on veut se renseigner au sujet de leur pays ou de leur religion. Je
suis persuadé que, pour copier ces vers, le jeune étudiant eut des
difficultés à examiner cette plaque écrite, qu’il n’est pas
facile d’atteindre. Ainsi qu’il me le dit, il le fit alors qu’il
se trouvait seul dans la mosquée ; il n’eut pas sans doute pareille
occasion de copier les quatre autres lignes, plus difficiles à lire.
Il était inutile de rechercher les restes de ces antiques faïences
mauresques, de ces vases et de ces assiettes à reflets métalliques
si particuliers, qui sont aujourd’hui conservés comme des raretés
de prix dans les musées. Le peu que les Arabes chassés d’Espagne
ont apporté avec eux au Maroc a été recueilli par les différentes
ambassades des puissances européennes que le Maroc a eu l’occasion
de voir se succéder rapidement depuis le début de ce siècle. S’il
se trouve encore des restes de ces anciennes œuvres d’art, pleines
d’originalité et de goût, ce ne peut être qu’en Andalousie. Il
est vrai que le touriste trouve à Grenade, chez les marchands
d’antiquités, une foule de « vieilles faïences mauresques »,
mais elles ont leur patrie d’origine à Paris ou à Londres.
A Fez les artisans et les fabricants sont partagés en quartiers. Dans
un quartier de ce genre il y a un ou plusieurs grands foundaqs,
c’est-à-dire de grands bâtiments appartenant à l’État, et
pourvus de magasins, d’ateliers, d’écuries, de logements, etc.,
pour la corporation, de même que des bazars, ruelles étroites
pleines de petites boutiques. Il y a donc des quartiers et des
foundaqs d’ouvriers en cuir, de menuisiers, d’orfèvres, de
fabricants d’armes, etc. Le bazar principal se trouve au milieu de
la ville : c’est un grand bâtiment, partagé en différentes cours
avec de petits comptoirs sans nombre, il y règne toujours une très
grande activité ; comme chaque marchand y a sa place déterminée,
on y traite de toutes les affaires, et le bazar remplace les cafés
de certaines villes, où se donnent les rendez-vous. Du reste, dans
chaque bazar de Fez existent des _cafés volants_, c’est-à-dire
de petits fourneaux mobiles, sur lesquels on prépare du café noir
très fort, qu’on vend dans de toutes petites tasses. Je me suis
souvent assis pendant des heures dans le comptoir d’un Arabe de
mes amis, en prenant une tasse de moka et en contemplant la vie et
l’activité qui régnaient dans le bazar.
Le séjour de ma glaciale maison de Fez m’était assez pénible,
et, aussi souvent que je le pouvais, je la quittais pour me promener
dans la ville ou aux environs. Mais cela me devint à la longue
fort désagréable ; car j’avais toujours avec moi un soldat,
ce qui me donnait l’air d’un prisonnier. J’avais engagé un
ménage juif, qui s’occupait de notre cuisine, de sorte que nous
nous trouvions à la fin beaucoup mieux que dans les premiers jours
de notre séjour. Mon machazini de Tanger ainsi que mon loueur de
chevaux israélite de la même ville s’en retournèrent bientôt ;
le dernier, à sa grande satisfaction, reçut ses frais de retour,
outre le prix convenu. Je pus renvoyer des lettres et des collections
à Tanger, et je dus bientôt penser aux moyens de partir de Fez. Je
demandai une audience au premier ministre, mais il était malade,
de sorte que je ne pus également être présenté au sultan, ce qui
me contraria beaucoup moins que mes compagnons. Souvent j’assistais
aux exercices des soldats sur la grand’place en dehors de la ville ;
les gens habitués aux manœuvres des régiments européens pourraient
à peine garder leur sérieux devant un pareil spectacle. Comme
chez nous, ces exercices excitaient le plus vif intérêt de la
population féminine des classes inférieures, et une foule de femmes
s’assemblaient en plein air pendant des demi-journées entières,
pour regarder, la tête cachée sous leurs grands mouchoirs, les
militaires vêtus de rouge vif.
