encore très couvert, et la pluie prête à tomber. Nous nous
dirigeâmes d’abord vers l’ouest et traversâmes l’oued Rdoum,
qui était un peu grossi ; il ne fut pas facile de faire descendre
et remonter aux animaux, lourdement chargés, les berges argileuses
presque verticales. Vers onze heures nous fîmes halte dans une
localité nommée Sidi-Guedar. Le fait suivant est caractéristique
en ce qui concerne l’hospitalité officielle à laquelle ne peut
échapper le voyageur européen. Nous fûmes invités par le caïd à
demeurer dans son village et à ne partir que le lendemain matin :
il voulait nous faire préparer une mouna, ce qui n’eût été
possible que pour le soir. Mais, comme nous voulions aller plus loin,
je refusai ses offres ; le caïd, voyant qu’il perdait l’occasion
de nous avoir pour hôtes, nous donna pour nos dépenses, en argent
monnayé, 3 douros espagnols (environ 15 francs), et nous dûmes
les accepter !
A partir de ce point le chemin tournait vers l’ouest, et nous
entrâmes bientôt dans le pays de la grande tribu des Beni Hessêm,
qui s’étend jusqu’à l’Océan. Après avoir passé le petit
oued el-Bet, nous atteignîmes, en chevauchant au sud-est, vers
trois heures, le village du caïd Absalom Benkao, où au premier
abord nous fûmes reçus par des visages assez peu amicaux. C’est
un très grand douar, c’est-à-dire un vaste carré dont les
côtés sont figurés par des tentes : au milieu il y en a une un
peu plus riche, entourée de haies : c’est la demeure du caïd ;
tout près se trouve une vieille tente pour les prisonniers, qui y
sont enchaînés. A côté de ce douar se trouve un carré entouré
d’un fossé profond et qui sert de camp aux caravanes de passage. Ce
village est situé sur la route principale entre Fez et Rabat et
sert fréquemment de lieu de bivouac aux voyageurs. Aussi le caïd
et les habitants sont-ils souvent forcés de délivrer la mouna. En
même temps que nous, arrivait une magnifique caravane : c’était
un cousin du sultan avec une grande suite ; on dressa aussi sa tente
à l’endroit indiqué. Pendant que ses esclaves étaient occupés
à l’installer, lui et son chalif firent étendre les petits
tapis pour la prière et ils récitèrent leurs oraisons du soir ;
puis, après avoir disparu sous les tentes, ils ne se montrèrent
plus. Quelques femmes qui se trouvaient dans la caravane furent
écartées avec soin de nos regards.
Le fossé profond qui nous entourait n’avait d’autre but que
d’empêcher les animaux de s’échapper la nuit ; du reste, il
leur est assez difficile de fuir, car on a l’habitude de fixer une
longue chaîne dans le sol au moyen de deux piquets : les chevaux
y sont attachés par les pieds de devant entravés, tandis que les
chameaux ont une jambe de devant repliée à hauteur du genou.
Malgré le ciel couvert, il n’avait pas plu ce jour-là, et la
population du douar adressait au ciel des supplications à haute
voix ; les femmes et les enfants circulaient en priant et en se
lamentant, car l’orage de la veille n’avait servi qu’un
moment, et le sol avait été de nouveau desséché par 25 degrés
de chaleur. La présence d’un hôte aussi important qu’un cousin
du sultan, accompagné de beaucoup de machazini, ne permettait pas
la moindre tentative de vol, aussi étions-nous en toute sûreté,
et finalement nous reçûmes du caïd, un peu froid en premier lieu,
la mouna pour nous et pour nos chevaux.
Pendant la nuit il plut un peu, aussi eûmes-nous le 25 janvier une
matinée d’une fraîcheur agréable. Le chemin, fort monotone,
suivait toujours la direction du sud-ouest par le territoire des
Beni Hessêm, qui n’ont pas moins de seize amils, tant la tribu
est nombreuse. Nous traversâmes une suite de douars, en recevant
toujours de l’un à l’autre quelques machazini pour escorte,
car le chemin est considéré comme peu sûr. Au sud de nous se
trouve la colossale forêt de chênes-lièges de Mamora, qui couvre
un terrain faiblement ondulé, avec des étangs et des mares dans sa
lisière nord, et qui est exclusivement entre les mains des Chelouh
(Berbères), restés jusqu’aujourd’hui presque indépendants du
sultan. A peu près chaque année, il y envoie une petite colonne de
troupes pour recueillir les impôts et faire des prisonniers ; les
Chelouh s’en vengent sur la population des agriculteurs, qu’ils
haïssent comme des intrus et auxquels ils volent des bestiaux. Un
état de guerre permanent est la suite inévitable de ces vols et
de ces expéditions.
