréable. Le caïd

se tint longtemps près de nous, nous demandant avec curiosité des

nouvelles d’Europe et nous racontant mystérieusement que de grands

envois de poudre auraient été faits de Marrakech vers Tétouan, en

passant par ici. Il nous confia ensuite, naturellement sous le sceau

du plus profond secret, que le sultan avait déclaré la guerre,

il ne savait à qui, à l’Espagne ou à la France ! Évidemment

tous ces récits étaient de simples contes ; probablement l’un

des deux États avait soulevé quelque question de frontière, comme

il arrive souvent, et le sultan se trouve si peu en sécurité dans

ce cas, qu’il entreprend toute sorte de choses inutiles ; il se

fait petit d’ailleurs, car il sait bien qu’il aurait le dessous

et que son existence ne dépend que de la jalousie qui existe entre

l’Angleterre, l’Espagne et la France.

Le matin suivant, nous visitâmes le magnifique jardin d’orangers du

caïd. C’était un admirable spectacle que ces milliers d’arbres,

et l’or de leurs fruits odorants tranchait en vigueur sur le vert

foncé des feuilles. Comme il n’y a aucun moyen d’exporter le

superflu de ces oranges, une grande quantité doit nécessairement

se pourrir. Ces fruits sont à très bon marché dans le pays, et un

jardin d’orangers aussi étendu n’est, à vrai dire, que d’un

très petit rapport. Je n’ai jamais compris pourquoi on n’extrait

pas l’huile contenue dans les écorces d’orange ; les Marocains

ne paraissent pas se douter qu’elle a une certaine valeur.

Nous continuons à chevaucher vers le sud-est et nous atteignons,

une heure et demie après, la source de Bouita en même temps que les

ruines d’une vieille kasba. L’eau de cette source a une grande

renommée, et, quand le sultan passe en ce point lors de son voyage

à Marrakech, il en fait prendre des provisions dans ses outres. Vers

une heure nous quittons le grand chemin (ou plutôt la direction

principale, car au Maroc il n’y a pas de routes) qui conduit à la

kasba Meskin, et nous nous dirigeons plus à l’est, vers la kasba

Ouled Sidi ben Tanit, où nous arrivons vers trois heures. Le caïd

est absent, ou ne veut pas se montrer ; la population est très

inhospitalière et, au début, ne veut même pas nous permettre

de dresser nos tentes. La kasba et le village sont complètement

neufs, les maisons ne sont pas toutes terminées, et nous voyons

encore les ouvriers occupés à battre les murs d’argile, en

chantant un air monotone. Plus tard nous apprenons que le caïd

est d’une famille de chourafa, c’est-à-dire plus vaniteuse,

plus méfiante et plus inabordable que tous les autres Arabes ;

la conduite du caïd s’étend à ses subordonnés et rend notre

séjour fort désagréable. Ce n’est que fort tard que les efforts

de Hadj Ali et ceux du machazini qui nous escorte nous font obtenir

l’indispensable.

Notre but le plus proche était la kasba Meskin (Pauvre) ; nous

y arrivâmes dans l’après-midi du jour suivant. Nous avions

passé près du tombeau du marabout Sidi Sechan ; dans le voisinage

se trouvent les ruines d’une ancienne ville arabe ; il y existe

encore, en grandes quantités, des restes de murailles et de pierres

taillées. Je ne pus malheureusement rien apprendre sur cette ville ;

elle a été probablement détruite jadis par un sultan, pour punir

des habitants rebelles.

Ce jour-là, notre chemin conduisait sur un parcours assez

accidenté et à travers de nombreuses petites collines entre

lesquelles s’étendaient gracieusement des prairies d’un

vert tendre, avec de magnifiques tapis de fleurs. Par suite de la

pluie des jours précédents, la végétation s’était rapidement

développée. Déjà la veille nous avions aperçu tout au loin les

montagnes couvertes de neige de la puissante chaîne de l’Atlas,

et ce jour-là nous nous en étions approchés un peu plus.

Le caïd de la kasba Meskin, qui est une zaouia, se nomme Hamid ben

Chefi. Avant même d’avoir atteint cet endroit, nous rencontrions de

nombreux enfants, qui nous tendirent de petites tablettes à écrire

et nous demandèrent de l’argent. C’étaient les écoliers d’une

sorte d’école cloîtrée, qui nous montraient leurs progrès dans

l’écriture des versets du Coran et que quelques flous (monnaie

de cuivre fondu) rendirent joyeux.

