donne une description pittoresque de ces profondes coupures, si
intéressantes ; il dit à leur sujet : « Ces ravins surprennent
par leur beauté pittoresque, vraiment romantique, dont on sent
d’autant mieux l’effet, qu’ils apparaissent subitement dans le
vide d’une étendue monotone et sans arbres. Les hautes cascades
grondantes et écumantes, le feuillage épais des figuiers, parmi
lesquels les ceps de vignes enroulent leurs sarments flexibles,
la vallée entière embaumée du fin parfum des fleurs de la vigne,
les grandes haies de roseaux et de lauriers-roses murmurant au bord
des eaux qui courent gaiement, ce ravissant tableau profondément
dissimulé entre les parois verticales des ravins, repose l’esprit
par son charme infini. Et ce charme s’accroît encore quand on
descend, pendant les heures de repos, dans cette rivière limpide et
froide : assis sur un bloc de rocher, on se laisse entourer de ses
bras blancs, et on passe dans sa fraîcheur les heures ardentes qui
s’écoulent sur le plateau. Les tortues curieuses n’inquiètent
pas le moins du monde ce plaisir. Quoiqu’elles étendent volontiers
leur cou hors de leur carapace, en sortant leur tête de l’eau,
pour considérer l’hôte qui veut se plonger dans leur lit humide,
elles s’enfuient pourtant au bout d’un instant avec des mouvements
d’un comique irrésistible, et avec la même expression de très
grande frayeur que montrent les vieilles femmes mauresques à la
vue d’un Européen. Aussitôt qu’on fait un pas vers elles,
elles plongent profondément, avec une habileté natatoire qu’on
supposerait à peine à une créature aussi lourde d’aspect. »
Ces profondes coupures à parois verticales me remettaient très
vivement en mémoire une apparition semblable dans la vallée du
Dniestr, de la Galicie orientale. Là également le plateau de la
Podolie est coupé de ravins de plus de 100 pieds, sur les parois
verticales desquels il est aisé d’étudier les différentes
formations géologiques et dans le fond desquels le Dniestr court
rapidement vers l’est.
La direction ouest que nous prîmes le 18 janvier était légèrement
inclinée vers le sud-ouest. Après avoir passé quelques petits
ruisseaux venant de Ras el-Ma, nous atteignîmes un pays nommé
Mechra er-Remal, surprenant par la quantité de sable qui couvre le
sol. Vers onze heures et demie nous arrivâmes au premier ravin,
nommé oued em-Mehedouma ; un grand pont, à moitié ruiné,
franchit la rivière, et de l’autre côté se trouvent les ruines
d’anciennes fortifications et un palmier isolé. Nous fîmes halte
à l’ombre des vieux murs mauresques ; devant nous s’élevaient
vers le nord les pentes des montagnes sacrées du Zarhoun, avec
leurs sombres forêts d’oliviers.
Vers deux heures nous continuâmes la marche, toujours par le plateau
qui monte doucement vers le nord ; nous traversâmes le ravin de la
rivière des Juifs, puis nous arrivâmes à une autre coupure, dans
le voisinage de laquelle se trouve la source dont on a lu plus haut
la jolie description, et qui est nommée Aïn Toutou, ainsi que tout
le pays. Enfin nous atteignîmes le dernier des ravins du plateau,
l’oued el-Ouslin ; de l’autre côté de ses parois verticales,
les murs extérieurs de Meknès étaient déjà visibles.
Tout le chemin de Fez à Meknès prouve que jadis il était
tenu en bon état, quand les sultans résidaient plus souvent à
Meknès. De nombreux ponts et des restes de fortifications prouvent
que l’on s’inquiétait de la sécurité et de la commodité des
puissants voyageurs ; mais depuis longtemps déjà tout est tombé
dans l’abandon. Quoique ce chemin soit assez fréquemment suivi,
la sécurité dont on y jouit n’est pas grande. Les tribus des
environs, particulièrement celles du sud, sont surtout berbères
et compromettent souvent par leurs brigandages la sûreté de
la route. Quand le sultan actuel va à Marrakech, ce qui arrive
d’ordinaire une fois par an, il emmène de très fortes masses
de troupes en guise d’escorte, et il est assez souvent arrivé
que ces dernières étaient attaquées par des bandes de brigands
berbères. Cette insécurité est également un des motifs qui rendent
ce grand plateau si peu peuplé. Quoique la culture du sol doive y
offrir quelques difficultés, il y aurait pourtant grandement place
pour l’élevage de troupeaux de moutons et de chèvres ; mais,
dans tout mon voyage, je n’ai rien vu de semblable.
