chaîne de l’Atlas, avec sa nature sauvage et ses habitants
indomptés et pillards ; au delà, le désert avec son silence
et ses dangers ; puis, comme prix de nos fatigues, Timbouctou, la
ville tant de fois désirée, tant de fois approchée et si rarement
atteinte ! Mais que devais-je en attendre ? Tandis que Caillé avait
voyagé comme un pauvre pèlerin, n’avait pas été reconnu pour
un infidèle et s’en était échappé sans avoir eu à y souffrir,
le major Laing avait été étranglé, et Barth, après une captivité
plus ou moins déguisée, n’avait été relaxé que par suite des
instances énergiques du sultan de Bornou, ami des Chrétiens. Mais
qu’avais-je pour me protéger ? Une lettre de recommandation du
sultan du Maroc et, comme compagnon et interprète, un homme qui
cherchait à en imposer par sa parenté éloignée avec Abd el-Kader
et par des allures un peu outrecuidantes comme chérif et membre
d’une grande secte religieuse ; enfin, la volonté bien arrêtée
d’atteindre le but que je m’étais fixé. Serait-ce suffisant
pour échapper à tous les dangers contre lesquels avaient échoué
les meilleures forces des autres ? telle était la question que je
devais me poser à ce moment. _¿ Quién sabe ?_ dit mon deuxième
interprète, et nous continuâmes notre route.
Le matin du 6 février, il était assez tard quand nous pûmes
partir. L’aimable caïd nous avait encore envoyé un splendide
déjeuner ; du reste, la distance de la kasba voisine où nous devions
bivouaquer était très faible, de sorte que nous pûmes retarder
notre départ de quelques heures. Après une chevauchée facile
par un terrain bien cultivé et fort peuplé, nous arrivions à une
heure environ à la grande kasba de Rechid, où nous nous arrêtions.
Notre direction avait été vers le sud-est, et nous avions passé
près de différents douars. Les gens du pays appartiennent à la
grande tribu des Chaouia, mais ils portent le nom particulier de
Herriz. Leur caïd passe pour immensément riche et est beau-frère du
sultan. Tout près de la kasba se trouve un tombeau bien conservé
et surmonté d’une grande coupole ; le père du caïd, très
vénéré pour sa piété, y est enterré. On dit aussi que les
trésors de la famille y sont cachés : elle espère que le sultan,
qui n’épargne personne en matière d’argent, ne pourra ainsi
se permettre de la dépouiller de ses biens.
Nous fûmes très bien accueillis, ce qui se voit toujours à la
mouna délivrée et à la manière dont on l’apporte. Pour donner
un exemple de la composition de ces mouna, il suffit de dire que, à
peine arrivés, nous reçûmes beaucoup de fourrage (paille et orge)
pour nos chevaux ; puis vint ce qui nous était destiné, quatre pains
de sucre, une livre de thé, quatre livres de bougie et, le soir, un
souper si abondant que nous dûmes en distribuer une grande partie. Il
consistait en couscous, la nourriture nationale, avec des légumes et
de la viande rôtie ; puis des poulets et de l’agneau rôtis ; puis
encore quantité de couscous au lait, servi sous forme de bouillie,
ou de couscous sec, avec du sucre, de la cannelle, des raisins secs,
etc. Tout était en grande quantité ; chaque mets remplissait
un ou plusieurs plats, surmontés d’un grand couvercle en forme
de chapeau, tissé en jonc, et souvent élégamment orné ; on les
sert ainsi. Le couscous est le mets favori non seulement de tous les
Marocains, mais encore de populations beaucoup plus méridionales ;
à Timbouctou et au Soudan il est généralement répandu : on
peut à peine donner la traduction de ce mot. Le couscous se fait
avec toute sorte de farine : celle de froment, d’orge, de maïs,
de blé noir et même, au Soudan, de sorgho. On mouille légèrement
cette farine, et les femmes la pétrissent ensuite, par un mouvement
particulier du plat de la main et des doigts, en petits grains
dont le volume approche du gros gruau : d’ordinaire on tamise
toute la masse. Ce couscous grossier est alors séché au soleil,
pour se durcir. Quand on veut le préparer pour l’alimentation,
on ne le cuit pas, mais on le soumet à l’action de la vapeur
d’eau : pour cela on a des vases spéciaux, en terre ou en fer,
qui sont remplis d’eau ; en dessus est placé un deuxième vase,
plus petit, percé de trous ; puis le tout est recouvert et mis sur
le feu. Il faut assez de temps pour que le couscous soit suffisamment
cuit par la vapeur. Il est alors placé sur les plats à ce destinés,
