Une colline peu accentuée s’élève au-dessus de la large

vallée fertile de l’oued Moughaga, et sur la rive gauche de

ce cours d’eau, qui est dominante, se trouve le petit village

d’Aïn Dalia. Les collines des environs sont constituées par

du grès, souvent coloré en rouge par de l’oxyde de fer et dont

une foule de gros blocs sont dispersés çà et là. La rivière est

insignifiante et se traîne lentement vers la mer, divisée en divers

petits bras. Les habitants du village sont de la tribu des Fahs,

qui s’étend de Tanger assez loin vers le sud. Nous dressâmes

nos tentes sur le penchant de la colline, qui nous abritait un peu

du vent d’est, toujours extrêmement violent ; peu après notre

arrivée, deux parents du chérif de Ouezzan apparurent avec une

grande suite et passèrent la nuit dans le village. Depuis huit jours

les Marocains sont dans une nouvelle année, la 1297e de l’Hégire,

et dans le mois de Moharram.

La journée ne se passa, pas sans accident, car mes gens n’étaient

pas encore entièrement au fait des animaux de bât et de leur

paquetage ; mon serviteur Jacob tomba avec un cheval chargé, et

ce fut un miracle que l’animal n’eût aucune blessure. Pour ma

monture, qui n’était pas habituée aux chameaux, elle prit une

telle peur à la vue de ces animaux qui passaient, qu’elle fit

un grand écart et rompit la sangle de ma selle, de sorte que je

tombai à terre avec cette dernière. Par bonheur, il ne m’arriva

rien de sérieux, quoique les ruades de l’animal eussent fort bien

pu m’atteindre.

Aïn Dalia est la première halte ordinaire pour les caravanes

allant à Fez, quoiqu’elle ne soit qu’à quelques lieues de

Tanger ; mais on ne voyage pas très vite au Maroc, et les gens

d’importance doivent, presque obligatoirement, aller le plus

lentement possible. Les voyages d’ambassade de Tanger à Fez durent

d’ordinaire de douze à quatorze jours, tandis que l’on pourrait

très aisément parcourir cette distance en moitié de temps.

Malgré la tempête formidable qui dura toute la nuit, nous reposâmes

très bien dans nos excellentes tentes. Quand nous nous levâmes le

matin du 23 décembre, le _levante_ soufflait encore assez fort,

et nous n’avions que 10 degrés centigrades. Le chargement des

animaux prit encore tant de temps, que nous ne partîmes qu’à

huit heures. Nous franchîmes la large vallée de l’oued Moughaga,

passâmes une chaîne de collines basses, et arrivâmes à une petite

rivière dont l’eau est un peu salée. Puis nous continuâmes vers

le sud-ouest, par-dessus les contreforts ouest du djebel Habîb. Du

plus haut point du chemin nous eûmes encore une fois, vers l’ouest,

la vue de la mer et de la petite ville d’Arseila. Les roches que

nous rencontrons sont composées d’un grès très ferrugineux

et d’un beau conglomérat, qui se désagrège en gravier et qui

fournit de bons matériaux pour les chemins ; l’eau des sources

sortant du grès est également un peu ferrugineuse. Les couches de

cette dernière roche, qui est la même que celle que l’on voit

sur le chemin de Tétouan, vont du djebel Habîb, par Tétouan,

jusqu’à la côte de la Méditerranée.

De là nous descendîmes dans la vallée de l’oued Hachouf ; après

quoi nous arrivâmes sur un plateau fertile, s’étendant au loin

vers le sud. Dans ce pays tout à fait inhabité, nous rencontrâmes

tout à coup un _café_ arabe. Deux hommes s’étaient établis sur

un point dans le voisinage duquel passent presque tous les voyageurs

allant à Fez ou en venant ; ils avaient allumé du feu à l’abri

d’une roche et y faisaient chauffer un café noir très fort. Je

pus me donner le plaisir tout à fait inattendu d’une tasse de

café réconfortante, et mes gens en prirent aussi. Il paraît que

de semblables _cafés volants_ s’établissent souvent au Maroc sur

des routes fréquentées par les caravanes, et qu’ils fournissent

un plaisir certainement peu coûteux ; on ne paye pour une tasse,

fort petite il est vrai, que quelques pièces de cette menue monnaie

de cuivre marocaine dont nous avons parlé.

