les montagnes ; il s’agissait d’aller voir l’amil du district
d’Andjira, et nous espérions atteindre le soir même sa kasba. Le
temps était redevenu très beau, et le chemin de ces montagnes
boisées promettait d’être agréable. Nous traversâmes le petit
oued Sidi-Ibrahim ; le chemin passait ensuite sur les pentes à
droite et consistait en sentiers rocailleux et à pentes rapides,
pendant qu’en face, sur la rive gauche, la belle route des Espagnols
resplendissait. Des deux côtés se trouvent de nombreuses maisons de
gardes et des tours ou des châteaux autrefois fortifiés, appartenant
aux Espagnols et aux Marocains, et qui montrent en partie des traces
d’une haute antiquité. Les avant-monts de la sierra Bullones, que
nous traversâmes, ne renferment pas d’altitudes considérables. La
maison de garde no I est à 95 mètres ; le no II à 190 mètres ;
le no III à 212 mètres et le no IV à 234 mètres.
[Illustration : Femme des environs de Tétouan.]
Nous franchîmes alors un col de 310 mètres de hauteur, d’où la
vue s’étendait sur la mer et les montagnes ; droit devant nous
s’élevait la masse puissante du djebel Mouça, sur les pentes
méridionales de laquelle se trouve la jolie Aïn (Source) Simala,
dont l’eau est bonne. De là nous prîmes une direction plus au
sud-ouest et nous fîmes halte vers midi sur un col de 420 mètres,
d’où un chemin pittoresque nous fit descendre sur un petit plateau.
Après un repos d’une heure, pendant lequel nos chevaux avaient
mangé, nous repartîmes ; mais le beau temps dont nous avions
joui jusque-là changea tout à coup ; un vent violent soufflait du
sud-est, et de gros nuages s’amoncelaient.
Le chemin nous conduisit, toujours en montant, à travers une zone
de grès violet : l’altitude était de 442 mètres ; puis nous
atteignîmes une région composée surtout de schiste argileux
calcaire dont les couches allaient du nord-est au sud-ouest et
tombaient à pic vers le nord-ouest. Nous avions atteint le plus haut
point de la route (553 mètres), et nous commençâmes à descendre.
De ce col un sentier d’une difficulté indescriptible conduisait
dans la vallée ; les chevaux de bât, lourdement chargés, tombaient
à chaque pas, car toute la pente était couverte de gros blocs
calcaires, qui montraient souvent des formes d’effritement comme
on en voit dans les Karrenfelder[7] des Alpes. Arrivés au bas de
cette pente, nous continuâmes vers le sud-ouest, en passant devant
Soko Tlaza Andjira (Marché du Mardi), et nous atteignîmes enfin,
vers quatre heures, le village de Jouaïb. L’endroit où se tient
chaque semaine le marché n’est pas habité ; il ne s’y trouve
que des échafaudages qui servent de comptoirs, et chaque mardi les
gens des environs s’y réunissent pour vendre et acheter. Tout ce
qui a rapport aux marchés est très bien réglé dans le Maroc, et
l’on y trouve beaucoup d’endroits où depuis un temps immémorial
se tient chaque semaine un marché.
Nos chevaux étaient très fatigués, il commençait à pleuvoir et
nous n’avions pas de guide qui pût nous indiquer le chemin le plus
direct pour aller chez le caïd Mouhamed Kandia. Dans ces conditions
il valait mieux passer la nuit dans ce village. Mais les habitants
étaient loin d’avoir des mines amicales, et mon machazini en avait
déjà peur. Il nous pressa de continuer aussitôt notre route,
et finit par trouver un homme qui prétendit connaître le chemin
le plus court vers la kasba.
On nous avait dit que la route était très courte, mais nous n’en
mîmes pas moins deux heures et demie pour atteindre la kasba. Le
chemin était affreux, le guide le connaissait mal, et nous ne pûmes
arriver que tard dans la soirée, sous une pluie battante.
