les dernières chaînes de collines, et nous chevauchions entre des
jardins d’oliviers et des champs, vers le grand espace vide qui
entoure la résidence au nord et à l’ouest. C’est une vaste
plaine, élevée seulement de quelques centaines de pieds au-dessus
de la mer, et formée d’un conglomérat grossier et fortement
lié. Comme je ne m’attendais pas à obtenir une maison le jour
même, nous dressâmes nos tentes près de la porte ouest de la ville,
et nous nous préparâmes à y passer la nuit. Nous fûmes bientôt
entourés de curieux, qui nous questionnèrent et nous demandèrent
des nouvelles ; des marchands de café ambulants vinrent aussi avec
leurs petits appareils et nous réconfortèrent d’un café noir
très fort. Bientôt nous étions tous étendus dans les tentes sur
des tapis, et nous nous reposions des fatigues de la route. C’est
toujours avec un certain sentiment de satisfaction qu’on termine
sans malheurs ni contrariétés l’une des parties d’un voyage,
surtout quand ce n’est pas une des moins importantes. Nous avions
mis dix jours pour venir de Tanger à Fez ; mais nous avions voyagé
très lentement et avec toutes nos aises ; celui qui se presserait
pourrait faire ce chemin en six jours. Je n’avais eu nulle part de
difficultés sérieuses avec les habitants, quoique nous n’eussions
pas toujours pris le chemin ordinaire, et que nous eussions souvent
traversé des parties plus écartées du pays. J’avais déjà
appris à connaître un peu le caractère des Marocains et je
savais me conduire d’après cette connaissance : de sorte que
j’étais plein des meilleures espérances pour mon entreprise,
et que j’envisageais l’avenir avec confiance. En outre, je me
portais extrêmement bien, par suite du séjour constant à l’air
libre, dans un pays qui, à l’exception de quelques endroits,
a l’un des meilleurs climats de la terre.
J’envoyai mon machazini avec les lettres de recommandation chez le
premier ministre ; ce dernier était malade, mais il lut pourtant mes
lettres et chargea le juge supérieur de la ville de me trouver une
maison. Vers le soir, un machazini vint de la part de ce magistrat
et me pria de faire lever les tentes pour entrer dans la ville :
une maison y était mise à ma disposition. Cela ne m’était pas
absolument agréable, mais mes interprètes insistèrent pour me
faire accepter, me disant qu’autrement il me faudrait engager des
gardes pour la nuit. Bientôt tout était rechargé et nous entrions
par la grande porte de l’ouest dans la résidence de Sa Majesté
Chérifienne. Les gardiens des portes, et les Arabes qui flânent
toujours dans leur voisinage, regardaient curieusement le Roumi ;
les esclaves faisaient en grimaçant leurs mauvaises plaisanteries
et leurs remarques comiques sur ce coup d’œil inaccoutumé.
Derrière la porte extérieure se trouvent une file de petites
boutiques et d’ateliers ouverts dont les habitants fixaient
également leurs regards sur la cavalcade étrangère. Puis on
traverse un large terrain abandonné, non pavé et inégal, tantôt
rocheux, tantôt boueux, avec des restes de vieux murs, des maisons
écroulées, des tas de fumier, des animaux morts et des gens sans
aveu, à mine rébarbative, errant au milieu du tout. Après avoir
passé une seconde porte à travers un mur solide, la véritable
muraille qui enserre Fez, on arrive dans la vieille ville, très
peuplée, dans les ruelles étroites de laquelle une foule épaisse
rend la marche difficile. Le chemin descendait rapidement, car Fez
est située bien bas dans l’étroite vallée de l’oued Fez ;
nous arrivâmes dans un chaos de bazars, de rues et de ruelles,
souvent si resserrées, qu’avec nos animaux lourdement chargés
nous barrions la rue dans toute sa largeur, et que nous arrêtions la
circulation. Mes gens, qui étaient de la meilleure humeur, criaient
constamment leur monotone _balak !_ avec lequel on invite les passants
à prendre garde et à s’effacer. Enfin nous arrivâmes dans une rue
si étroite que nos mulets chargés de chaque côté ne purent s’y
engager, et qu’il fallut les débarrasser de leur paquetage. Cette
ruelle était si sombre qu’on n’y pouvait voir devant soi ;
elle n’était pas pavée, mais remplie de trous et de bosses,
de sorte qu’un des animaux s’abattit et causa une émotion