Vers deux heures nous nous arrêtions déjà dans un grand douar,
car nos animaux, lourdement chargés et épuisés, ne pouvaient plus
continuer la marche. Nous eûmes d’abord en cet endroit toutes
sortes de contrariétés. Le caïd faisait sa sieste, nous dit-on,
et ses serviteurs, grossiers et têtus, ne voulurent pas nous
annoncer. Je voulus acheter du fourrage, et n’en pus obtenir,
car on voulait attendre l’arrivée du caïd, de sorte que mes
gens étaient déjà furieux contre les habitants du lieu. Comme
dans tous les douars, le logement obligé des voyageurs, en même
temps qu’une tente appartenant au caïd, se trouvait au milieu
du village ; les autres tentes formaient les côtés extérieurs
et laissaient un grand espace libre. On ne peut assez se garder du
séjour dans une pareille tente, car elles sont pleines de vermine ;
j’aurais toujours préféré établir mon bivouac en dehors des
douars, mais les chefs ne me le permirent jamais, à cause des
dangers à courir et pour sauvegarder leur responsabilité.
Enfin, quand le caïd parut, qu’il eut porté la lettre du sultan
à son front et à ses lèvres et qu’il l’eut parcourue, notre
situation changea. Il nous fit préparer une mouna complète, vint
nous rendre visite et nous demanda quelques médicaments. Un de ses
serviteurs têtus, dont nous nous étions plaints, fut bâtonné.
Les gens de la tribu des Beni Hessêm passent du reste depuis
longtemps pour des êtres farouches, toujours prêts à se révolter
contre le sultan : on prétend qu’ils ont pillé plusieurs fois
ses caravanes. Il y a quatre ans, ils ont assassiné deux Espagnols
en voyage et ont dû payer une indemnité de 10000 douros. Pendant
un temps ils se sont ligués avec les Chelouh contre le sultan,
qui, finalement, usa d’un moyen radical pour les dompter. Tandis
qu’ailleurs il a l’habitude de donner à une tribu un, ou tout
au plus quelques amils, il partagea l’important territoire des
Beni Hessêm en seize districts, dont chacun eut un gouverneur,
directement responsable devant lui.
Ce matin pendant la marche, nous avons vu les ruines d’une maison,
une rareté dans ce pays. C’était l’ancienne kasba de l’amil
des Beni Hessêm ; elle fut détruite au moment où eut lieu la
nouvelle division de la tribu ; cette dernière est aujourd’hui
presque entièrement sous le pouvoir du sultan. Du reste, il y règne
un mécontentement général contre lui, et une sorte de famine qui
y sévissait lors de mon séjour ne faisait que l’entretenir. Soit
qu’une mauvaise récolte eût eu lieu l’année précédente, soit
qu’on leur eût pris tout leur grain, la majorité des habitants
vivaient de glands sauvages, qu’ils allaient chercher dans la
grande forêt de Mamora. Ils les écrasaient sous forme de farine,
et en faisaient une sorte de pain : misérable nourriture !
Une douzaine de machazini du lieu firent l’après-midi une grande
fantasia, le jeu équestre bien connu des Marocains, avec fusillade
et cris de guerre. Les Chelouh ayant volé un cheval quelques
jours auparavant, on devait entreprendre une expédition vers le
village des voleurs pour en tirer vengeance. Les braves machazini
s’exerçaient pour le combat futur et montraient aux enfants et
aux femmes ébahies comment ils voulaient anéantir l’ennemi ;
les hommes étaient moins passionnés pour ces sortes de joutes,
et les regardaient avec froideur et scepticisme.