Tout le village consiste en huit grandes maisons ressemblant à
des forteresses et qui, séparées par de grands intervalles,
sont dispersées dans le fond de la vallée aussi bien que sur
les pentes de la montagne. Le village est d’un abord difficile,
et aisé à défendre. Les habitants du district, Berbères en
très grande partie, ont l’habitude de s’installer dans des
endroits des montagnes aussi difficiles à atteindre que possible,
pour être en sûreté contre les soldats du sultan. Mais le pays
d’Andjira est aujourd’hui complètement sous sa domination, et
les habitants supportent l’amil parmi eux ; comme partout, il a à
sa disposition un grand nombre de machazini. Le district s’étend
de Ceuta jusque dans le voisinage du cap Malabata (à l’est de la
baie de Tanger) ; de là la frontière occidentale va vers le sud-est
jusqu’aux Montes de Boman, qui figurent sur beaucoup de cartes, et
la frontière méridionale s’étend jusqu’un peu au nord du cap
Negro. Le district est presque exclusivement un pays de montagnes ;
plusieurs sommets y dépassent 1000 mètres d’altitude. Il contient
74 villages, qui sont pour la plupart de simples hameaux de quelques
douzaines de maisons ; les habitants s’occupent d’élevage ;
partout où leur rude terrain laisse voir un peu de sol cultivable,
ils plantent de l’orge. Cette céréale constitue dans tout le
Maroc la seule nourriture des chevaux, et la farine d’orge, sous
forme de pain ou de couscous, sert de nourriture à une grande partie
des habitants. En général, ici comme dans les campagnes de tout le
Maroc, la population est très pauvre ; la mauvaise administration
du pays a une grande part de responsabilité dans cette misère,
car les paysans trouvent qu’il est bien inutile de tirer d’un
sol fertile en lui-même plus qu’il ne faut pour leur entretien.
Le caïd Mouhamed Kandia était un homme d’apparence assez
sympathique, qui fut fort étonné de voir arriver un Européen par
un tel temps, dans ce coin de terre reculé, mais qui pourtant nous
reçut très amicalement. Pour mon compte, je dus descendre dans sa
maison, pendant que mon compagnon Benitez et le machazini recevaient
l’hospitalité dans une maison voisine. Après un peu de repos,
l’inévitable thé fut apporté, et mon interprète, aussi bien que
le soldat, furent appelés ; ce dernier s’en trouva extrêmement
flatté et baisa en grande humilité la main et les vêtements du
gouverneur. Le caïd s’informa alors des motifs de mon voyage et
comprit avec peine que la seule curiosité de connaître les gens
et le pays m’y ait amené. Puis je dus lui raconter les derniers
événements politiques d’Europe ; il s’intéressait surtout à
Bismarck et à la guerre franco-allemande. Le nom du puissant homme
d’État a pénétré jusque dans les régions les plus éloignées
du Maroc, et presque partout je dus en raconter autant. Après
le thé vint un souper plantureux, consistant en l’inévitable
couscous avec de la viande d’agneau, des poulets rôtis et enfin
de nouveau du couscous, mais qui était sec, avec du sucre, de la
cannelle et des raisins conservés. Nous ne bûmes que de l’eau,
et les convenances me défendirent d’envoyer chercher une bouteille
de vin dans mon bagage ; les Marocains ne boivent jamais de boissons
fermentées. Dans ce pays le repas du soir a toujours lieu très tard,
souvent après dix heures ; car on attend volontiers les hôtes qui
peuvent survenir, pour ne pas être obligé de faire cuire deux repas.
Le caïd Mouhamed Kandia est considéré comme un gouverneur
bienveillant et relativement humain, qui n’emploie pas trop
violemment le système des exactions. D’ordinaire il passe une
grande partie de l’année à Tanger, où il possède plusieurs
maisons.
Le matin suivant, il faisait encore mauvais temps, mais nous fûmes
forcés de partir ; quand dans ces montagnes il commence à pleuvoir,
cela dure des journées entières, et il était impossible que nous
attendissions le retour du beau temps. Après avoir encore pris notre
part d’un abondant déjeuner et avoir été surpris par un concert,
donné par l’une des effroyables troupes de musiciens comme j’en
avais déjà entendu à la noce arabe dont j’ai parlé, nous prîmes
congé. Notre marche recommença alors par des vallées boueuses,
des plateaux humides et des montagnes à pic, presque toujours sous
une pluie battante et par un vent froid très piquant, de sorte
que les observations de tout genre étaient presque impossibles. La
direction générale que nous avions prise pour revenir à Tanger
était celle du nord-ouest ; mais vers midi un messager du caïd nous
arrêta, en nous avertissant qu’il ne fallait pas songer à aller ce
jour-là à Tanger, parce que nous ne pourrions passer les rivières,
fortement grossies. Des montagnes au nord du pays d’Andjira il coule
vers la mer une foule de petits ruisseaux, qui se gonflent beaucoup
par les grandes pluies ; on doit souvent attendre pendant des jours
entiers que leur eau se soit écoulée. Nous demeurâmes dans un
petit village, que nous atteignîmes vers trois heures, mais dont les
habitants furent désagréables au plus haut point. Ils craignaient,
puisque nous venions avec un machazini, d’être obligés de payer
la _mouna_[8]. Le vent violent qui régnait partout nous empêcha
de dresser les tentes, et nous dûmes nous abriter dans une maison
vide, mais qui fourmillait de vermine ; malgré la fatigue, aucun
d’entre nous ne put fermer l’œil. C’était une misérable
hutte d’argile, à moitié ruinée, où le vent sifflait de tous
côtés et où la pluie coulait à flots ; nous y passâmes la nuit
de fort méchante humeur, après un souper très sommaire.