De l’autre côté du dernier ravin, nous atteignîmes rapidement
les jardins immenses plantés d’oliviers et de céréales,
et entourés de grands murs, qui s’étendent tout autour de la
ville. Nous descendîmes encore une fois dans une dépression du
sol, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la puissante porte
de la ville, qui s’étend en forme d’amphithéâtre sur une
colline faiblement accentuée. Comme dans toutes les villes arabes,
le premier aspect, du dehors, est agréable et grandiose : à Meknès
cette première impression est encore accrue par la végétation
très riche du pays, par de beaux jardins sans nombre et par des
champs et des prairies bien tenues. La nature, sous ce magnifique
climat, a prodigué ses bienfaits, malheureusement à des gens qui
ne savent pas les apprécier.
Nous parcourûmes une partie de cette grande ville, qui s’étend
surtout du sud-ouest au nord-ouest, et nous nous arrêtâmes vers six
heures sur une place au milieu de Meknès, devant une grande porte
richement ornée, qui mène dans la cour d’une mosquée. Hadj Ali
fit aussitôt une visite au gouverneur ou amil (le mot pacha n’est
pas en usage au Maroc), et lui montra la lettre que m’avait fait
remettre le sultan : l’amil fut très courtois et chargea aussitôt
ses machazini de m’indiquer une maison. Comme, dans l’intervalle,
j’avais fait déjà dresser les tentes et tout préparer pour le
bivouac, je préférai passer la première nuit sur la place et me
rendre le lendemain seulement dans la maison. L’amil y consentit
et m’envoya, outre un souper magnifique, quatre hommes pour me
garder la nuit.
Le matin suivant, je me disposai à m’installer dans la maison
qui était mise à ma disposition, mais je m’aperçus qu’elle
était très jolie, mais beaucoup trop vaste et que les grandes
pièces vides en devaient être très froides. Je ne me souvenais
que trop des jours de froid supportés à Fez. Sur ma réclamation,
le gouverneur m’en fit désigner une petite, à la vérité ruinée
en partie, mais charmante, au milieu d’un magnifique jardin ;
je l’acceptai avec plaisir, nous nous y installâmes rapidement
et nous nous y trouvâmes extrêmement bien. Les serviteurs furent
logés au rez-de-chaussée, tandis que, avec mes interprètes,
je prenais possession des chambres de l’étage supérieur ; de
la véranda, qui était au nord, s’étendait une vue admirable
sur les montagnes du Zarhoun, tout près de nous, avec leurs petits
villages ressortant par leurs maisons blanches comme neige sur le
vert foncé des immenses plantations d’oliviers.
Vers midi je fus invité chez l’amil avec mes interprètes Hadj Ali
et Abdoullah (Benitez). L’amil, un Nègre, comme la plupart des
hauts fonctionnaires marocains, n’était que depuis peu de temps
dans ce poste et n’avait évidemment jamais vu d’Européen chez
lui. C’était un homme d’âge moyen, au type nègre fort accusé
et de couleur très foncée, qui faisait ressortir vigoureusement le
blanc de neige de son grand turban et la teinte de son fin haïk. Il
se montra très gracieux dans son accueil, et fut bien étonné
de toutes les nouveautés qu’il voyait. Les nouvelles politiques
d’Occident éveillèrent naturellement aussi sa curiosité ; nous
ne pouvions en finir avec nos récits, de sorte que finalement nous
dûmes encore prendre chez lui le repas du soir. Il nous reçut
dans son cabinet de travail, grande pièce garnie d’un tapis,
avec un bassin carré au milieu ; dans un angle étaient assis
l’amil avec son chalif (secrétaire ou lieutenant), qui reçoit
les pièces officielles, les lit et y répond, et est en possession
du sceau du gouverneur. Ce dernier, comme d’ailleurs la majorité
des hauts fonctionnaires, ne savait ni lire ni écrire ; ils tiennent
ces _sciences_ pour inutiles, puisque leur chalif s’en occupe pour
eux. Quand nous entrâmes, des négociations étaient pendantes avec
différents cheikhs du voisinage ; pendant notre entretien, plusieurs
affaires furent également traitées. Un machazini à mine fort raide
entra, amenant un prisonnier, homme d’aspect misérable et chétif,
qui resta humblement à la porte et se sentait évidemment très mal
à son aise dans cette pièce élégante et devant une société
choisie. Il entendit dans un silence stupide rendre aussitôt le
jugement du gouverneur sur le rapport du machazini ; la bastonnade et
la prison sont les peines habituelles pour les délits non politiques.