et arrosé souvent de sauce au safran : on y dispose de la viande
et des légumes en manière d’ornements, et on le mange ainsi,
seulement avec les doigts de la main droite. Les Arabes ont une
dextérité particulière, que les étrangers ne peuvent acquérir
facilement, pour rouler cette masse spongieuse en petites boules et
pour les introduire dans leur bouche sans qu’il en tombe quoi que
ce soit sur la terre ou sur les vêtements. Les Marocains avalent des
masses énormes de ce mets favori ; j’ai constaté qu’il rassasie
vite, mais qu’il ne tient pas à l’estomac ; aussi, peu de temps
après en avoir mangé, j’avais faim de nouveau. Pour rôtir les
viandes, on se sert d’huile d’olive et, dans le sud du Maroc,
d’huile d’argan et de beurre. Ce dernier est un peu suspect,
car on n’emploie que du beurre fondu, conservé pendant des mois
dans des sacs en cuir et qui prend souvent un fort goût de rance :
mais le Marocain le préfère ainsi et dédaigne le beurre frais,
qu’il me fallait commander exprès quand j’en désirais. Au
Maroc on cuit partout du pain de farine de froment, très beau à
la vérité, et sous forme de petites miches plates. Les poulets
sont très abondants ; on ne mange des œufs que rarement ; la
viande est surtout celle de la chèvre et de l’agneau, et plus
rarement du bœuf. On sait que le porc est sévèrement interdit. La
viande d’agneau est excellente et bien préférable à celle de
bœuf. Pendant le repas, le Marocain ne consomme jamais de boissons
fermentées, mais seulement de l’eau ; avant de manger, on boit
d’ordinaire du thé vert de Chine fortement sucré et assaisonné
d’une plante des menthoïdées. Après le repas, les Marocains
se lavent les mains avec de l’eau chaude et du savon ; ils se
rincent également la bouche, mais ne connaissent pas l’usage des
serviettes. Comme preuve d’une bonne éducation, quand l’hôte
est satisfait de son repas, il le fait savoir par un bruit énergique
partant des profondeurs de son estomac. Ce bruit, que nous évitons
avec tant de soin, est au Maroc une coutume générale, et l’on
y acquiert une virtuosité extraordinaire dans la production de ce
phénomène naturel. Cette sorte de quittance de l’hospitalité
accordée remplace en quelque sorte les visites de digestion en
usage chez nous et dont les Marocains rient probablement aussi fort
que nous de leurs habitudes.
Le matin du 7 février, nous quittâmes cette kasba pour nous enfoncer
plus avant vers le sud-est. Il faisait chaud, nous eûmes vers midi
27 degrés centigrades à l’ombre, et le pays était complètement
privé d’arbres. En traversant un terrain plat bien cultivé,
et en passant devant plusieurs douars et tombeaux de marabouts,
nous atteignîmes, vers une heure, une chaîne de collines basses,
allant du nord-est au sud-ouest, et constituée par des couches
calcaires horizontales. C’était le même calcaire foulé déjà
plusieurs fois par nous, mais qui était généralement couvert
d’humus. Ici il forme des collines au-dessus de la plaine, de sorte
qu’il semble que toute la contrée ait dû être un haut plateau
calcaire, détruit et entraîné dans la suite des temps par les
agents naturels : il n’en resterait que quelques débris. Après
avoir franchi cette chaîne, nous vîmes devant nous les douars et
la petite ville du caïd Zettat, qui appartiennent aussi à la tribu
des Chaouia. L’ensemble produisait une impression agréable ; de
grandes et belles maisons, de beaux jardins, une large place entourée
de murs pour les caravanes ; un aimable caïd qui nous reçut fort
bien, tout cela fit de cet endroit un campement agréable. Le caïd
se tint longtemps près de nous, nous demandant avec curiosité des
nouvelles d’Europe et nous racontant mystérieusement que de grands
envois de poudre auraient été faits de Marrakech vers Tétouan, en
passant par ici. Il nous confia ensuite, naturellement sous le sceau
du plus profond secret, que le sultan avait déclaré la guerre,
il ne savait à qui, à l’Espagne ou à la France ! Évidemment
tous ces récits étaient de simples contes ; probablement l’un
des deux États avait soulevé quelque question de frontière, comme
il arrive souvent, et le sultan se trouve si peu en sécurité dans
ce cas, qu’il entreprend toute sorte de choses inutiles ; il se
fait petit d’ailleurs, car il sait bien qu’il aurait le dessous
et que son existence ne dépend que de la jalousie qui existe entre
l’Angleterre, l’Espagne et la France.