L’endroit où nous campions se nomme Tasodi ; dans le voisinage
est une petite rivière, Machra er-Remla (Passage du Sable), et tout
près de là le tombeau d’un saint. Déjà, le matin, nous avions
traversé une place consacrée de ce genre, nommée Lalla Yedo,
un des rares exemples d’une sainte musulmane.
Pendant la nuit commença une pluie effroyable, de sorte que, le
matin suivant, il nous fut impossible de partir. Le sol argileux
était entièrement détrempé, la toile des tentes si pleine d’eau,
qu’elle pesait double, et les chevaux auraient été incapables de
porter les bagages dans un terrain aussi défoncé. Nous ne pûmes
faire autrement que de suivre le conseil du caïd et de demeurer
encore un jour pour laisser sécher les tentes. Pendant la nuit,
le baromètre anéroïde était tombé de 760 millimètres, qui
paraît être le niveau normal de la plaine d’el-Gharb, à 755 ;
aussi pouvions-nous nous attendre à la continuation des pluies. La
malheureuse population était très joyeuse : elle avait enfin la
perspective de pouvoir récolter son blé et son orge.
Presque tout le jour, nous eûmes le caïd avec nous, et il nous conta
beaucoup d’histoires, en se plaignant surtout des Chelouh. Mais
il serait absolument faux de considérer ces Berbères uniquement
comme des voleurs et des brigands. Ils sont très paisibles dans
l’intérieur de leur pays, et beaucoup plus hospitaliers pour
les étrangers que les Arabes, à moins que ces voyageurs ne se
présentent avec des recommandations du sultan et accompagnés de
machazini. Ils ne veulent rien savoir de leur souverain, et pillent
régulièrement les voyageurs officiels toutes les fois qu’ils
tombent entre leurs mains. Comme je voyageais sous l’escorte de
machazini et avec une lettre du sultan, il me fallait éviter leur
territoire et faire un grand détour pour aller vers Rabat. Le chemin
le plus court est interdit au sultan lui-même.
Le 27 janvier, nous quittâmes ce douar. Il avait plu de nouveau la
nuit, mais le soleil apparut de bonne heure, et, quand les tentes
furent sèches, nous pûmes partir. Nous traversâmes quelques petites
rivières du bassin du Sebou, et vers onze heures nous arrivâmes,
en allant vers le nord-ouest, au grand douard de Sidi-Ayech, dont le
caïd Bous el-Ham nous donna comme escorte six hommes bien armés,
à cause de l’insécurité de la route. Nous prîmes ensuite la
direction sud vers les pentes nord de la Mamora, cette grande forêt
de chênes-lièges habitée par des Chelouh. Le terrain devint
accidenté ; nous dûmes franchir de petits torrents desséchés,
et mes soldats fouillaient les broussailles de tous côtés, pour
découvrir les coupeurs de routes qui auraient pu s’y trouver. Ces
machazini affectaient beaucoup de courage, faisaient fantasia en
terrain plat, gaspillaient leur poudre, et diminuaient les ennuis
de la route. En route, nous rencontrâmes quelques étrangers qui
allaient de Rabat à Fez : c’étaient le consul américain de
Casablanca (Dar el-Beïda), petit port en voie de développement,
et le fils du consul américain de Tanger ; ces messieurs avaient
évidemment entrepris un voyage d’affaires.
Vers trois heures nous fîmes halte dans un douar voisin de l’oued
el-Fouarad ; tout le pays porte le nom de Génitra. Le caïd Bouasa
ben Hassan nous reçut fort amicalement ; il resta toute la soirée
avec nous et nous conta une foule de détails sur l’administration
de la justice marocaine et sur la conduite des Juifs ; si une partie
seulement de ce qu’il nous dit est vraie, je comprends la haine
et le mépris des Mahométans pour les Juifs espagnols, qui, en
dépit de toutes les persécutions, ont su se rendre indispensables
chez eux. Ici également, les habitants sont très pauvres ; ils
ont beaucoup à souffrir des Chelouh de la Mamora, qui du reste
sont aisés ; aussi y a-t-il des luttes continuelles entre ces
deux peuples.