Ce beau plateau, nu, très propre à la culture et à l’élevage,

consiste en calcaire blanc sablonneux et en marne, recouvert d’une

couche de sable jaune ferrugineux, sur lequel repose le sol arable. La

marne calcaire renferme de nombreuses coquilles fossiles, surtout

des ostræa et des pecten, et forme certainement le prolongement

méridional des formations tertiaires observées par moi à Tétouan.

Nous continuâmes à chevaucher sans interruption jusqu’à trois

heures de l’après-midi, dans la direction générale du sud ;

nous nous arrêtâmes près du village de Had el-Gharbia (marché

du Dimanche de Gharbia), qui est encore un peu au nord du point

d’el-Outed, signalé sur les cartes ; le cheikh du village se

nommait Tsami ben Souina. Les habitants ne font plus partie de

la tribu des Fahs, qui ne dépasse pas le versant nord du djebel

Habîb, mais dépendent encore de l’amil de Tanger. La plus grande

partie des villages consistent en petites maisons d’argile et de

pierre, grossièrement bâties ; il s’y trouve aussi des douars

(villages de tentes). Ces derniers consistent en de grands cercles

formés par des tentes faites d’une étoffe brune et grossière

de poil de chameau ; d’ordinaire les troupeaux sont rassemblés

la nuit au centre du village. Les habitants sont des nomades,

vivant exclusivement d’élevage, et qui changent de demeure,

tandis que les Arabes sédentaires s’occupent de culture en même

temps que de l’élève du bétail. Une malpropreté incroyable

règne le plus souvent dans ces petites localités, et, d’après

leur aspect misérable, on devrait conclure que la population y est

très pauvre. Ce n’est pourtant pas toujours le cas ; ces simples

nomades ont très peu de besoins, et toutes leurs richesses sont

leurs bestiaux. En outre, la tendance commune à tous les peuples

orientaux, qui consiste à dissimuler leur position réelle par

les apparences d’une grande pauvreté, contribue également à

donner aux habitations cet aspect misérable ; tant que ces peuples

existeront, les dépositaires de l’autorité useront envers eux

d’un système de dures exactions. Du reste, beaucoup de Juifs

européens n’ont pas encore abandonné cette vieille coutume

d’Orient qui leur fait dissimuler leur aisance.

[Illustration : Femmes marocaines de la campagne.]

Jusqu’ici nous avons reçu chaque soir du chef de chaque village

la mouna officielle ; il est tout à fait impossible de s’en

dispenser. Il est certainement pénible pour un Européen de voir

comment une population déjà misérable en soi est forcée de fournir

à l’étranger qui la traverse et qui ne lui inspire pas le moindre

intérêt, mais le plus souvent de la haine et de la rancune, comment

cette population est forcée de fournir, dis-je, outre des vivres qui

sont, il est vrai, à bon marché, des articles étrangers fort chers,

comme du thé, du sucre et des bougies, que ces pauvres gens doivent

d’abord acheter à haut prix des Européens. Mais, encore une fois,

c’est l’usage ; si l’étranger veut les dédommager par un

présent d’argent, ce dernier s’arrête toujours en route. Les

machazini qui accompagnent les Roumis utilisent volontiers cette

circonstance pour se faire donner des présents supplémentaires,

un mouton, une paire de poulets, un pot de beurre ou quelque autre

chose, de sorte qu’en général les habitants ne font point une mine

amicale quand ils voient arriver un Européen avec une grande suite.

Peu de temps avant mon arrivée à Had el-Gharbia, quarante hommes des

villages environnants avaient été pris et conduits à Tanger ; ils

s’étaient peut-être révoltés contre les exactions de l’amil et

de ses subalternes. Du reste, nous avions entendu déjà la veille,

en passant le djebel Habîb, une violente fusillade ; des soldats

du sultan étaient probablement encore en guerre avec des villages

berbères révoltés.