Le 3 janvier, un courrier vint de Tanger porteur d’un paquet
de livres et de journaux, que j’accueillis avec la plus grande
joie. J’achetai dans les bazars les articles les plus variés,
que j’espérais utiliser plus tard comme présents, et que
j’eus de meilleure qualité et à plus bas prix que nulle part au
Maroc. C’étaient surtout des haïks, grands manteaux de drap en
forme de toges, pour les hommes ; puis de petits mouchoirs de soie ;
des bonnets rouges, nommés fez ou tarbouch ; du bois odoriférant ;
de l’essence de rose dans de petites bouteilles de verre scellées,
etc.
Du bastion placé au sud on a une très belle vue sur la ville ;
c’est une sorte de tour, armée jadis et qui forme le lieu
de prédilection des promeneurs de Fez, si toutefois on s’y
promène. Il n’y a de promenades ou de jardins publics dans aucune
ville du Maroc ; le Marocain ne sait pas en général ce qu’est
une promenade ; quand il n’est pas chez lui, il va dans les bazars
ou les foundaqs, pour causer avec ses amis.
Des membres de la secte fanatique des es-Senoussi parcourent
également la ville, et l’on fait bien d’éviter la rencontre
de ces mendiants, qui rôdent partout en montrant avec une certaine
ostentation leurs vêtements déguenillés et malpropres.
Nous recevions de nombreuses visites et nous allions souvent
aussi chez des Maures, aux repas desquels nous assistions très
fréquemment. Un déjeuner chez un parent d’un grand chérif fut
surtout brillant : il n’y prit pourtant pas part lui-même ; il me
donna une lettre de recommandation pour le souverain à peu près
indépendant d’un petit État de l’oued Noun, Sidi Hécham,
dont nous devions traverser le pays pendant notre voyage. Ce
déjeuner dura de huit heures du matin à une heure et demie de
l’après-midi ! Comme introduction, nous absorbâmes de grandes
quantités de thé avec toutes sortes de pâtisseries ; puis vinrent,
à longs intervalles, des mets de tout genre nageant dans l’huile,
du couscous, de la viande d’agneau, des poulets, etc. Et avec cela
de l’eau pure ! Pour terminer, on nous servit de nouveau du thé
et des fruits. La note la plus intéressante du repas fut donnée
par un quatuor qui raclait ses instruments avec une persévérance
presque insupportable et chantait en même temps, probablement des
chansons d’amour. La musique marocaine est très monotone, et les
voyageurs l’ont qualifiée d’effroyable avec grande raison ;
ce jour-là j’y trouvai maints motifs de mélodies élégantes ;
peut-être commençais-je à m’y habituer. Ce brillant déjeuner en
musique que nous offrait une famille riche et considérée avait mis
tout le quartier en émoi. Sur tous les toits se tenaient les femmes,
étroitement enveloppées et guettant les accents du concert. Notre
hôte s’était servi pour le repas de l’appartement d’apparat,
c’est-à-dire de celui des femmes, et avait naturellement relégué
les siennes dans des pièces écartées, d’où elles regardaient
avidement par les petites ouvertures des portes. Après le repas,
les enfants furent amenés par une esclave noire. Je me souviens
surtout d’une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, évidemment
l’enfant gâtée du père, et qui, à l’occasion de cette fête,
était surchargée de bijoux d’or et d’argent ; autour du cou
elle avait un grand collier de perles rouges, et sa tête était
littéralement couverte de fins filigranes d’or. Le soir, nous
eûmes chez nous toute la compagnie, et le thé vert de Chine coula
à flots ; sans lui, il n’y a pas de visiteurs.
[Illustration : Musicien marocain.]
Nous reçûmes une visite intéressante le 15 janvier. C’était le
grand chérif algérien Sidi Sliman ; il a pris, comme on sait, sous
Abd el-Kader, une part importante aux insurrections des Algériens
contre les Français. Quand celui-ci se rendit aux Français et
finalement accepta d’eux une pension, Sidi Sliman partit pour le
Maroc avec son entourage, et le sultan lui assigna un territoire
dans le voisinage de Marrakech. Sidi Sliman se tient d’ordinaire
auprès du sultan. C’est un homme âgé, grand et beau. Il avait
appris qu’un parent de son ancien chef était ici ; évidemment
il voulait avoir des nouvelles d’Algérie et demander s’il ne
serait pas bientôt temps de se battre de nouveau. C’est un ennemi
irréconciliable des Français, et en 1881, autant que j’ai pu le
savoir, il a pris part aux derniers soulèvements sur la frontière
marocaine de l’Algérie.
