il ne fait qu’y passer lors de son voyage annuel de Fez à
Marrakech. Mais ses principaux haras sont à Meknès, et les nobles
chevaux de race berbère pure y sont élevés ; d’ordinaire
l’ambassadeur d’une puissance européenne en reçoit un en
présent, quand il est admis par le sultan.
Les grands magasins souterrains de grains paraissent aujourd’hui
ne plus être utilisés ; je les trouvai vides pour la plupart et
leurs dalles de fermeture souvent brisées ; ils doivent être fort
étendus, car les pas des chevaux retentissent longtemps sur le
sol. On dit qu’en 1878, quand une famine effroyable, qui coûta
la vie à des milliers d’hommes, régnait au Maroc, on supplia
inutilement le sultan d’ouvrir ses magasins et de distribuer ses
grains. Quand enfin la nécessité fut telle, qu’il y fut forcé,
on trouva qu’une grande partie de ces milliers de quintaux de
grains était pourrie.
Mouley Hassan semble ne pas aimer à aller à Meknès, parce qu’il
y a dans cette ville, et surtout dans les localités de la chaîne
voisine du Zarhoun, de nombreux personnages influents qui sont de
violents adversaires de la dynastie des Filali, et des partisans
des anciens souverains de la maison des Idrides, puissante famille
chérifienne. Ils veulent en cette qualité disputer au sultan
actuel le droit de se nommer chérif, c’est-à-dire descendant du
Prophète. C’est pourtant seulement grâce à ce fait que Mouley
Hassan est considéré comme un grand chérif, presque à l’égal
du chalif de Stamboul, et qu’il peut prétendre à la puissance
temporelle sur un empire aussi étendu et composé d’éléments
aussi nombreux que le Maroc.
On connaît la légende des immenses trésors en argent monnayé
qui seraient entassés à Meknès, derrière de fortes murailles et
des portes solides. Il est difficile à un voyageur d’apprendre
exactement la vérité à cet égard. Pourtant il est bien certain
que dans la suite des temps les sultans ont dû amasser des sommes
immenses, puisqu’ils recevaient de l’argent chaque année et
ne dépensaient que des sommes tout à fait insignifiantes. C’est
encore le cas aujourd’hui. Le sultan à lui seul, car il n’y a
pas de trésor public, reçoit certainement chaque année plusieurs
millions, dont il déduit seulement les dépenses de sa cour et
un certain nombre de pensions pour des favoris, des parents, des
écoles de théologie et pour certaines fondations. Les dépenses
d’entretien des fonctionnaires sont presque nulles, car ces derniers
sont invités à vivre aux dépens des provinces, et la petite armée
régulière du sultan lui coûte fort peu. Quant au pays, à ses
routes, à ses ponts, à ses hôpitaux et à ses prisons, etc., ils
ne lui coûtent absolument rien. La dette publique contractée à la
suite de la guerre avec l’Espagne est presque complètement amortie,
parce que ce pays s’est réservé, depuis, la moitié du produit
des douanes. Il doit donc, tous les ans, rester une certaine somme
d’argent monnayé, qui est ajoutée aux trésors amassés depuis
de longues années. On prétend qu’ils sont gardés à Meknès de
toute antiquité, et il s’est formé une légende à leur sujet. On
raconte que le bâtiment où ils se trouvent est entouré de hautes
et épaisses murailles ; après avoir franchi trois portes de fer,
on arrive dans un passage sombre, au bout duquel se trouve une salle,
d’où on descend par une trappe dans les chambres souterraines,
qui renferment l’argent. La maison est gardée par 300 Nègres
esclaves, qui ne peuvent sortir vivants de cette tombe anticipée ;
une fois par an seulement, le sultan ou l’un de ses fidèles
vient jeter de nouvel or sur les tas de l’ancien. Il importe
naturellement au souverain comme à ses favoris d’entourer ces
trésors de tout le mystérieux possible, et la population y croit
facilement. On prétend aussi qu’ils sont gardés en plusieurs
endroits ; une partie serait cachée à Meknès, une autre à Fez,
et la plus grande dans l’oasis du Tafilalet, au sud de l’Atlas,
le pays d’origine des Filali.
Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est que la fortune du
sultan, qui n’est pas d’ailleurs aussi grande qu’on a bien
voulu le dire, mais qui a pourtant une grande importance, doit avoir
été mise en sûreté au Tafilalet. Il vient en effet chaque année
plus d’Européens au Maroc, et, en cas de complications armées,
une occupation de Fez et de Meknès ne serait pas absolument
impossible. Mais ceux qui visitent Meknès n’en sont pas moins
bercés de tous les contes qui se sont créés dans la suite des
temps au sujet des trésors du sultan et des 300 esclaves murés. La
« garde noire », qui fait partie de l’armée régulière et se
compose presque exclusivement de Nègres connus pour leur bravoure
sauvage et leur férocité, a sa garnison à Meknès.
Mon séjour dans cette ville compte parmi mes plus agréables
souvenirs du Maroc, et la position charmante de ma maison, au milieu
d’un beau jardin d’orangers, de jasmins et de rosiers, n’y
contribua pas peu.
Pendant les tièdes soirées et les nuits, quand nous étions
étendus sur la terrasse de la maison, et que les chants plaintifs
d’un rossignol solitaire retentissaient dans le jardin en fleurs ;
quand nos amis maures commençaient leurs narrations au sujet de la
grandeur passée de leur ville, ou des sultans cruels qui avaient
opprimé leurs peuples, et des souverains puissants qui étaient la
frayeur des Chrétiens ; quand ils chantaient en s’accompagnant
de leurs instruments primitifs, avec des accents monotones, mais
avec des paroles de feu, la beauté des femmes et des filles de
Meknès (et Meknès est célèbre sous ce rapport au Maroc), alors
nous nous croyions transportés dans un conte des _Mille et une
Nuits_. J’oubliais complètement ma présence dans un endroit
qui est avec raison réputé pour sa haine envers le Chrétien :
je ne voyais que la beauté de la nature, l’originalité de mon
entourage, et, à moitié assoupi par les parfums des jasmins et
des orangers, je m’abandonnais au plaisir de l’heure présente,
sans penser aux fanatiques mendiants de la secte des es-Senoussi,
dont les hurlements sauvages nous étaient souvent apportés par
les tièdes vents du soir.
Le 22 janvier 1880, nous quittâmes la ville qui nous était devenue
si chère. Notre but était Marrakech, la grande résidence actuelle
du sultan, au sud-ouest de Meknès. Le chemin direct passe par une
contrée peu sûre ; des tribus berbères révoltées habitent
les avant-monts de l’Atlas et entreprennent de fréquentes
expéditions vers le nord, de sorte qu’on prend rarement cette
route directe. Aussi nous dûmes chercher d’abord à atteindre
l’océan Atlantique, en allant droit vers l’ouest ; mais, comme
je voulais voir les ruines romaines situées non loin de Meknès,
il nous fallut d’abord prendre la direction du nord.
Le chemin menait par un pays de collines, dans les vallées duquel de
petits ruisseaux fertilisaient un sol bien cultivé. Des pentes sud
du djebel Zarhoun sortent ces petits cours d’eau : l’oued Bour,
l’oued Sechara, l’oued Zarhoun et l’oued Guimguima, qui se
réunissent avec l’oued Rdoum, rivière plus importante. Celle-ci,
qui coule au nord-ouest, se réunit ensuite avec le Sebou, le
principal fleuve du Maroc. Nous remarquâmes sur un point de la
route une multitude de pierres de taille bien équarries et gisant à
terre ; elles paraissaient n’avoir jamais été employées. Toutes
sortes de légendes se rattachent à ces pierres ; les Marocains
prétendent que c’est le diable qui les a apportées ici. Peut-être
y avait-il là un atelier de tailleurs de pierres au temps où les
Romains posèrent leur pied puissant sur le Maroc.
