Il est bien à regretter que les Marocains soient si défiants quand

on veut se renseigner au sujet de leur pays ou de leur religion. Je

suis persuadé que, pour copier ces vers, le jeune étudiant eut des

difficultés à examiner cette plaque écrite, qu’il n’est pas

facile d’atteindre. Ainsi qu’il me le dit, il le fit alors qu’il

se trouvait seul dans la mosquée ; il n’eut pas sans doute pareille

occasion de copier les quatre autres lignes, plus difficiles à lire.

Il était inutile de rechercher les restes de ces antiques faïences

mauresques, de ces vases et de ces assiettes à reflets métalliques

si particuliers, qui sont aujourd’hui conservés comme des raretés

de prix dans les musées. Le peu que les Arabes chassés d’Espagne

ont apporté avec eux au Maroc a été recueilli par les différentes

ambassades des puissances européennes que le Maroc a eu l’occasion

de voir se succéder rapidement depuis le début de ce siècle. S’il

se trouve encore des restes de ces anciennes œuvres d’art, pleines

d’originalité et de goût, ce ne peut être qu’en Andalousie. Il

est vrai que le touriste trouve à Grenade, chez les marchands

d’antiquités, une foule de « vieilles faïences mauresques »,

mais elles ont leur patrie d’origine à Paris ou à Londres.

A Fez les artisans et les fabricants sont partagés en quartiers. Dans

un quartier de ce genre il y a un ou plusieurs grands foundaqs,

c’est-à-dire de grands bâtiments appartenant à l’État, et

pourvus de magasins, d’ateliers, d’écuries, de logements, etc.,

pour la corporation, de même que des bazars, ruelles étroites

pleines de petites boutiques. Il y a donc des quartiers et des

foundaqs d’ouvriers en cuir, de menuisiers, d’orfèvres, de

fabricants d’armes, etc. Le bazar principal se trouve au milieu de

la ville : c’est un grand bâtiment, partagé en différentes cours

avec de petits comptoirs sans nombre, il y règne toujours une très

grande activité ; comme chaque marchand y a sa place déterminée,

on y traite de toutes les affaires, et le bazar remplace les cafés

de certaines villes, où se donnent les rendez-vous. Du reste, dans

chaque bazar de Fez existent des _cafés volants_, c’est-à-dire

de petits fourneaux mobiles, sur lesquels on prépare du café noir

très fort, qu’on vend dans de toutes petites tasses. Je me suis

souvent assis pendant des heures dans le comptoir d’un Arabe de

mes amis, en prenant une tasse de moka et en contemplant la vie et

l’activité qui régnaient dans le bazar.

Le séjour de ma glaciale maison de Fez m’était assez pénible,

et, aussi souvent que je le pouvais, je la quittais pour me promener

dans la ville ou aux environs. Mais cela me devint à la longue

fort désagréable ; car j’avais toujours avec moi un soldat,

ce qui me donnait l’air d’un prisonnier. J’avais engagé un

ménage juif, qui s’occupait de notre cuisine, de sorte que nous

nous trouvions à la fin beaucoup mieux que dans les premiers jours

de notre séjour. Mon machazini de Tanger ainsi que mon loueur de

chevaux israélite de la même ville s’en retournèrent bientôt ;

le dernier, à sa grande satisfaction, reçut ses frais de retour,

outre le prix convenu. Je pus renvoyer des lettres et des collections

à Tanger, et je dus bientôt penser aux moyens de partir de Fez. Je

demandai une audience au premier ministre, mais il était malade,

de sorte que je ne pus également être présenté au sultan, ce qui

me contraria beaucoup moins que mes compagnons. Souvent j’assistais

aux exercices des soldats sur la grand’place en dehors de la ville ;

les gens habitués aux manœuvres des régiments européens pourraient

à peine garder leur sérieux devant un pareil spectacle. Comme

chez nous, ces exercices excitaient le plus vif intérêt de la

population féminine des classes inférieures, et une foule de femmes

s’assemblaient en plein air pendant des demi-journées entières,

pour regarder, la tête cachée sous leurs grands mouchoirs, les

militaires vêtus de rouge vif.