Le 3 décembre au matin nous partîmes, quoiqu’il plût encore ;
mais il nous aurait été impossible de demeurer plus longtemps
dans ce village. Au début, le chemin suivait encore la direction
du nord-ouest, puis bientôt il nous mena droit vers l’ouest,
parallèlement à la mer, dans la direction de Tanger. Quoique la
distance soit courte, nous employâmes tout le jour à la parcourir ;
la pluie cessa, il est vrai, bientôt après, mais le sol était si
détrempé, que nos animaux, épuisés et surmenés, ne pouvaient
avancer. Souvent aussi nous dûmes faire des détours pour trouver
un gué sur les rivières, qui étaient encore grossies. Je fus
donc fort heureux de me retrouver dans Tanger, et j’oubliai dans
la maison hospitalière du ministre d’Allemagne les fatigues de
mon excursion, qui avait assez mal réussi dans sa deuxième partie.
A Tanger le temps avait dû être horrible, car depuis trois
jours aucune lettre et aucun journal n’étaient arrivés, et
les bateaux à vapeur n’avaient pu continuer leurs voyages par
une grosse mer. Le 5 décembre il pleuvait encore un peu, et de
nouveaux nuages s’amoncelaient à chaque instant ; mais, la mer
étant devenue plus calme, quelques navires purent sortir. Pendant
la nuit du 5 au 6 décembre il plut encore une fois à torrents,
mais cela parut être le signal de la fin, et le dimanche 7 nous
eûmes une matinée admirable, par un temps frais et clair. Quelques
danseurs de l’oued Sous, pays au sud de la chaîne de l’Atlas,
s’exhibèrent ce jour-là dans le jardin de la légation. Ce sont
des Berbères à peau brune, qui parcourent les marchés de tout le
Maroc et amusent le public de leurs représentations.
La troupe consistait en deux Berbères et un Nègre, qui frappait
sur un grand tambourin ; l’un des Berbères grattait d’une sorte
de guitare, l’autre avait des castagnettes de fer énormes, de
près d’un pied de long, qu’il manœuvrait adroitement. Après
leur danse, le Nègre montra ses talents d’escamoteur et de
jongleur. Il mit de la ouate dans sa bouche et en tira des rubans
de diverses couleurs, fit passer de l’argent dans les vêtements
d’un petit garçon, etc., bref les tours ordinaires chez nous ;
enfin il fit des tours d’adresse avec des fusils, des sabres,
des tasses à thé et autres choses semblables.
Pour acheter différents objets nécessaires à mon voyage dans
l’intérieur, je fis le 10 décembre la traversée de Gibraltar ;
la mer était extraordinairement mauvaise, et la plupart des passagers
souffrirent beaucoup du mal de mer ; je restai quelques jours à
Gibraltar, et pus y réunir bientôt ce dont j’avais besoin,
grâce à l’intervention amicale du frère du consul allemand. Je
retournai à Tanger le samedi 14 décembre.
Le jour suivant, nous entreprîmes par un beau temps une chevauchée
vers le cap Spartel et les prétendues cavernes d’Hercule ;
de grand matin nous n’eûmes que 7 degrés centigrades, mais,
aussitôt que le soleil s’éleva un peu, la température devint
extrêmement agréable.
