Rabat a au moins 25000 habitants, dont un sixième environ sont

juifs ; en fait d’Européens, il y en a à peu près une centaine,

dont la plus grande partie sont de petits commerçants espagnols et

portugais. Quelques consulats existent aussi à Rabat ; le consul

anglais, M. Frost, arbore aussi le pavillon allemand ; j’eus

soin d’aller le voir. A la suite de cette visite, un jour deux

messieurs se firent annoncer chez moi ; je lus sur leurs cartes les

noms d’Abdoul-Kerim et de Nasr ed-din ; elles portaient également

qu’ils étaient chevaliers ou officiers du Nicham-Iftikkar de

Tunisie. Au premier abord, je reconnus en eux deux Européens, envers

qui la prudence serait indispensable sous tous les rapports. L’un

d’eux, jeune homme blond à moustache et de vrai type anglais,

parlait, outre le français et l’anglais, fort bien l’arabe ;

il portait les vêtements du pays, sur lesquels sa décoration

ressortait d’une façon bizarre. D’après sa conversation,

il avait fait de nombreux voyages en pays mahométans, avait pris

une part quelconque à la guerre turco-russe, peut-être comme

agent diplomatique secondaire, et vivait alors à Rabat, nul ne

savait de quoi. L’autre personnage, qui se nommait Nasr ed-din,

était aisé à reconnaître à première vue pour un Français ;

mais il voulut me persuader qu’il était Turc, et qu’il avait

été élevé en France dès sa première jeunesse, et ne savait pas

sa langue pour ce motif, etc. Ces deux honnêtes personnages, qui

s’étaient installés à Rabat avec des femmes et des serviteurs

arabes, dans une maison louée par eux, venaient me voir pour deviner

mes plans. L’Anglais, qui se dévoila plus tard pour un ingénieur

nommé Grant, entra comme une bombe chez moi en me disant qu’il

avait appris que je voulais aller à Timbouctou. Il s’offrit alors

à m’accompagner, ou tout au moins à faire route commune. Son

compagnon Nasr ed-din avait, prétendit-il, beaucoup d’argent. Je

déclarai très posément à ces messieurs que je ne pensais pas

à Timbouctou, mais seulement à des excursions géologiques dans

l’Atlas. Ils me quittèrent sans être convaincus et tentèrent

ensuite de persuader mon compagnon Hadj Ali d’aller avec eux à

Timbouctou. Mais Hadj Ali trouva leur conduite un peu trop singulière

pour pouvoir se résoudre à m’abandonner.

Depuis quelques semaines, plusieurs instructeurs français et

un médecin militaire se trouvaient à Rabat ; je fis bientôt

leur connaissance. Ils se sont engagés comme instructeurs de

l’armée marocaine ; mais jusqu’ici les soldats qu’ils auront

à instruire à Rabat manquent complètement. Il n’y a pas un askar

(homme de l’infanterie régulière) ; on attend ici la garnison

d’Oujda, ville de la frontière algérienne, et jusqu’à son

arrivée messieurs les instructeurs peuvent passer leur temps comme

ils l’entendent. Je rencontrai également à Rabat l’une des

personnes que j’avais connues à Tanger, de sorte que mes jours de

repos se passèrent rapidement et agréablement. Tous ces messieurs

étaient étonnés de ce qu’on m’eût permis de loger dans cette

ville fanatique de Selâ. Soit qu’une révolution ait eu lieu dans

les idées de la population et l’ait rendue plus indifférente

qu’autrefois ; soit grâce à la lettre de recommandation, très

pressante il est vrai, du sultan, bref j’ai parcouru fréquemment

les rues, j’ai été souvent seul à Rabat, sans être le moins du

monde inquiété par le peuple. Nous nous étions très commodément

installés dans notre jolie maison et nous avions chaque jour la

facilité d’acheter au marché de la viande et du poisson frais,

des légumes, du pain, du beurre, etc. ; mon serviteur Ibn Djeloul,

de Fez, avait pris avec la meilleure volonté et le plus grand

succès les fonctions de cuisinier.

Les environs immédiats de Rabat, particulièrement les bords de la

mer, sont très beaux ; quelques cavernes surtout, creusées dans

les falaises, sont curieuses et offrent le même aspect que les

grottes d’Hercule au cap Spartel. Le peintre autrichien Ladein,

récemment assassiné au Maroc, était resté longtemps à Rabat et

avait pris de nombreuses esquisses des environs.

