qu’il avait possédée à la fin du quinzième siècle et au
commencement du seizième, par suite de la politique cléricale
du roi Jean III, sous lequel l’Inquisition et les persécutions
contre les Juifs, aussi bien que l’influence des Jésuites,
atteignirent leur plus haut degré. Par ses troubles constants à
l’intérieur, le pays perdit aussi en considération au dehors,
et les possessions portugaises sur la côte atlantique du Maroc
furent souvent inquiétées par les Arabes. Le successeur et neveu
de Jean III, Sébastien, qui avait été élevé par les Jésuites
dans une piété fanatique, chercha la satisfaction de son ambition
dans une lutte contre les Infidèles et, lorsque en 1574 le sultan
Mouhamed el-Abd (le Noir), chassé du Maroc pour sa cruauté, vint
en Portugal et demanda au jeune roi sa protection contre son oncle
Abd el-Malek, il fut reçu à bras ouverts. Sébastien résolut,
malgré les avertissements reçus de tous côtés, d’entreprendre
une grande expédition contre le Maroc ; il rêvait probablement
déjà d’un vaste État chrétien de l’autre côté du détroit
de Gibraltar, et le sultan fugitif ne manqua pas de lui donner
mille assurances favorables. Comme le Portugal seul ne pouvait
fournir assez de soldats, le roi Sébastien réclama le secours des
autres puissances chrétiennes et du pape ; il lui arriva, en effet,
des renforts de divers côtés. Le pape Grégoire XIII envoya 600
Italiens sous les ordres de l’Anglais Thomas Sterling ; Guillaume
de Nassau, prince d’Orange, envoya 3000 mercenaires allemands,
sous un comte de Thalberg ; l’Espagne donna 1000 hommes, sous les
ordres de Alfonso de Aguilar, et le Portugal mit sur pied 12 à 13000
hommes, 1500 chevaux et 12 canons. En outre on réunit un nombre
considérable de bâtiments de différentes grandeurs. Sébastien
voulut commencer avec cette petite armée la guerre contre les
Infidèles, dans l’espoir qu’une foule de Marocains partisans
du sultan dépossédé se joindraient à lui.
Quand il débarqua à Tanger, le 7 juillet 1578, Mouhamed el-Abd
ne put lui amener que 800 arbalétriers et 400 cavaliers ; mais il
espérait pourtant encore réunir un plus grand nombre de partisans,
et dans ce but l’armée partit de Tanger vers le sud, le long de la
côte atlantique. La flotte cingla vers le port d’Arseila, pendant
que Sébastien prenait la voie de terre de Tanger par el-Araïch
(Larache). Quand les troupes combinées de Sébastien et de Mouhamed
se furent réunies à Arseila, elles commencèrent, le 2 août, à
marcher contre la grande armée du sultan Abd el-Malek (du Mamelouk,
d’après son surnom). De bien des côtés et même de la part de
ses alliés, Sébastien reçut des avertissements le détournant de
cette tentative, mais en vain. Le même jour, il rencontra la grande
armée du Mamelouk marchant vers le nord, de sorte que les deux
adversaires étaient le soir en face l’un de l’autre, séparés
seulement par la rivière de M’ghazan. On dit que l’armée arabe
était fort nombreuse ; on parle de 40000 cavaliers, 8000 hommes
d’infanterie et 34 canons, outre une grande masse de troupes
irrégulières. La position des Portugais étant très favorable,
Abd el-Malek n’osa pas risquer l’attaque ; il comptait avec
raison que le manque de vivres forcerait les Portugais à commencer
la lutte. Le jour suivant survint une circonstance qui parut d’un
bon augure pour les Chrétiens : Mouhamed el-Abd avait réussi à
corrompre quelques membres de l’entourage de son adversaire et
ils l’empoisonnèrent, de sorte que le Mamelouk tomba aussitôt
très malade. Il sentit approcher la mort, mais il voulut auparavant
anéantir les Infidèles, et, le soir du 3 août, il préparait
tout pour le combat. Les Portugais étaient dans l’alternative
de se retirer vers leurs ports fortifiés ou de combattre : ils ne
pouvaient se maintenir plus longtemps en position, faute de vivres. On
prétend que, dans le conseil de guerre qui fut rassemblé, un jeune
capitaine, don Diego de Carbalho, entraîna par de violents reproches
le roi Sébastien, qui hésitait à livrer bataille.