Nous fîmes halte dans une des vallées longitudinales, près
d’un petit village, d’où une faible distance nous séparait du
champ de ruines nommé Kasr el-Faraoun (Château de Pharaon). A une
demi-lieue de distance tout au plus, nous apercevions les maisons
blanches et les coupoles, pittoresquement juchées dans la montagne,
des tombeaux de la zaouia de Mouley Idris Akbar, où ce puissant
souverain du Maroc et de grands saints sont enterrés. Jamais
un infidèle n’a pénétré dans cet endroit ; même Rohlfs,
qui jouait pourtant fort habilement son rôle de musulman, ne put
y entrer. A l’aide de la lettre que m’avait donnée le sultan,
il m’eût été possible de visiter également cette petite ville,
mais je ne voulais pas délibérément provoquer le fanatisme des
Marocains, et créer par là des embarras au gouverneur de Meknès,
qui m’avait si aimablement accueilli. En outre, la chaîne du
Zarhoun et ses villages appartiennent politiquement au gouvernement
de Fez, de sorte que je n’y aurais rencontré probablement que des
difficultés. La population des environs de Meknès fait partie de la
tribu de Djirwan ; mais il s’y trouve aussi de nombreux Berbères,
des Chelouh.
Les ruines se trouvent sur la croupe adoucie d’une colline
couverte de gazon, de chardons et de toute espèce de végétation,
de sorte que pour la plupart elles disparaissent complètement sous
ce manteau. On arrive d’abord à un grand mur, haut de près de 30
pieds, auquel se raccorde à angle droit un fragment de muraille moins
élevé. Dans ce dernier s’ouvre vers l’ouest un puissant arceau
en plein cintre, dont une petite partie seule existe encore. Tout est
construit en grandes pierres de taille, qui, selon toute apparence,
sont jointes sans mortier.
Plus loin on rencontre une deuxième ruine, qui devait former un
tout avec des restes de constructions, éloignés d’environ 40
pas. Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande de 1878,
dont les membres visitèrent également ce point, dit ce qui suit à
propos de ces ruines : « Il paraît évident que ces deux murs font
partie d’un ensemble architectural ; je suis certain que ce devait
être une basilique à trois nefs, dont le grand axe était dirigé
du sud au nord. La nef médiane s’ouvrait aux deux extrémités,
par une porte en plein cintre de 15 pas de large. Sur les parois
intérieures de cette porte étaient en saillie des demi-colonnes
corinthiennes. Un pied-droit large de 4 pas séparait ce portail
central des portes en plein cintre, larges également de 4 pas,
qui donnaient accès dans les nefs orientale et occidentale. Un
mur massif, avec de lourds entablements de surcharge, fermait la
construction sur les côtés est et ouest. A l’intérieur, la nef
médiane était séparée, semble-t-il, des nefs latérales par une
suite de colonnes non cannelées. Devant les sorties nord et sud se
trouvait encore un porche, profond de 7 pas.
« Ce qui subsiste de cet imposant monument de la décadence romaine,
assez lourd pourtant dans ses proportions comme dans son exécution,
est un fragment du mur du porche méridional, le portail du sud
ainsi que celui du nord de la nef latérale de l’ouest, outre
quelques lits de pierres de taille des pieds-droits appartenant
aux portails sud et nord du vaisseau latéral de l’est et des
grandes portes médianes, avec les bases et de courts tronçons
des demi-colonnes. Les deux arcs de plein cintre encore debout
ont été surbaissés en forme d’arc en anse de panier par le
lent affaissement des pieds-droits et par la pesée des pierres de
taille placées encore au-dessus d’eux. Les grands murs extérieurs
se sont écroulés en dehors, soit à la suite de tremblements de
terre, soit par la dissociation générale de toutes les parties de
l’édifice. Les débris de celui de l’ouest ont été dispersés
et emportés ; ceux de l’est gisent pour la plupart, pierre sur
pierre, jusqu’au faîte et tellement assemblés encore, que leur
masse a simplement fléchi, mais paraît être à peine traversée
par places par des crevasses. Dans les ruines couvertes de chardons,
entre les extrémités sud et nord du bâtiment, de même qu’aux
environs, gisent, parmi les blocs de pierre oblongs, des fragments
de fûts et de chapiteaux corinthiens, dont les feuilles d’acanthe
sont à peine dégrossies. »
[Illustration : Ruines de Volubilis.]