générale. Enfin nous ne pûmes aller plus loin : c’était un
cul-de-sac. Notre guide ouvrit une des misérables maisons qui y
donnaient, et nous entrâmes dans une petite cour carrée, qui peu
avant avait servi d’écurie et était encore pleine de fumier. Un
escalier chancelant conduisait dans un corridor, sur lequel donnaient
quelques chambres obscures ; j’étais condamné à loger dans ces
tanières, moi qui étais pourvu des meilleures recommandations du
sultan ! Notre gaieté du début, en voyant le tout, se changea
bientôt en une vraie colère. Accompagné d’Hadj Ali, je me
rendis tout droit chez le juge qui nous avait désigné cette maison,
et lui déclarai que je le remerciais de ses bons offices, mais que
j’allais aussitôt quitter la ville, pour loger sous mes tentes, en
dehors des portes de Fez. Le juge, un Nègre, comme la majorité des
hauts fonctionnaires du Maroc, s’excusa : dans ce moment de presse
il n’avait pu trouver d’autre maison, mais il arrangerait tout
à ma guise le lendemain. De là nous nous rendîmes chez le caïd
de la ville, que nous dérangeâmes au milieu de ses prières dans
une mosquée voisine, et nous nous plaignîmes amèrement à lui du
traitement qui nous était infligé. Il était aussi de couleur noire,
mais n’était pas de pure race nègre comme le cadi ; il se montra
très aimable et très sympathique ; pour ce soir-là il ne pouvait
rien faire, mais dès le lendemain j’aurais une autre maison. Il
nous supplia avec insistance de renoncer à quitter la ville le soir
même. D’ailleurs, comme il était fort tard, il y aurait eu de
grandes difficultés pour charger encore une fois les animaux et pour
marcher dans l’obscurité, par des rues et des ruelles étroites ;
nous n’eûmes donc rien de mieux à faire que de passer la nuit dans
cette affreuse et antique masure, sans un souper convenable, et avec
le danger de recevoir à tout moment sur la tête cette chancelante
construction. J’aurais mieux fait de rester hors de la ville ;
j’étais venu un peu à l’improviste pour les fonctionnaires
que j’ai cités et ils n’avaient peut-être réellement pas
de maisons convenables disponibles pour l’instant ; d’un autre
côté, ils ne savaient pas encore bien ce qu’ils devaient faire
de moi et essayèrent de voir jusqu’où ils pouvaient aller
à mon égard. Sans mon énergique protestation, on ne m’aurait
certainement pas donné une autre demeure. C’est ainsi que se passa
pour nous à Fez la nuit de la Saint-Sylvestre de l’année 1879 !
Le matin suivant, premier jour de l’an, nous vîmes plus nettement
dans quelle misérable masure on nous avait internés. Aussitôt
je repartis avec mon interprète et le machazini pour aller
retrouver le fonctionnaire du sultan et lui déclarer que je
quitterais immédiatement la ville si je ne recevais pas un logement
convenable. On me promit tout ce que je voulus, mais il nous fallut
pourtant attendre jusqu’à quatre heures de l’après-midi
avant de pouvoir nous installer dans la nouvelle demeure. Le cadi
nous avait opposé les plus grandes difficultés, et n’avait
cherché que des échappatoires, tandis que le caïd, d’humeur
plus complaisante, faisait connaître notre cas dans l’entourage
immédiat du sultan ; sur quoi le cadi fut invité à nous remettre
les clefs d’une maison convenable. Celle-ci est située plus haut ;
elle n’est pas au milieu de la ville intérieure, plus basse et
moins saine : elle est dans le voisinage du palais du sultan. Notre
logis n’est pas particulièrement élégant, mais il est grand
et aéré, avec de larges pièces et une belle cour pavée, dans
le milieu de laquelle coule une fontaine. Il ne renfermait, à la
vérité, aucun meuble, mais nous portions avec nous assez de tapis,
de coussins, de chaises de campagne, etc., et vers le soir nous
étions complètement installés. Nous ne reçûmes naturellement pas
la mouna, car nous avions la facilité d’acheter sur les marchés
ou dans les boutiques toute sorte d’objets d’alimentation, et à
bas prix. Mais je dus engager un cuisinier, car mes gens n’étaient
pas à même de préparer une nourriture convenable. Le caïd nous
assura deux machazini, dont l’un devait constamment rester à la
maison et dont l’autre aurait à m’accompagner dans mes sorties.