Le 3 janvier, un courrier vint de Tanger porteur d’un paquet

de livres et de journaux, que j’accueillis avec la plus grande

joie. J’achetai dans les bazars les articles les plus variés,

que j’espérais utiliser plus tard comme présents, et que

j’eus de meilleure qualité et à plus bas prix que nulle part au

Maroc. C’étaient surtout des haïks, grands manteaux de drap en

forme de toges, pour les hommes ; puis de petits mouchoirs de soie ;

des bonnets rouges, nommés fez ou tarbouch ; du bois odoriférant ;

de l’essence de rose dans de petites bouteilles de verre scellées,

etc.

Du bastion placé au sud on a une très belle vue sur la ville ;

c’est une sorte de tour, armée jadis et qui forme le lieu

de prédilection des promeneurs de Fez, si toutefois on s’y

promène. Il n’y a de promenades ou de jardins publics dans aucune

ville du Maroc ; le Marocain ne sait pas en général ce qu’est

une promenade ; quand il n’est pas chez lui, il va dans les bazars

ou les foundaqs, pour causer avec ses amis.

Des membres de la secte fanatique des es-Senoussi parcourent

également la ville, et l’on fait bien d’éviter la rencontre

de ces mendiants, qui rôdent partout en montrant avec une certaine

ostentation leurs vêtements déguenillés et malpropres.

Nous recevions de nombreuses visites et nous allions souvent

aussi chez des Maures, aux repas desquels nous assistions très

fréquemment. Un déjeuner chez un parent d’un grand chérif fut

surtout brillant : il n’y prit pourtant pas part lui-même ; il me

donna une lettre de recommandation pour le souverain à peu près

indépendant d’un petit État de l’oued Noun, Sidi Hécham,

dont nous devions traverser le pays pendant notre voyage. Ce

déjeuner dura de huit heures du matin à une heure et demie de

l’après-midi ! Comme introduction, nous absorbâmes de grandes

quantités de thé avec toutes sortes de pâtisseries ; puis vinrent,

à longs intervalles, des mets de tout genre nageant dans l’huile,

du couscous, de la viande d’agneau, des poulets, etc. Et avec cela

de l’eau pure ! Pour terminer, on nous servit de nouveau du thé

et des fruits. La note la plus intéressante du repas fut donnée

par un quatuor qui raclait ses instruments avec une persévérance

presque insupportable et chantait en même temps, probablement des

chansons d’amour. La musique marocaine est très monotone, et les

voyageurs l’ont qualifiée d’effroyable avec grande raison ;

ce jour-là j’y trouvai maints motifs de mélodies élégantes ;

peut-être commençais-je à m’y habituer. Ce brillant déjeuner en

musique que nous offrait une famille riche et considérée avait mis

tout le quartier en émoi. Sur tous les toits se tenaient les femmes,

étroitement enveloppées et guettant les accents du concert. Notre

hôte s’était servi pour le repas de l’appartement d’apparat,

c’est-à-dire de celui des femmes, et avait naturellement relégué

les siennes dans des pièces écartées, d’où elles regardaient

avidement par les petites ouvertures des portes. Après le repas,

les enfants furent amenés par une esclave noire. Je me souviens

surtout d’une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, évidemment

l’enfant gâtée du père, et qui, à l’occasion de cette fête,

était surchargée de bijoux d’or et d’argent ; autour du cou

elle avait un grand collier de perles rouges, et sa tête était

littéralement couverte de fins filigranes d’or. Le soir, nous

eûmes chez nous toute la compagnie, et le thé vert de Chine coula

à flots ; sans lui, il n’y a pas de visiteurs.

[Illustration : Musicien marocain.]

Nous reçûmes une visite intéressante le 15 janvier. C’était le

grand chérif algérien Sidi Sliman ; il a pris, comme on sait, sous

Abd el-Kader, une part importante aux insurrections des Algériens

contre les Français. Quand celui-ci se rendit aux Français et

finalement accepta d’eux une pension, Sidi Sliman partit pour le

Maroc avec son entourage, et le sultan lui assigna un territoire

dans le voisinage de Marrakech. Sidi Sliman se tient d’ordinaire

auprès du sultan. C’est un homme âgé, grand et beau. Il avait

appris qu’un parent de son ancien chef était ici ; évidemment

il voulait avoir des nouvelles d’Algérie et demander s’il ne

serait pas bientôt temps de se battre de nouveau. C’est un ennemi

irréconciliable des Français, et en 1881, autant que j’ai pu le

savoir, il a pris part aux derniers soulèvements sur la frontière

marocaine de l’Algérie.