J’employai le peu de jours que je pouvais consacrer au séjour
de Meknès, à faire dés excursions dans ses beaux environs, à
parcourir la ville et à recueillir des renseignements de toute
nature.
En ce qui concerne le nom de cette antique ville, si célèbre dans
le monde musulman, Miknâs ou Miknâsa (Meknès) est la forme arabe
moderne du nom de Miknâsat, déjà connu au dixième siècle. Une
branche de la tribu berbère de Zenatah, nommée Meknâsah, fonda
ici, dit-on, une ville à cette époque. Sur nos cartes modernes on
trouve généralement employée la forme espagnole de Mequinez (ou
Mekinès). Comme toutes les villes marocaines, Meknès se divise
en trois parties : la kasba, avec les logements des personnages
officiels, la ville des bourgeois avec les bazars, et la mellah,
quartier des Juifs. La ville, qui aujourd’hui compte au plus 25000
habitants, est bâtie sur un espace immense et couvre une surface
sans aucun rapport avec le nombre de ses habitants. Par contraste
avec Fez, les rues y sont très larges ; il y a beaucoup de grandes
places, qui donnent de l’air et de la lumière, et même la mellah
consiste en une large et longue rue, qui à la vérité n’est
pas très proprement tenue ; elle longe le mur de la ville et est
disposée de telle sorte qu’on n’y a accès que par deux portes
fermées la nuit. Meknès a été souvent érigée en résidence,
d’une façon permanente ou temporaire, par les sultans ; c’est
de là que viennent les nombreux restes de grandes constructions
et les jardins abandonnés, entourés de murs, ruinés il est vrai,
comme tout l’est au Maroc. On voit partout des maisons commencées,
à moitié terminées et d’autres qui s’écroulent, lentement
mais sûrement.
Comme dans toutes villes marocaines, les Juifs forment à Meknès
une partie très importante de la population ; mais leur situation
y paraît un peu moins difficile. Il est vrai qu’ils ne peuvent
sortir hors de la mellah que les pieds nus, qu’ils ont leur coupe
particulière de cheveux et qu’ils évitent, comme ailleurs,
de faire paraître leur aisance par des vêtements de mise
convenable. Mais les relations entre Mahométans et Juifs y sont un
peu plus actives et un peu moins forcées ; on entend moins parler des
actes de brutalité auxquels ces derniers sont exposés. A Meknès,
leur existence est rendue beaucoup plus supportable en apparence
par la circonstance seule qu’ils habitent dans une large rue bien
aérée, et qu’ils ne sont pas confinés, comme à Fez et autres
lieux, dans des antres misérables, aux émanations pestilentielles
et dans des caves sombres pleines d’ordures. Si les Juifs marocains
avaient seulement une légère idée de l’ordre et de la propreté,
leur mellah donnerait une impression agréable. Tout le petit commerce
et toute la petite industrie sont dans leurs mains. Les boutiques
succèdent aux boutiques ; souvent il leur suffit d’une natte
dépliée pour établir un atelier, où ils restent accroupis tout le
jour avec une grande application, en se laissant rarement détourner
de leur travail. Les cordonniers et les tailleurs, les forgerons,
les menuisiers, les selliers, les ouvriers qui travaillent l’or et
l’argent, les brodeurs de soie, etc., sont presque exclusivement
des Juifs espagnols.