Par l’intermédiaire du ministre d’Allemagne à Tanger, je fis
la connaissance d’un homme qui, dans la suite, me fut de la plus
grande utilité. Sidi Hadj Ali Boutaleb était depuis peu arrivé
à Tanger. Sa famille a des terres dans la province algérienne
d’Oran ; il semble qu’il n’ait pu s’entendre avec les
Français et qu’il ait été banni, prétendait-il, pour causes
politiques. Il lui fut permis d’aller en Tunisie ou au Maroc,
et il préféra le dernier pays. Sa famille est un peu apparentée
au célèbre émir Abd el-Kader, qui vit aujourd’hui à Damas
(1879). M. Weber, ministre d’Allemagne à Tanger, qui a vécu
plus de vingt ans à Beyrouth et a bien connu le célèbre chef
arabe, a souvent rencontré Hadj Ali chez lui. Hadj Ali a entrepris
plusieurs fois des voyages en France dans la suite de l’émir,
de sorte qu’il est assez au fait des coutumes européennes ; il
prétend même avoir fait une grande expédition à travers la Syrie,
la Perse, l’Inde jusqu’au Japon.
Quoi qu’il en fût, nous nous entendîmes dans la maison du ministre
pour un voyage à Timbouctou, où il prétendait être déjà allé
une fois. A la vérité, la mission qui m’avait été confiée
à l’origine par la Société africaine d’Allemagne, consistait
seulement en des études à faire dans l’intérieur du Maroc et,
tout au plus, dans le haut Atlas ; mais, dès le premier abord,
je m’étais proposé d’exécuter un projet plus étendu. Avant
d’arriver à Tanger, j’avais fait à Paris chez M. Duveyrier
la connaissance d’un Juif célèbre, Mardochaï ben Serour, qui
a résidé longtemps à Timbouctou et à Araouan. Sa famille est
fixée dans le petit sultanat indépendant de Sidi-Hécham, entre
l’Atlas et l’oued Draa, dans la ville d’Akka. Mardochaï avait
été chargé par M. Beaumier, autrefois consul de France à Mogador,
de prendre des mesures topographiques avec des moyens primitifs et de
rassembler des collections d’histoire naturelle ; Mardochaï s’est
surtout fait remarquer en formant un grand herbier de plantes du sud
marocain, qu’il a envoyé à Paris. A diverses reprises il s’est
fait une fortune, et l’a perdue de même, parce que ses caravanes
ont été détroussées. Il vient souvent maintenant à Paris, pour
y chercher des secours, quoique je sois persuadé qu’il n’en a
pas autant besoin qu’il veut bien le dire ; le peu de familles
juives fixées et tolérées dans son pays ont toutes du bien,
ainsi qu’on me le dit plus tard ; j’ai rencontré à ce moment
plusieurs de ses parents.
Quand je vis cet homme à Paris, il m’indiqua une route pour aller
au Tafilalet par le Maroc et l’oued Draa ; plus tard j’ai pris,
en partie du moins, le chemin indiqué par lui : j’ai trouvé que
ses indications n’étaient pas toujours exactes et que l’on doit
accepter ses itinéraires avec une grande défiance. L’entretien
que j’eus avec cet homme a certainement contribué à me faire à
l’idée de traverser le Sahara. Il me donna également une lettre de
recommandation pour son frère Nezzim Serour, que je n’ai pu voir,
puisque je n’ai pas été à Akka même. Du reste, étant donnée
la condition sociale des Juifs du pays, cette lettre m’aurait
servi à peu de chose.
J’avais déjà complètement formé à Tanger le plan de mon voyage
de Timbouctou ; je voulais visiter d’abord les deux capitales du
Maroc, Fez et Marrakech, puis passer l’Atlas, et de là atteindre
un point où se rassemblent les caravanes allant vers Timbouctou. Je
proposai ce plan à Hadj Ali Boutaleb, et il le déclara exécutable
si je voulais me soumettre à certaines conditions posées par
lui. Il s’agissait d’abord de l’attitude à prendre en face
des Mahométans stricts, dont je ne connaissais d’ailleurs
pas suffisamment les mœurs et les coutumes. Nous arrêtâmes,
en présence du ministre d’Allemagne, que Hadj Ali me suivrait
en qualité d’interprète et de compagnon de voyage ; que je
déférerais à ses prescriptions quand il serait nécessaire ; que,
si nous atteignions Timbouctou et si nous en revenions, il recevrait
4000 francs d’indemnité, naturellement outre tout ce dont il aurait
besoin en route. Si nous ne parvenions pas à Timbouctou et si nous
étions forcés de revenir sur nos pas, il ne recevrait rien. Hadj
Ali accepta ces conditions et se montra très heureux d’entreprendre
ce voyage, car on l’avait banni d’Algérie sans aucune ressource.