A quelques kilomètres de la ville se trouvent les ruines d’une

antique cité, dont l’examen détaillé serait bien à souhaiter

dans l’intérêt de la science. Mais ce serait fort difficile pour

un infidèle, car il y a de nombreuses tombes sacrées, provenant

de sultans ou d’hommes célèbres ; quelques inscriptions qui

doivent encore y exister sont certainement d’un grand intérêt

historique. Maintenant toutes ces tombes sont en ruines, et cependant

le gouvernement donnerait difficilement à un étranger la permission

de bouleverser la terre de ce saint lieu.

Rabat a une grande tour de mosquée, carrée et qui est l’un des

plus beaux monuments de l’ancienne architecture mauresque. C’est

la tour de Hassan, qui vaut la célèbre Giralda de Séville et

la Koutoubia de Marrakech. Malheureusement la tour de Rabat est

beaucoup moins bien entretenue que les deux autres, qu’elle égale

par sa forme et son ornementation. Les Arabes racontent que ces

trois tours ont été construites à peu près à la même époque

par des esclaves chrétiens et sur les plans d’un seul et même

architecte. Le peu de soin qu’on accorde au Maroc à des souvenirs

semblables, et le manque de tout sentiment artistique font craindre

qu’on ne laisse tomber en ruines cette merveille, ainsi que les

murs des palais et des mosquées du voisinage, d’autant plus

qu’à Rabat les relations avec les Européens diminuent chaque

jour d’importance : ils ne recherchent en effet que les places de

commerce où se trouve un ancrage suffisant pour leurs navires.

Les marchés hebdomadaires de Rabat sont très fréquentés

et extrêmement animés. Ils ont lieu sur une grande place en

dehors de la ville, entre les deux longues murailles extérieures

dont j’ai parlé. On y trouve tous les objets possibles : des

chevaux, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons et des

chèvres, toute sorte de produits des champs et des jardins et, en

général, les articles d’alimentation les plus divers, puis des

vêtements et des étoffes, des armes, des bijoux, etc., et enfin

des esclaves. Malgré la présence à Rabat de tous les consulats

possibles, on y vend encore publiquement des esclaves hommes

et femmes. Ce sont exclusivement des Nègres et des Négresses,

originaires surtout du Soudan. Du reste, il ne faut pas donner à

ce nom d’esclave un sens qui rappelle les récits plus ou moins

exagérés des misères de leurs pareils en Amérique ; au Maroc,

ce sont des serviteurs qui sont bien nourris et bien traités et qui

prennent assez souvent dans la maison une place très influente. Le

propriétaire a d’ailleurs le droit de vendre ces serviteurs et ces

servantes quand il le juge convenable, et en charge d’ordinaire

un marchand quelconque. Je m’informai, par curiosité, du prix

d’une Négresse accompagnée d’un enfant déjà grand : on

en demanda soixante douros. Evidemment l’impression ressentie

est pénible, quand on voit ces créatures humaines assises sur le

marché et attendant qu’un acheteur veuille d’elles. Mais il ne

faut pas supposer chez ces gens les mêmes sentiments de dignité

humaine et d’amour de la liberté qui se sont développés chez

nous. La situation des esclaves blancs, dans l’extrême civilisation

européenne, est certainement beaucoup plus triste et plus malheureuse

que celle des noirs dans les pays mahométans.

La plus grande partie des articles étant vendus aux enchères sur les

marchés du Maroc, cette circonstance y entraîne une très grande

animation. Des gens désignés pour cela et soumis à un contrôle

promènent, avec de grands cris, un article quelconque, une djellaba,

un tapis, un fusil ou autre chose, et invitent la foule à faire

des offres. Après chaque enchère, le crieur s’adresse au vendeur

pour lui faire part du prix atteint, et, quand il paraît suffisant,

le marché est conclu. Les ventes sont encore plus animées dans

les places destinées aux chevaux et aux mulets. Des maquignons

particuliers font subir aux chevaux mis en vente toute sorte de

préparations et vantent leurs avantages de la façon la plus prolixe,

en les poussant à l’allure la plus folle, à grand renfort de

lourds éperons en fer, pour attirer les chalands. Les commissaires

du marché régularisent la vente, comme à Fez, et prélèvent pour

l’État une certaine taxe. Des baladins, des danseurs, des chanteurs

et des charmeurs de serpents donnent des représentations publiques

et trouvent un public nombreux ; au milieu de la foule rôdent des

Juifs espagnols, offrant à vendre toute espèce de petite mercerie ;

des femmes arabes du pays appellent les passants en leur présentant

une paire de maigres poulets ou quelques œufs, et le cafetier

s’occupe de servir sa nombreuse clientèle. Ces marchands de café

sont une spécialité marocaine. Ils se promènent avec leurs petits

fourneaux dans tout le pays, et, partout où un certain nombre de gens

se trouvent rassemblés, ils préparent leur café noir, très fort

et très sucré, et l’offrent dans de petites tasses élégantes.