En général, je ne puis dire que je trouvai un accueil amical
auprès des personnages officiels ; il fallut plusieurs jours
pour que les machazini promis m’arrivassent, et je dus écrire à
diverses reprises pour les réclamer : suivant la pratique orientale,
on traînait en longueur cette affaire, en trouvant toujours des
faux-fuyants. Le premier ministre étant malade, ou du moins se
faisant passer pour tel, je n’avais pu lui parler ; par suite,
je ne pus recevoir une audience du sultan, ce qui m’importait peu
d’ailleurs. On ne savait évidemment pas ce que je voulais faire
et comment on devait agir envers moi. La maison dans laquelle nous
étions descendus avait un inconvénient, auquel nous avions à
peine pensé auparavant : elle était effroyablement froide. Nous
étions au milieu de l’hiver et notre logis était placé de
telle sorte que le soleil n’y parvenait pas de tout le jour ;
de grand matin nous n’avions d’ordinaire que 5 à 6 degrés,
et dans le reste du jour le thermomètre ne montait que jusqu’à 8
ou 10 degrés ; pour le pays c’est une température très basse,
qu’il est extrêmement incommode de supporter dans de grandes
pièces, qui ne sont pas chauffées, faute de poêles, et avec les
vêtements légers en usage. La conséquence fut que nous étions
tous enrhumés au début de notre séjour à Fez.
En outre, on regardait avec une grande méfiance mon interprète et
compagnon Hadj Ali, qui vantait partout sa parenté avec l’émir
Abd el-Kader. L’émir et son entourage n’avaient pas toujours
été dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, et
l’on craignait que mon compagnon ne se laissât entraîner dans des
intrigues quelconques. Enfin, on savait qu’il avait été banni
d’Algérie par le gouvernement français, et l’on craignait
peut-être que les Français ne le réclamassent au Maroc. Or on
ne redoute rien plus dans ce pays qu’une complication quelconque
avec une puissance européenne. Par suite, un négociant arabe aisé,
Sidi Omar, qui fait fonction d’agent consulaire espagnol, parut un
jour chez nous et avertit mon interprète de ce qui se passait. Il
avait appris que le gouvernement marocain était résolu à le faire
arrêter, à le renvoyer à Tanger et à le livrer aux autorités
algériennes. Cela m’eût fort contrarié, et mon interprète
lui-même était très inquiet. Je le tranquillisai en lui disant
qu’il était à mon service, payé par moi et qu’il avait été
engagé en présence du représentant d’Allemagne à Tanger et ne
pouvait, par suite, être arrêté sans autre forme de procès. Tout
cela ne contribuait d’ailleurs pas à m’attirer la considération
des autorités, et visiblement on trouvait ma présence à Fez
peu agréable.
Hadj Ali avait ici beaucoup de parents et d’alliés, de sorte
que nous recevions force visites. Suivant les mœurs du pays, nous
offrions à tout visiteur du café ou du thé, et tout le jour,
un chaudron d’eau chaude était tenu sur le feu, de manière
à bouillir rapidement. Pour tout ce qui regardait la cuisine,
j’avais engagé un ménage juif, auquel j’avais cédé une
chambre de la maison ; ces gens s’occupaient des achats ainsi que
de la préparation des aliments, dont ils se tiraient assez bien.
Je sortais le plus souvent possible, pour fuir cette maison si
froide ; la différence de température était vraiment surprenante,
et, tandis que nous tremblions de froid dans nos chambres, au dehors
la température était extrêmement agréable, et montait à 18 ou 20
degrés centigrades. Hadj Ali avait à Fez un jeune neveu, qui vivait
seul avec sa mère ; il était presque tous les jours notre hôte. Son
père voyageait depuis longtemps pour affaires ; ils n’avaient
qu’un seul serviteur, en même temps fermier d’un jardin
situé non loin de notre maison et dans lequel croissaient beaucoup
d’orangers, de figuiers et d’autres arbres. Nous nous retirions
souvent dans ce jardin, quand nous ne pouvions plus supporter le
séjour de la maison, ou quand nous étions las de courir les bazars
et les ruelles étroites. Cette dernière occupation, pourtant fort
intéressante, était pénible à cause de la foule qui se rassemblait
autour de nous. Mes deux machazini m’accompagnaient toujours,
pour me protéger contre les importunités ou les insultes. Je
n’ai vu à Fez que deux des Européens qui y vivent : un officier
anglais, qui sert d’instructeur à l’artillerie, et un médecin
espagnol ; du moins ce dernier, vieillard aux cheveux blancs comme
la neige, vêtu ridiculement de velours et pourvu de vieux gants
glacés, souvent lavés, se donnait pour tel. C’était un de ces
aventuriers tels qu’on en voit souvent dans les pays mahométans ;
je le rencontrai un jour chez le marchand arabe dont j’ai parlé,
et qui sert d’agent consulaire à l’Espagne. L’attitude de cet
impudent tapageur, qui par des cris et des menaces voulait obtenir
une maison du sultan, et prétendait avoir le concours de Sidi Omar,
faisait un singulier contraste avec la dignité calme de l’Arabe,
très fin, plein de tact sous tous les rapports, et qui montrait
une distinction naturelle encore rehaussée par un extérieur un
peu souffrant.
