Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande, L. Pietsch,

donne une description pittoresque de ces profondes coupures, si

intéressantes ; il dit à leur sujet : « Ces ravins surprennent

par leur beauté pittoresque, vraiment romantique, dont on sent

d’autant mieux l’effet, qu’ils apparaissent subitement dans le

vide d’une étendue monotone et sans arbres. Les hautes cascades

grondantes et écumantes, le feuillage épais des figuiers, parmi

lesquels les ceps de vignes enroulent leurs sarments flexibles,

la vallée entière embaumée du fin parfum des fleurs de la vigne,

les grandes haies de roseaux et de lauriers-roses murmurant au bord

des eaux qui courent gaiement, ce ravissant tableau profondément

dissimulé entre les parois verticales des ravins, repose l’esprit

par son charme infini. Et ce charme s’accroît encore quand on

descend, pendant les heures de repos, dans cette rivière limpide et

froide : assis sur un bloc de rocher, on se laisse entourer de ses

bras blancs, et on passe dans sa fraîcheur les heures ardentes qui

s’écoulent sur le plateau. Les tortues curieuses n’inquiètent

pas le moins du monde ce plaisir. Quoiqu’elles étendent volontiers

leur cou hors de leur carapace, en sortant leur tête de l’eau,

pour considérer l’hôte qui veut se plonger dans leur lit humide,

elles s’enfuient pourtant au bout d’un instant avec des mouvements

d’un comique irrésistible, et avec la même expression de très

grande frayeur que montrent les vieilles femmes mauresques à la

vue d’un Européen. Aussitôt qu’on fait un pas vers elles,

elles plongent profondément, avec une habileté natatoire qu’on

supposerait à peine à une créature aussi lourde d’aspect. »

Ces profondes coupures à parois verticales me remettaient très

vivement en mémoire une apparition semblable dans la vallée du

Dniestr, de la Galicie orientale. Là également le plateau de la

Podolie est coupé de ravins de plus de 100 pieds, sur les parois

verticales desquels il est aisé d’étudier les différentes

formations géologiques et dans le fond desquels le Dniestr court

rapidement vers l’est.

La direction ouest que nous prîmes le 18 janvier était légèrement

inclinée vers le sud-ouest. Après avoir passé quelques petits

ruisseaux venant de Ras el-Ma, nous atteignîmes un pays nommé

Mechra er-Remal, surprenant par la quantité de sable qui couvre le

sol. Vers onze heures et demie nous arrivâmes au premier ravin,

nommé oued em-Mehedouma ; un grand pont, à moitié ruiné,

franchit la rivière, et de l’autre côté se trouvent les ruines

d’anciennes fortifications et un palmier isolé. Nous fîmes halte

à l’ombre des vieux murs mauresques ; devant nous s’élevaient

vers le nord les pentes des montagnes sacrées du Zarhoun, avec

leurs sombres forêts d’oliviers.

Vers deux heures nous continuâmes la marche, toujours par le plateau

qui monte doucement vers le nord ; nous traversâmes le ravin de la

rivière des Juifs, puis nous arrivâmes à une autre coupure, dans

le voisinage de laquelle se trouve la source dont on a lu plus haut

la jolie description, et qui est nommée Aïn Toutou, ainsi que tout

le pays. Enfin nous atteignîmes le dernier des ravins du plateau,

l’oued el-Ouslin ; de l’autre côté de ses parois verticales,

les murs extérieurs de Meknès étaient déjà visibles.

Tout le chemin de Fez à Meknès prouve que jadis il était

tenu en bon état, quand les sultans résidaient plus souvent à

Meknès. De nombreux ponts et des restes de fortifications prouvent

que l’on s’inquiétait de la sécurité et de la commodité des

puissants voyageurs ; mais depuis longtemps déjà tout est tombé

dans l’abandon. Quoique ce chemin soit assez fréquemment suivi,

la sécurité dont on y jouit n’est pas grande. Les tribus des

environs, particulièrement celles du sud, sont surtout berbères

et compromettent souvent par leurs brigandages la sûreté de

la route. Quand le sultan actuel va à Marrakech, ce qui arrive

d’ordinaire une fois par an, il emmène de très fortes masses

de troupes en guise d’escorte, et il est assez souvent arrivé

que ces dernières étaient attaquées par des bandes de brigands

berbères. Cette insécurité est également un des motifs qui rendent

ce grand plateau si peu peuplé. Quoique la culture du sol doive y

offrir quelques difficultés, il y aurait pourtant grandement place

pour l’élevage de troupeaux de moutons et de chèvres ; mais,

dans tout mon voyage, je n’ai rien vu de semblable.

