s’élever à environ cent mille. Le noyau en est constitué par
ce que nous nommons les classes moyennes, c’est-à-dire par les
marchands et les artisans. Il consiste en Maures, mélange d’Arabes,
surtout de ceux bannis d’Espagne, et de la population berbère
primitive du pays. On les remarque à la couleur claire de leur
peau et à leurs beaux traits distingués : ce sont des marchands
habiles, tranquilles et dignes dans leur conduite ; ils forment la
bourgeoisie pacifique et payant les impôts. Les couches inférieures
de la population, les ouvriers, les portefaix, les petits marchands,
sont en grande partie des Nègres esclaves libérés, des métis de
Nègres et d’Arabes, et les plus hautes castes, des fonctionnaires
jusqu’au sultan inclus, sont composées principalement des gens
de couleur. Quelques gouverneurs sont de pur sang nègre, et ont
dû leur poste à un caprice du sultan, dont ils sont, par suite,
les créatures et dont ils dépendent complètement.
Tout Européen qui arrive au Maroc est surpris de la dignité
tranquille et pleine de distinction que montrent les Maures dans leur
attitude. Leur tête, d’ordinaire belle et pleine de caractère,
couverte d’un grand turban blanc comme neige, a certainement quelque
chose de sympathique. Leur vêtement est très seyant. Sur un cafetan
fait de drap brun ou rouge ils savent draper avec une habileté
extraordinaire le fin haïk, grande pièce semblable à une toge,
d’étoffe légère et fine, de couleur écrue qui est jetée sur
tout le corps, et même sur la tête ; ce haïk est embarrassant à
porter, car il gêne la liberté et la rapidité des mouvements ;
mais les Maures regardent tout mouvement rapide comme inconvenant et
ils se meuvent toujours avec une _grandeza_[14] paisible. En voyage on
ne porte pas d’ordinaire ce vêtement, mais un large manteau de fin
drap bleu, le burnous, qui est muni d’un capuchon. Les pantalons,
qui descendent jusqu’aux chevilles, sont également en drap ;
les Maures ne portent pas de bas, sauf à Tanger et dans quelques
autres ports, mais seulement des pantoufles jaunes. La population
pauvre est naturellement beaucoup plus simplement vêtue ; elle
se contente d’une chemise et de culottes de toile, recouvertes
d’une djellaba de coton écru, ou d’une étoffe rayée de couleur
sombre et plus solide, et enfin d’un turban blanc très simple. Les
Maures ont l’habitude de se faire raser entièrement la tête ;
la barbe est portée longue, mais la moustache est écourtée. Le
vendredi, ils prennent d’ordinaire un bain et se font couper
les cheveux. Il est étonnant que des gens dont les vêtements
sont surtout blancs, et qui paraissent par suite si propres et
si soignés, n’aient aucun goût de propreté pour leur ville,
et qu’il leur soit indifférent de voir tout près d’une maison
proprement tenue un tas d’immondices avec des cadavres d’animaux
en putréfaction, dont ils doivent supporter le voisinage chaque
jour. Tous les soins de propreté se concentrent à l’intérieur
des maisons ; chacun cherche à s’y installer aussi bien que ses
moyens le lui permettent, et s’inquiète fort peu de ce qui est
en dehors d’elles. Le revêtement du sol et d’une partie des
murs avec de petites faïences disposées en échiquier donne à
lui seul aux maisons un aspect de propreté ; les beaux tapis, les
coussins richement brodés, les tentures de velours, bariolées et
ornées de broderies d’or, qui sont appliquées aux murs, donnent
aux appartements un aspect très élégant. Ceux des femmes surtout,
dans les maisons des Arabes aisés, sont décorés avec un grand luxe.