Le 9 janvier j’entrepris une excursion dans les salines au nord,
ou plutôt un peu au nord-ouest de Fez. Quoique ce ne dût être
qu’une promenade à cheval dans un pays tout à fait sûr, les
préparatifs en furent assez compliqués, grâce à la lenteur
des autorités. Depuis plusieurs jours j’avais émis le désir
de visiter ce pays, et je fus forcé d’en obtenir d’abord
la permission de l’amil et des autres fonctionnaires. Elle me
fut naturellement accordée, mais je dus accepter l’escorte de
deux machazini, originaires de cet endroit, et qui furent rendus
responsables de ma sécurité. Je vis de nouveau très nettement
que dans l’intérieur du Maroc l’Européen est simplement
un prisonnier ; qu’il ne peut faire un pas sans en avertir
les autorités et sans obtenir leur permission. Le gouvernement
marocain, pour arriver à cette conclusion, part de ce principe,
du reste parfaitement exact à son point de vue : c’est qu’il
se sent obligé de prendre certaines garanties pour la sûreté du
voyageur étranger. On sait par expérience que, quand au Maroc
il arrive quelque chose à un Chrétien, les représentants de
l’État européen intéressé font aussitôt grand tapage, et que
dans les cas les plus favorables il faut régler l’affaire par
des dédommagements en argent. Pour échapper à toute complication
diplomatique, le système de surveillance des Roumis est poussé à
ses conséquences les plus extrêmes : c’est pour cela que les
accidents survenus aux voyageurs dans le Maroc sont relativement
beaucoup plus rares que dans les autres pays mahométans. Le Maroc
doit son indépendance au système d’exclusion strictement pratiqué
par ses habitants envers les Européens, et à la surveillance
au moins ennuyeuse qu’ils exercent sur eux. C’est ce qui fait
qu’on m’attribua deux gendarmes pour cette petite excursion,
sans que je les eusse demandés, et que par contre il me fallut les
payer bel et bien.
Après avoir laissé dernière nous les jardins d’oliviers qui
entourent la ville, nous chevauchâmes par une contrée de collines
désertes, et nous atteignîmes un petit ruisseau qui sort des
montagnes salifères et dont le lit desséché était recouvert
d’une croûte de sel blanc ; tout le voisinage était également
revêtu d’une couche blanche, de sorte que l’on avait l’illusion
d’un paysage de neige. Les montagnes et collines environnantes
consistent : 1o en grès blanc calcaire ; 2o en schiste argileux
rouge avec gypse et filons de sel ; 3o en conglomérats de deux
genres : _a_, conglomérat grossier avec schistes cristallins ;
_b_, roche plus fine, dont quelques parties sont étendues sur un
lit d’argile. L’ensemble rappelle le Haselgebirge des salines
autrichiennes. Nous suivîmes le ruisseau salé pendant environ une
demi-heure, dans la direction du nord-est, et nous arrivâmes en un
point où une assez grande quantité de sel s’est amassée dans le
schiste argileux rouge. Dans le grès dont j’ai parlé on trouve des
fossiles, le pecten, le spondylus et autres bivalves qui démontrent
que ce dépôt salin appartient à l’étage moyen de la formation
tertiaire. En fait d’échantillons minéraux, on y rencontre surtout
des cristaux de sel, de gypse, de carbonate de chaux et de pyrite.
A l’ouest de ce point, et à quelques heures seulement, se trouvent
des sources thermales sulfureuses, qui sont consacrées à un saint,
Mouley Yakoub, dont le nom s’étend à tout le pays et même à
la région des salines. Les sources sont fréquemment visitées par
les malades, et on dit qu’elles guérissent surtout les maladies
cancéreuses. Comme les environs de ces sources thermales sont tenus
pour sacrés, on ne me permit pas de m’y rendre ; c’était
un des motifs qui m’avaient fait escorter de deux soldats :
ils étaient chargés de m’empêcher d’aller dans un endroit
où j’aurais été exposé comme Chrétien aux insultes d’une
population fanatique.