En général, cette belle plaine si fertile était peu cultivée,

et dans le voisinage des villages seulement on y voyait des champs

d’orge, de froment ou de haricots ; ailleurs la plus grande

partie du sol était couverte de bruyères, de palmiers nains,

de chardons, d’oignons marins et de différentes mauvaises

herbes. L’insécurité du pays empêche les habitants de cultiver

plus qu’il n’est absolument nécessaire. La plus grande partie

du sol appartient au sultan, qui en investit ses machazini.

Le matin suivant, nous eûmes un temps agréable. Le vent s’était

calmé et une petite pluie était tombée durant la nuit ; vers sept

heures du matin nous avions déjà 13 degrés centigrades, et dans

la journée la température monta à 21 degrés à l’ombre. Vers

le soir, le thermomètre indiquait encore 18 degrés. Le chemin que

nous suivons aujourd’hui nous mène dans une direction méridionale,

souvent faiblement infléchie vers le sud-ouest, et assez rapprochée

de la mer, tandis qu’à gauche sont les montagnes. Tantôt nous

traversons des plateaux avec un sable jaune foncé, tantôt de

larges vallées, fertiles, mais plus ou moins boueuses. Au début

nous étions encore dans le pays de la tribu des el-Gharbia, puis nous

traversâmes quelques villages de la petite tribu des Ouled el-Mouça,

puis le pays des el-Chlod, qui vont de la rivière M’ghazan jusque

vers Ksâr (Kasr el-Kebir). Chemin faisant, nous vîmes de loin des

ruines de murailles et de tours, que l’on me dit être d’origine

romaine. Mais, comme au Maroc tout ce qui est étranger est _roumi_,

ces débris pouvaient être des restes de la domination portugaise.

Aujourd’hui nous fêtons la veille de Noël aussi bien que

possible ; les Arabes ont également une fête à cette époque,

elle dure trois jours, c’est l’Achra. Ce mot veut dire « le

dixième », car à ce moment de l’année le sultan se fait remettre

la dixième partie des produits du sol et des troupeaux ; en effet, au

Maroc, chaque riche doit donner aux pauvres, ce jour-là, le dixième

de sa fortune. Malgré la piété marocaine, ces prescriptions du

Coran sont suivies par l’infime minorité des fidèles.

Au contraire, les autres prescriptions n’en sont que plus

fidèlement observées à cette époque ; ainsi l’abstinence de tous

plaisirs est de règle, et aucun mariage ne peut alors avoir lieu.