La formation de l’armée portugaise, d’après le récit que
j’ai cité, était la suivante : les Espagnols, les Italiens et
les Allemands composaient l’avant-garde ; au centre étaient les
troupes d’élite portugaises, et l’arrière-garde comprenait
les Portugais les moins disciplinés, couverts par 300 archers et
2 canons. L’étendard royal ainsi que l’ambassadeur d’Espagne
et l’entourage du roi étaient à l’aile gauche : sur l’aile
droite de l’arrière-garde était Mouhamed el-Abd, le Noir.
Le début du combat fut très favorable à l’armée de Sébastien ;
elle passa le fleuve et poussa devant elle les bandes dispersées
des Arabes. On dit qu’alors le Mamelouk expirant monta à cheval et
força son armée chancelante à s’arrêter. Les Portugais furent
accablés par l’énorme supériorité numérique de leurs ennemis ;
l’arrière-garde jeta ses armes ; l’avant-garde fut repoussée,
et les Allemands eux-mêmes ne purent longtemps résister ; la
chaleur et la soif firent le reste : la bataille fut perdue. Le
bruit se répandit alors que le jeune Abd el-Malek, déjà mourant
avant la bataille, avait expiré. Il parut, pour un moment, que
les Marocains allaient s’arrêter et être mis en désordre ;
mais cet espoir dura peu. Les masses mahométanes se pressant sans
relâche contre l’armée portugaise, si faible en nombre, tous
se précipitèrent vers le fleuve dans une fuite irrésistible. Des
milliers de Chrétiens trouvèrent la mort dans les eaux gonflées du
M’ghazan ; ceux qui ne furent pas noyés devaient être massacrés
dans leur fuite par les Arabes ou par la population. Quand Sébastien
vit le sort de son armée, il se précipita avec sa suite au
plus fort de la mêlée, et tous y trouvèrent la mort héroïque
qu’ils cherchaient. En même temps que le roi tombèrent, parmi
les personnages de distinction : le duc d’Aveiro, les chefs
des familles de Bourgogne, de Foscari, d’Alfonso de Aguilar,
de Francisco de Aldana, de même que l’Anglais Sterling et
l’Allemand de Thalberg. Le sultan Mouhamed el-Abd, qui avait
été la cause de cette malheureuse campagne, s’enfuit, et fut
tué également. D’après les historiens, 18000 Arabes et 6000
Chrétiens perdirent la vie dans cette rencontre ; une partie de
ces derniers furent pris, et 60 hommes seulement se sauvèrent à
Arseila. Le corps de Sébastien fut retrouvé et enterré à Kasr
el-Kebir par le frère du Mamelouk, le chérif Achmed ; plus tard il
fut rendu au gouverneur de Ceuta. Ce ne fut pourtant qu’après des
années qu’il fut déposé dans le cloître de Belem, à Lisbonne ;
c’est ce qui explique l’apparition de plusieurs pseudo-Sébastien,
qui prétendirent au trône de Portugal ; pendant longtemps toutes
sortes de légendes coururent dans le peuple sur le compte de ce
roi vaillant, mais fougueux et fantasque.
Rien ne rappelle plus aujourd’hui dans cette plaine argileuse une
bataille si importante par ses résultats, et la grande masse du
peuple marocain d’aujourd’hui sait à peine que le Maroc dut son
existence à la victoire d’Abd el-Malek à Kasr el-Kebir. Aucune
pierre, aucun indice ne rappelle que près de 30000 hommes sont
enterrés là. Nul ne peut dire ce que serait devenu le Maroc si le
pieux Sébastien eût été vainqueur et si le pays fût passé sous
l’influence portugaise. « Au lieu d’être le point de départ de
la régénération africaine, cette bataille fut le commencement de
la nuit profonde qui cache encore ces pays sous les voiles sombres de
la barbarie. » C’est en ces termes que le moine espagnol termine
son récit de la bataille de Kasr el-Kebir. Il est pourtant douteux
que le Portugal, déjà affaibli par le joug du clergé, eût été
capable à ce moment d’opérer cette régénération, même à
la suite d’une victoire. De même que Mahomet avait fait place à
ses enseignements par le fer et par le feu, les élèves de Loyola
auraient répandu la foi catholique en Afrique par l’intermédiaire
des bûchers et des tortures. Les fanatismes religieux se valent,
quelle que soit la religion qui les provoque, et jamais l’homme
ne montre une telle bestialité que quand il s’agit de questions
de croyances et de dogmes. Ç’a toujours été ainsi, et c’est
encore le cas aujourd’hui.