Après que j’eus examiné tout ce qui était surtout à voir,
nous fîmes halte vers midi dans une petite vallée herbeuse, non
loin d’un douar ; j’eus de nouveau l’occasion d’observer
combien la population pauvre des campagnes est pillée par les soldats
vassaux du sultan. J’avais apporté de Fez d’abondantes provisions
pour notre déjeuner à tous, et mes deux machazini en eurent leur
large part. Après s’être rassasiés, ils déclarèrent que la
population du village voisin devait maintenant apporter la mouna ;
ils ajoutèrent que, partout où s’arrêtait un voyageur avec
une recommandation du sultan, c’était un usage que les habitants
prissent soin de lui. Mes deux soldats entrèrent dans le village,
où ils ne trouvèrent que quelques femmes ou enfants : le reste
de la population était aux champs. Les femmes durent se mettre en
route pour aller chercher le chef de la localité, et ce dernier
fut forcé de remettre une mouna aux soldats. Ces hommes revinrent
chargés de poulets, d’œufs, de pain, de miel, etc., tandis
que les habitants du village qui les avaient suivis par curiosité
nous regardaient avec des mines rien moins qu’amicales. Il est
inutile que l’Européen cherche à renoncer à la mouna : les
machazini l’arrachent au peuple ; je ne pus adoucir un peu ces
paysans qu’en laissant quelque argent pour les pauvres du pays. Mes
soldats se réjouirent fort du tour qui leur avait si bien réussi,
et emportèrent à Fez, en guise de butin, toutes ces victuailles,
que je leur avais abandonnées. Des faits de ce genre, ou encore plus
fâcheux, se renouvellent très souvent, et expliquent la haine des
gens des campagnes du Maroc contre les machazini du sultan et contre
les Infidèles qui voyagent sous leur protection.
Il me fallut enfin songer à partir. Déjà à diverses reprises
j’avais cherché à louer des chevaux ou des mulets pour le voyage
de Marrakech ; mais leur prix me sembla trop élevé ; 20 douros
(100 fr.) pour la location d’un cheval me paraissant une somme
trop forte, je me résolus à en acheter. Le grand marché de
chaque semaine est tenu tous les jeudis en dehors de Fez ; aussi
le 15 janvier j’allai de bonne heure avec Hadj Ali au marché
aux chevaux. Le marché était extrêmement animé, une foule de
gens des environs s’y trouvaient. Un grand nombre de chameaux, de
chevaux, de mulets, d’ânes, de bœufs, de moutons et de chèvres
y étaient rassemblés : les animaux de chaque espèce avaient
leur place particulière : comme sur les marchés aux grains et aux
marchandises, chaque article est strictement séparé des autres. De
nombreux Nègres esclaves des deux sexes et des enfants étaient
également mis en vente. Mes négociations durèrent fort longtemps,
et je dus rester jusque dans l’après-midi, par une chaleur
torride, sur ce sol sec et poussiéreux. Il me fallait chercher
à acheter des animaux au plus bas prix possible et en même temps
capables de résister au voyage. Finalement j’acquis un cheval de
selle pour Hadj Ali, un beau petit mulet pour moi et deux chevaux,
un mulet et un âne pour les bagages. On peut avoir pour 25 à 30
douros un assez bon cheval de selle, qui n’est pas à la vérité
de pure race berbère, mais qui est pourtant passable ; les bons
mulets sont un peu plus chers. Un ordre sévère régnait sur le
marché aux chevaux. Dans une tente se tenaient deux commissaires du
marché et une sorte de vétérinaire. Les premiers prélevaient au
nom du gouvernement un petit impôt proportionnel au prix de vente ;
le dernier examinait les animaux vendus et ne déclarait le marché
valable que quand l’animal n’avait aucun défaut saillant.
Un Maure marchand de cuirs, qui venait souvent nous voir et nous
avait montré toute espèce de complaisances, se chargea de nous
fournir les brides, les selles, les étriers, etc., et, le jour
suivant, nous entreprîmes une promenade dans les environs avec
nos chevaux. C’était un vendredi, c’est-à-dire un jour de
fête, et les hommes se tenaient une grande partie du jour dans les
mosquées ; les femmes, au contraire, jouissent ces jours-là d’une
certaine liberté, et les emploient à des promenades au cimetière,
placé en dehors de la ville. Quand nous arrivâmes en cet endroit,
nous fûmes étonnés de voir des centaines de femmes étendues sur
le gazon, le visage presque à découvert ; elles ne rabattirent
leur grand manteau que quand nous approchâmes davantage. Nous nous
reposâmes aussi dans leur voisinage, d’autant plus que nous y
vîmes des cafés volants et des hommes du pays. C’étaient pour
la plupart de jeunes célibataires, qui cherchaient une occasion de
faire des connaissances ; et nous vîmes avec étonnement qu’en ce
jour la stricte étiquette s’était un peu adoucie et qu’hommes
et femmes s’amusaient fort bien ensemble. Mainte petite intrigue
doit se nouer là, qui se continue plus tard dans la ville.