Nous avions dressé nos tentes à quelques milles au sud du grand

Tletsa Soko (Marché du Mardi) de Raisannah, où nous n’étions

plus qu’à une heure de la rivière de M’ghazan. Le 25

décembre au matin, quand nous voulûmes nous mettre en route,

nous eûmes des difficultés avec la population malveillante d’un

village voisin. Un de nos chevaux était devenu indisponible, et

ces gens ne voulurent pas le remplacer, quoique je leur offrisse

une rémunération convenable. Leur méfiance est très grande, et

ils craignaient qu’on ne leur rendît pas leur cheval. Nous nous

trouvions dans un grand embarras. La pluie des dernières nuits avait

transpercé et alourdi les tentes, ainsi que les autres objets, de

sorte que nos autres animaux de bât n’avaient pu marcher qu’à

grand’peine sur l’argile détrempée. Il fut heureux, dans ce

cas, que nous eussions un machazini avec nous. Il s’empara du

premier habitant venu, lui lia les mains, le fit agenouiller et le

menaça de le retenir prisonnier jusqu’à ce qu’un cheval eût

été amené. Cette menace fit son effet, et nous pûmes bientôt

repartir. Il avait plu très fort cette nuit, et vers dix heures du

matin la pluie recommença ; les chemins, si l’on peut appliquer

ici ce mot, étaient, par suite, complètement défoncés. Avant

midi nous atteignîmes la vaste plaine argileuse de l’oued

M’ghazan. Nous traversâmes cette rivière à environ un mille

au-dessus de son embouchure dans l’oued el-Kous. Les bords en sont

hauts et escarpés, de sorte que, lorsque le lit est plein d’eau,

les caravanes doivent souvent attendre pendant des semaines qu’elle

se soit écoulée. L’insouciance et l’indolence des Marocains les

empêchent d’avoir l’idée de construire un pont ou d’établir

un bac ; c’est donc toujours avec de grandes difficultés qu’on

peut faire descendre aux animaux lourdement chargés les berges de

la rivière et leur faire traverser les eaux boueuses.

Après le passage de la rivière M’ghazan nous marchâmes vers

le sud-est, jusqu’à ce que nous atteignîmes, vers cinq heures,

les environs de la vieille ville de Ksor ou Kasr el-Kebir, que dans

les ouvrages européens on nomme souvent Lxor. Nous avions traversé

le pays de Kara’ta, ainsi que quelques villages, le groupe des

Ouled Hadad, des Ouled Sidi-Boksiba et enfin la rivière de l’oued

er-Rour, qui se jette dans le M’ghazan.

Nous étions encore à quelques lieues de la ville, quand un messager

du chalif (le représentant de l’amil), Sel Arbi Kardi, arriva à

notre rencontre, s’informa de notre voyage et repartit pour rendre

compte de notre arrivée. Peu de temps avant d’atteindre la ville,

le chalif vint à cheval au-devant de nous, avec une imposante suite

de notables et de machazini, me salua et entra avec nous dans la

ville en se plaçant à ma gauche. Les machazini avaient commencé

leurs fantasias, et tiraient des coups de fusil, en signe de respect

pour le Roumi.

Nous dressâmes nos tentes dans une prairie située devant la

ville ; bientôt une foule de gens en sortirent pour nous voir. Le

chalif resta également près de nous, pour entendre des nouvelles

d’Europe : je trouvai toujours un public reconnaissant pour

des récits au sujet des affaires politiques européennes. Nous

nous étions à peine installés dans les tentes, qu’arriva une

somptueuse mouna, un gros mouton, un grand pot de beurre, du thé,

du sucre et des bougies, en même temps qu’une quantité d’orge

et de paille pour nos animaux. Mon interprète rencontra un vieil

ami, le cheikh d’un village du groupe d’oasis du Tafilalet,

qui allait aussi à Fez ; mon compagnon espagnol trouva également

un compatriote qui s’était fixé à Ksor ; il n’y a que peu

d’Européens dans cette ville. Pendant la route, un jeune Arabe

s’était joint à nous ; il venait de Tétouan, où son père est

employé du gouvernement, et avait sur lui une assez grande quantité

d’argent, qu’il portait à Fez, de sorte qu’il fut heureux de

pouvoir voyager en nombreuse compagnie.

La pluie du dernier jour nous avait mis un peu en désarroi, et

notre bagage était mouillé en grande partie ; comme, en outre,

le Juif qui m’avait loué ses chevaux devait en chercher un pour

remplacer celui qui était malade, nous décidâmes de rester ici

le jour suivant. L’animal loué la veille fut renvoyé, et le

propriétaire, qui nous avait accompagnés, fut évidemment fort

heureux de pouvoir rentrer dans son bien : il avait craint qu’on ne

l’emmenât de force jusqu’à Fez. Cette malheureuse population

est tellement accoutumée à des actes de violence, et à tant de

promesses mensongères de tout genre de la part des fonctionnaires,

qu’elle est méfiante au plus haut point. Sur la grande place

devant la ville étaient encore plusieurs caravanes importantes,

formées en partie de chameaux, de sorte qu’il y régnait une

vie active. Toutes les marchandises européennes sont transportées

à Fez de cette façon. Les chameaux sont chargés chacun de 3 à

4 quintaux : ce qui rend leur allure très lente et ne permet que

des étapes de quelques heures. Pour le transport des marchandises,

les chameaux sont beaucoup plus économiques que les chevaux ou

les mulets, et comme la valeur du temps est inconnue aux Marocains,

ainsi que du reste à tous les Orientaux, il leur est tout à fait

indifférent de faire avec leurs caravanes le trajet entre Tanger et

Fez en dix jours ou en vingt. La simple construction d’une route

carrossable serait d’un grand avantage pour tout le commerce : mais

au Maroc on est extrêmement conservateur et attaché aux vieilles

coutumes. Dans tout l’empire il n’y a pas une seule vraie route :

ce ne sont que des sentiers muletiers, formés avec le temps.