Dans le voisinage de notre village, mais déjà sur le territoire
des Chelouh, est une petite colline, couverte de chênes-lièges,
nommée Koutiel el-Madan, dans laquelle doivent se trouver des
minerais de plomb, de cuivre et d’argent ; une ancienne galerie
de mine a dû y exister, mais aujourd’hui le tout est ruiné ;
je ne pus malheureusement visiter ce point à cause des Berbères.
La pluie avait cessé, et le matin du 28 janvier il fit très frais :
nous n’avions que 6 degrés ; une rosée extrêmement forte avait
mouillé les tentes pendant la nuit, et les avait rendues fort
lourdes. Nous avions aujourd’hui à faire notre dernière marche
avant d’arriver à la mer. Il faisait chaud, le chemin passait sur
les pentes de la forêt de Mamora en décrivant une petite courbe
vers le sud-ouest ; à un moment il fallut traverser une partie
d’épaisse forêt, et mes gens furent en grand émoi, quoique nulle
créature humaine ne parût. J’étais seul avec mes interprètes et
les serviteurs pris à Fez ; les machazini nous avaient quittés, sans
doute par crainte des habitants d’un douar placé devant nous, avec
lesquels ils avaient eu autrefois une querelle et qui les auraient
probablement attaqués. Nous avançâmes donc lentement et en silence,
à travers la forêt de chênes, fusils et revolvers à portée de
la main, jusqu’à ce que nous eussions enfin atteint la plaine.
Nous étions dans un terrain rempli d’étangs et de fondrières,
avec de nombreux oiseaux ; c’est une région visitée volontiers
par les chasseurs, qui ont ici une chasse abondante en hérons, en
canards sauvages et en autres oiseaux d’eau ou de marais. C’est
par erreur que sur les cartes on représente toute la Mamora comme une
grande contrée de marais ; la majeure partie est couverte de collines
et de forêts de chênes ; ce n’est que sur ses lisières nord et
ouest, dans le voisinage de la mer, que se trouvent des étangs.
Vers quatre heures de l’après-midi, nous entrions dans l’antique
ville de Selâ, séparée de Rabat par une rivière. Nous dressâmes
les tentes sur une prairie ravissante en dehors de la ville,
d’où nous avions une vue magnifique sur les rochers au-dessous
de nous et sur la mer, depuis si longtemps désirée et toujours
belle. J’envoyai un serviteur au gouverneur de la ville : il nous
offrit une maison, que je résolus d’occuper seulement le jour
suivant. La soirée était si belle au bord de la mer, à peine
agitée, que je ne pus me décider à la passer enfermé dans les
murs de la ville et sous la surveillance de Maures défiants.
Le gouverneur envoya du reste, ce qui n’est pas l’usage dans
les villes, une mouna abondante pour les animaux et les hommes, et
en outre quatre sentinelles destinées à nous protéger contre les
vols. Heureux en tous points, nous goûtâmes les charmes de cette
soirée magnifique, en remerciant l’heureux destin qui encore
une fois nous avait permis de parcourir sans malheurs une partie,
et non la moindre, de notre itinéraire.
Le matin suivant, nous entrions dans la ville ; le gouverneur
m’avait donné une très jolie petite maison, où nous fûmes
vite installés. L’amil, à qui nous fîmes une visite, était un
vieillard plein de bienveillance, qui avait évidemment plaisir à
loger une fois un Roumi dans sa ville. Selâ est en effet un lieu
sacré, où nul infidèle ne peut habiter. En réalité, tous les
étrangers ont l’habitude de loger à Rabat, de l’autre côté
de la rivière, et de ne passer que les journées à Selâ.