Le caïd, aussi bien que son chalif, souffrait de la fièvre ; je

leur donnai un peu de quinine et de sulfate de soude. Le caïd est

un grand amateur de curiosités ; on dit qu’il y a chez lui toutes

sortes de choses extraordinaires : des horloges rares, des machines,

etc. ; c’est un genre de sport qu’on ne trouve pas souvent chez

les indifférents Marocains. Dans le village se promènent trois

gazelles apprivoisées, ainsi que quelques magnifiques mouflons,

presque de la taille d’un cerf et d’une grande force ; je

n’avais encore jamais vu de ces animaux, qui vivent à l’état

sauvage dans l’Atlas.

Avant de partir le matin du 10 février, je pris encore part à une

scène originale : un autre dirait une aventure intéressante. Au

Maroc presque tout Européen est regardé comme médecin et doit,

bon gré mal gré, donner son avis et ses soins à toutes sortes

de malades. Le caïd, auquel j’avais déjà remis de la quinine,

me fit prier le matin de ne point partir encore, car une de ses

femmes était malade et désirait me consulter. Si l’on songe à

l’état de claustration dans lequel les femmes vivent au Maroc,

surtout celles du meilleur rang, qui ne peuvent marcher dans les rues

que le visage étroitement couvert, tout le corps enveloppé dans

une grande pièce d’étoffe, affreuse et en forme de drap de lit ;