De loin, Kasr el-Kebir fait un effet agréable, comme du reste

toutes les villes d’Orient : les murs et les maisons, cachées

entre les épaisses masses de feuillage des figuiers et des oliviers,

surmontées de quelques palmiers élancés et des tours des mosquées,

apparaissent comme une invitation au voyageur fatigué. Mais à

l’intérieur !... la ville est située assez bas et est parcourue

par un petit ruisseau dont l’eau vaseuse et malpropre répand des

exhalaisons méphitiques, car c’est le réceptacle de toutes les

immondices de la ville. Quand le cours de l’eau est complètement

arrêté, ces monceaux de vase et de boue sont transportés hors

de la ville, où ils créent de nouveau, par leur dessiccation,

une atmosphère pestilentielle. Des masses d’ordures de ce

genre forment des collines entières autour de Kasr et doivent

s’être amoncelées depuis des siècles. En général, le Maroc

est exceptionnellement sain : j’y ai à peine trouvé un endroit

dont on pût dire qu’il fût d’un séjour fâcheux pour la

santé. Pourtant la ville de Ksor est malsaine au plus haut point,

et la plus grande partie des habitants souffrent de la fièvre. Les

rues, si étroites que deux hommes peuvent à peine s’y croiser,

et qui sont, en outre, généralement abritées par des nattes,

de manière à empêcher tout accès de l’air ou de la lumière,

sont, en temps de pluie, couvertes d’une couche de boue et de vase

épaisse d’un pied, tandis que, par le beau temps, il y règne

une poussière effroyable. Les maisons, presque toutes menaçant

ruine et revêtues de chaux malpropre, sont petites et basses ; la

population est misérable, sale, paresseuse et fiévreuse : bref,

c’est un triste témoignage de la décadence d’une ville de

commerce jadis grande et prospère, et dont la situation à mi-chemin

entre Fez et la côte nord de l’empire semble faite pour un centre

commercial. Dans les rues rôdent une foule de pauvres hères, Arabes

fainéants des plus basses classes, vêtus de guenilles, trafiquants,

Juifs malpropres, dont les femmes et les filles se tiennent à la

porte même de leurs huttes, et font avec de grands rires leurs

remarques sur les étrangers, pendant que les femmes des Mahométans

regardent curieusement par les étroites ouvertures des maisons,

ou du haut des toits. Je visitai également le bazar, réunion de

petites boutiques dans lesquelles sont vendues toute espèce de

marchandises indigènes et étrangères, surtout par des Juifs,

qui ici sont fortement représentés et paraissent être assez bien

traités, comme à Tanger : car ils ne sont pas enfermés dans une

mellah, ainsi que dans la plupart des villes de l’intérieur, mais

habitent au contraire au milieu des Arabes et ne sont pas contraints

d’aller pieds nus de même qu’à Fez et à Marrakech. C’était

jour de fête, et toute la jeunesse de la ville s’amusait bruyamment

d’une sorte de jeu de bagues ressemblant à des montagnes russes.

[Illustration : Groupe de vieux cactus.]

La ville a aujourd’hui tout au plus 20000 habitants ; mais elle

doit avoir été jadis beaucoup plus grande, ainsi que le prouvent

les anciennes murailles. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, nous

eûmes encore une pluie violente, mais le temps s’améliora ensuite

et devint presque chaud, de sorte que nos tentes se séchèrent

suffisamment. Je fis ce jour-là une visite au chalif, chez lequel

se trouvaient une foule de cheikhs des environs ; il s’éleva

entre eux une conversation politique et religieuse très animée,

à laquelle mon interprète, comme toujours, prit une grande part ;

l’inévitable thé fut servi en grandes quantités. Plus tard

je reçus la visite d’un négociant français de Tanger, qui se

trouvait là par hasard et voyage dans tout le pays pour acheter

des bestiaux.