Je fus invité à un repas en même temps qu’Hadj Ali et un
Nègre survenu par hasard : il appartenait au temple de la Mecque et
faisait une tournée d’aumônes au Maroc. C’était du reste un
homme distingué et qui était fort respecté : il connaissait très
bien les écrits musulmans et commença aussitôt avec Hadj Ali une
discussion très vive sur certains passages du Coran ; l’amil,
lui aussi, savait lire et écrire et prit part à cette discussion
religieuse. Le saint Nègre de la Mecque avait eu du reste un accident
le jour de son arrivée à Selâ : il était tombé de cheval et
devait s’être grièvement blessé, car il boitait très fort. On
dit que ces pieux vagabonds rapportent des sommes assez importantes
au trésor toujours besogneux de la Mecque, et notre compagnon de
table paraissait être ravi de sa mission au Maroc. Ils agissent
encore d’une autre façon dans l’intérêt du sanctuaire, en
incitant les croyants à y faire des pèlerinages ; la distance est
grande pourtant du Maghreb, _le lointain Ouest_, jusqu’au lieu de
naissance du Prophète, mais les pèlerins modernes ne dédaignent pas
d’user des bateaux à vapeur pour atteindre leur but plus rapidement
et plus sûrement que par une marche de plusieurs mois. On trouve
donc au Maroc assez de gens qui portent le titre d’Hadj (pèlerin)
et qui ont fait leurs dévotions au tombeau du Prophète.
Nous pouvions prendre quelques jours de repos, et je les employai à
visiter les deux villes de Selâ et de Rabat. Comme je l’ai dit,
ces deux localités ne sont séparées que par une rivière, l’oued
el-Bouregreg, qui sort des collines de Mamora, dans le voisinage,
et se jette dans la mer après une course de peu de durée. Un
grand banc de sable s’est formé devant cette embouchure,
aussi l’entrée des navires est-elle très dangereuse. On dit
que jadis cette barre n’existait pas et que la navigation était
prospère. Aujourd’hui il n’arrive par mois que deux ou trois
vapeurs, et ils ne peuvent pas toujours débarquer leurs marchandises
et leurs passagers. Les navires se tiennent au loin dans une rade
ouverte, et même dans le port ils sont souvent mis tout à coup en
péril par les lourdes vagues de l’Atlantique, arrivant subitement,
par les temps les plus calmes ; _the big swelling from the west_[19]
peut jeter facilement les navires sur le sable de la côte. En outre
cette côte est le matin souvent couverte d’épais brouillards,
très dangereux pour les navires, de sorte qu’ils trouvent ici
la plus médiocre des places d’ancrage et qu’il n’y a pas à
s’étonner que Rabat-Selâ diminue chaque jour d’importance et
que les négociants européens se dirigent vers d’autres endroits,
surtout Dar el-Beïda, où se trouve un port un peu meilleur. En
général la côte atlantique du Maroc est très défavorable à la
navigation, et, comme le gouvernement ne fait absolument rien pour
l’amélioration ou l’établissement de ports, le commerce ne
peut progresser beaucoup.
Selâ était autrefois connu comme le plus grand nid de pirates
du Maroc, et l’on trouve aujourd’hui incompréhensible que,
pendant des siècles, ces corsaires aient été la terreur des
nations maritimes, les Anglais y compris.
La ville, qui se dresse sur une colline rocheuse et basse,
est fortement couverte par des murs et des bastions. Son nom est
hébraïque et signifie « Roche » ; il se retrouve très souvent
dans les colonies phéniciennes, à cause de leur situation sur une
hauteur rocheuse. Dès la plus haute antiquité il a dû y avoir
une colonie dans cet endroit, qui serait très favorable si on avait
arrêté l’ensablement de l’embouchure du Bouregreg. Pline dit
déjà que les fabriques de pourpre avaient leur principal siège dans
ce pays, et encore aujourd’hui c’est de là que viennent les plus
beaux tapis, aux couleurs éclatantes, répandus dans tout le Maroc.
Selâ ne fait pas un tout avec Rabat, mais elle a son amil
particulier : comme c’est un lieu sacré, et que tous les étrangers
en sont exclus, à l’exception de quelques familles juives,
elle n’a jamais eu l’importance de l’industrieuse Rabat, sa
voisine. Les Espagnols et les Portugais ont occupé Selâ pendant
quelque temps ; leur influence est visible dans la disposition des
rues et même dans la construction de quelques maisons. A l’est de
Selâ se voient encore les puissants arceaux d’un grand aqueduc,
attribué aux « Romains », et qui est ruiné aujourd’hui ;
on n’entretient plus que les fortifications, dans la pensée
folle qu’elles pourraient résister aux projectiles de vaisseaux
ennemis. Une seule canonnière moderne mettrait toute la ville
en ruines.