Le jour qui suivit mon arrivée, un autre Européen arriva à Fez ;
c’était un parent du drogman de la légation française de Tanger ;
il prétendit avoir été volé en route d’une forte somme, et
mit le gouvernement marocain en grand embarras par ses demandes
d’indemnité. Ces diverses personnes constituaient à ce moment
toute la colonie européenne de Fez.
En général, on voit avec regret les Chrétiens venir dans la
capitale ; on ne peut pas les en chasser, mais on cherche à leur
en rendre le séjour aussi désagréable que possible. C’est
d’ailleurs, de la part du gouvernement marocain, un procédé très
habile, car il arrive à éviter ainsi beaucoup plus facilement les
conflits presque inévitables et sans nombre qui se produisent dans
les autres pays mahométans et se terminent fatalement au désavantage
des indigènes.
CHAPITRE IV
FEZ, RÉSIDENCE DU SULTAN MOULEY HASSAN.
Situation de la ville. — La rivière. — Distribution de
l’eau. — Climat. — Nom et fondation. — Fortifications. —
Portes. — Divisions de la ville. — La population. — Les
vêtements. — Les maisons. — Les femmes. — Quartier des
Juifs. — Un Juif brûlé vif. — Commerce et industrie. —
Mosquées et écoles. — Inscription. — Faïences mauresques. —
Foundâqs et bazars. — Achats. — Le bastion. — Le déjeuner. —
Si Sliman. — Excursion aux salines. — Achats de chevaux. —
Marché de la semaine. — Visite aux tombes. — Départ.
Fez est sur un plateau entre les contreforts septentrionaux de
l’Altas et une chaîne moins haute, consistant surtout en craie
marneuse, qui se dirige parallèlement à la chaîne du Rif, et limite
à l’est la large et fertile plaine d’el-Gharb. L’altitude de
ce plateau de conglomérat est d’un peu plus de 200 mètres. Il est
parcouru par un grand nombre de vallées plus ou moins profondes ;
l’une d’elles, qui est creusée à une profondeur exceptionnelle,
est celle de l’oued el-Fez. Il prend sa source à quelques milles au
sud-ouest de la ville, sur une petite ondulation du sol nommée Ras
el-Ma (la Tête de l’Eau), d’où une grande quantité de petits
ruisseaux s’écoulent au nord, au nord-est et à l’est vers le
Sebou. La vieille ville de Fez est située dans cette profonde et
étroite coupure, et ses maisons s’élèvent sur les deux versants
de la vallée en formant des terrasses. L’oued el-Fez devrait par
conséquent couler au milieu de la ville, mais ce n’est point le
cas, et au contraire on n’y voit nulle part la moindre trace de
ce cours d’eau. Il est en effet partagé entre différents canaux
avant d’avoir même atteint la ville, et ces canaux se divisent
à leur tour en des milliers de petites conduites qui circulent au
milieu des maisons. Tous les jardins et tous les édifices sont munis
de ces conduites d’eau naturelles. Il y a peu de villes aussi bien
pourvues à cet égard que Fez ; malheureusement les habitants ne
savent absolument pas apprécier et mettre à profit cet avantage,
car en général leur ville est malpropre. Ludwig Pietsch dit
avec beaucoup de raison, à propos de son voyage avec l’ambassade
allemande en 1878, et en dépeignant son séjour dans la jolie maison,
placée au milieu de jardins, que le sultan donna aux Allemands
pendant leur passage à Fez : « Ce qui fait le charme particulier
et l’avantage de cette maison, la masse d’eau courante, est
également celui de la ville tout entière : avantage qu’elle a
sur tant d’autres capitales du monde, à l’exception de Rome (et
aujourd’hui de Vienne). De même que dans la Ville éternelle aux
sept collines, cet élément de vie coule et gronde partout avec une
vraie prodigalité. Mais la population n’apprécie guère la valeur
de ce don précieux ; elle s’entend beaucoup mieux à le perdre,
à l’empoisonner, et, loin d’utiliser ses effets bienfaisants,
elle n’en profite pas. La ville où les eaux sont le plus abondantes