En général, chez les Arabes, ces réunions populaires sont très

calmes ; les querelles ne sont pas très fréquentes et, quand

elles se produisent, ne sont ni sérieuses ni dangereuses par leurs

suites. Cela tient précisément à ce que les Marocains n’usent

d’aucune boisson alcoolique ; ils aiment, il est vrai, à fumer

une pipe de kif (hachisch), et le vice des fumeurs de chanvre est

très répandu, surtout parmi la population pauvre.

En la plupart des villes on rencontre dans des quartiers écartés de

petites boutiques où les fumeurs de kif se rassemblent. L’effet

de cette plante est tout à fait nuisible pour le système

nerveux. J’ai souvent eu à mon service des gens voués à cette

passion. C’étaient les meilleurs et les plus complaisants des

hommes jusqu’au moment où ils devaient fumer leur kif. Le pire de

cette habitude est qu’une fois prise on ne peut s’en défaire,

et que l’on doit avoir de temps en temps son ivresse de kif. Chez

la plupart elle s’affirme d’abord par une gaieté exubérante,

pendant laquelle ils font les choses les plus enfantines et les plus

absurdes. Entre Tanger et Fez j’avais un conducteur de chevaux

qui d’ordinaire faisait un très bon service, mais pendant ses

ivresses de kif il montrait la plus grande obstination. Au début

de ses crises survenait un rire sans raison, qui provoquait les

plaisanteries de ses camarades ; il était tourné en ridicule,

ce qui le rendait querelleur ; il renonçait au travail, se

jetait à terre, de sorte que les machazini devaient le pousser de

force. Quand il se voyait contraint à marcher, il commençait à

pleurer, se lamentait sur sa dépravation et, arrivé au bivouac,

cherchait une place tranquille où il pût cuver son ivresse. Le jour

suivant, il était encore abattu, mais faisait pourtant volontiers

son travail, jusqu’à ce que, au bout de quatre ou cinq jours, la

crise reparût. Naturellement cette passion agit sur l’organisme,

et tous ces gens ont des mines plus ou moins défaites. Le kif

a certainement une influence excitante, et les gens qui font des

travaux pénibles sont momentanément excités et fortifiés par lui,

de même que chez nous les buveurs d’alcool ; les conséquences

funestes ne se montrent que plus tard.

[Illustration : Danseuse marocaine.]

Je me souviens d’avoir vu dans mon premier voyage en Afrique

(c’était dans l’ouest de l’Afrique équatoriale) les Nègres

chercher aussi à se fortifier en fumant du chanvre. Le maniement

des rames sur de grands canots dans le torrentueux Ogôoué était

très pénible. Mes gens s’arrêtaient souvent, pour deux minutes

seulement, et faisaient circuler la pipe de _ljamba_, nom du chanvre

dans ce pays. D’habitude, le chanvre était mêlé à du tabac ;

chacun aspirait deux fois au bout d’un long tuyau (nervure médiane

creusée d’une grande feuille de bananier), et, fortifié d’une

manière surprenante, continuait à lutter contre le violent courant

du fleuve. Comme ces gens sont rarement de grands fumeurs, je n’ai

jamais remarqué parmi eux les effets nuisibles du chanvre.

CHAPITRE VII

DE RABAT A MARRAKECH.

Départ de Rabat. — Kasba Tmera. — La tribu des Sebbah. —

F’dala. — Rivières de la côte. — Ruines de F’dala. — La

tribu des Chaouia. — Voyage du sultan. — Adieux à la mer. —

Kasba Rechid. — Mouna. — Couscous. — Manière de manger. —

Rochers calcaires. — Le caïd Zettat. — Bruits de guerre. —

Grand jardin d’orangers. — Source de Bouita. — Kasba Ouled

Sidi ben Tanit. — Ruines. — Terrain montagneux. — Kasba

Meskin. — Étudiants mendiants. — Mouflons. — Consultations

médicales. — Violente pluie. — L’oued Oumerbia. — La

tribu des Cheragra. — La kasba Kelaa. — Une belle maison. —

Irrigations artificielles. — Méfiance. — Es-Senoussi. — Les

montagnes. — Vue de l’Atlas. — Montagnes de basalte et de

granit. — Plaine de Marrakech. — Arrivée à Marrakech.