si l’on pense que dans les villes l’Européen doit s’abstenir de

regarder une créature ainsi accoutrée, et fait mieux de détourner

les yeux ou de l’éviter, on comprendra que je fus un peu étonné

de cette demande de l’amil. Dans tous les cas il était absolument

nécessaire d’affecter le plus grand sérieux. Les préparatifs et

les mesures de précautions qui furent prises avant cette consultation

étaient de nature très variée, et tout ce cérémonial avait

été visiblement réglé la veille au soir dans un conseil de

famille. Quelques parents du caïd me conduisirent, ainsi que Hadj

Ali, que j’avais dû prendre avec moi comme interprète, dans la

kasba, où nous attendîmes pendant un certain temps dans l’une

des cours. Enfin parut un vieil eunuque, quelque peu estropié, dont

les yeux avaient été crevés ; c’était le gardien du harem ; il

nous conduisit tous deux, à travers plusieurs autres cours, devant

une grande maison, dont la porte, garnie de fer, était solidement

fermée ; quand il eut ouvert les différentes serrures, il nous fit

entrer et attendre dans le vestibule : une esclave noire apporta une

chaise de canne européenne, à moitié rompue, qui, avant d’avoir

échoué dans cette kasba abandonnée du monde, avait dû certainement

mener une vie aventureuse et semée de dures épreuves ; l’esclave

me fit signe que je devais utiliser ce meuble d’une manière

qui me parût convenable. Je pouvais déjà tirer de cet exorde la

conclusion peu récréative que l’entrée me serait refusée dans

les véritables appartements : il en fut ainsi. Bientôt apparut,

en compagnie d’une servante, une dame marocaine, d’âge moyen,

richement vêtue, le visage incomplètement voilé, mais un bandeau

blanc et étroit devant la bouche ; en parlant, elle soulevait

un peu ce bandeau avec des doigts richement ornés d’anneaux

d’argent. Elle se plaignit de violentes douleurs dans le côté

gauche de la poitrine. C’était une grosse affaire : je songeai à

la pressante recommandation de mon interprète Hadj Ali, de ne pas

blesser la susceptibilité mahométane, et je conseillai à la dame,

sans me livrer à aucune inspection, de frotter la partie malade

avec de l’eau-de-vie camphrée, moyen que je conseillais contre

toute douleur violente quand j’étais dans l’embarras. Mais

la dame ne parut pas se contenter de si peu, et je ne devais pas

en être quitte à si bon compte : il me fallut au moins toucher

la place qui était le siège d’une si violente douleur et elle

y dirigea ma main. Je pris mon plus grand sérieux, et déclarai

le tout fort grave ; mais je fis remarquer en même temps que mon

moyen curatif était extraordinairement efficace, et racontai avec

animation combien j’avais guéri de maladies semblables avec

ce remède. Malheureusement il me fallait dire tout cela par mon

interprète ; mais la dame, qui suivait mes jeux de physionomie avec

une attention passionnée, et lisait sur mes lèvres le sens de mes

paroles, fut enfin rassurée et promit de suivre mes prescriptions. Je

dus encore lui donner une bouteille de cette eau-de-vie camphrée,

en lui disant comment elle devait s’en servir ; je fus heureux

de sortir ainsi de cette situation quelque peu épineuse. La dame

disparut avec sa servante ; l’eunuque aveugle reparut, nous mena

hors de la maison, ferma la lourde porte derrière nous ; d’autres

gens nous escortèrent et j’arrivai enfin à ma tente.

[Illustration : Costume d’une riche Marocaine.]

Je fis tout préparer pour le départ ; le caïd, reconnaissant, me

fit ses adieux et chargea son chalif, qui portait encore les traces de

la fièvre, de nous accompagner un instant. Mais je regrettai bientôt

de ne pas avoir cédé aux instances du caïd et de ne pas avoir

passé la journée près de lui : à peine étions-nous en route, que

commença une averse qui devait durer des heures. Le terrain était

assez montueux et rocheux ; nous traversâmes d’abord une petite

montagne de bancs épais de calcaire disposés horizontalement,

et nous descendîmes ensuite dans une belle plaine fertile, la

vallée de l’oued Oumerbia. Le passage de cette rivière, qui

eut lieu un peu au-dessous de son confluent avec l’oued el-Abid,

ne se fit pas sans difficulté. Par suite de la pluie, la rivière

était large, profonde et rapide ; les chevaux et les mulets durent

traverser à la nage : nous nous cramponnions après eux et ne

pûmes faire autrement que de nous mouiller complètement. Les

bagages nous causèrent particulièrement maintes difficultés,

et il fallut requérir l’aide de nombreuses gens d’un douar

voisin. Enfin nous fûmes très heureux d’avoir passé la rivière

sans accident et sans perte réelle. Après avoir traversé la zone

d’inondation très boueuse de l’oued Oumerbia, le terrain se

releva rapidement, et nous nous trouvâmes dans une petite chaîne de

montagnes, formée d’un schiste argileux bleu et mince, dont les

couches étaient verticales, avec de puissants filons de quartzite

blanche et de calcaire cristallin. Il doit y avoir également du

marbre, car nous trouvâmes beaucoup de cailloux roulés de beau

marbre blanc. Le terrain rocheux opposait de grandes difficultés

à la marche de nos animaux déjà fatigués. Enfin nous arrivâmes,

après quatre heures et complètement mouillés, au premier douar de

la tribu des Cheragra, où nous cherchâmes un refuge et où nous

dressâmes nos tentes. Ce n’était malheureusement plus le douar

du caïd, et la population se montra très malveillante et très

méfiante. Quand l’escorte de quatre hommes donnée par le caïd de

Meskin eut persuadé à ces gens que nous n’étions pas venus pour

les piller, mais que nous consentions à tout payer, ils finirent par

trouver un peu d’orge pour les chevaux et les mulets ; au début

ils avaient prétendu qu’il n’y avait absolument rien dans le

village. Finalement ils apportèrent aussi une paire de poulets

et du couscous, de sorte que nous pûmes souper. C’était une

population misérable, comme nous le vîmes aisément, et il était

facile de comprendre qu’elle ne voyait pas avec plaisir arriver

des étrangers, en raison des habitudes spéciales au Maroc. Du

reste, le mauvais temps seul nous avait chassés dans cet endroit

retiré. Si nous n’avions été aussi complètement transpercés,

nous aurions certainement gagné un village plus important.