Chez les bijoutiers juifs on trouve souvent de vieux bijoux en or ou
en argent d’un travail très original, qui datent de l’époque
de la prospérité de Meknès, alors que la cour y résidait et
qu’une foule de gens riches et de personnes de distinction y
habitaient. Comme les Juifs font aussi des affaires de prêt, mainte
jolie arme et maints bijoux de femmes sont tombés entre leurs mains
et y sont demeurés. Il m’arriva, par exemple, d’acheter un petit
poignard courbe très ancien, du genre en usage au Maroc, dont les
deux faces du fourreau étaient garnies d’argent et montraient
partout un fin travail d’arabesques. On ne fait plus du tout
de semblables objets de luxe. Il se trouve aussi chez ces Juifs
une quantité de bijoux de femmes. Très souvent les Mauresques
sont mises dans le cas d’engager leurs objets précieux, quand
la subvention qui leur est assurée par leurs maris pendant leurs
voyages vient à manquer.
L’animation dans les bazars maures est beaucoup moindre à Meknès
qu’à Fez ; Meknès n’est pas du tout une ville d’affaires et de
commerce, et l’impression générale qui s’en dégage est celle
d’une quasi-solitude. Dans la plupart des boutiques on ne vend
que des objets d’alimentation ; en fait d’industrie mauresque,
il n’existe de remarquable que des fabriques de poteries et de
petites faïences colorées, pour la décoration des appartements,
ainsi que les ateliers d’objets en cuir de couleur. Au contraire,
le commerce de fruits, de légumes et d’huile paraît très
important. Meknès est une vraie ville de jardins ; nulle part au
Maroc je n’en ai vu comme les siens. Différentes espèces de
raves, de choux-fleurs, de haricots, de pommes de terre, de choux,
de tomates, de grenades, de raisins, de figues, d’amandes,
de dattes, d’oranges, de limons doux, et beaucoup d’autres
encore, y prospèrent et y abondent, de sorte que Fez, la capitale,
est approvisionnée de produits maraîchers par Meknès. Les jardins
sont bien tenus, et un soin particulier est apporté à leur système
d’irrigation. Les Arabes sont, ou plutôt étaient, des maîtres
dans l’art d’établir et d’utiliser les conduites d’eau ;
aussi la ville est-elle pourvue d’eau courante, grâce à un grand
réservoir placé à l’extérieur.
Mais ce sont les vastes bois d’oliviers qui font la principale
richesse des habitants. Ces bois commencent tout près des portes
de la ville et se prolongent vers le nord jusqu’aux longues
montagnes du Zarhoun, dont les pentes méridionales forment aussi
une seule et immense forêt d’oliviers. C’est une vraie montagne
d’huile ; beaucoup des habitants aisés de la ville y possèdent
des propriétés, avec des enclos d’oliviers.
La vigne est relativement peu cultivée, quoique le climat lui
convienne très bien. Comme les Marocains sont très stricts
observateurs de l’interdiction des boissons spiritueuses, les
raisins ne sont utilisés qu’à l’état sec ; au contraire,
les Juifs préparent de temps en temps une boisson qui n’a que de
lointains rapports avec notre vin.
La population passe pour très fanatique, et la ville est restée
longtemps sans être parcourue par les voyageurs étrangers. Ce
n’est que dans ces dix dernières années qu’elle a été
visitée plusieurs fois, depuis que les voyages d’ambassade à
la cour du sultan se sont multipliés. Presque tous les ans, le
représentant d’une puissance européenne, accompagné d’une
importante suite et en grande pompe, va de Tanger à Fez et revient
de là par Meknès, sur une autre route. Des présents de prix,
presque toujours inutiles, sont envoyés de la part des grandes
puissances européennes au souverain noir du Maroc, et le peuple
marocain voit avec étonnement et fierté les princes de l’Europe
civilisée chercher à se supplanter réciproquement pour ne pas
tomber en disgrâce auprès de Sa Majesté Chérifienne. C’est
là une attitude vraiment indigne ! Pour la plupart il s’agit
de conclure un traité de commerce favorable, mais l’affaire
serait beaucoup plus simple et surtout plus sérieuse si l’État
intéressé envoyait simplement une canonnière à Tanger ou à
Mogador. C’est ainsi que les grands peuvent persuader au sultan
et au petit peuple que le Maroc est encore un des plus puissants
empires du monde. Quand on voit, en outre, de quelle manière les
ambassadeurs étrangers sont accueillis, comment le sultan noir
reçoit toujours à cheval les représentants de la civilisation,
après qu’ils ont attendu des heures en frac noir d’uniforme
et tête nue, sous un soleil brûlant, et comment, après quelques
mots insignifiants, il fait demi-tour et quitte l’étranger, on ne
peut assez déplorer une pareille conduite des grandes puissances
européennes en face d’un barbare qui sait à peine lire et
écrire. N’est-on pas allé jusqu’à trouver non pas insolent,
mais fort spirituel, ce mot du sultan ou de l’un de ses esclaves :
De même que les souverains européens reçoivent, assis sur leur
trône, les ambassadeurs étrangers, il pouvait bien, lui sultan,
faire de même sur un cheval, puisque ce cheval est son trône !