Le 27 décembre, nous quittâmes l’hospitalière Kasr el-Kebir
et nous suivîmes d’abord la direction du sud dans la large
plaine limoneuse de l’oued el-Kous, à la rive nord duquel mène
un large chemin pavé. Sans cette route il serait impossible,
pendant une grande partie de l’année, de franchir ce passage,
car les animaux y resteraient embourbés dans la fange. Après avoir
passé la rivière et atteint un plateau un peu plus élevé, nous
fîmes halte à une source fortement ferrugineuse, qui sort d’un
conglomérat de grès fort dur. Le chalif de Ksor nous rejoignit
ici et nous amena un mulet à la place du cheval tombé malade ;
il craignait que nous ne fussions partis fâchés de n’avoir pu,
la veille, louer un animal ; en outre il voulait encore une fois
m’adresser ses remerciements pour quelques doses de quinine que
je lui avais données.
Ce plateau est formé d’un conglomérat grossier et solide,
consistant en grès rouge ferrugineux et qui a évidemment fourni
les matériaux des anciens murs et des fortifications de Kasr
el-Kebir. De là nous prîmes une direction plus vers le sud-est
et nous croisâmes les contreforts orientaux d’une chaîne de
collines basses, qu’accidentaient quelques sommets plus hauts et
plus pittoresques. Cette chaîne était constituée par du calcaire
avec de nombreux et volumineux rognons de silex et devait appartenir
aux formations crétacées. Ensuite nous atteignîmes un plateau
de conglomérat, et nous nous arrêtâmes vers trois heures dans un
douar qui est à une demi-lieue à l’ouest des ruines de Basra ;
un peu avant, nous avions passé le cours supérieur d’un petit
ruisseau qui appartient déjà au bassin du Sebou. Le village dans
lequel nous passâmes la nuit se nommait Aïn Souar, d’après une
source sur les bords de laquelle se trouvait jadis une jolie maison,
dont les ruines existent encore. En descendant de la chaîne de
collines dont j’ai parlé sur le plateau, nous remarquâmes de
nombreux tas de pierres ; on prétend que sous chacun d’eux gît
le corps d’un voyageur massacré par les voleurs. On dit que tout
le pays était autrefois très peu sûr, et qu’encore aujourd’hui
les vols à main armée ne sont pas rares sur les routes.
Nous avions ce jour-là un beau temps, et les habitants du lieu
étaient assez hospitaliers ; ils nous livrèrent volontairement
la mouna et furent contents de me voir donner quelques pesetas à
ceux qui nous l’apportaient. Le pays, favorable à la culture,
était très bien cultivé ; nous y rencontrâmes aussi de
nombreux troupeaux, de sorte que la population ne nous sembla
pas misérable. Ces derniers jours nous avions vu une quantité
surprenante de vanneaux, qui, n’étant pas poursuivis, sont dans
ce pays très peu sauvages.
Les ruines de Basra passent souvent pour être d’origine
romaine. Elles consistent en un mur très long et très solide, à
peu près dirigé du nord au sud, qui est épais de 8 pieds et doit
avoir été très élevé à l’origine ; dans la suite des temps,
beaucoup des pierres de la partie supérieure se sont écroulées. A
des distances de 100 pieds l’une de l’autre se trouvent toujours
des saillies en forme de demi-cercles. La ville, ou la forteresse,
était de forme quadrilatérale ; seul le côté ouest est presque
tout entier debout ; les faces nord et sud manquent entièrement, et
vers l’est il n’existe que quelques restes de murailles. Comme
on a élevé dernièrement dans cet endroit un tombeau à un saint
mahométan, on ne m’en laissa pas approcher. On dit qu’il existe
dans les environs une foule de ruines de ce genre. Les habitants
qui m’accompagnaient me contèrent qu’ils y trouvaient souvent
des vases ou des urnes ; on y a rencontré également des pierres
avec des inscriptions. Aujourd’hui tout est couvert d’un gazon
si épais et de tant de mauvaises herbes de tout genre, qu’on ne
peut rien distinguer en dehors des murs eux-mêmes. Pour trouver
quelque chose, il serait nécessaire de débarrasser tout d’abord
le terrain de cette épaisse végétation et d’enlever la couche
supérieure d’humus ; il faudrait pour cela quelques semaines et une
permission spéciale du sultan, car dans leur méfiance les habitants
empêcheraient probablement toute recherche d’objets anciens,
qu’ils attribueraient au désir de trouver des trésors. Il est
parfaitement certain que les Romains pénétrèrent profondément
dans le Maroc ; mais je n’ai pu, à cause du peu de temps dont je
disposais, déterminer si réellement il s’agit à Basra, suivant
les apparences, d’anciens restes romains, ou s’il faut attribuer
ces ruines à un autre peuple. D’ailleurs toutes les probabilités
sont pour une origine romaine ; les Portugais ou les Espagnols
n’ont pas pénétré si avant dans le pays, et leur domination
était limitée aux ports de la côte et peut-être au pays de Ksor.