Le matin suivant, nous visitâmes le magnifique jardin d’orangers du
caïd. C’était un admirable spectacle que ces milliers d’arbres,
et l’or de leurs fruits odorants tranchait en vigueur sur le vert
foncé des feuilles. Comme il n’y a aucun moyen d’exporter le
superflu de ces oranges, une grande quantité doit nécessairement
se pourrir. Ces fruits sont à très bon marché dans le pays, et un
jardin d’orangers aussi étendu n’est, à vrai dire, que d’un
très petit rapport. Je n’ai jamais compris pourquoi on n’extrait
pas l’huile contenue dans les écorces d’orange ; les Marocains
ne paraissent pas se douter qu’elle a une certaine valeur.
Nous continuons à chevaucher vers le sud-est et nous atteignons,
une heure et demie après, la source de Bouita en même temps que les
ruines d’une vieille kasba. L’eau de cette source a une grande
renommée, et, quand le sultan passe en ce point lors de son voyage
à Marrakech, il en fait prendre des provisions dans ses outres. Vers
une heure nous quittons le grand chemin (ou plutôt la direction
principale, car au Maroc il n’y a pas de routes) qui conduit à la
kasba Meskin, et nous nous dirigeons plus à l’est, vers la kasba
Ouled Sidi ben Tanit, où nous arrivons vers trois heures. Le caïd
est absent, ou ne veut pas se montrer ; la population est très
inhospitalière et, au début, ne veut même pas nous permettre
de dresser nos tentes. La kasba et le village sont complètement
neufs, les maisons ne sont pas toutes terminées, et nous voyons
encore les ouvriers occupés à battre les murs d’argile, en
chantant un air monotone. Plus tard nous apprenons que le caïd
est d’une famille de chourafa, c’est-à-dire plus vaniteuse,
plus méfiante et plus inabordable que tous les autres Arabes ;
la conduite du caïd s’étend à ses subordonnés et rend notre
séjour fort désagréable. Ce n’est que fort tard que les efforts
de Hadj Ali et ceux du machazini qui nous escorte nous font obtenir
l’indispensable.
Notre but le plus proche était la kasba Meskin (Pauvre) ; nous
y arrivâmes dans l’après-midi du jour suivant. Nous avions
passé près du tombeau du marabout Sidi Sechan ; dans le voisinage
se trouvent les ruines d’une ancienne ville arabe ; il y existe
encore, en grandes quantités, des restes de murailles et de pierres
taillées. Je ne pus malheureusement rien apprendre sur cette ville ;
elle a été probablement détruite jadis par un sultan, pour punir
des habitants rebelles.
Ce jour-là, notre chemin conduisait sur un parcours assez
accidenté et à travers de nombreuses petites collines entre
lesquelles s’étendaient gracieusement des prairies d’un
vert tendre, avec de magnifiques tapis de fleurs. Par suite de la
pluie des jours précédents, la végétation s’était rapidement
développée. Déjà la veille nous avions aperçu tout au loin les
montagnes couvertes de neige de la puissante chaîne de l’Atlas,
et ce jour-là nous nous en étions approchés un peu plus.
Le caïd de la kasba Meskin, qui est une zaouia, se nomme Hamid ben
Chefi. Avant même d’avoir atteint cet endroit, nous rencontrions de
nombreux enfants, qui nous tendirent de petites tablettes à écrire
et nous demandèrent de l’argent. C’étaient les écoliers d’une
sorte d’école cloîtrée, qui nous montraient leurs progrès dans
l’écriture des versets du Coran et que quelques flous (monnaie
de cuivre fondu) rendirent joyeux.