La population de Meknès s’est un peu accoutumée aux Européens
depuis les voyages d’ambassade ; il faut y être toujours
très prudent et surtout éviter de parcourir les rues sans un
machazini. Meknès et particulièrement les villages des monts du
Zarhoun dans le voisinage passent, en effet, pour sacrées. Sur
les pentes occidentales de ces montagnes se trouve le plus grand
sanctuaire du Maroc, le tombeau de son plus célèbre souverain,
Mouley Idris Akbar, le Grand. Meknès est donc le chef-lieu de
quelques sectes très fanatiques, et entre autres de l’ordre des
es-Senoussi, dont beaucoup de membres parcourent le Maroc. Dans
aucune ville marocaine, les processions des différentes zaouias
pour les grandes fêtes mahométanes, et surtout la naissance de
Mahomet, ne sont aussi farouches et aussi bruyantes qu’ici. Ces
jours-là, la mellah, le quartier des Juifs, est tenue fermée ;
et, si par hasard un Chrétien se trouvait dans la ville, on ne le
laisserait certainement pas sortir de chez lui : on l’y garderait
avec soin. La foule furieuse, appartenant aux plus basses classes,
et surtout les Nègres esclaves et les femmes sont comme des fous ;
ils déchirent les animaux qu’ils trouvent sur leur passage,
chiens, moutons, chèvres, et en dévorent la viande saignante ;
on dit même qu’il est déjà arrivé à Meknès que des hommes
ont été sacrifiés de cette façon, et tout cela en l’honneur
d’Allah et du Prophète ! Nulle part la férocité de l’homme
ne se montre à un tel point que dans ces fêtes mahométanes.
En ce qui concerne la secte des es-Senoussi dont je viens de
parler, elle est répandue dans tout le nord de l’Afrique et
possède des zaouias depuis l’Égypte jusqu’au Maroc et loin
dans l’intérieur. Si-Senoussi, le père du chef actuel de la
secte, Mohammed es-Senoussi, commença sa propagande en Égypte
vers la cinquantième année de ce siècle. Lorsqu’il vit que,
sous l’influence des légations européennes, le gouvernement
égyptien regardait sa conduite avec défiance, il s’enfuit
vers Barka et fonda dans Djebel-el-Akdar, près de Benghasi, sa
première zaouia. Mais là encore il ne se sentit pas assez en
sûreté, et s’enfonça profondément dans le désert et fonda
dans l’oasis de Djerboub la zaouia centrale, d’où une vive
agitation commença à se répandre. Il voulait réformer l’Islam,
un peu dégénéré, et rétablir dans leur intégrité les vieilles
croyances du Coran. Dans ce but il envoya ses adhérents dans tout
le nord de l’Afrique et fit partout élever des zaouias. Après
la mort de Si-Senoussi, dès 1860, son fils, le chef actuel,
prit la conduite de l’ordre et continua avec de nouvelles forces
l’œuvre de son père, qui prit peu à peu de l’importance, de
sorte que l’ordre possède aujourd’hui la plus grande influence
dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique. Sa sévère
discipline, sa richesse et son manque de scrupules quant aux moyens
d’atteindre le but fixé, font de cet ordre des es-Senoussi
l’une des plus dangereuses parmi les confréries dans lesquelles
la civilisation européenne voit ses plus violents adversaires
au nord de l’Afrique. Pendant mon voyage au Maroc je rencontrai
souvent des membres de cet ordre, créatures en haillons, aux yeux
hagards et féroces, et dont l’apparition suffisait pour répandre
la crainte. Ils errent en mendiant dans le pays, et malheur à
qui ne répond pas à leurs demandes ! Je me souviens d’avoir
vu un de ces coquins fanatiques se précipiter sur moi avec une
lance, en me réclamant violemment de l’argent. Il ne fut pas
content de ce que je lui donnai, saisit mon cheval par la bride,
me menaça de sa lance et ne put qu’avec peine être écarté par
mon escorte. Quiconque oserait, dans un moment d’impatience, bien
naturelle après une telle importunité, user de violence envers
un pareil mendiant, aurait le plus grand tort, et, dans ce cas,
les autorités elles-mêmes ne pourraient protéger l’étranger
contre la fureur d’une population irritable.