Le matin du 28 décembre, nous quittâmes Basra et chevauchâmes par
un beau temps vers le sud-est. Nous abandonnions la route choisie
d’ordinaire par les Européens pour en prendre une plus courte. Les
ambassadeurs suivent plutôt le chemin le plus long, et décrivent
une grande courbe vers le sud-ouest, parce qu’ils rencontrent de
ce côté de nombreux villages et surtout une quantité de pachas
(amils), ce qui est un avantage aussi bien pour la sécurité que
pour la commodité des Européens. Au contraire, notre chemin
conduisait surtout à travers des contrées désertes. Nous
rencontrâmes d’abord un endroit consacré, où se trouve le
tombeau d’un saint, Sidi Mouça Sered ; il consistait en une
petite maison à coupole, placée sur une hauteur, d’un blanc
éblouissant et de forme élégante. Nous passâmes le village de
Cherifi, franchîmes l’oued Nabada, qui appartient au bassin du
Sebou, et arrivâmes dans une grande localité nommée Chemachah,
où se trouvent également d’antiques ruines romaines. Non loin
de là est le village d’Aïn el-Guirar, avec le tombeau du cheikh
el-Yesia, célèbre parmi les Arabes marocains. Nous fîmes halte
vers midi, dans le voisinage de Chemachah, près d’une source
fraîche ; au nord-est nous voyions la montagne d’el-Sour-Sour,
dont Gerhard Rohlfs fit l’ascension en 1864. De là, en continuant
vers le sud-est, nous arrivâmes sur un plateau d’argile solide,
qui ressemble extraordinairement au lœss, et nous vîmes devant
nous un terrain bas, plat et fertile, avec cinq douars, dont les
habitants sont de la tribu des el-Chlod. La contrée entière est
pourtant habitée par les el-Gharbia, qui sont venus ici du sud et
ont repoussé les Chlod vers le nord ; mais les villages dont je
viens de parler constituent une colonie isolée au milieu des Gharbia.
Le terrain devint ensuite moins uni, et nous franchîmes quantité
de collines basses appartenant aux formations crétacées ; nous
arrivâmes au point nommé Had-Tekkourt (Marché du Dimanche) ;
c’est aujourd’hui marché, et il règne une vie active sur la
grand’place, en dehors du village. Nous y arrivâmes pourtant un
peu trop tard, de sorte que nous ne pûmes même pas acheter de
l’orge pour les chevaux. Nous continuâmes donc la marche, en
inclinant plus vers le sud, par le pays de Rdat ; nous passâmes
la rivière du même nom, qui se jette dans le Sebou, et nous
nous arrêtâmes enfin, vers cinq heures, dans une grande plaine
fertile, près du village de M’ghaïr, qui appartient à la
tribu des el-Habisi. Nous avions devant nous, directement au nord,
la chaîne de montagnes d’el-Sour-Sour, qui va du nord au sud,
et sur les pentes orientales de laquelle se trouve la ville bien
connue de Ouezzan. La tribu des el-Habisi est originaire du pays
d’Oujda, à la frontière algérienne, et s’est installée ici ;
elle comprend un grand nombre de villages.