Dans le sol doivent exister des caves étendues ; on y a souvent
trouvé, prétend-on, de grandes quantités d’or et d’argent.
Comme je l’ai dit, les Arabes nomment ces monuments,
incompréhensibles pour eux, Kasr el-Faraoun, nom qui est donné
également, dans d’autres pays mahométans, à des bâtiments de
grandes dimensions et d’origine inconnue. Les Arabes entendent
encore par Pharaon un prince tout-puissant qui fit construire des
monuments si grandioses, que les mains des hommes ne suffirent
pas pour ces constructions, de sorte qu’il dut recourir à des
êtres surnaturels ; on trouve aussi le nom de Kasr Faraoun dans
la péninsule Arabique. Les habitants de l’oued Mouça désignent
notamment ainsi quelques murailles dans le voisinage de la vieille
cité de Petra, et attribuent leur origine à un roi égyptien. Petra
était l’antique capitale des Nabatéens dans l’Arabie Pétrée ;
les habitants actuels désignent sous le nom de Kazneh el-Faraoun
un prétendu grand trésor qui se trouverait dans une urne placée
au sommet des ornements de la façade d’un temple de rocher, et
qui viendrait également d’un Pharaon ; on voit au sommet de ce
temple, à environ 100 pieds du sol, les traces des balles que les
Arabes du voisinage ont tirées pour chercher à le faire écrouler.
Le peu de ruines étudiées jusqu’ici dans le Kasr Faraoun
marocain ne permettent pas de reconnaître à quel monument elles
appartenaient : nous ignorons si c’était un temple, un palais de
justice ou quelque autre bâtiment analogue. Si des archéologues
visitaient en détail cet endroit et faisaient débarrasser les ruines
de toute végétation parasite, ils trouveraient probablement des
points de repère. Mais pour cela il faudrait une permission spéciale
du sultan et aussi une escorte militaire suffisante, afin d’être
en sûreté contre la population facilement irritable des villes
saintes du voisinage. On trouve d’ailleurs aux environs quelques
pierres encore couvertes d’inscriptions d’où il ressort avec
certitude que ces constructions ont appartenu au municipe romain
de Volubilis, du temps de l’empereur Domitien. Cet endroit est
connu depuis longtemps par l’_Itinéraire_ d’Antonin, mais on
avait cru, jusqu’à ces derniers temps, que Volubilis occupait
l’emplacement actuel de Fez. On sait aujourd’hui qu’il s’en
trouvait à deux petites journées de marche.
Plusieurs pierres de différentes grandeurs, la plupart oblongues
et couvertes d’inscriptions, y ont été trouvées ; la plupart
sont brisées et leurs inscriptions en grande partie effacées. Les
archéologues connaissent depuis longtemps sans doute le peu
d’inscriptions découvertes dans cet endroit ; on en trouverait
certainement encore plus en faisant des fouilles complètes. Par
le fragment de notice suivant on voit qu’il y avait aussi là des
lieux de sépulture. Je ne sais si cette inscription était connue
jusqu’ici.
Ces mots étaient tracés sur une pierre brisée :
M FABIO LIIICI
ROGATO AN XVII
VRBS CRISTVS
PATER
FILIO PIISSIMO POS
Si la population du Maroc était moins fanatique et moins
défiante, on pourrait encore faire dans le pays mainte observation
archéologique importante. La domination romaine a profondément
pénétré au Maroc, mais il faut aussi tenir compte de la tendance
des Marocains à attribuer aux Roumis toute construction qui n’est
pas sortie de leurs mains. Je trouvai ainsi au milieu des montagnes
de l’Atlas de vieux murs désignés sous le nom de Kasr el-Roumi ;
quelques ruines au sommet d’une montagne près de Foum-el-Hossan,
à la lisière nord du Sahara, sont également attribuées aux Romains
par la population. Beaucoup de monuments d’origine portugaise,
dans le nord du Maroc, sont désignés comme datant de la domination
de Rome.