De l’autre côté du dernier ravin, nous atteignîmes rapidement

les jardins immenses plantés d’oliviers et de céréales,

et entourés de grands murs, qui s’étendent tout autour de la

ville. Nous descendîmes encore une fois dans une dépression du

sol, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la puissante porte

de la ville, qui s’étend en forme d’amphithéâtre sur une

colline faiblement accentuée. Comme dans toutes les villes arabes,

le premier aspect, du dehors, est agréable et grandiose : à Meknès

cette première impression est encore accrue par la végétation

très riche du pays, par de beaux jardins sans nombre et par des

champs et des prairies bien tenues. La nature, sous ce magnifique

climat, a prodigué ses bienfaits, malheureusement à des gens qui

ne savent pas les apprécier.

Nous parcourûmes une partie de cette grande ville, qui s’étend

surtout du sud-ouest au nord-ouest, et nous nous arrêtâmes vers six

heures sur une place au milieu de Meknès, devant une grande porte

richement ornée, qui mène dans la cour d’une mosquée. Hadj Ali

fit aussitôt une visite au gouverneur ou amil (le mot pacha n’est

pas en usage au Maroc), et lui montra la lettre que m’avait fait

remettre le sultan : l’amil fut très courtois et chargea aussitôt

ses machazini de m’indiquer une maison. Comme, dans l’intervalle,

j’avais fait déjà dresser les tentes et tout préparer pour le

bivouac, je préférai passer la première nuit sur la place et me

rendre le lendemain seulement dans la maison. L’amil y consentit

et m’envoya, outre un souper magnifique, quatre hommes pour me

garder la nuit.

Le matin suivant, je me disposai à m’installer dans la maison

qui était mise à ma disposition, mais je m’aperçus qu’elle

était très jolie, mais beaucoup trop vaste et que les grandes

pièces vides en devaient être très froides. Je ne me souvenais

que trop des jours de froid supportés à Fez. Sur ma réclamation,

le gouverneur m’en fit désigner une petite, à la vérité ruinée

en partie, mais charmante, au milieu d’un magnifique jardin ;

je l’acceptai avec plaisir, nous nous y installâmes rapidement

et nous nous y trouvâmes extrêmement bien. Les serviteurs furent

logés au rez-de-chaussée, tandis que, avec mes interprètes,

je prenais possession des chambres de l’étage supérieur ; de

la véranda, qui était au nord, s’étendait une vue admirable

sur les montagnes du Zarhoun, tout près de nous, avec leurs petits

villages ressortant par leurs maisons blanches comme neige sur le

vert foncé des immenses plantations d’oliviers.