La ville de Ouezzan est, comme on sait, le lieu de naissance
d’une grande famille chérifienne, dont le chef actuel, Hadj
Abd es-Salem, accueillit très amicalement Gerhard Rohlfs, et le
soutint puissamment par ses lettres de recommandation pour ses
voyages au sud du Maroc. Comme je l’ai déjà dit, la position de
cet homme n’est plus la même que jadis. Les chourafa jouissent
certainement au Maroc d’une grande considération ; mais les
familles de chourafa les plus importantes du pays sont celle du
sultan actuel, les el-Filali, et celle de l’ancienne dynastie
des Idrides. Les descendants de ceux-ci ont encore dans quelques
parties du Maroc une grande influence et beaucoup de partisans ;
ils sont les ennemis de la dynastie actuelle et cherchent même à
démontrer que les el-Filali ne sont pas des chourafa.
Non loin de notre bivouac, sur les contreforts sud-ouest des montagnes
du Sour-Sour, se trouvent des salines qui sont exploitées ; j’avais
déjà vu sur le soko de Had-Tekkourt de grandes quantités de
sel gemme mises en vente. Je serais resté volontiers un jour en
cet endroit pour visiter ces salines ; mais quelqu’un me dit que
j’en verrais également près de Fez ; en outre le temps parut
sur le point de changer. La pluie menaçait, et en pareil cas
les rivières grossissent de telle manière, que nous aurions dû
peut-être attendre plusieurs jours avant de franchir le Sebou. Je
préférai donc faire lever les tentes le matin suivant, 29 décembre,
et continuer la marche. Au bout d’une demi-heure nous atteignîmes
un grand village des Habisi, dans lequel habite le cheikh de toute la
tribu ; puis nous traversâmes une large plaine de lœss, interrompue
par des chaînes de collines basses ; le pays était monotone et sans
particularité, mais le sol était fertile et bien cultivé. La plaine
s’étendait jusqu’à la vallée de l’oued el-Ouergha, que nous
atteignîmes vers onze heures. Dans les ravinements on remarquait
qu’une couche de gravier quaternaire épaisse de plusieurs pieds
supportait le limon. La rivière de Ouergha, qui se jette dans le
Sebou, était large et rapide, mais des gués la traversaient de
place en place, de sorte que nous pûmes la franchir sans grandes
difficultés. On prétend que cette rivière, comme le Sebou, roule
une fois par an, au moment des grandes chaleurs, des eaux teintes en
rouge. Je ne sais sur quoi cette assertion est fondée, et si cette
coloration provient de l’argile rouge qui domine dans les collines
de terrains salifères, ou de petits organismes qui se produiraient
en grandes masses à de certains moments. Quoique d’ailleurs les
faits extraordinaires soient toujours exagérés par les Arabes et
que les récits qui s’y rapportent doivent être admis avec la plus
grande circonspection, ils ont rarement une base purement imaginaire.
Après un repos d’une demi-heure nous continuons. C’est toujours
le même paysage : une plaine monotone, sans bois, plus ou moins
bien cultivée et interrompue de faibles ondulations. Nous passons
près de quelques villages et d’une source, Aïn Ali ben Ghiza,
et après quatre heures nous dressons nos tentes dans le voisinage
d’un groupe de villages habités par la tribu des Ouled Selema.
Le 30 décembre il faisait très froid de grand matin ; nous
n’avions que 6° C. Le chemin allait, comme toujours, vers le
sud-est, par un terrain montagneux. En général, les habitants
appartiennent à la tribu des Ouled Aïssa. Nous laissons à gauche le
djebel Mouley Bousta, célèbre lieu de pèlerinage avec le tombeau
d’un saint, et nous passons un petit fleuve, l’oued el-Melha
(rivière Salée), du bassin du Sebou, et dont le lit presque
absolument desséché est couvert de sel cristallisé. Cette rivière
sortant d’une montagne salifère, son eau est très salée ; pendant
l’été elle se dessèche et abandonne le sel qu’elle détient.
Vers quatre heures nous nous arrêtons près d’un ensemble de
villages nommé _el-moudjimma_, appartenant à la tribu des Ouled
Djemma, qui font déjà partie du gouvernement de Fez. Cette
journée avait été très fatigante, car nous avions parcouru
presque constamment un pays vide et désert, dans lequel ne se voyait
presque aucune trace de verdure ; il n’y avait que des champs bruns,
presque tous cultivés ; et pas un arbre, pas un buisson, pas même
une touffe du palmier nain si répandu ailleurs, n’interrompait
la teinte brune et monotone du paysage.