Du reste, on lit le passage suivant, dans un livre de Jackson
paru en 1814 (_Account of the empire of Marocco_) : « Le père du
sultan Sliman bâtit un magnifique palais au bord de la rivière du
Tafilalet ; les colonnes en sont de marbre, et beaucoup y ont été
transportées par-dessus l’Atlas, après avoir été prises dans les
ruines de Kasr Faraoun, près du tombeau de Mouley Idris Akbar. »
Les Arabes content également que jadis de grands trésors furent
trouvés dans cet endroit. Cette recherche est fort goûtée au Maroc,
et l’imagination de la population s’occupe volontiers des trésors
fabuleux qui sont, dit-on, cachés par places. Cette croyance est
certainement basée sur ce fait, qu’il a été souvent coutume,
au Maroc, de cacher les objets précieux acquis d’une manière
quelconque, pour les mettre en sûreté contre l’avidité des
tout-puissants sultans et de leurs représentants.
CHAPITRE VI
VOYAGE A SELA ET A RABAT.
La tribu des Echrarda. — El-Gharbia. — Les cantiques. —
L’oued Rdoum. — Beni Hessêm. — Forêt de chênes-lièges
d’el-Mamora. — Misère et mécontentement. — Les Chelouh. —
Selâ. — Un mendiant de la Mecque. — La barre. — Les mauvais
ports. — Les pirates. — Nom de Selâ. — Rabat. — Fabrication
de tapis. — Commerce et industrie. — Difficulté du port. —
Deux aventuriers. — Les instructeurs français. — Beaux environs
de Rabat. — Ruines antiques. — La tour de Hassan. — Marchés
hebdomadaires.
Le matin du 23 janvier 1880, nous partîmes des lieux sacrés des
monts du Zarhoun. Nos amis de Fez nous quittèrent en nous adressant
des adieux émus, et en appelant les bénédictions d’Allah sur
notre lointaine entreprise. Nous inclinâmes vers le nord-ouest,
et dès midi nous avions derrière nous les contreforts ouest des
monts du Zarhoun. Ces contreforts sont formés de couches puissantes
de sable appartenant aux formations tertiaires et durci par places
en bancs de grès épais. Nous traversâmes quelques douars sans
nous arrêter ; la population en était sortie en grande partie,
pour s’occuper de la culture des champs, ou pour garder les
troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs. Un passage étroit
conduit, entre deux hautes murailles verticales de grès, dans la
plaine immense du pays d’el-Gharb ; elle s’étend vers l’ouest
jusqu’à l’Atlantique, et va au loin vers le sud. L’étroit
ravin qui mène aux montagnes se nomme Bab el-Djouka. Au bout d’une
heure nous atteignîmes la kasba de Sidi Kasem avec une mosquée ;
l’amil du district n’y habite pas d’ordinaire, mais loge à
une demi-lieue vers l’ouest, dans un endroit où sont dressés un
certain nombre de douars, au milieu de la plaine. Non loin de là
est le village de Sidi-Saïd, auprès duquel habitait le caïd Hamid
es-Serara. Nous y dressâmes nos tentes. C’est une fraction de la
grande tribu d’Echrarda qui habite en cet endroit. La population ne
s’y montra pas particulièrement amicale ; peu avant, une scène
fort désagréable avait eu lieu chez elle, et un membre de la
légation française de Tanger y avait joué un rôle. Il prétendit
qu’une somme de 120000 francs lui avait été volée à cette place,
et l’amil du pays était, au moment de notre passage, occupé à
réunir cet argent : ce qui exaspérait la population au plus haut
point. On prétendait qu’il n’était pas vrai que cette somme
eût été volée à ce fonctionnaire ; mais comme les Européens,
et surtout les membres des ambassades, ont toujours raison au Maroc en
face des indigènes, le sultan ordonna à la tribu de rembourser cette
somme. L’amil procéda avec une grande rigueur, et la population,
pauvre par elle-même, dut se faire de l’argent en vendant ses
grains et son bétail. Mais, comme l’argent monnayé est presque
exclusivement dans les mains des Juifs, il fallut, comme toujours,
avoir recours à eux.