Le caïd, aussi bien que son chalif, souffrait de la fièvre ; je
leur donnai un peu de quinine et de sulfate de soude. Le caïd est
un grand amateur de curiosités ; on dit qu’il y a chez lui toutes
sortes de choses extraordinaires : des horloges rares, des machines,
etc. ; c’est un genre de sport qu’on ne trouve pas souvent chez
les indifférents Marocains. Dans le village se promènent trois
gazelles apprivoisées, ainsi que quelques magnifiques mouflons,
presque de la taille d’un cerf et d’une grande force ; je
n’avais encore jamais vu de ces animaux, qui vivent à l’état
sauvage dans l’Atlas.
Avant de partir le matin du 10 février, je pris encore part à une
scène originale : un autre dirait une aventure intéressante. Au
Maroc presque tout Européen est regardé comme médecin et doit,
bon gré mal gré, donner son avis et ses soins à toutes sortes
de malades. Le caïd, auquel j’avais déjà remis de la quinine,
me fit prier le matin de ne point partir encore, car une de ses
femmes était malade et désirait me consulter. Si l’on songe à
l’état de claustration dans lequel les femmes vivent au Maroc,
surtout celles du meilleur rang, qui ne peuvent marcher dans les rues
que le visage étroitement couvert, tout le corps enveloppé dans
une grande pièce d’étoffe, affreuse et en forme de drap de lit ;
si l’on pense que dans les villes l’Européen doit s’abstenir de
regarder une créature ainsi accoutrée, et fait mieux de détourner
les yeux ou de l’éviter, on comprendra que je fus un peu étonné
de cette demande de l’amil. Dans tous les cas il était absolument
nécessaire d’affecter le plus grand sérieux. Les préparatifs et
les mesures de précautions qui furent prises avant cette consultation
étaient de nature très variée, et tout ce cérémonial avait
été visiblement réglé la veille au soir dans un conseil de
famille. Quelques parents du caïd me conduisirent, ainsi que Hadj
Ali, que j’avais dû prendre avec moi comme interprète, dans la
kasba, où nous attendîmes pendant un certain temps dans l’une
des cours. Enfin parut un vieil eunuque, quelque peu estropié, dont
les yeux avaient été crevés ; c’était le gardien du harem ; il
nous conduisit tous deux, à travers plusieurs autres cours, devant
une grande maison, dont la porte, garnie de fer, était solidement
fermée ; quand il eut ouvert les différentes serrures, il nous fit
entrer et attendre dans le vestibule : une esclave noire apporta une
chaise de canne européenne, à moitié rompue, qui, avant d’avoir
échoué dans cette kasba abandonnée du monde, avait dû certainement
mener une vie aventureuse et semée de dures épreuves ; l’esclave
me fit signe que je devais utiliser ce meuble d’une manière
qui me parût convenable. Je pouvais déjà tirer de cet exorde la
conclusion peu récréative que l’entrée me serait refusée dans
les véritables appartements : il en fut ainsi. Bientôt apparut,
en compagnie d’une servante, une dame marocaine, d’âge moyen,
richement vêtue, le visage incomplètement voilé, mais un bandeau
blanc et étroit devant la bouche ; en parlant, elle soulevait
un peu ce bandeau avec des doigts richement ornés d’anneaux
d’argent. Elle se plaignit de violentes douleurs dans le côté
gauche de la poitrine. C’était une grosse affaire : je songeai à
la pressante recommandation de mon interprète Hadj Ali, de ne pas
blesser la susceptibilité mahométane, et je conseillai à la dame,
sans me livrer à aucune inspection, de frotter la partie malade
avec de l’eau-de-vie camphrée, moyen que je conseillais contre
toute douleur violente quand j’étais dans l’embarras. Mais
la dame ne parut pas se contenter de si peu, et je ne devais pas
en être quitte à si bon compte : il me fallut au moins toucher
la place qui était le siège d’une si violente douleur et elle
y dirigea ma main. Je pris mon plus grand sérieux, et déclarai
le tout fort grave ; mais je fis remarquer en même temps que mon
moyen curatif était extraordinairement efficace, et racontai avec
animation combien j’avais guéri de maladies semblables avec
ce remède. Malheureusement il me fallait dire tout cela par mon
interprète ; mais la dame, qui suivait mes jeux de physionomie avec
une attention passionnée, et lisait sur mes lèvres le sens de mes
paroles, fut enfin rassurée et promit de suivre mes prescriptions. Je
dus encore lui donner une bouteille de cette eau-de-vie camphrée,
en lui disant comment elle devait s’en servir ; je fus heureux
de sortir ainsi de cette situation quelque peu épineuse. La dame
disparut avec sa servante ; l’eunuque aveugle reparut, nous mena
hors de la maison, ferma la lourde porte derrière nous ; d’autres
gens nous escortèrent et j’arrivai enfin à ma tente.