Le nombre des mosquées est surprenant dans cette ville relativement

petite : il y en a au moins douze.

L’après-midi, j’entrepris une promenade dans le voisinage,

pour visiter les vieux restes de murailles et de fortifications

que les indigènes disent être d’origine romaine. Ces débris

sont à l’est de la ville ; un peu plus loin on voit également

une petite forteresse qui n’est qu’une ruine, mais dont le plan

d’ensemble est encore nettement visible. Ces forteresses avaient

des murailles hautes et puissantes, dans les parties supérieures

desquelles se trouvent des ouvertures de fenêtres, tandis que le

bas renferme quantité de petits trous réguliers qui servaient

de meurtrières. Les matériaux des murs sont empruntés à un

conglomérat fortement lié, comme on en emploie souvent pour la

construction des môles ; les arcs des portes et des fenêtres sont

faits des mêmes briques plates dont on use encore aujourd’hui

au Maroc. A l’intérieur se trouve un puits profond, encore bien

conservé. Le sol sonne souvent le creux dans les cours et dans

les salles ; par places on voit des élévations de forme ovale en

briques, qui formaient évidemment les entrées des citernes ou des

passages souterrains placés au-dessous. Des restes semblables se

trouvent à une certaine distance tout autour de la ville ; ceux de

l’est sont, comme je l’ai dit, les mieux conservés ; d’après

cela, la ville doit avoir eu jadis un périmètre considérable. Pour

ce qui concerne l’âge de ces bâtiments, ils doivent dater de

l’époque où les Portugais avaient encore de l’influence au

Maroc. Il est difficile de décider, après une visite rapide, si

ces constructions ont été élevées par les Portugais ou par les

Arabes, qui auraient voulu se protéger contre les conquérants du

pays. Il serait intéressant d’envoyer au Maroc une expédition

historico-archéologique : on ferait peut-être à Ksor maintes

trouvailles intéressantes. Les Arabes n’ont absolument aucune

idée de recherches de ce genre ; leur intérêt ne s’éveillerait

que si on devait y trouver des trésors.

Quand nous revînmes à nos tentes, une grande quantité de gens y

étaient arrivés de la ville, souffrant de la fièvre et demandant

des médicaments. Je n’eus pas autre chose à faire que de leur

distribuer un peu de quinine, quoique je dusse être très ménager

de cette précieuse substance. Comme le soir précédent, le chalif

envoya quatre soldats pour nous garder la nuit ; ils se postèrent

autour de notre camp et restèrent jusqu’au matin suivant. Les

autorités locales ont une certaine responsabilité à l’égard

des voyageurs et leur doivent protection contre les vols.

La grande plaine au nord de Ksor jusqu’à l’oued M’ghazan est

d’un puissant intérêt historique. C’est là qu’eut lieu la

terrible bataille entre les Arabes et les Portugais, dans laquelle,

il y a plus de trois cents ans, l’héroïque mais fantasque roi

Sébastien trouva la mort. Cette bataille contribua beaucoup à

décider du sort futur du Maroc : avec elle disparut l’influence de

la chrétienté dans ce pays, et encore aujourd’hui le Maroc est

l’un des États mahométans du nord de l’Afrique qui ont su le

mieux se dérober à l’influence de la civilisation occidentale. En

présence des conséquences si importantes de cette bataille, et comme

elle est peu connue en général, une courte description de ce fait

peut trouver place ici. Je l’emprunte au livre du R. P. Fr. Manuel

Pablo Castellanos : _Descripcion histórica de Marruécos_ (Santiago,

1878), et au travail de Conring dont j’ai parlé déjà, _Marokko_

(Berlin, 1880).

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 7 / 31 段