Naturellement, de telles aventures ne contribuent pas à faire
aimer l’étranger au Maroc, et tous les voyageurs y sont vus
avec méfiance, car on redoute de se voir mettre par eux dans une
situation désagréable. Le gouvernement du pays cherche à éviter
toute complication avec les puissances européennes, surtout avec
l’Angleterre, l’Espagne ou la France, et donne plutôt tort à
ses propres sujets, uniquement afin de vivre en paix avec elles.
A une demi-lieue au nord de notre bivouac se trouve une zaouia, lieu
sacré, comme il y en a une infinité au Maroc : c’est le tombeau
de Sidi Mouhamed ben Hamid. Ces monuments sont toujours bien tenus
extérieurement, et cette petite construction, surmontée d’une
coupole, était enduite d’une couche d’un blanc étincelant,
de sorte qu’on la voyait de fort loin.
Le pays n’est pas très sûr, car les Berbères qui habitent les
montagnes au sud-ouest font journellement des incursions dans la
plaine fertile, et y volent des chevaux. La culture, l’élevage
des chevaux et du bétail sont en grand honneur dans ce pays,
et el-Gharbia fournit tout le Maroc de céréales. Le sol, où
ne se trouve pas une pierre, est couvert d’une couche arable
extrêmement fertile, et est arrosé de nombreux petits ruisseaux,
qui se jettent dans le Sebou. Nous avions dans le voisinage de
notre bivouac l’oued Rdoum, qui sort des pentes sud du Zarhoun et
coule d’abord à l’ouest, puis vers le nord, et reprend après
un nouveau coude la direction de l’ouest, quelques milles avant
son confluent avec le Sebou. C’est là, dans el-Gharb, qu’est
le cœur de la puissance marocaine ; quand la moisson y est bonne,
tout le pays est prospère, les impôts rentrent bien, la population
a des vivres et de l’argent, et, par suite, le commerce est
actif. Inversement, quand, une année, la pluie n’y tombe pas,
et qu’une mauvaise récolte survient, tout le Maroc souffre de la
faim. C’est ce qui arriva en 1878, et bien des milliers d’hommes
succombèrent alors. Nous avions depuis la veille un ciel couvert,
et, quand nous traversions les villages, nous étions étonnés du
mouvement actif qui régnait dans la population. Femmes et enfants
marchaient en longues processions, dansant et chantant ; les hommes
allaient aux zaouias ou à leurs places de prières, pour implorer
la bénédiction du ciel, c’est-à-dire la pluie. Le succès fut
immédiat : vers le soir commença un violent orage, et la joie devint
générale. Toute la nuit, les danses et les chants continuèrent,
les salves de coups de feu retentirent en l’honneur de cet heureux
événement, et l’on ne vit partout que des visages joyeux : le
sol est extraordinairement fertile, malgré une méthode de culture
aussi primitive que celle qui est en usage. Il suffit qu’il y ait
assez d’eau.
Il avait fait chaud ce jour-là : l’après-midi, vers trois
heures, nous avions eu encore 25 degrés à l’ombre ; quand
l’air se fut rafraîchi, nous passâmes dans nos tentes une
magnifique soirée. Le chef de l’endroit m’envoya une mouna
abondante et mit à ma disposition ni plus ni moins de huit hommes
armés pour ma garde. Ils se postèrent sur un grand cercle autour
des tentes. L’insécurité du pays réclamait cette précaution,
car on ne pouvait même pas se fier à la population du douar. Mais,
comme le chef est lui-même responsable de tout ce qui peut arriver
à un voyageur muni des recommandations du sultan, il préféra nous
envoyer une garde supérieure au nécessaire, pour éviter toute
complication éventuelle.
Cette population des cultivateurs marocains est, sous bien des
rapports, différente des habitants des villes, qu’on nomme
Maures et qui ne sont plus de purs Arabes. Les vigoureux laboureurs
voient avec mépris l’habitant efféminé des grandes villes ;
ils ne peuvent s’habituer à loger dans des maisons fermées,
et préfèrent leurs tentes ouvertes. Ces dernières sont basses,
larges, et consistent en une étoffe épaisse, d’un brun sombre,
faite de poil de chameau. Dans les douars il ne se trouve aucun Juif :
ce n’est que dans la kasba de l’amil de chaque district qu’il
existe quelques familles de cette religion.