[Illustration : Costume d’une riche Marocaine.]
Je fis tout préparer pour le départ ; le caïd, reconnaissant, me
fit ses adieux et chargea son chalif, qui portait encore les traces de
la fièvre, de nous accompagner un instant. Mais je regrettai bientôt
de ne pas avoir cédé aux instances du caïd et de ne pas avoir
passé la journée près de lui : à peine étions-nous en route, que
commença une averse qui devait durer des heures. Le terrain était
assez montueux et rocheux ; nous traversâmes d’abord une petite
montagne de bancs épais de calcaire disposés horizontalement,
et nous descendîmes ensuite dans une belle plaine fertile, la
vallée de l’oued Oumerbia. Le passage de cette rivière, qui
eut lieu un peu au-dessous de son confluent avec l’oued el-Abid,
ne se fit pas sans difficulté. Par suite de la pluie, la rivière
était large, profonde et rapide ; les chevaux et les mulets durent
traverser à la nage : nous nous cramponnions après eux et ne
pûmes faire autrement que de nous mouiller complètement. Les
bagages nous causèrent particulièrement maintes difficultés,
et il fallut requérir l’aide de nombreuses gens d’un douar
voisin. Enfin nous fûmes très heureux d’avoir passé la rivière
sans accident et sans perte réelle. Après avoir traversé la zone
d’inondation très boueuse de l’oued Oumerbia, le terrain se
releva rapidement, et nous nous trouvâmes dans une petite chaîne de
montagnes, formée d’un schiste argileux bleu et mince, dont les
couches étaient verticales, avec de puissants filons de quartzite
blanche et de calcaire cristallin. Il doit y avoir également du
marbre, car nous trouvâmes beaucoup de cailloux roulés de beau
marbre blanc. Le terrain rocheux opposait de grandes difficultés
à la marche de nos animaux déjà fatigués. Enfin nous arrivâmes,
après quatre heures et complètement mouillés, au premier douar de
la tribu des Cheragra, où nous cherchâmes un refuge et où nous
dressâmes nos tentes. Ce n’était malheureusement plus le douar
du caïd, et la population se montra très malveillante et très
méfiante. Quand l’escorte de quatre hommes donnée par le caïd de
Meskin eut persuadé à ces gens que nous n’étions pas venus pour
les piller, mais que nous consentions à tout payer, ils finirent par
trouver un peu d’orge pour les chevaux et les mulets ; au début
ils avaient prétendu qu’il n’y avait absolument rien dans le
village. Finalement ils apportèrent aussi une paire de poulets
et du couscous, de sorte que nous pûmes souper. C’était une
population misérable, comme nous le vîmes aisément, et il était
facile de comprendre qu’elle ne voyait pas avec plaisir arriver
des étrangers, en raison des habitudes spéciales au Maroc. Du
reste, le mauvais temps seul nous avait chassés dans cet endroit
retiré. Si nous n’avions été aussi complètement transpercés,
nous aurions certainement gagné un village plus important.