Le 9 janvier j’entrepris une excursion dans les salines au nord,

ou plutôt un peu au nord-ouest de Fez. Quoique ce ne dût être

qu’une promenade à cheval dans un pays tout à fait sûr, les

préparatifs en furent assez compliqués, grâce à la lenteur

des autorités. Depuis plusieurs jours j’avais émis le désir

de visiter ce pays, et je fus forcé d’en obtenir d’abord

la permission de l’amil et des autres fonctionnaires. Elle me

fut naturellement accordée, mais je dus accepter l’escorte de

deux machazini, originaires de cet endroit, et qui furent rendus

responsables de ma sécurité. Je vis de nouveau très nettement

que dans l’intérieur du Maroc l’Européen est simplement

un prisonnier ; qu’il ne peut faire un pas sans en avertir

les autorités et sans obtenir leur permission. Le gouvernement

marocain, pour arriver à cette conclusion, part de ce principe,

du reste parfaitement exact à son point de vue : c’est qu’il

se sent obligé de prendre certaines garanties pour la sûreté du

voyageur étranger. On sait par expérience que, quand au Maroc

il arrive quelque chose à un Chrétien, les représentants de

l’État européen intéressé font aussitôt grand tapage, et que

dans les cas les plus favorables il faut régler l’affaire par

des dédommagements en argent. Pour échapper à toute complication

diplomatique, le système de surveillance des Roumis est poussé à

ses conséquences les plus extrêmes : c’est pour cela que les

accidents survenus aux voyageurs dans le Maroc sont relativement

beaucoup plus rares que dans les autres pays mahométans. Le Maroc

doit son indépendance au système d’exclusion strictement pratiqué

par ses habitants envers les Européens, et à la surveillance

au moins ennuyeuse qu’ils exercent sur eux. C’est ce qui fait

qu’on m’attribua deux gendarmes pour cette petite excursion,

sans que je les eusse demandés, et que par contre il me fallut les

payer bel et bien.

Après avoir laissé dernière nous les jardins d’oliviers qui

entourent la ville, nous chevauchâmes par une contrée de collines

désertes, et nous atteignîmes un petit ruisseau qui sort des

montagnes salifères et dont le lit desséché était recouvert

d’une croûte de sel blanc ; tout le voisinage était également

revêtu d’une couche blanche, de sorte que l’on avait l’illusion

d’un paysage de neige. Les montagnes et collines environnantes

consistent : 1o en grès blanc calcaire ; 2o en schiste argileux

rouge avec gypse et filons de sel ; 3o en conglomérats de deux

genres : _a_, conglomérat grossier avec schistes cristallins ;

_b_, roche plus fine, dont quelques parties sont étendues sur un

lit d’argile. L’ensemble rappelle le Haselgebirge des salines

autrichiennes. Nous suivîmes le ruisseau salé pendant environ une

demi-heure, dans la direction du nord-est, et nous arrivâmes en un

point où une assez grande quantité de sel s’est amassée dans le

schiste argileux rouge. Dans le grès dont j’ai parlé on trouve des

fossiles, le pecten, le spondylus et autres bivalves qui démontrent

que ce dépôt salin appartient à l’étage moyen de la formation

tertiaire. En fait d’échantillons minéraux, on y rencontre surtout

des cristaux de sel, de gypse, de carbonate de chaux et de pyrite.

A l’ouest de ce point, et à quelques heures seulement, se trouvent

des sources thermales sulfureuses, qui sont consacrées à un saint,

Mouley Yakoub, dont le nom s’étend à tout le pays et même à

la région des salines. Les sources sont fréquemment visitées par

les malades, et on dit qu’elles guérissent surtout les maladies

cancéreuses. Comme les environs de ces sources thermales sont tenus

pour sacrés, on ne me permit pas de m’y rendre ; c’était

un des motifs qui m’avaient fait escorter de deux soldats :

ils étaient chargés de m’empêcher d’aller dans un endroit

où j’aurais été exposé comme Chrétien aux insultes d’une

population fanatique.