Quelques heures au sud de Tzlata Cheragha, nous traversâmes le Sebou,
l’un des plus importants fleuves du Maroc. Il sort des montagnes de
l’est, traverse obliquement tout l’empire et se jette au nord de
Rabat dans l’océan Atlantique. Son cours est très tortueux, et sa
largeur ainsi que sa profondeur sont assez considérables. Le Sebou
(_es-sebâ_, le lion) serait certainement navigable et fournirait
une excellente route d’eau de la côte atlantique jusque dans le
voisinage de Fez. Mais l’indolence des Marocains est trop grande
pour mettre à profit quelque chose de pareil ; du reste, on n’a
pas encore procédé aux essais et aux levés nécessaires. Le Sebou
arrose tout le riche pays d’el-Gharb, dont les produits, en tant
que leur exportation est permise, seraient facilement portés à la
côte par cette voie économique. Nous traversâmes le fleuve dans
sa partie supérieure, en un point où il est partagé en plusieurs
bras par quelques petites îles ; sa profondeur n’était plus
fort considérable et nous pûmes le passer sans difficultés
particulières.
Comme je l’ai déjà dit, la route principale de Fez passe un peu
plus à l’ouest, et le Sebou est là, sur son passage, si large et
si rapide, que l’on a dû se résoudre à y construire de grandes
barques, dans lesquelles les caravanes traversent le fleuve.
Nous coupons le large terrain d’inondation, boueux et fertile,
et nous passons devant une petite roche isolée, qui sert de borne
indicatrice aux voyageurs et s’appelle Hadjera Cherifa, d’après
le nom d’une sainte. Après avoir traversé un groupe de douars,
composé de six villages et qui se nomme Agbed Emhor, je fis dresser
les tentes. Notre campement d’aujourd’hui est à environ 200
mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le dernier jour de l’année 1879 nous atteignîmes Fez, résidence
du sultan du Maroc. Nous étions partis de grand matin ce jour-là,
car nous avions à parcourir un terrain très accidenté ; vers
cinq heures il faisait un froid piquant et nous n’avions que
4 degrés. Nous nous trouvions presque au milieu d’un pays
de montagnes, qui s’élève doucement en venant du nord, mais
qui descend rapidement vers le sud dans la plaine de Fez. Nous
traversâmes quelques villages du cheikh Dajib ; puis vint un pays
très accidenté, qui porte le nom d’Aïn Lefrad et est habité par
des gens de la tribu des Ouled Djemma. Les montagnes environnantes
sont formées d’une marne calcaire légère, de couleur blanche,
qui est par places d’un blanc éclatant et appartient aux formations
crétacées. Vers dix heures et demie nous fîmes halte à une source,
Bir el-Araïch ; elle est à 350 mètres d’altitude. De là nous
montâmes encore quelque temps et nous eûmes bientôt atteint un
col (530m), d’où une vue magnifique s’étendait sur une grande
plaine, sur une partie de la ville, qui est fort considérable,
et, dans le fond, sur les chaînes du haut Atlas. Mes compagnons me
montrèrent de là le col qui mène de Fez au Tafilalet. Les sommets
étaient couverts de neige.
Plus nous descendions, plus riche était la végétation ; les
plantations d’oliviers étaient surtout fréquentes, tandis
que les sommets de ces montagnes calcaires étaient presque
entièrement dénudés. Les ravins étaient encombrés d’épais
buissons ; partout où se montrait un petit morceau de terrain
plat était un champ d’orge ; les villages étaient presque
toujours cachés sur les côtés du chemin. A mesure que nous nous
approchions de la résidence, le pays devenait plus animé : gens
de la campagne portant des fruits à la ville, ou en revenant ;
âniers qui poussaient à force de coups leurs animaux épuisés
et écorchés, et les maltraitaient de la façon la plus cruelle ;
une troupe de machazini, qui était envoyée dans une localité pour
y recueillir les impôts ; des bourgeois aisés de Fez, montant des
mulets à selle élégante et suivis de serviteurs, qui allaient
voir leurs bois d’oliviers des environs ; de pauvres paysannes
arabes et des esclaves nègres, gravissant péniblement la montagne,
un lourd fardeau sur la tête ; un cheikh de distinction sur un
beau cheval, enveloppé dans un large burnous de drap bleu, avec un
grand turban blanc, et suivi d’une nombreuse escorte bien montée
et bien armée ; une caravane de marchands juifs avec des mulets,
des chevaux et des ânes lourdement chargés ; beaucoup d’autres
indices nous montrèrent que nous approchions d’une grande ville
et d’un centre de commerce et d’industrie.