Le matin du 11 février, le temps s’était amélioré, et nous
continuâmes vers le sud-ouest. Notre but était la grande kasba
Kelaa, qui n’est éloignée de Marrakech que de quelques jours de
marche. Pendant toute la journée nous ne rencontrâmes pas un seul
douar ; le pays paraissait complètement inhabité et nous ne vîmes
qu’un seul tombeau de marabout. A notre arrivée à Kelaa, nous
fûmes d’abord regardés avec quelque méfiance. C’est un assez
grand village, et la kasba, entourée de murs, est très étendue et
très considérable. Quand nous eûmes fait notre visite au caïd, on
nous invita à entrer dans la kasba et à ne pas dresser les tentes,
car nous serions logés dans une maison. Quelques portes étroites
et des passages tortueux nous conduisirent dans la grande cour de la
kasba, où le caïd et son entourage nous reçurent avec beaucoup de
cérémonie et de retenue. On nous indiqua une maison d’un étage,
et je fus étonné de voir l’ornementation somptueuse qui avait
jadis été donnée à cette demeure. Tout était abandonné, il
est vrai, mais nous vîmes encore de magnifiques portes en partie
conservées, en forme de fer à cheval, et richement ornées,
un beau revêtement en stuc colorié dans les appartements et de
ravissantes faïences appliquées sur le sol et les murs. Le tout
rappelait vivement certaines pièces de l’Alhambra ; ce doit être
certainement un caïd riche et pourvu de sens artistique qui jadis a
construit et habité cette maison. Le caïd actuel ne s’en inquiète
guère et se contente d’une demeure simple et sans ornements, tandis
qu’il laisse à l’abandon ce magnifique palais. La situation
de ces fonctionnaires est si incertaine et dépend tellement des
caprices du sultan, qu’ils croient tout à fait inutile de faire
quelque chose pour la représentation ; ils savent trop qu’ils
peuvent être rappelés à tout moment et dépouillés de leurs
économies, qui, en grande partie, sont le produit de leurs rapines.
Malgré la composition assez pierreuse du sol, tous les environs
sont pourtant bien cultivés, et, comme il n’y a pas de rivière
dans le voisinage, ils doivent être arrosés artificiellement. Dans
ce dessein on a établi un système étendu d’irrigation pour
lequel quelques petits affluents de l’oued Oumerbia ont été
utilisés. Ces canaux consistent en puits de vingt à trente pieds
de profondeur, creusés dans le sol à quelques centaines de pieds
d’intervalle ; ils sont réunis par des passages souterrains et
fermés ensuite ; dans tous les endroits où se trouve un puits
de ce genre, le sol est toujours relevé en forme de tumulus, de
sorte que l’on voit sur le terrain d’innombrables monceaux de
terre sans lien apparent, mais qui indiquent pourtant la direction
de la canalisation. La plus grande difficulté consiste à établir
partout une pente suffisante pour assurer la circulation constante de
l’eau. C’est un travail pénible et coûteux que l’installation
et l’entretien de canaux de ce genre, mais la fertilité du sol,
sec par lui-même, en dépend. L’emploi des esclaves, la puissance
absolue du caïd sur ses subordonnés, et la conscience que ces
derniers ont de l’utilité de ces travaux pour tous, de même
que les gages extrêmement réduits des travailleurs, facilitent
l’établissement de ces travaux primitifs et pourtant difficiles.
En compagnie du caïd nous entreprîmes une tournée autour de la
kasba, pour visiter quelques canaux en construction. On ne cultive
dans les environs que de l’orge et du froment.
La méfiance des habitants se dissipait peu à peu. Ils observaient
avec la plus grande attention mon interprète Hadj Ali, dont les
récits sur son oncle Abd el-Kader, sur la grande secte des Abd
el-Kader Djilali de Bagdad et sur les grands voyages qu’il avait
faits, étaient acceptés avec beaucoup de scepticisme. Il se trouva
même un vieillard qui, ayant été voir Abd el-Kader à Damas, fit
subir à mon compagnon une sorte d’examen sur les personnes et les
choses de la Syrie. Le parler important de Hadj Ali et l’assurance
de son attitude l’aidèrent du reste à sortir de ce mauvais pas,
et l’on fut enfin convaincu qu’il avait dit la vérité. Le caïd
devint presque aimable, nous fûmes invités à sa table, ce que je
ne regardais pas du tout comme un avantage, et ma suite fut très
abondamment pourvue, de sorte que chacun était fort content de cette
kasba. Le caïd me pria si vivement d’y demeurer encore un jour,
que finalement j’y consentis ; mes chevaux purent alors se remettre
à leur aise. Nous reçûmes du voisinage beaucoup de visites,
et la bouilloire à thé dut être en permanence sur le feu. Comme
d’ordinaire, des discussions religieuses s’élevaient toujours
entre mon chérif et les visiteurs ; mais le désir d’apprendre
des nouvelles d’Europe poussait également les gens à venir voir
le Hakim er-Roumi (le médecin romain, c’est-à-dire étranger).