Dans aucun État mahométan, les femmes ne sont aussi complètement
séparées du monde extérieur qu’au Maroc. Aussitôt qu’elles
quittent la maison et qu’elles pénètrent dans la rue, elles
ressemblent plutôt à une poupée se mouvant pesamment qu’à
une créature humaine. Leur visage est enveloppé de drap blanc, ne
laissant libres que les yeux : tout leur corps est caché dans une
grande pièce d’étoffe en forme de drap de lit ; de sorte qu’on
ne voit de la créature ainsi affublée que les yeux et des pantoufles
rouges ; tout le reste est étroitement couvert. Les femmes de la
population pauvre des campagnes, de même que les esclaves nègres,
sont seules moins enveloppées. On voit rarement un homme s’adresser
à une femme dans la rue : cela passe pour inconvenant. L’Européen
qui arrive au Maroc doit se garder d’examiner les femmes qu’il
rencontre ; il fait bien, au contraire, de se détourner d’elles ou
de les éviter. Au début, j’avais le désir, fort compréhensible,
d’apercevoir quelque chose des visages ainsi voilés ; mais je fus
bientôt averti par quelques amis arabes de l’inconvenance de ma
conduite. Toutes ces habitudes tiennent à la situation subordonnée
de la femme ; de même qu’à la maison elle ne peut manger avec
son mari, de même on tient pour indigne d’un homme de circuler
avec une femme sur une voie publique.
En général, les femmes des habitants des villes du Maroc ne
sont pas particulièrement belles. J’ai dû à la circonstance
d’avoir pris Sidi Hadj Ali pour interprète et compagnon, de voir
souvent des femmes marocaines dans leur costume d’intérieur, si
riche mais si pesant. Non seulement j’ai fait avec mon compagnon
beaucoup de visites chez les Maures dans Fez et dans d’autres
lieux, mais souvent les femmes venaient elles-mêmes dans ma maison,
pour se faire écrire des amulettes par lui, car il avait réussi
à se donner un certain relief comme chérif. Souvent aussi je dus
faire office de médecin. J’ai trouvé le plus grand nombre des
femmes petites et très corpulentes, par suite de leur vie oisive ;
dans leur première jeunesse on ne peut nier chez elles une certaine
beauté, provenant surtout d’yeux noirs et brillants ; mais cette
beauté orientale a pour l’homme du Nord quelque chose d’étrange
et d’incompréhensible ; elle parvient bien à attirer un moment,
mais elle n’enchaîne pas. Aussitôt que les femmes, après des
mariages très précoces, ont eu un ou deux enfants, elles se fanent
rapidement et doivent faire place à de plus jeunes.
Le costume des femmes marocaines des plus hautes classes est assez
riche ; elles portent comme vêtement de dessus un cafetan de drap
avec des manches très larges, qui est ouvert en partie par devant
et laisse apercevoir une chemise richement brodée, des pantalons de
drap et de petites pantoufles rouges, souvent garnies de filigranes
d’or et d’argent. Autour des hanches se porte une ceinture
large d’un pied et qui est également brodée. Cette ceinture,
d’ordinaire ancienne, et d’un beau travail, a souvent une grande
valeur. C’est la partie de leur toilette à laquelle les femmes
attachent le plus haut prix, et un homme ne peut faire de plus grande
joie à une femme qu’en lui donnant une ceinture de soie brodée
d’or et d’argent. Les cheveux noirs, nattés en courtes tresses,
sont généralement couverts d’un mouchoir de soie. Des bijoux
d’argent ou de corail, gracieux et souvent de forme originale,
mais grossièrement travaillés, sont très répandus : on les
attache partout, au cou, au poignet, au cafetan, aux oreilles, aux
cheveux. La coloration du visage, des sourcils, des lèvres, des
dents, des ongles, des doigts ; la peinture des bras et des pieds,
etc., sont généralement employées ; les femmes marocaines ont un
système de secrets de toilette extraordinairement compliqué.
[Illustration : Cour d’une maison de Fez.]
Elles sont extrêmement peu instruites ; il est rare que l’une
d’elles sache lire ou écrire ; elles prennent fort peu de part
en général aux exercices religieux. Comme les marchands marocains
entreprennent souvent de longs et grands voyages, il arrive que la
plupart laissent un ménage avec femme et enfants dans différentes
villes. Les longues absences du mari ne contribuent pas à faire
estimer bien haut la fidélité conjugale par des femmes qui
s’ennuient ; souvent aussi elles tombent dans la gêne, quand le
mari en voyage n’envoie pas à temps le subside mensuel qu’il
leur a promis, de sorte que beaucoup d’entre elles en sont réduites
à d’autres moyens d’existence. A Fez, du reste, beaucoup de ces
femmes gagnent leur vie en brodant de la soie d’or et d’argent.