Après que j’eus examiné tout ce qui était surtout à voir,

nous fîmes halte vers midi dans une petite vallée herbeuse, non

loin d’un douar ; j’eus de nouveau l’occasion d’observer

combien la population pauvre des campagnes est pillée par les soldats

vassaux du sultan. J’avais apporté de Fez d’abondantes provisions

pour notre déjeuner à tous, et mes deux machazini en eurent leur

large part. Après s’être rassasiés, ils déclarèrent que la

population du village voisin devait maintenant apporter la mouna ;

ils ajoutèrent que, partout où s’arrêtait un voyageur avec

une recommandation du sultan, c’était un usage que les habitants

prissent soin de lui. Mes deux soldats entrèrent dans le village,

où ils ne trouvèrent que quelques femmes ou enfants : le reste

de la population était aux champs. Les femmes durent se mettre en

route pour aller chercher le chef de la localité, et ce dernier

fut forcé de remettre une mouna aux soldats. Ces hommes revinrent

chargés de poulets, d’œufs, de pain, de miel, etc., tandis

que les habitants du village qui les avaient suivis par curiosité

nous regardaient avec des mines rien moins qu’amicales. Il est

inutile que l’Européen cherche à renoncer à la mouna : les

machazini l’arrachent au peuple ; je ne pus adoucir un peu ces

paysans qu’en laissant quelque argent pour les pauvres du pays. Mes

soldats se réjouirent fort du tour qui leur avait si bien réussi,

et emportèrent à Fez, en guise de butin, toutes ces victuailles,

que je leur avais abandonnées. Des faits de ce genre, ou encore plus

fâcheux, se renouvellent très souvent, et expliquent la haine des

gens des campagnes du Maroc contre les machazini du sultan et contre

les Infidèles qui voyagent sous leur protection.

Il me fallut enfin songer à partir. Déjà à diverses reprises

j’avais cherché à louer des chevaux ou des mulets pour le voyage

de Marrakech ; mais leur prix me sembla trop élevé ; 20 douros

(100 fr.) pour la location d’un cheval me paraissant une somme

trop forte, je me résolus à en acheter. Le grand marché de

chaque semaine est tenu tous les jeudis en dehors de Fez ; aussi

le 15 janvier j’allai de bonne heure avec Hadj Ali au marché

aux chevaux. Le marché était extrêmement animé, une foule de

gens des environs s’y trouvaient. Un grand nombre de chameaux, de

chevaux, de mulets, d’ânes, de bœufs, de moutons et de chèvres

y étaient rassemblés : les animaux de chaque espèce avaient

leur place particulière : comme sur les marchés aux grains et aux

marchandises, chaque article est strictement séparé des autres. De

nombreux Nègres esclaves des deux sexes et des enfants étaient

également mis en vente. Mes négociations durèrent fort longtemps,

et je dus rester jusque dans l’après-midi, par une chaleur

torride, sur ce sol sec et poussiéreux. Il me fallait chercher

à acheter des animaux au plus bas prix possible et en même temps

capables de résister au voyage. Finalement j’acquis un cheval de

selle pour Hadj Ali, un beau petit mulet pour moi et deux chevaux,

un mulet et un âne pour les bagages. On peut avoir pour 25 à 30

douros un assez bon cheval de selle, qui n’est pas à la vérité

de pure race berbère, mais qui est pourtant passable ; les bons

mulets sont un peu plus chers. Un ordre sévère régnait sur le

marché aux chevaux. Dans une tente se tenaient deux commissaires du

marché et une sorte de vétérinaire. Les premiers prélevaient au

nom du gouvernement un petit impôt proportionnel au prix de vente ;

le dernier examinait les animaux vendus et ne déclarait le marché

valable que quand l’animal n’avait aucun défaut saillant.

Un Maure marchand de cuirs, qui venait souvent nous voir et nous

avait montré toute espèce de complaisances, se chargea de nous

fournir les brides, les selles, les étriers, etc., et, le jour

suivant, nous entreprîmes une promenade dans les environs avec

nos chevaux. C’était un vendredi, c’est-à-dire un jour de

fête, et les hommes se tenaient une grande partie du jour dans les

mosquées ; les femmes, au contraire, jouissent ces jours-là d’une

certaine liberté, et les emploient à des promenades au cimetière,

placé en dehors de la ville. Quand nous arrivâmes en cet endroit,

nous fûmes étonnés de voir des centaines de femmes étendues sur

le gazon, le visage presque à découvert ; elles ne rabattirent

leur grand manteau que quand nous approchâmes davantage. Nous nous

reposâmes aussi dans leur voisinage, d’autant plus que nous y

vîmes des cafés volants et des hommes du pays. C’étaient pour

la plupart de jeunes célibataires, qui cherchaient une occasion de

faire des connaissances ; et nous vîmes avec étonnement qu’en ce

jour la stricte étiquette s’était un peu adoucie et qu’hommes

et femmes s’amusaient fort bien ensemble. Mainte petite intrigue

doit se nouer là, qui se continue plus tard dans la ville.