est aussi, parmi toutes les villes que je connais, celle de la saleté
la plus effroyable, celle de la malpropreté la plus révoltante,
qui empestent à la fois l’eau et l’atmosphère. La nature l’a
comblée de ses bénédictions : un heureux climat, un sol fertile,
un pays d’une beauté incomparable, à laquelle cette abondance
d’eau a une très grande part. Mais les habitants s’arrangent de
telle sorte que ces dons du ciel restent pour ainsi dire inutiles. »
Quand les eaux ont parcouru toutes les maisons et tous les jardins,
les conduites d’eau sans nombre se réunissent de nouveau, à
l’est de la ville, en une rivière qui se jette, non loin de là,
dans le Sebou, le grand fleuve du Maroc. Il existe peu d’exemples
de ce genre, dans lesquels une rivière entière soit absorbée
par la distribution d’eau d’une ville comptant près de cent
mille habitants.
[Illustration : TOME Ier, p. 144.
VUE GÉNÉRALE DE FEZ.]
Fez se divise en deux parties, séparées par une profonde coupure :
Fez el-Djedid, Nouveau-Fez, qui est situé sur le plateau, et dans
lequel se trouvent les bâtiments fort étendus appartenant au sultan,
et Fez el-Bali, la vieille ville, qui est en contre-bas. Le climat
y est sain, comme du reste dans la plus grande partie du Maroc, et
n’est exposé à aucun extrême de chaleur ou de froid. Quand des
maladies surviennent dans la vieille ville, partout très peuplée,
cela tient à la négligence de la population et à sa densité. Les
céréales de la zone nord poussent à Fez comme les amandiers, les
orangers, les grenadiers, les figuiers et les dattiers du sud, et on
ne peut que s’étonner quand on voit une culture aussi primitive
donner de si riches moissons. Les parties les plus élevées de Fez
sont riches en jardins luxuriants, et en dehors de la ville il y
a des bois d’olivers et d’orangers très étendus. L’Arabe a
un certain goût pour le jardinage, mais la plupart de ses jardins
sont négligés, comme tout l’est du reste au Maroc. On y voit
partout les traces du passé, et la génération actuelle serait
entièrement incapable de construire un système de canalisation aussi
bien entendu que celui possédé par Fez de toute antiquité. S’il
est un peuple qui vive d’un passé grand et glorieux, c’est
assurément le peuple arabe ; il est trop incapable pour trouver
quelque chose de nouveau, trop aveuglé pour accepter les progrès
de la civilisation occidentale, et ne sait même pas conserver les
restes d’une période de progrès relativement considérables.
Fez atteignit l’apogée de sa grandeur pendant le moyen âge ;
c’était alors un centre de vie intellectuelle et il s’y trouvait
des écoles savantes et des bibliothèques ; il pouvait avoir quatre
cent mille habitants. On prétend que la ville fut fondée en 808
par Edris ben Edris, fils d’un descendant du Prophète, Mouley
Edris, qui avait été banni de son pays. Fez signifie _hache_ ; le
géographe arabe Ibn Batouta raconte que dans les premiers travaux
de sa fondation on y trouva une hache et que le nom de la ville
vint de là. Les Arabes ont toujours su placer leurs villes aux
points où les conditions commerciales et stratégiques étaient le
plus favorables. De Fez trois bonnes routes conduisent à des points
importants : l’une à la Méditerranée, l’autre vers l’océan
Atlantique, et la troisième, par des cols praticables de l’Atlas,
dans le groupe d’oasis bien peuplé du Tafilalet ; en outre il
existe vers l’est, du côté de la frontière algérienne, une
certaine circulation à travers un pays montagneux. Si de plus on
tient compte de l’habile emploi de la rivière et des fortifications
naturelles, énormes pour l’époque, qui protégeaient la ville,
on comprend que Fez, où de savants et victorieux sultans établirent
leur résidence, soit devenue bientôt un centre puissant pour le
monde du Maghreb.