Le 3 février 1880 je partis de Rabat pour gagner la résidence

actuelle du sultan, la plus grande ville marocaine, Marrakech. Déjà,

la veille au soir, nous avions quitté Selâ et je passai la nuit dans

la maison d’un Français que je connaissais depuis Tanger, et qui

se trouvait là pour son commerce de bestiaux. L’amil de Rabat ne se

montra pas aussi prévenant que celui de Selâ ; par suite du commerce

fréquent des Européens il était habitué évidemment à faire un

accueil moins favorable aux demandes qui lui étaient adressées,

et ce ne fut que sur mon insistance qu’il m’envoya un machazini,

suivi bientôt d’un second ; encore avaient-ils uniquement pour

mission de m’accompagner jusqu’au prochain bivouac et de revenir

aussitôt après. Nous traversâmes la porte sud de la ville, nous

franchîmes le grand soko (place du marché), et bientôt nous eûmes

derrière nous les deux grands murs extérieurs qui doivent couvrir

Rabat contre une attaque venant de terre et dirigée par les Chelouh

guerriers des forêts du Mamora. Puis nous reprîmes la direction du

sud, qui est parallèle au bord de la mer, sur un plateau calcaire

couvert de touffes de palmier nain. A une heure de Rabat se trouve

la kasba Tmera, d’où part un aqueduc qui approvisionne la ville

d’eau potable. Vers onze heures nous fîmes une petite halte, puis

nous continuâmes la marche, par une chaleur torride, à travers

des plateaux calcaires escarpés et des amoncellements de sable en

forme de dunes. Vers une heure nous traversions le petit oued Ikem,

étroit et roulant peu d’eau à son embouchure dans la mer, et nous

tournions ensuite vers l’est dans l’intérieur du pays, pour

dresser nos tentes, un peu après deux heures, dans un grand douar

de la tribu de Sebbah, cheikh Hadj Abdoullah (Diar er-Rab). Ces gens

nous firent mauvaise mine et prétendirent être très pauvres ; ils

envoyèrent à contre-cœur une petite mouna. Nous dûmes déployer

toute notre amabilité et chercher à mettre la population de bonne

humeur en payant ce qu’elle nous avait fourni. Dans nos tentes

se pressaient toujours une foule de gens, auxquels il nous fallait

offrir du thé. Quand ils virent que nous n’étions pas venus pour

les dépouiller, ils devinrent plus familiers. Le cheikh amena sa

petite fille, âgée de sept ans, enfant intelligente, mais gâtée

et capricieuse, nommée Hadja ; couverte de vêtements malpropres,

elle était pourtant surchargée d’une quantité de grossiers bijoux

d’argent, de perles, de corail et de coquilles de cauris. C’était

évidemment l’enfant de prédilection du cheikh et, par suite,

du douar entier, qui lui permettait toutes sortes de sottises, et se

montrait très fier de la prétendue intelligence de l’enfant. Même

dans les douars, les femmes sont exclues de la société des hommes,

quoique cet isolement ne soit pas aussi strict que dans les maisons

des villes. Nous y voyions souvent les femmes et les jeunes filles

pauvrement vêtues, le visage à découvert ; elles se livrent à

de durs travaux chez ces laboureurs et ces éleveurs de bétail,

et ne peuvent s’enfermer aussi complètement que les habitantes

des villes. Parmi elles on voit rarement de jolies femmes ; celles

du nord du Maroc cisatlantique n’appartiennent pas en général à

une belle race. Tandis que celles des villes cherchent à se rendre

plus gracieuses par toute sorte de petits artifices de toilette,

les femmes des campagnes, par suite de leurs pénibles travaux et du

manque de confort, ont bientôt les traits empreints d’un caractère

de dureté et ne tardent pas à paraître vieilles avant l’âge.

[Illustration : Marocaine avec son enfant.]