De retour dans notre logement, je fis faire tous les préparatifs

pour quitter Fez le lendemain.

CHAPITRE V

MEKNÈS, LES MONTAGNES DU ZARHOUN ET LES RUINES DE VOLUBILIS.

Départ de Fez. — Ras el-Ma. — Ravins. — Ponts. — Vue

de la ville. — Belle maison de campagne. — L’amil. —

Meknès. — La mellah. — Industrie et commerce. — Culture des

jardins. — Fanatisme. — Voyages des ambassadeurs. — Zaouias. —

Es-Senoussi. — Palais du sultan. — Magasins de provisions. —

Trésor. — Beau climat. — Kasr Faraoun (Volubilis). — Montagnes

du Zarhoun.

Le 17 janvier 1880 je quittai la résidence du sultan du Maroc et me

dirigeai vers l’ouest pour aller voir Meknès[18], le « Versailles

marocain ». Quoique j’aie souvent réclamé aux autorités de Fez

pendant les derniers jours quelques machazini pour mon voyage, ces

hommes n’avaient pas encore apparu, et je me mis en route, tout à

fait contre l’usage du pays, sans une escorte de ce genre. Quantité

d’amis maures avec lesquels je m’étais lié à Fez voulurent

à toute force nous accompagner pendant quelques heures, et même

le jeune Edrisi, le neveu de mon interprète, ainsi que Ibn Djenoun,

profitèrent de cette circonstance pour aller en notre compagnie à

Meknès, où ils espéraient faire quelque affaire. Mes serviteurs

juifs qui avaient tenu mon ménage à Fez, touchés des bons gages

et surtout des bons traitements qu’ils avaient trouvés dans notre

maison, prirent de nous un congé solennel et appelèrent sur mon

entreprise les bénédictions de leur Dieu.

Nous quittâmes la résidence par le Bab el-Mahrouk, la porte

occidentale, par laquelle nous étions également entrés dans

la ville. Vers l’ouest et le sud-ouest s’étend l’immense

plaine de Fez, dont la fertilité a été tant de fois vantée. Ce

n’est pourtant pas du tout le cas. Ce plateau est constitué par un

conglomérat grossier et solide, qui de plus est couvert, en beaucoup

de places, de plaques de calcaire très récent, géologiquement

parlant ; ce calcaire sort également en de nombreux endroits

de la mince couche d’humus. Vers le nord-ouest mène la large

route, très fréquentée, qui va à Tanger par Kasr el-Kebir : au

contraire, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest,

des sentiers sans nombre tracés par les animaux de bât se dirigent

vers Meknès. Ce dernier chemin est également très suivi ; on y

rencontre souvent des marchands, des fonctionnaires, des machazini

et des caravanes de marchandises.

Ce chemin nous conduisit d’abord dans la vallée de l’oued Fez ;

puis nous nous élevâmes sur une terrasse haute de plusieurs mètres,

constituée par le calcaire dont j’ai parlé et qui montre en

grandes masses une tendance à se décomposer en forme de cuvettes,

ou mieux de coupes concentriques. Ces creux peu profonds, de forme

circulaire, souvent de plusieurs mètres de diamètre, se retrouvent

dans tout le pays parcouru par nous jusqu’à Meknès. La contrée

est sans aucun arbre ; des touffes de palmiers nains et des chardons

recouvrent cette plaine de beaucoup de milles carrés, qui est peu

propre à la culture des céréales.

Le temps était magnifique ; un ciel clair et sans nuages

s’étendait au-dessus de la plaine infinie, et laissait apparaître

nettement dans l’air pur les objets les plus éloignés. Nous

avions tous le même sentiment agréable d’avoir échappé à une

prison étroite et sombre et nous chevauchâmes gaiement, lentement

et agréablement vers notre but immédiat. La distance entre Fez

et Meknès ne compte qu’une quarantaine de kilomètres, mais nous

préférâmes la diviser en deux étapes.