Fez est entouré d’un double mur très haut : celui de
l’extérieur, garni de créneaux, a plus de 30 pieds de haut ;
celui de l’intérieur est un peu moins élevé ; à de certains
intervalles sont des saillants plus forts en forme de tours. Au nord
comme au sud de la ville se trouve un bastion de construction plus
solide, qui était jadis armé de canons. Les murs de la ville aussi
bien que les maisons sont construits en briques cuites et plates, ou
en un mélange de chaux, de gravier et d’argile, qui forme une masse
très solide quand elle est fortement et longtemps battue. Toutes
ces fortifications seraient naturellement tout à fait insuffisantes
s’il s’agissait d’une guerre avec une puissance européenne ;
elles montrent partout des éboulements, des fissures et d’autres
signes de vétusté, que l’on ne se donne pas la peine de réparer.
Les portes puissantes qui donnent accès des divers côtés dans la
ville sont gardées et fermées la nuit. Il y en a sept ; un jeune
étudiant arabe, neveu de mon compagnon Hadj Ali, me donna leur nom :
1o Bab el-Fetouh[9], d’où l’on va vers Taza, Oujda et Tlemcen ;
2o Bab Sidi-Fadjidah, d’où l’on va vers Lehyayïn et Ouled
el-Hadj, ainsi que chez les tribus des montagnes ;
3o Bab el-Habis[10], d’où l’on va vers Ksâr et Tanger ;
4o Bab el-Mahrouk[11], d’où l’on va vers Meknès (Méquinez) ;
5o Bab bon Djeloud, d’où l’on va vers Maoula-Yacoub et Zarhoun ;
6o Bab el-Hadid[12], d’où l’on va chez les Berbères de l’Altas ;
7o Bab el-Djedid[13], d’où l’on gagne Safr et Samra, dans l’Atlas.
La ville consiste en trois grands quartiers, divisés chacun
en six districts ; chaque district a un chef, qui s’occupe de
son administration. Ce dernier détient les clefs des bâtiments
appartenant au sultan dans son cercle, et surveille avant tout la
distribution de l’eau dans les maisons et les jardins, qu’il peut
arrêter ou ouvrir suivant le niveau qu’elle atteint. Les grands
quartiers se nomment : el-Andalouss, el-Kamtyin et el-A’âdouyin
(les Ennemis) ; le premier, comme son nom l’indique, a été fondé
et peuplé par les Arabes bannis d’Espagne.
Les dix-huit districts et leurs chefs étaient les suivants en 1880 :
1o El-Mokalkilin (les Bègues) ; chef El-Hadj Mouhamed
Bennis.
2o Bas el-Djenenat (la Tête des Jardins) El-Meskoudi.
3o Laayoun El-Sidi Mouhamed
el-Bagdadi.
4o Echzam Ben Hedoua.
5o Lekouass Faddoul el-Bour.
6o El-Adou El-Assad.
{ Darb el-Cheikh (Chemin du Cheikh) }
7o { } Omar Maklouf.
{ Darb el-Michmich (Chemin des Abricots) }
8o El-Keddan Smoud.
9o Leblid et Darb el-Taouïl Ben Kiran.
10o Foundaq el-Yahoud (Juifs) El-Zizi.
11o El-Sajat (orfèvrerie) et Eskir Hadj Mouhamed.
12o Aïn el-Chaïl (Source des Chevaux), et
Darb el-Remman (Chemin des Grenadiers) Ahmed Diban.
13o El-Charbilyin (les Cordonniers) Mouhamed Betar.
14o Guernis El-Lâbi.
15o Essouaket ben Safi et Darb el-Ma }
(Chemin des Eaux) Abd errahman }
}
16o El-Kasba (la Citadelle), entre } Omar el-Haouass.
Fez el-Djedid (Nouveau-Fez) et }
}
17o Fez el-Bali (Vieux-Fez), près de }
Bab Bouchloud }
18o Souk el-Khamis (Marché du Jeudi). Hadj el-Ghaliel
Arfaouï.
Les chefs de district sont directement responsables devant le caïd de
Fez ; c’est aussi leur devoir de recueillir les impôts dans leur
district et de les remettre au gouvernement. Ils ont probablement
une liste des habitants domiciliés dans leurs quartiers, d’après
laquelle on pourrait déterminer approximativement le nombre des
habitants. Si une liste de ce genre existe, elle ne doit comporter
que les noms des pères de famille indépendants, sans donner le
nombre des enfants et des esclaves.