Le matin suivant, nous partîmes de très bonne heure ; j’avais

dû encore promettre au cheikh du village de lui rapporter de

Marrakech un grand burnous de drap bleu, et de le lui revendre à

très bas prix. Nous nous détournâmes de nouveau vers la mer

et atteignîmes vers huit heures la kasba Sereret ek-Krofel. Ce

jour-là notre but est l’ancien port de F’dala, de sorte que le

chemin côtoie la mer. Une foule de petites rivières sortent des

hauteurs de l’intérieur et se jettent, après un très faible

cours, dans l’océan Atlantique. Nous passons d’abord l’oued

Cherat et l’oued Bouznik ; près de ce dernier se trouve la kasba

el-Hemera, appartenant à la tribu des Sieda ; puis coulent le petit

oued er-Raba, avec la kasba Mensouria, dans le pays de la tribu des

Znetsa, qui s’étend au loin vers le sud, ensuite l’oued Nfifich

(sifflet), assez large ; de là, en une heure, nous atteignons les

restes de la ville de F’dala, qui appartiennent aussi à la tribu

des Znetsa. Il est grand temps de passer le Nfifich, car un peu plus

tard la marée monte et l’on doit attendre longtemps avant que la

rivière redevienne guéable, ou sinon faire un grand détour. C’est

moins à cause de la hauteur des eaux que ce passage de rivières

côtières est dangereux, que de la présence de sables mouvants,

desquels les animaux ne peuvent se dégager. Les habitants redoutent

avec raison le passage de ces cours d’eau, et l’on fait bien de

prendre un guide qui connaisse le pays et qui vous mène, en temps

opportun, par l’endroit guéable.

Aujourd’hui F’dala est descendue au rang de simple _foundâq_

(hôtellerie de l’État). A travers des murailles encore conservées

en partie, on arrive à un vaste espace, dans lequel, outre quelques

misérables bâtiments pour loger les caravanes qui passent, se

trouvent encore une quantité de tentes. Nous aurions préféré

dresser les nôtres en dehors de la ville, mais, pour plus de

sécurité, il fallut nous établir à l’intérieur. Quantité

de chameaux, de chevaux et de mulets y étaient déjà campés ;

nous cherchâmes une place aussi isolée que possible, mais la

grande quantité d’insectes qui y pullulaient nous en rendit le

séjour insupportable.

Dans la deuxième moitié de ce siècle, une ville se fonda en cet

endroit et prit bientôt un rapide essor, car, de toute la côte

marocaine, c’est le point le plus propice à la construction

d’un port. Il était alors permis d’exporter des céréales

de la plaine si fertile d’el-Gharbia, et c’était surtout une

compagnie commerciale espagnole qui avait entrepris à F’dala

d’importantes affaires. Cette société, _los Cinco Gremios

Mayores_, de Madrid, reçut la concession de l’exportation des

grains par les ports de F’dala et de Dar el-Beïda (Casablanca) et

plus tard aussi par celui de Mazagan ; elle construisit à F’dala

un magnifique bâtiment de pierres de taille en grès, dont il ne

subsiste plus que les murs extérieurs et une belle porte, et il

sembla qu’une place de commerce importante allait surgir. Mais,

au bout de peu de temps, F’dala, si vite élevée, tombait en

décadence ; le commerce passait à Casablanca et à Mazagan, et

les beaux bâtiments de la ville, la mosquée, le palais du sultan,

la kasba du caïd, les hautes murailles, se changeaient en ruines ;

aujourd’hui F’dala est une misérable bourgade d’à peine un

millier d’habitants. En dehors de la ville, tout près de la mer,

se trouvent également des restes de constructions, probablement

dépendances du port ou palais ; on prétend y avoir trouvé il y a

quelque temps une table de marbre avec une inscription portugaise ;

elle doit être déposée à Mazagan. Le port s’ensabla et, quand

les derniers sultans mirent des entraves aux relations des Européens

avec le Maroc, en interdisant l’exportation des céréales, ce

pays retomba aussi dans sa barbarie primitive ; seuls des bâtiments

en ruines rappellent l’incapacité de la population marocaine à

faire quelque chose d’un pays riche et fertile en lui-même.

Nous passâmes là une nuit désagréable. Il avait été difficile

d’acheter des provisions, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine

et après une longue attente que je pus acquérir du fourrage pour

les chevaux et les mulets. Le fonctionnaire du sultan étant absent,

il fut impossible de rien tirer des serviteurs entêtés et défiants

qui étaient demeurés dans la ville. Nous fûmes heureux, le matin du

5 février, de sortir de cette morne bourgade et de pouvoir continuer

notre voyage par la fraîcheur matinale.