Vers midi je fus invité chez l’amil avec mes interprètes Hadj Ali

et Abdoullah (Benitez). L’amil, un Nègre, comme la plupart des

hauts fonctionnaires marocains, n’était que depuis peu de temps

dans ce poste et n’avait évidemment jamais vu d’Européen chez

lui. C’était un homme d’âge moyen, au type nègre fort accusé

et de couleur très foncée, qui faisait ressortir vigoureusement le

blanc de neige de son grand turban et la teinte de son fin haïk. Il

se montra très gracieux dans son accueil, et fut bien étonné

de toutes les nouveautés qu’il voyait. Les nouvelles politiques

d’Occident éveillèrent naturellement aussi sa curiosité ; nous

ne pouvions en finir avec nos récits, de sorte que finalement nous

dûmes encore prendre chez lui le repas du soir. Il nous reçut

dans son cabinet de travail, grande pièce garnie d’un tapis,

avec un bassin carré au milieu ; dans un angle étaient assis

l’amil avec son chalif (secrétaire ou lieutenant), qui reçoit

les pièces officielles, les lit et y répond, et est en possession

du sceau du gouverneur. Ce dernier, comme d’ailleurs la majorité

des hauts fonctionnaires, ne savait ni lire ni écrire ; ils tiennent

ces _sciences_ pour inutiles, puisque leur chalif s’en occupe pour

eux. Quand nous entrâmes, des négociations étaient pendantes avec

différents cheikhs du voisinage ; pendant notre entretien, plusieurs

affaires furent également traitées. Un machazini à mine fort raide

entra, amenant un prisonnier, homme d’aspect misérable et chétif,

qui resta humblement à la porte et se sentait évidemment très mal

à son aise dans cette pièce élégante et devant une société

choisie. Il entendit dans un silence stupide rendre aussitôt le

jugement du gouverneur sur le rapport du machazini ; la bastonnade et

la prison sont les peines habituelles pour les délits non politiques.

J’employai le peu de jours que je pouvais consacrer au séjour

de Meknès, à faire dés excursions dans ses beaux environs, à

parcourir la ville et à recueillir des renseignements de toute

nature.

En ce qui concerne le nom de cette antique ville, si célèbre dans

le monde musulman, Miknâs ou Miknâsa (Meknès) est la forme arabe

moderne du nom de Miknâsat, déjà connu au dixième siècle. Une

branche de la tribu berbère de Zenatah, nommée Meknâsah, fonda

ici, dit-on, une ville à cette époque. Sur nos cartes modernes on

trouve généralement employée la forme espagnole de Mequinez (ou

Mekinès). Comme toutes les villes marocaines, Meknès se divise

en trois parties : la kasba, avec les logements des personnages

officiels, la ville des bourgeois avec les bazars, et la mellah,

quartier des Juifs. La ville, qui aujourd’hui compte au plus 25000

habitants, est bâtie sur un espace immense et couvre une surface

sans aucun rapport avec le nombre de ses habitants. Par contraste

avec Fez, les rues y sont très larges ; il y a beaucoup de grandes

places, qui donnent de l’air et de la lumière, et même la mellah

consiste en une large et longue rue, qui à la vérité n’est

pas très proprement tenue ; elle longe le mur de la ville et est

disposée de telle sorte qu’on n’y a accès que par deux portes

fermées la nuit. Meknès a été souvent érigée en résidence,

d’une façon permanente ou temporaire, par les sultans ; c’est

de là que viennent les nombreux restes de grandes constructions

et les jardins abandonnés, entourés de murs, ruinés il est vrai,

comme tout l’est au Maroc. On voit partout des maisons commencées,

à moitié terminées et d’autres qui s’écroulent, lentement

mais sûrement.

Comme dans toutes villes marocaines, les Juifs forment à Meknès

une partie très importante de la population ; mais leur situation

y paraît un peu moins difficile. Il est vrai qu’ils ne peuvent

sortir hors de la mellah que les pieds nus, qu’ils ont leur coupe

particulière de cheveux et qu’ils évitent, comme ailleurs,

de faire paraître leur aisance par des vêtements de mise

convenable. Mais les relations entre Mahométans et Juifs y sont un

peu plus actives et un peu moins forcées ; on entend moins parler des

actes de brutalité auxquels ces derniers sont exposés. A Meknès,

leur existence est rendue beaucoup plus supportable en apparence

par la circonstance seule qu’ils habitent dans une large rue bien

aérée, et qu’ils ne sont pas confinés, comme à Fez et autres

lieux, dans des antres misérables, aux émanations pestilentielles

et dans des caves sombres pleines d’ordures. Si les Juifs marocains

avaient seulement une légère idée de l’ordre et de la propreté,

leur mellah donnerait une impression agréable. Tout le petit commerce

et toute la petite industrie sont dans leurs mains. Les boutiques

succèdent aux boutiques ; souvent il leur suffit d’une natte

dépliée pour établir un atelier, où ils restent accroupis tout le

jour avec une grande application, en se laissant rarement détourner

de leur travail. Les cordonniers et les tailleurs, les forgerons,

les menuisiers, les selliers, les ouvriers qui travaillent l’or et

l’argent, les brodeurs de soie, etc., sont presque exclusivement

des Juifs espagnols.