Selâ peut à peine avoir un peu plus de 10000 habitants ; elle
a plusieurs écoles ou mosquées, car on s’y occupe plus de
« science » que de commerce. Quantité de jolis jardins existent
au dehors comme au dedans de la ville, et l’on en tire beaucoup
de sortes de légumes, pour l’alimentation de Rabat ; les navires
qui s’y arrêtent se ravitaillent aussi volontiers en vivres frais.
Rabat, située sur la rive gauche de la rivière, est, sous tous les
rapports, plus importante que sa voisine. Sa situation vue de la mer
est extrêmement pittoresque. Sur un rocher calcaire s’élevant
verticalement des flots se montrent les puissantes fortifications
de la kasba, d’où descendent des murailles hautes et solides qui
embrassent toute la ville, de sorte que le côté de la terre est
aussi complètement protégé. De grands bastions, avec de grosses
pièces, couvrent la ville contre l’approche des navires étrangers,
et une double muraille fort étendue la protège contre les surprises
des bandes de Berbères farouches des forêts du Mamora ; la dernière
enceinte renferme un immense espace vide, où souvent sont campés des
milliers de soldats formant l’escorte du sultan. Lors du voyage de
Fez à Marrakech qu’il entreprend presque chaque année, le sultan
passe volontiers quelque temps à Rabat ; alors la population souffre
durement des dépenses qu’entraînent pour elles les voyages de ce
souverain, plus redouté qu’il n’est aimé. Il a à Rabat deux
grands palais, très bien ornés à l’intérieur et qui doivent
contenir une foule d’antiquités et de produits de l’art et de
l’industrie marocains. Rabat avait jadis un rang tout à fait à
part dans l’empire du Maroc, et même aujourd’hui c’est encore
une des places les plus importantes pour l’industrie indigène. La
fabrication de magnifiques tapis, de dessins très originaux et de
coloris très vif et très varié quoique plaisant à l’œil, s’y
fait sur une grande échelle. La laine et la couleur sont fabriquées
sur place, et les tapis eux-mêmes ne sont pas confectionnés dans
de grands ateliers, mais chez des ouvriers voués de père en fils
à cette industrie.
On trouve souvent sur les tapis anciens des tons tout à
fait admirables, surtout dans les divers dérivés du rouge ;
malheureusement l’emploi plus économique des couleurs d’aniline
prend maintenant le dessus d’une manière inquiétante. Presque
tous les tapis faits aujourd’hui déteignent quand on place une
main humide sur certaines teintes rouges. Les tapis vont de Rabat dans
toutes les directions de l’empire ; ils sont rarement transportés
en Europe, où les produits du véritable Orient dominent sur le
marché. En outre, on fait à Rabat des nattes de paille et de jonc
d’après de jolis dessins, toute sorte d’étoffes de laine pour
les vêtements en usage dans le pays, les objets en cuir les plus
divers, ainsi que de la poterie. Cette dernière est fabriquée à
Fez en plus grande quantité et dans de meilleures conditions. Tous
ces articles sont exclusivement destinés au pays et ne peuvent être
exportés, de sorte que la ville est tout à fait sans importance sur
le marché du monde. A la vérité, il y a à Rabat quelques maisons
de commerce européennes, mais en raison de la difficulté du port
elles n’ont pas une situation bien favorable. Elles importent
les articles nécessaires qui ne sont pas fabriqués dans le pays
même, le thé, le sucre, les bougies, les draps et toute espèce de
marchandises peu encombrantes ; l’exportation est sans importance
et se borne presque à des peaux, des laines, des os et des légumes.
Les relations postales avec l’Europe par Tanger sont entretenues
une partie de l’année au moyen d’un messager, qui pendant les
mois d’hiver ne fait, il va sans dire, que rarement ce voyage ;
il arrive fréquemment que les vapeurs anglais et français qui
desservent régulièrement le port sont dans l’impossibilité de
mettre un canot à la mer pour déposer le courrier à terre. Les
Arabes, quoique assez bons marins, ne peuvent pas davantage pousser
leurs grandes barcasses, qui ont souvent vingt rameurs, par-dessus
la barre si dangereuse, de sorte que le vapeur s’éloigne sans
s’être mis en relation avec la ville et débarque ses passagers,
s’il en a, à l’endroit où il peut les déposer.