[Illustration : Arabe de la secte des es-Senoussi.]
Le matin du 20 janvier, le gouverneur m’envoya quatre mulets
sellés et quelques machazini pour me permettre de visiter les
environs immédiats de la ville. Mes deux interprètes et l’un
des serviteurs marocains, Ibn Djeloul, m’accompagnaient.
En dehors de la véritable ville commence une cité à part, le
quartier vraiment gigantesque de la résidence, où l’on arrive
par une belle porte, flanquée de tours crénelées appuyées
sur de fortes colonnes trapues. Cette merveille architecturale,
ornée de magnifiques majoliques et de charmants motifs décoratifs,
montre combien le sens artistique était développé jadis et, par
contre, combien la population actuelle est stupide et indifférente
en laissant tomber ces superbes monuments : les parties basses de
cette porte sont déjà enduites à la chaux. Il est difficile de
décrire ce qu’on nomme la résidence. Au premier coup d’œil
c’est un ensemble de places immenses et désertes, séparées
les unes des autres par des murs, d’où surgissent çà et là
les tours des mosquées ou les toits des maisons ; cet ensemble
couvre une telle étendue, qu’il faut des heures pour en faire le
tour à cheval. Si l’on y pénètre, on trouve dans ces espaces si
désolés, en apparence si vides, des palais ruinés cachés au milieu
de beaux et grands jardins d’agrément, des parcs à gibier avec
des troupes d’autruches, des antilopes, etc., de grandes écuries,
pleines de beaux chevaux, des villages entiers avec les habitations
des esclaves, des tours fortifiées qui servaient de trésors,
des aqueducs, et enfin un système très étendu et extrêmement
compliqué de passages souterrains voûtés, qui servent de magasins
pour les masses de grains appartenant au sultan.
[Illustration : Grande porte de Meknès.]
Il est impossible que tout cet ensemble de places géantes et de
grands murs avec des tours en forme de fer à cheval ait été
tracé d’après un plan. Les divers sultans l’ont évidemment
construit dans la suite des siècles, d’après leurs caprices ;
chaque souverain laissait abandonné le bâtiment commencé par son
prédécesseur immédiat, et en édifiait un nouveau, qui peut-être
ne devait être qu’à moitié terminé, et c’est ainsi que se
forma ce quartier de la résidence, qui a presque un mille carré
d’étendue. Aussi loin que vont les yeux, aussi loin s’étendent
à l’horizon les hautes murailles dorées par le temps ; par places
elles servent du moins à enclore les plantations d’oliviers. Tout
au loin on aperçoit de grandes ruines : à Meknès on raconte que ce
sont les restes d’un mur tout à fait gigantesque, qu’un puissant
sultan voulut faire construire entre cette ville et Marrakech, la
résidence du temps ; il devait être si haut et si solide qu’aucun
ennemi ne pourrait le détruire, et si large que les caravanes y
circuleraient sûrement et commodément. Sur un point, le sol est
couvert de magnifiques colonnes et de chapiteaux de marbre, que le
cruel sultan Mouley Ismaël fit venir d’Italie, pour les employer
à la construction d’un palais. Aujourd’hui elles gisent sur le
sol, couvertes d’ordures, brisées en plusieurs pièces, et nul
ne s’en inquiète. Nulle part la décadence n’apparaît sous
une forme plus palpable que sous celle de ces débris classiques :
ils montrent que de tout-puissants souverains surent faire fleurir
pour un court espace de temps les arts et les sciences, qui devaient
disparaître avec eux.