Le matin du 11 février, le temps s’était amélioré, et nous

continuâmes vers le sud-ouest. Notre but était la grande kasba

Kelaa, qui n’est éloignée de Marrakech que de quelques jours de

marche. Pendant toute la journée nous ne rencontrâmes pas un seul

douar ; le pays paraissait complètement inhabité et nous ne vîmes

qu’un seul tombeau de marabout. A notre arrivée à Kelaa, nous

fûmes d’abord regardés avec quelque méfiance. C’est un assez

grand village, et la kasba, entourée de murs, est très étendue et

très considérable. Quand nous eûmes fait notre visite au caïd, on

nous invita à entrer dans la kasba et à ne pas dresser les tentes,

car nous serions logés dans une maison. Quelques portes étroites

et des passages tortueux nous conduisirent dans la grande cour de la

kasba, où le caïd et son entourage nous reçurent avec beaucoup de

cérémonie et de retenue. On nous indiqua une maison d’un étage,

et je fus étonné de voir l’ornementation somptueuse qui avait

jadis été donnée à cette demeure. Tout était abandonné, il

est vrai, mais nous vîmes encore de magnifiques portes en partie

conservées, en forme de fer à cheval, et richement ornées,

un beau revêtement en stuc colorié dans les appartements et de

ravissantes faïences appliquées sur le sol et les murs. Le tout

rappelait vivement certaines pièces de l’Alhambra ; ce doit être

certainement un caïd riche et pourvu de sens artistique qui jadis a

construit et habité cette maison. Le caïd actuel ne s’en inquiète

guère et se contente d’une demeure simple et sans ornements, tandis

qu’il laisse à l’abandon ce magnifique palais. La situation

de ces fonctionnaires est si incertaine et dépend tellement des

caprices du sultan, qu’ils croient tout à fait inutile de faire

quelque chose pour la représentation ; ils savent trop qu’ils

peuvent être rappelés à tout moment et dépouillés de leurs

économies, qui, en grande partie, sont le produit de leurs rapines.

Malgré la composition assez pierreuse du sol, tous les environs

sont pourtant bien cultivés, et, comme il n’y a pas de rivière

dans le voisinage, ils doivent être arrosés artificiellement. Dans

ce dessein on a établi un système étendu d’irrigation pour

lequel quelques petits affluents de l’oued Oumerbia ont été

utilisés. Ces canaux consistent en puits de vingt à trente pieds

de profondeur, creusés dans le sol à quelques centaines de pieds

d’intervalle ; ils sont réunis par des passages souterrains et

fermés ensuite ; dans tous les endroits où se trouve un puits

de ce genre, le sol est toujours relevé en forme de tumulus, de

sorte que l’on voit sur le terrain d’innombrables monceaux de

terre sans lien apparent, mais qui indiquent pourtant la direction

de la canalisation. La plus grande difficulté consiste à établir

partout une pente suffisante pour assurer la circulation constante de

l’eau. C’est un travail pénible et coûteux que l’installation

et l’entretien de canaux de ce genre, mais la fertilité du sol,

sec par lui-même, en dépend. L’emploi des esclaves, la puissance

absolue du caïd sur ses subordonnés, et la conscience que ces

derniers ont de l’utilité de ces travaux pour tous, de même

que les gages extrêmement réduits des travailleurs, facilitent

l’établissement de ces travaux primitifs et pourtant difficiles.

En compagnie du caïd nous entreprîmes une tournée autour de la

kasba, pour visiter quelques canaux en construction. On ne cultive

dans les environs que de l’orge et du froment.

La méfiance des habitants se dissipait peu à peu. Ils observaient

avec la plus grande attention mon interprète Hadj Ali, dont les

récits sur son oncle Abd el-Kader, sur la grande secte des Abd

el-Kader Djilali de Bagdad et sur les grands voyages qu’il avait

faits, étaient acceptés avec beaucoup de scepticisme. Il se trouva

même un vieillard qui, ayant été voir Abd el-Kader à Damas, fit

subir à mon compagnon une sorte d’examen sur les personnes et les

choses de la Syrie. Le parler important de Hadj Ali et l’assurance

de son attitude l’aidèrent du reste à sortir de ce mauvais pas,

et l’on fut enfin convaincu qu’il avait dit la vérité. Le caïd

devint presque aimable, nous fûmes invités à sa table, ce que je

ne regardais pas du tout comme un avantage, et ma suite fut très

abondamment pourvue, de sorte que chacun était fort content de cette

kasba. Le caïd me pria si vivement d’y demeurer encore un jour,

que finalement j’y consentis ; mes chevaux purent alors se remettre

à leur aise. Nous reçûmes du voisinage beaucoup de visites,

et la bouilloire à thé dut être en permanence sur le feu. Comme

d’ordinaire, des discussions religieuses s’élevaient toujours

entre mon chérif et les visiteurs ; mais le désir d’apprendre

des nouvelles d’Europe poussait également les gens à venir voir

le Hakim er-Roumi (le médecin romain, c’est-à-dire étranger).

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 16 / 31 段