De retour dans notre logement, je fis faire tous les préparatifs
pour quitter Fez le lendemain.
CHAPITRE V
MEKNÈS, LES MONTAGNES DU ZARHOUN ET LES RUINES DE VOLUBILIS.
Départ de Fez. — Ras el-Ma. — Ravins. — Ponts. — Vue
de la ville. — Belle maison de campagne. — L’amil. —
Meknès. — La mellah. — Industrie et commerce. — Culture des
jardins. — Fanatisme. — Voyages des ambassadeurs. — Zaouias. —
Es-Senoussi. — Palais du sultan. — Magasins de provisions. —
Trésor. — Beau climat. — Kasr Faraoun (Volubilis). — Montagnes
du Zarhoun.
Le 17 janvier 1880 je quittai la résidence du sultan du Maroc et me
dirigeai vers l’ouest pour aller voir Meknès[18], le « Versailles
marocain ». Quoique j’aie souvent réclamé aux autorités de Fez
pendant les derniers jours quelques machazini pour mon voyage, ces
hommes n’avaient pas encore apparu, et je me mis en route, tout à
fait contre l’usage du pays, sans une escorte de ce genre. Quantité
d’amis maures avec lesquels je m’étais lié à Fez voulurent
à toute force nous accompagner pendant quelques heures, et même
le jeune Edrisi, le neveu de mon interprète, ainsi que Ibn Djenoun,
profitèrent de cette circonstance pour aller en notre compagnie à
Meknès, où ils espéraient faire quelque affaire. Mes serviteurs
juifs qui avaient tenu mon ménage à Fez, touchés des bons gages
et surtout des bons traitements qu’ils avaient trouvés dans notre
maison, prirent de nous un congé solennel et appelèrent sur mon
entreprise les bénédictions de leur Dieu.
Nous quittâmes la résidence par le Bab el-Mahrouk, la porte
occidentale, par laquelle nous étions également entrés dans
la ville. Vers l’ouest et le sud-ouest s’étend l’immense
plaine de Fez, dont la fertilité a été tant de fois vantée. Ce
n’est pourtant pas du tout le cas. Ce plateau est constitué par un
conglomérat grossier et solide, qui de plus est couvert, en beaucoup
de places, de plaques de calcaire très récent, géologiquement
parlant ; ce calcaire sort également en de nombreux endroits
de la mince couche d’humus. Vers le nord-ouest mène la large
route, très fréquentée, qui va à Tanger par Kasr el-Kebir : au
contraire, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest,
des sentiers sans nombre tracés par les animaux de bât se dirigent
vers Meknès. Ce dernier chemin est également très suivi ; on y
rencontre souvent des marchands, des fonctionnaires, des machazini
et des caravanes de marchandises.
Ce chemin nous conduisit d’abord dans la vallée de l’oued Fez ;
puis nous nous élevâmes sur une terrasse haute de plusieurs mètres,
constituée par le calcaire dont j’ai parlé et qui montre en
grandes masses une tendance à se décomposer en forme de cuvettes,
ou mieux de coupes concentriques. Ces creux peu profonds, de forme
circulaire, souvent de plusieurs mètres de diamètre, se retrouvent
dans tout le pays parcouru par nous jusqu’à Meknès. La contrée
est sans aucun arbre ; des touffes de palmiers nains et des chardons
recouvrent cette plaine de beaucoup de milles carrés, qui est peu
propre à la culture des céréales.
Le temps était magnifique ; un ciel clair et sans nuages
s’étendait au-dessus de la plaine infinie, et laissait apparaître
nettement dans l’air pur les objets les plus éloignés. Nous
avions tous le même sentiment agréable d’avoir échappé à une
prison étroite et sombre et nous chevauchâmes gaiement, lentement
et agréablement vers notre but immédiat. La distance entre Fez
et Meknès ne compte qu’une quarantaine de kilomètres, mais nous
préférâmes la diviser en deux étapes.