A une courte distance de la ville nous traversions l’oued er-Rouman

(rivière de la Grenade) et, cette fois, sur un pont bien conservé,

objet rare au Maroc. Les chemins se bifurquent en cet endroit :

l’un continue vers le sud, du côté de Casablanca et des autres

ports de l’Océan ; l’autre, que nous prîmes, s’enfonce

dans l’intérieur du pays, vers le sud-est. Un pauvre Juif qui

s’était joint à nous ces derniers jours et avait cherché avec

beaucoup de zèle à se rendre utile, nous quitta ici pour continuer

seul son chemin vers Dar el-Beïda.

Le terrain que nous parcourons est un plateau élevé d’environ

40 mètres au-dessus de la mer, et formé de couches calcaires

horizontales, qui surgissent souvent de la terre végétale ; il est

complètement sans arbres et sans buissons, et n’est garni que de

palmiers nains en forme de buissons, et d’un maigre gazon. Cette

partie du Gharbia, située le long de la mer, n’est donc pas

particulièrement fertile. Ce n’est que dans l’intérieur que

cette apparence se modifie. Vers onze heures nous nous arrêtâmes

dans le voisinage d’un groupe de douars de la tribu des Znetsa,

qui s’occupent beaucoup de culture, ce que nous pûmes constater

par les grands espaces bien cultivés qui les entourent. Vers une

heure nous fîmes une nouvelle halte à une source d’excellente eau

fraîche, Aïn el-Tet, et nous arrivâmes de là, vers trois heures,

dans une réunion de douars de la tribu des Chaouia. Dans le voisinage

se trouvaient les douars des Medouna, fraction des Chaouia ; nous

passâmes la nuit dans un de ces villages, où se tenait justement

le marché hebdomadaire. Nous dressâmes nos tentes en dehors de la

kasba ; le caïd était malade et se fit excuser ; il nous envoya son

chalif et nous fûmes très bien accueillis. Nous dûmes une mouna

abondante aux soins du chalif, et, le soir, dix hommes vinrent pour

nous garder, puisque je ne voulais pas passer la nuit dans les murs

de la kasba. Tout le village respirait l’aisance, et la population

ne se montra pas aussi défiante ni aussi entêtée qu’ailleurs.

Chemin faisant, nous rencontrâmes quelques machazini du sultan,

avec des chevaux bien chargés. Dans leur paquetage se trouvaient les

têtes de cinq rebelles suppliciés. Le sultan va d’ordinaire une

fois par an à Marrakech et, comme avant-coureur de son arrivée,

il envoie toujours quelques têtes de rebelles pour les accrocher

aux murailles d’une maison lui appartenant dans cette ville, en

guise d’avis aux mécontents. Cette rencontre annonçait que le

sultan ferait bientôt son voyage vers sa deuxième capitale, et la

malheureuse population du pays qu’il devait parcourir, et à qui

était réservé le bonheur d’héberger Sa Majesté Chérifienne,

avec une nombreuse suite et des milliers de soldats, se préparait

déjà aux contributions habituelles. Comme toujours, ce sont moins

les grands que leur entourage et leur suite, les machazini et les

soldats, qui oppriment le peuple, en s’emparant avec un brutal

manque d’égards de ce qui lui appartient ; on attend donc toujours

avec inquiétude l’arrivée du cortège impérial.

Le jour précédent nous avions dit adieu à la mer, que nous ne

devions pas avoir la joie de revoir avant de longs jours. Mon

plan était déjà complètement arrêté : je voulais essayer

de franchir le Sahara et d’atteindre Timbouctou. Outre que ce

problème pouvait paraître presque insoluble, qui pouvait savoir

de quelle façon nous reverrions la mer, soit sur l’Atlantique,

dans les colonies françaises du Sénégal ou, en descendant le

Niger, dans le golfe de Guinée, ou bien encore, en revenant sur

nos pas vers la Méditerranée, par un port d’Algérie ou de

Tunisie ? J’éprouvai une impression profonde et pénible lorsque,

sur les falaises situées entre F’dala et Casablanca, je vis pour

la dernière fois les flots puissants de l’Atlantique se briser sur

les rochers quartzeux de la côte marocaine : en même temps qu’un

navire s’effaçant à l’horizon, je crus voir aussi disparaître

les derniers liens qui me rattachaient au monde civilisé.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 15 / 31 段