Chez les bijoutiers juifs on trouve souvent de vieux bijoux en or ou

en argent d’un travail très original, qui datent de l’époque

de la prospérité de Meknès, alors que la cour y résidait et

qu’une foule de gens riches et de personnes de distinction y

habitaient. Comme les Juifs font aussi des affaires de prêt, mainte

jolie arme et maints bijoux de femmes sont tombés entre leurs mains

et y sont demeurés. Il m’arriva, par exemple, d’acheter un petit

poignard courbe très ancien, du genre en usage au Maroc, dont les

deux faces du fourreau étaient garnies d’argent et montraient

partout un fin travail d’arabesques. On ne fait plus du tout

de semblables objets de luxe. Il se trouve aussi chez ces Juifs

une quantité de bijoux de femmes. Très souvent les Mauresques

sont mises dans le cas d’engager leurs objets précieux, quand

la subvention qui leur est assurée par leurs maris pendant leurs

voyages vient à manquer.

L’animation dans les bazars maures est beaucoup moindre à Meknès

qu’à Fez ; Meknès n’est pas du tout une ville d’affaires et de

commerce, et l’impression générale qui s’en dégage est celle

d’une quasi-solitude. Dans la plupart des boutiques on ne vend

que des objets d’alimentation ; en fait d’industrie mauresque,

il n’existe de remarquable que des fabriques de poteries et de

petites faïences colorées, pour la décoration des appartements,

ainsi que les ateliers d’objets en cuir de couleur. Au contraire,

le commerce de fruits, de légumes et d’huile paraît très

important. Meknès est une vraie ville de jardins ; nulle part au

Maroc je n’en ai vu comme les siens. Différentes espèces de

raves, de choux-fleurs, de haricots, de pommes de terre, de choux,

de tomates, de grenades, de raisins, de figues, d’amandes,

de dattes, d’oranges, de limons doux, et beaucoup d’autres

encore, y prospèrent et y abondent, de sorte que Fez, la capitale,

est approvisionnée de produits maraîchers par Meknès. Les jardins

sont bien tenus, et un soin particulier est apporté à leur système

d’irrigation. Les Arabes sont, ou plutôt étaient, des maîtres

dans l’art d’établir et d’utiliser les conduites d’eau ;

aussi la ville est-elle pourvue d’eau courante, grâce à un grand

réservoir placé à l’extérieur.

Mais ce sont les vastes bois d’oliviers qui font la principale

richesse des habitants. Ces bois commencent tout près des portes

de la ville et se prolongent vers le nord jusqu’aux longues

montagnes du Zarhoun, dont les pentes méridionales forment aussi

une seule et immense forêt d’oliviers. C’est une vraie montagne

d’huile ; beaucoup des habitants aisés de la ville y possèdent

des propriétés, avec des enclos d’oliviers.

La vigne est relativement peu cultivée, quoique le climat lui

convienne très bien. Comme les Marocains sont très stricts

observateurs de l’interdiction des boissons spiritueuses, les

raisins ne sont utilisés qu’à l’état sec ; au contraire,

les Juifs préparent de temps en temps une boisson qui n’a que de

lointains rapports avec notre vin.

La population passe pour très fanatique, et la ville est restée

longtemps sans être parcourue par les voyageurs étrangers. Ce

n’est que dans ces dix dernières années qu’elle a été

visitée plusieurs fois, depuis que les voyages d’ambassade à

la cour du sultan se sont multipliés. Presque tous les ans, le

représentant d’une puissance européenne, accompagné d’une

importante suite et en grande pompe, va de Tanger à Fez et revient

de là par Meknès, sur une autre route. Des présents de prix,

presque toujours inutiles, sont envoyés de la part des grandes

puissances européennes au souverain noir du Maroc, et le peuple

marocain voit avec étonnement et fierté les princes de l’Europe

civilisée chercher à se supplanter réciproquement pour ne pas

tomber en disgrâce auprès de Sa Majesté Chérifienne. C’est

là une attitude vraiment indigne ! Pour la plupart il s’agit

de conclure un traité de commerce favorable, mais l’affaire

serait beaucoup plus simple et surtout plus sérieuse si l’État

intéressé envoyait simplement une canonnière à Tanger ou à

Mogador. C’est ainsi que les grands peuvent persuader au sultan

et au petit peuple que le Maroc est encore un des plus puissants

empires du monde. Quand on voit, en outre, de quelle manière les

ambassadeurs étrangers sont accueillis, comment le sultan noir

reçoit toujours à cheval les représentants de la civilisation,

après qu’ils ont attendu des heures en frac noir d’uniforme

et tête nue, sous un soleil brûlant, et comment, après quelques

mots insignifiants, il fait demi-tour et quitte l’étranger, on ne

peut assez déplorer une pareille conduite des grandes puissances

européennes en face d’un barbare qui sait à peine lire et

écrire. N’est-on pas allé jusqu’à trouver non pas insolent,

mais fort spirituel, ce mot du sultan ou de l’un de ses esclaves :