Il est près de dix heures quand nous quittons Fez, et dès deux
heures et demie nous nous arrêtons et dressons nos tentes. Nous avons
passé en chemin une petite rivière, affluent de l’oued el-Fez,
l’oued el-Adjen, sur un pont de pierre bien conservé. Notre
bivouac se trouve près de l’oued el-Ndja, qui va directement
vers le nord dans le Sebou. Il y a également ici un très beau
pont sur la rivière ; tout près sont quelques palmiers, qui
surprennent dans ce pays absolument sans arbres, et c’est là
que sont dressées d’ordinaire les tentes des voyageurs. J’ai
toujours remarqué qu’un palmier isolé fait un très bel effet,
tandis que les palmiers en masses me plaisent beaucoup moins. A
une heure seulement au sud de notre bivouac est un pays nommé Ras
el-Ma (Tête de l’Eau) ; c’est une faible ondulation du sol où
prennent leur source l’oued el-Fez et l’oued el-Ndja, ainsi
que quelques ruisseaux plus petits, qui se jettent dans ces deux
rivières. L’oued el-Fez coule d’ici directement vers l’est,
et se jette dans le Sebou après avoir pourvu d’eau la ville de
Fez, tandis que l’oued el-Ndja coule dans la direction du nord,
droit vers ce fleuve.
Auprès de notre bivouac se trouve un douar, dont les habitants
appartiennent à la tribu des el-Oudeia et ne se montrent pas très
bien disposés. Evidemment ils sont trop souvent dépouillés et
obligés de livrer la mouna aux fonctionnaires du sultan qui font
ce trajet, de sorte qu’ils voient avec méfiance toute caravane
étrangère. Comme je n’avais aucun machazini avec moi, il ne fut
pas question de mouna ; je n’avais nulle prétention à cet égard,
et ne demandais que de l’orge pour mes chevaux en échange de bel
argent. Mais on prétendit qu’il n’y en avait pas au village,
et il me fallut envoyer dans le voisinage, à des heures de distance,
pour trouver de la paille et de l’orge.
Autant le jour avait été d’une chaleur agréable, autant le froid
devint vif pendant la nuit ; nous en souffrions dans nos tentes,
et, quand nous nous levâmes, le lendemain matin vers six heures,
nous avions 2 degrés de froid, à notre grand étonnement. La
rivière et l’eau des pots étaient couvertes d’une mince couche
de glace ; les champs d’alentour resplendissaient dans leur frais
manteau blanc.
Vers sept heures et demie nous partions, tremblants de froid ; mais,
à mesure que le soleil s’élevait, la température devenait plus
douce, et le changement était si rapide, que vers onze heures
nous avions déjà 20 degrés à l’ombre ! Après avoir passé
la rivière (comme tous les Arabes, nous évitions soigneusement
les ponts bien bâtis, et nous traversions généralement les
rivières à gué, suivant la mode du pays), nous arrivâmes de
nouveau sur le plateau sans fin dont l’uniformité était rompue,
pendant la marche de ce jour, par plusieurs ravines très profondes,
extrêmement pittoresques, au fond desquelles des torrents grondaient
en courant vers le Sebou. On est d’autant plus surpris à la vue
de ces coupures profondes apparaissant tout à coup, qu’on croit
voyager sur une plaine basse sans limites ; mais le plateau a plus de
400 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée, et
le voyageur s’arrête surpris devant ces ravins qui ont jusqu’à
150 mètres de profondeur, et dont les parois sont presque verticales.
Les éléments géologiques du plateau sont faciles à distinguer
sur ces points. Sous les couches calcaires dont j’ai parlé et
qui se décomposent en forme de coupes, sont des lits horizontaux
de sable et de marne, dont les fossiles indiquent une origine
tertiaire récente ; entre les deux s’étend par places la couche
de conglomérat, dont l’extension est si grande. Au-dessous se
trouvent, en couches relevées verticalement, le grès et le calcaire,
avec dépôts quartzeux, des formations de nummulites éocènes,
si répandues dans le nord du Maroc. Elles se dirigent du sud-ouest
vers le nord-est et tombent vers le nord sous un angle aigu.