Le sort des vieilles femmes est généralement triste ; les mariages
mahométans étant aisés à rompre, il arrive très fréquemment que
des maris renvoient simplement leurs femmes avec une petite indemnité
très insuffisante ou tout au plus une subvention minime, de sorte
qu’elles ont peine à en vivre. Dans les classes plus élevées,
ces faits se présentent rarement ; la femme dépossédée vit
simplement dans la maison et s’entend le plus souvent très bien
avec celles qui lui succèdent ; il arrive même assez fréquemment
qu’une femme, voyant que son temps est passé, cherche elle-même
pour son mari une jeune fille lui convenant et la lui recommande
pour femme. Les mariages se font habituellement devant le cadi,
c’est-à-dire le juge de l’endroit.
Les enfants sont le plus souvent jolis, mais on les voit rarement,
eux aussi, du moins dans les hautes classes ; quand on pénètre
chez un Arabe, on se voit présenter les enfants par les domestiques
ou les esclaves, mais d’ordinaire on ne parvient pas à voir
les femmes. J’avais fait à Fez la connaissance de beaucoup
d’Arabes, en partie gens tout à fait sans préjugés et dans les
maisons desquels j’allais et venais. Mais, toutes les fois que je
frappais à la porte, j’étais forcé d’attendre un certain temps,
jusqu’à ce qu’on eût enfermé dans une pièce éloignée les
êtres féminins de la maison. Chez les gens de la bourgeoisie, les
marchands aisés, j’étais conduit dans une pièce d’apparat, où
les femmes se tiennent ordinairement et que l’on nomme d’habitude
le _harem_ ; mais auparavant les femmes en avaient été expulsées.
Parmi les femmes de Fez, comme parmi celles de Marrakech, je trouvai
répandu un vice que je ne m’attendais pas à y rencontrer :
l’usage des boissons alcooliques. Les Juifs fabriquent une
eau-de-vie d’anisette, qui est achetée presque exclusivement
par les femmes maures. Tandis que les hommes sont de stricts
puritains sous ce rapport, les femmes boivent de l’eau-de-vie en
grandes quantités. Celles qui venaient chez nous pour voir Hadj
Ali me demandaient d’ordinaire un verre de vin ou de cognac, et
j’étais étonné de voir quelle quantité elles en pouvaient
supporter. Le manque absolu d’occupations intellectuelles, ou
même de distractions, entraîne ces malheureuses à recourir,
dans leur ennui, à ces jouissances. Comme il est naturel, elles
aiment beaucoup les sucreries, et les Marocains s’entendent à
les préparer sous un nombre infini de formes.
Les femmes ont une grande tendresse pour leurs enfants, du moins
tant qu’ils sont petits ; elles ont l’habitude de porter leurs
nourrissons sur leur dos, enveloppés dans leur grand manteau
blanc. La coutume d’allaiter longtemps les enfants est très
répandue, et l’on voit des garçons et des filles de quatre ou
cinq ans nourris de cette façon. Quand les garçons ont grandi,
ils s’émancipent très vite du joug maternel, et usent bientôt,
envers les femmes et même leurs propres mères, d’une conduite
aussi pénible pour les étrangers qu’insultante pour elles. Dès
leur enfance, les garçons sont élevés dans le principe qu’ils
sont quelque chose de mieux que les filles. Le mépris de la femme
fait le fond du caractère des Mahométans, et les empêche absolument
de se retrouver dans nos idées sur la civilisation. On sait que le
Coran permet quatre femmes ; mais il n’est pas interdit d’en
entretenir davantage : c’est surtout une question d’argent ;
aussi il y a beaucoup de gens qui doivent se contenter d’une seule.