De même que les souverains européens reçoivent, assis sur leur

trône, les ambassadeurs étrangers, il pouvait bien, lui sultan,

faire de même sur un cheval, puisque ce cheval est son trône !

La population de Meknès s’est un peu accoutumée aux Européens

depuis les voyages d’ambassade ; il faut y être toujours

très prudent et surtout éviter de parcourir les rues sans un

machazini. Meknès et particulièrement les villages des monts du

Zarhoun dans le voisinage passent, en effet, pour sacrées. Sur

les pentes occidentales de ces montagnes se trouve le plus grand

sanctuaire du Maroc, le tombeau de son plus célèbre souverain,

Mouley Idris Akbar, le Grand. Meknès est donc le chef-lieu de

quelques sectes très fanatiques, et entre autres de l’ordre des

es-Senoussi, dont beaucoup de membres parcourent le Maroc. Dans

aucune ville marocaine, les processions des différentes zaouias

pour les grandes fêtes mahométanes, et surtout la naissance de

Mahomet, ne sont aussi farouches et aussi bruyantes qu’ici. Ces

jours-là, la mellah, le quartier des Juifs, est tenue fermée ;

et, si par hasard un Chrétien se trouvait dans la ville, on ne le

laisserait certainement pas sortir de chez lui : on l’y garderait

avec soin. La foule furieuse, appartenant aux plus basses classes,

et surtout les Nègres esclaves et les femmes sont comme des fous ;

ils déchirent les animaux qu’ils trouvent sur leur passage,

chiens, moutons, chèvres, et en dévorent la viande saignante ;

on dit même qu’il est déjà arrivé à Meknès que des hommes

ont été sacrifiés de cette façon, et tout cela en l’honneur

d’Allah et du Prophète ! Nulle part la férocité de l’homme

ne se montre à un tel point que dans ces fêtes mahométanes.