Il est près de dix heures quand nous quittons Fez, et dès deux

heures et demie nous nous arrêtons et dressons nos tentes. Nous avons

passé en chemin une petite rivière, affluent de l’oued el-Fez,

l’oued el-Adjen, sur un pont de pierre bien conservé. Notre

bivouac se trouve près de l’oued el-Ndja, qui va directement

vers le nord dans le Sebou. Il y a également ici un très beau

pont sur la rivière ; tout près sont quelques palmiers, qui

surprennent dans ce pays absolument sans arbres, et c’est là

que sont dressées d’ordinaire les tentes des voyageurs. J’ai

toujours remarqué qu’un palmier isolé fait un très bel effet,

tandis que les palmiers en masses me plaisent beaucoup moins. A

une heure seulement au sud de notre bivouac est un pays nommé Ras

el-Ma (Tête de l’Eau) ; c’est une faible ondulation du sol où

prennent leur source l’oued el-Fez et l’oued el-Ndja, ainsi

que quelques ruisseaux plus petits, qui se jettent dans ces deux

rivières. L’oued el-Fez coule d’ici directement vers l’est,

et se jette dans le Sebou après avoir pourvu d’eau la ville de

Fez, tandis que l’oued el-Ndja coule dans la direction du nord,

droit vers ce fleuve.

Auprès de notre bivouac se trouve un douar, dont les habitants

appartiennent à la tribu des el-Oudeia et ne se montrent pas très

bien disposés. Evidemment ils sont trop souvent dépouillés et

obligés de livrer la mouna aux fonctionnaires du sultan qui font

ce trajet, de sorte qu’ils voient avec méfiance toute caravane

étrangère. Comme je n’avais aucun machazini avec moi, il ne fut

pas question de mouna ; je n’avais nulle prétention à cet égard,

et ne demandais que de l’orge pour mes chevaux en échange de bel

argent. Mais on prétendit qu’il n’y en avait pas au village,

et il me fallut envoyer dans le voisinage, à des heures de distance,

pour trouver de la paille et de l’orge.

Autant le jour avait été d’une chaleur agréable, autant le froid

devint vif pendant la nuit ; nous en souffrions dans nos tentes,

et, quand nous nous levâmes, le lendemain matin vers six heures,

nous avions 2 degrés de froid, à notre grand étonnement. La

rivière et l’eau des pots étaient couvertes d’une mince couche

de glace ; les champs d’alentour resplendissaient dans leur frais

manteau blanc.

Vers sept heures et demie nous partions, tremblants de froid ; mais,

à mesure que le soleil s’élevait, la température devenait plus

douce, et le changement était si rapide, que vers onze heures

nous avions déjà 20 degrés à l’ombre ! Après avoir passé

la rivière (comme tous les Arabes, nous évitions soigneusement

les ponts bien bâtis, et nous traversions généralement les

rivières à gué, suivant la mode du pays), nous arrivâmes de

nouveau sur le plateau sans fin dont l’uniformité était rompue,

pendant la marche de ce jour, par plusieurs ravines très profondes,

extrêmement pittoresques, au fond desquelles des torrents grondaient

en courant vers le Sebou. On est d’autant plus surpris à la vue

de ces coupures profondes apparaissant tout à coup, qu’on croit

voyager sur une plaine basse sans limites ; mais le plateau a plus de

400 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée, et

le voyageur s’arrête surpris devant ces ravins qui ont jusqu’à

150 mètres de profondeur, et dont les parois sont presque verticales.

Les éléments géologiques du plateau sont faciles à distinguer

sur ces points. Sous les couches calcaires dont j’ai parlé et

qui se décomposent en forme de coupes, sont des lits horizontaux

de sable et de marne, dont les fossiles indiquent une origine

tertiaire récente ; entre les deux s’étend par places la couche

de conglomérat, dont l’extension est si grande. Au-dessous se

trouvent, en couches relevées verticalement, le grès et le calcaire,

avec dépôts quartzeux, des formations de nummulites éocènes,

si répandues dans le nord du Maroc. Elles se dirigent du sud-ouest

vers le nord-est et tombent vers le nord sous un angle aigu.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 11 / 31 段