Fez a une grande mellah, c’est-à-dire un quartier juif appuyé aux
murs de la ville, et séparé du reste par des portes. Il est à peine
un pays au monde où les Juifs soient tombés dans un mépris aussi
général qu’au Maroc. Le peuple élu de Jéhovah a ici à supporter
dans tout son poids le fardeau de son expatriation. Enserrés dans
leur quartier, étroit, malpropre et peuplé outre mesure, ils
mènent, malgré toutes les oppressions, une vie de famille heureuse
et réglée, qui contraste avantageusement avec les ménages polygames
des Mahométans. La plus grande part du commerce marocain est dans
leurs mains, surtout celui d’importation et d’exportation ; une
grande partie de ces Yhoudi sont aisés. Exploités par les grands,
méprisés du commun peuple, les Juifs engagent une lutte constante
pour l’existence. Leur sûreté personnelle est suffisamment
garantie, surtout par ce motif, qu’ils forment pour les Mahométans
une source inépuisable où les gouverneurs, toujours à court
d’argent, peuvent puiser à leur fantaisie : ils ont pourtant à
se soumettre à une foule d’humiliations des plus pénibles. En
dehors de la mellah ils sortent toujours en vêtements sordides et
malpropres, pour ne pas afficher l’apparence de la richesse et ne
point éveiller la cupidité ; ils se glissent, timides et courbés,
le long des maisons, évitant avec crainte les rues où se trouve une
mosquée. En dehors de leur quartier ils ne peuvent paraître, les
femmes aussi bien que les hommes, que pieds nus ; aussi on éprouve
une impression particulière à voir des personnages respectables,
à l’aspect biblique et à la tête vénérable, ou des femmes dont
les maris ont des centaines de mille francs de fortune, cacher leurs
pantoufles sous leur djellaba, et se glisser craintivement dans les
bazars maures. Et pourtant les Yhoudi sont indispensables aux Arabes :
sans eux tout le commerce et le change perdraient leur activité ;
mais de leur côté les Juifs quitteraient peu volontiers, malgré
toutes les humiliations et les insultes quotidiennement répétées,
un pays dans lequel leur mercantilisme sans bornes et leur avidité
innée trouvent des satisfactions de tout genre.
[Illustration : Jeune juive marocaine.]
Leur attitude dans la mellah est tout l’opposé de leur marche
timide et craintive dans les rues de Fez. Là ils ont pour eux la
confiance en eux-mêmes que donne la possession de l’argent et de
la fortune : ils y revêtent de beaux vêtements ; les femmes surtout
en portent d’extrêmement riches, brodés d’or avec profusion ;
ce sont des objets transmis par héritage depuis des centaines
d’années dans les mêmes familles. Elles portent également
des quantités de bijoux d’or et d’argent grossièrement
travaillés. Dans les rues étroites, aux odeurs insupportables, de la
mellah, où l’on trébuche sur les tas d’ordures, dont jamais un
rayon de soleil amical ne vient éclairer les immondices, se trouvent
entassées des masses de marchandises. Tout le jour un commerce et un
trafic actif y règnent. « On est sûr de trouver ici en tout temps
la puanteur et l’activité » : ces mots de Méphistophélès ne
s’appliquent nulle part mieux qu’à la mellah juive d’une ville
marocaine. Les Juifs se trouvent bien dans cet air pestilentiel ;
ils y jouissent d’un bonheur familial complet et s’accroissent
comme le sable au bord de la mer. Quelle foule d’enfants grouille
dans la mellah de Fez ! Et que de jolies figures malgré la crasse et
le manque de soins ! Le vendredi soir, quand a eu lieu un nettoyage
général, on voit les femmes et les filles, somptueusement vêtues,
se tenir assises devant les portes, tandis que les hommes prient
leur Jéhovah dans la maison des assemblées. Elles regardent
curieusement et amicalement l’étranger du Nord avec l’éclair
humide de leurs grands yeux ; elles se content à l’oreille que le
Roumi vient d’un pays où les Juifs n’ont pas coutume de marcher
pieds nus et où, au contraire, ils possèdent les plus beaux palais,
les chevaux et les voitures les plus chers, et où, grâce à une
institution complètement inconnue au Maroc, la presse, ils dirigent
l’opinion publique tout entière[15]. Les femmes juives n’ont
pas le visage voilé, comme les Mauresques ; leur tête est pourtant
couverte comme la leur d’un mouchoir de soie, qui dissimule la
perruque qu’elles portent après leur mariage. Il existe, chez
les Juifs marocains comme partout, une différence entre les riches
et les pauvres, mais la solidarité et la bienfaisance réciproque
sont très développées chez eux : jamais ils ne laissent un Juif
tomber complètement dans la misère ; la position subordonnée dans
laquelle ils vivent rend plus ferme le lien commun, et grâce à
leur frugalité et leur peu de besoins, ils trouvent tous aisément
à vivre. Outre leur commerce régulier, les Juifs marocains font
également des opérations de prêt très développées, et cela
contribue puissamment à accroître la haine des Arabes pauvres
contre eux. Ces derniers vivent très misérablement, et, quand ils
vont trouver le Juif en cas de nécessité, il exploite leur triste
situation de la manière la moins excusable. Les maisons de prêts
sur gages sont également nombreuses et sont surtout fréquentées
par les Marocaines, qui engagent leurs bijoux.