En ce qui concerne la secte des es-Senoussi dont je viens de

parler, elle est répandue dans tout le nord de l’Afrique et

possède des zaouias depuis l’Égypte jusqu’au Maroc et loin

dans l’intérieur. Si-Senoussi, le père du chef actuel de la

secte, Mohammed es-Senoussi, commença sa propagande en Égypte

vers la cinquantième année de ce siècle. Lorsqu’il vit que,

sous l’influence des légations européennes, le gouvernement

égyptien regardait sa conduite avec défiance, il s’enfuit

vers Barka et fonda dans Djebel-el-Akdar, près de Benghasi, sa

première zaouia. Mais là encore il ne se sentit pas assez en

sûreté, et s’enfonça profondément dans le désert et fonda

dans l’oasis de Djerboub la zaouia centrale, d’où une vive

agitation commença à se répandre. Il voulait réformer l’Islam,

un peu dégénéré, et rétablir dans leur intégrité les vieilles

croyances du Coran. Dans ce but il envoya ses adhérents dans tout

le nord de l’Afrique et fit partout élever des zaouias. Après

la mort de Si-Senoussi, dès 1860, son fils, le chef actuel,

prit la conduite de l’ordre et continua avec de nouvelles forces

l’œuvre de son père, qui prit peu à peu de l’importance, de

sorte que l’ordre possède aujourd’hui la plus grande influence

dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique. Sa sévère

discipline, sa richesse et son manque de scrupules quant aux moyens

d’atteindre le but fixé, font de cet ordre des es-Senoussi

l’une des plus dangereuses parmi les confréries dans lesquelles

la civilisation européenne voit ses plus violents adversaires

au nord de l’Afrique. Pendant mon voyage au Maroc je rencontrai

souvent des membres de cet ordre, créatures en haillons, aux yeux

hagards et féroces, et dont l’apparition suffisait pour répandre

la crainte. Ils errent en mendiant dans le pays, et malheur à

qui ne répond pas à leurs demandes ! Je me souviens d’avoir

vu un de ces coquins fanatiques se précipiter sur moi avec une

lance, en me réclamant violemment de l’argent. Il ne fut pas

content de ce que je lui donnai, saisit mon cheval par la bride,

me menaça de sa lance et ne put qu’avec peine être écarté par

mon escorte. Quiconque oserait, dans un moment d’impatience, bien

naturelle après une telle importunité, user de violence envers

un pareil mendiant, aurait le plus grand tort, et, dans ce cas,

les autorités elles-mêmes ne pourraient protéger l’étranger

contre la fureur d’une population irritable.

[Illustration : Arabe de la secte des es-Senoussi.]

Le matin du 20 janvier, le gouverneur m’envoya quatre mulets

sellés et quelques machazini pour me permettre de visiter les

environs immédiats de la ville. Mes deux interprètes et l’un

des serviteurs marocains, Ibn Djeloul, m’accompagnaient.

En dehors de la véritable ville commence une cité à part, le

quartier vraiment gigantesque de la résidence, où l’on arrive

par une belle porte, flanquée de tours crénelées appuyées

sur de fortes colonnes trapues. Cette merveille architecturale,

ornée de magnifiques majoliques et de charmants motifs décoratifs,

montre combien le sens artistique était développé jadis et, par

contre, combien la population actuelle est stupide et indifférente

en laissant tomber ces superbes monuments : les parties basses de

cette porte sont déjà enduites à la chaux. Il est difficile de

décrire ce qu’on nomme la résidence. Au premier coup d’œil

c’est un ensemble de places immenses et désertes, séparées

les unes des autres par des murs, d’où surgissent çà et là

les tours des mosquées ou les toits des maisons ; cet ensemble

couvre une telle étendue, qu’il faut des heures pour en faire le

tour à cheval. Si l’on y pénètre, on trouve dans ces espaces si

désolés, en apparence si vides, des palais ruinés cachés au milieu

de beaux et grands jardins d’agrément, des parcs à gibier avec

des troupes d’autruches, des antilopes, etc., de grandes écuries,

pleines de beaux chevaux, des villages entiers avec les habitations

des esclaves, des tours fortifiées qui servaient de trésors,

des aqueducs, et enfin un système très étendu et extrêmement

compliqué de passages souterrains voûtés, qui servent de magasins

pour les masses de grains appartenant au sultan.

[Illustration : Grande porte de Meknès.]

Il est impossible que tout cet ensemble de places géantes et de

grands murs avec des tours en forme de fer à cheval ait été

tracé d’après un plan. Les divers sultans l’ont évidemment

construit dans la suite des siècles, d’après leurs caprices ;

chaque souverain laissait abandonné le bâtiment commencé par son

prédécesseur immédiat, et en édifiait un nouveau, qui peut-être

ne devait être qu’à moitié terminé, et c’est ainsi que se

forma ce quartier de la résidence, qui a presque un mille carré

d’étendue. Aussi loin que vont les yeux, aussi loin s’étendent

à l’horizon les hautes murailles dorées par le temps ; par places

elles servent du moins à enclore les plantations d’oliviers. Tout

au loin on aperçoit de grandes ruines : à Meknès on raconte que ce

sont les restes d’un mur tout à fait gigantesque, qu’un puissant

sultan voulut faire construire entre cette ville et Marrakech, la

résidence du temps ; il devait être si haut et si solide qu’aucun

ennemi ne pourrait le détruire, et si large que les caravanes y

circuleraient sûrement et commodément. Sur un point, le sol est

couvert de magnifiques colonnes et de chapiteaux de marbre, que le

cruel sultan Mouley Ismaël fit venir d’Italie, pour les employer

à la construction d’un palais. Aujourd’hui elles gisent sur le

sol, couvertes d’ordures, brisées en plusieurs pièces, et nul

ne s’en inquiète. Nulle part la décadence n’apparaît sous

une forme plus palpable que sous celle de ces débris classiques :

ils montrent que de tout-puissants souverains surent faire fleurir

pour un court espace de temps les arts et les sciences, qui devaient

disparaître avec eux.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 12 / 31 段