Une affaire survenue à Fez pendant mon séjour dans cette ville
est significative au sujet de la situation des Juifs au Maroc. Le 16
janvier 1880, de grand matin, une foule d’amis maures vinrent me
trouver pour m’apporter une grande nouvelle : le soir précédent,
un Juif avait été brûlé vif à Fez. On me conta cet événement
de la manière suivante. Ce jour-là un Juif avait eu dans la mellah
une affaire quelconque avec une femme maure, discussion ou affaire
d’amour ; bref, des rapports qu’un Juif ne peut se permettre
avec une croyante, d’après les idées du pays. Cette femme s’en
était plainte à l’un de ses parents, qui, si je ne me trompe,
appartenait précisément à une famille de chourafa ; il en demanda
raison ; une violente querelle s’ensuivit, et le Juif tira un coup
de feu sur le Mahométan. Là-dessus, émoi général. Le Juif est
aussitôt saisi et jeté en prison ; un de ses parents s’emploie
pour lui de la manière la plus active auprès des autorités et
recourt à la protection d’une puissance européenne, la France,
je crois ; mais il est aussi arrêté. La nouvelle du meurtre
d’un Mahométan dans le quartier des Juifs s’est répandue
comme l’éclair dans toute la ville, et l’émoi de la population
est si grand que l’affaire doit, le soir même, être soumise au
sultan. On me conta à ce propos une de ces finesses orientales que
l’on a toujours toutes préparées pour les prêter à de hauts
personnages, quand il s’agit de les disculper du soupçon d’un
acte de férocité quelconque. Le sultan, dit-on, répondit, quand
on lui parla de la chose : « Ce Juif _devrait_ être brûlé. »
L’entourage du sultan annonça aussitôt à la foule ameutée que
son maître avait dit : « Ce Juif _doit_ être brûlé. » Le fait
est que, la nuit même, un des deux Juifs prisonniers était victime
d’un effroyable autodafé. On me raconta que le peuple, et surtout
celui des basses classes, avait pris un intérêt extraordinaire
à cette exécution ; les gens les plus pauvres avaient donné
leurs derniers flous pour acheter un peu de bois ou d’huile et
contribuer ainsi au supplice d’un des Juifs détestés. Pour le
strict croyant marocain, il n’y a pas de plus grande injure que
le mot Yhoudi ; c’est un mépris qui se retrouve dans toutes les
couches de la population, de sorte que le plus misérable portefaix,
ou le Nègre esclave, se croit dans une situation beaucoup plus
relevée que celle d’un Israélite. Je ne sais ce qui est advenu
de l’autre Juif ; son emprisonnement a sans doute été simplement
l’occasion d’alléger notablement la bourse d’une famille juive,
et certainement les fonctionnaires s’occupant de l’affaire, du
dernier machazini jusqu’au tout-puissant ministre, ont usé de la
circonstance pour se faire grassement payer.
Les machazini surtout, sorte de soldats vassaux qui ont à faire le
service de gendarmerie et de police, s’en tendent magistralement
à se servir des Juifs, quoique ce soit pour de petites sommes ;
le Juif cherche toujours à se maintenir aussi bien que possible
avec eux, et jamais on ne voit avec plus de netteté que _les petits
cadeaux entretiennent l’amitié_[16] !
L’Alliance israélite s’est, il est vrai, particulièrement
occupée des Juifs marocains, mais l’effet de son intervention ne se
montre que dans les villes de la côte, où une foule de restrictions
et d’habitudes humiliantes ont été supprimées. Dans les villes
et les villages de l’intérieur, la position politique et sociale
des Juifs restera sans doute la même que jadis.
Fez est la ville de commerce et d’industrie la plus importante du
Maroc ; les quantités de marchandises étrangères et de produits
de l’industrie nationale qui y sont transportés tous les ans
représentent un capital très important. Ce sont les Juifs espagnols
qui font ici les plus importantes affaires ; l’importation des
articles européens surtout est dans leurs mains, tandis que les
Arabes s’occupent du petit commerce, ou entreprennent le trafic
par caravanes avec le sud jusqu’à Timbouctou. Le commerce entre
Fez et le groupe d’oasis du Tafilalet, de l’autre côté de
l’Atlas, lieu d’origine de la dynastie actuelle des Filali,
ce commerce, dis-je, est particulièrement important. Une route
commode et fréquentée unit Fez à ce pays peuplé, d’où tous
les ans est importée une grande quantité de dattes, qui doivent
à leur qualité une réputation particulière.
Le développement de certaines branches d’industries est assez
important à Fez ; on y trouve encore beaucoup d’articles
originaux en tissus ou broderies, en objets de faïence, cuir,
métal, paille ou étoffes diverses. Les lames de sabres et les
poignards sont garnis de ciselures artistiques ; les fusils et les
pistolets, ornés d’incrustations d’argent pleines de goût ;
les objets en cuir, surtout ceux de sellerie, etc., ont des formes
originales et des couleurs variées. Les grands plateaux à thé en
particulier sont d’un travail très élégant et très original :
ils sont faits de laiton poli et brillant, couvert d’arabesques
ciselées, légendes et décorations diverses, dans lesquelles se
retrouve surtout le sceau de Salomon. Dans les faïences dominent
les couleurs bleues ; les vases ordinaires, cruches à eau, etc.,
d’argile jaune clair poreuse, sont d’une forme extrêmement
gracieuse et décorative. Les bijoux des femmes, généralement en
argent, mais quelquefois en or, et particulièrement ceux en corail,
sont de forme originale, mais d’exécution grossière.
Parmi les bâtiments de Fez, les mosquées, les bazars et les foundaqs
sont surtout remarquables. D’après le rapport de l’étudiant
maure dont j’ai parlé, Fez a cent trente mosquées, dont dix sont
abandonnées, tandis qu’on enseigne encore dans les autres. Ce
sont donc aussi bien des écoles que des maisons de prières. Les
élèves de la plupart de ces écoles ecclésiastiques se bornent à
lire et à écrire, ainsi qu’à apprendre par cœur des maximes du
Coran ; dans quelques écoles supérieures on s’occupe également
d’autres sciences, la jurisprudence, l’histoire, l’astrologie,
la médecine, l’alchimie, la poésie ; mais toutes en sont encore
au développement qu’elles avaient chez nous au moyen âge. Les
Arabes n’ont absolument aucune idée de l’extension et de
l’état des nôtres.
La grande mosquée de Fez est particulièrement célèbre pour ses
nombreuses colonnes ; on prétend qu’elle en a autant qu’il
est de jours dans l’année. Au Maroc il est strictement interdit
aux Infidèles d’entrer dans les mosquées. Même à Tanger, où
presque la moitié des habitants ne sont pas Mahométans, personne
n’oserait se risquer à entrer dans un de ces lieux saints, et
encore moins dans les villes de l’intérieur, où la population est
beaucoup plus fanatique. On m’avait dit, avant mon voyage au Maroc,
qu’il se trouvait dans l’une des mosquées de Fez une inscription
importante pour déterminer l’âge de la ville. Je reçus de mon
jeune ami une copie de cette inscription, qui se trouve sur une plaque
d’argent incrustée dans un des murs de la grande mosquée. La
traduction de la copie faite par le jeune étudiant est celle-ci :
1. « Honneur au seul et unique Dieu ! Il n’y a qu’un Dieu,
et Mahomet est son Prophète.
2. « Honneur à notre peuple musulman, qui a reçu de la Providence
Toute-Puissante un domaine sans limites.
3. « Si Dieu le veut, il chassera de vous, habitants de sa Maison,
les mauvais esprits et vous purifiera. Tout cet édifice[17] le
jeudi de l’année 306, le premier du mois Rabi du Prophète.
4. « Honneur au seul et unique Dieu. Il n’y a rien d’éternel
que son Empire. »
D’après cette inscription, la mosquée aurait été fondée en 918.
Les quatre lignes qui précèdent sont, paraît-il, inscrites sur
la plaque dont j’ai parlé ; en outre, sur chacun des côtés de
cette inscription est un vers ; malheureusement le jeune Edris ne
me donna pas le texte de ces quatre dernières lignes.