Pour ne pas dépendre d’une personne, j’engageai aussi
l’Espagnol dont j’ai déjà parlé, Cristobal Benitez, de
Tétouan, qui parle et écrit couramment l’arabe et témoignait
d’un grand désir de faire ce voyage. Comme beaucoup des Espagnols
de Tétouan, de son métier il est découpeur d’écorce ; mais,
par son éducation et son intelligence, il est beaucoup au-dessus de
ses compatriotes de cette ville. Ses parents ont émigré d’Espagne
depuis longtemps, et il est venu au Maroc tout enfant. Il m’avait
accompagné déjà dans ma petite expédition préliminaire aux
environs de Tétouan, et j’avais reconnu qu’il comprenait le but
de mes recherches. Je lui confiai la surveillance des domestiques,
les animaux de selle et de bât, le paquetage, le soin des tentes,
etc. Après notre retour il devait recevoir par jour un douro
espagnol, outre ce que nécessiterait son voyage. Le serviteur juif
Jacob fut également réengagé, au moins pour le voyage dans le
Maroc ; plus tard il ne devait plus m’être utile. Je repris encore
le même machazini, Mouhamed Kaléi, jusqu’à Fez, résidence du
sultan et notre premier but.
Je louai sept chevaux, qui devaient tous, sauf le mien, être
chargés de bagages et porter en outre l’un de mes gens ; le Juif
qui m’avait loué les animaux la première fois revint encore avec
moi, joint à deux conducteurs. Je payai pour le voyage a Fez 12
douros par cheval ; c’est assez cher, et, pour voyager longtemps au
Maroc, il vaut mieux acheter des chevaux et des mulets. Mais pendant
mon séjour à Tanger il n’y eut pas beaucoup d’animaux tels
que j’en désirais acheter ; il y avait assez de bons chevaux,
mais ils auraient été trop chers. Quand on a beaucoup de bagages,
il vaut mieux louer des chameaux ; mais avec ces animaux on va
naturellement beaucoup plus lentement.
Une foule d’autres préparatifs m’étaient également
nécessaires. J’avais fait faire deux nouvelles tentes d’après
le modèle de celle que m’avait prêtée le ministre d’Allemagne,
et qui, faites de trois couches d’étoffe superposées, se sont bien
comportées et ont été faciles à tendre et à transporter. Je
reçus de la légation, à titre de prêt, plusieurs lits de
camp, des pliants et une table démontable, en même temps que
toutes sortes d’ustensiles de cuisine. La légation possédait
un assez grand nombre de ces objets, qui provenaient du voyage du
ministre, deux ans auparavant, auprès du sultan. Nous n’avions
pas besoin de nous inquiéter de notre nourriture, car nous avions
à attendre partout la mouna ; il fallut seulement emporter du vin
et du cognac, et aussi des médicaments, tant pour notre usage que
pour les indigènes, qui prennent pour un médecin toute personne
qui voyage en apparence pour son plaisir. Avant tout, la quinine est
nécessaire, puis un ou plusieurs purgatifs ou astringents, la poudre
d’émétique, la poudre de Dower, qui servent de calmants. Pour
les Arabes, j’avais un sac plein de sulfate de magnésie, car je
devais bien me garder de leur donner de la quinine, beaucoup trop
chère, ou un médicament quelconque dont l’emploi intempestif eût
pu avoir des suites fâcheuses. Une quantité suffisante de papier
à dessin ou autre, de l’encre, surtout sous forme de poudre, et
toute espèce d’ustensiles pour écrire ou pour dessiner, puis les
divers instruments : tout cela était emballé de façon à être
trouvé le plus vite possible. Dans les grands voyages, où il est
nécessaire d’avoir beaucoup de bagages, on emballe souvent les
objets les plus nécessaires avec tant de soin, que dans certains
cas on ne les trouve pas, ou l’on n’arrive à eux qu’après
avoir longtemps cherché et avoir ouvert de nombreux colis ; c’est
une source de contrariétés, alors que la bonne humeur est une des
premières conditions d’un voyage : les gens qui prennent tout au
sérieux ou au tragique se préparent une foule de désagréments
et de difficultés que les autres ne connaissent pas.
Tant que je voyageai dans l’intérieur du Maroc, je conservai mon
nom et mon costume européen ; plus tard je changeai l’un aussi
bien que l’autre. En fait d’argent, on doit prendre surtout de
l’argent espagnol et français, aussi bien que des pièces d’or.
Malgré l’invitation amicale de passer encore les fêtes de Noël
dans la maison du ministre d’Allemagne, je me décidai, aussitôt
que tout fut prêt, à partir, et je fixai le lundi 22 décembre
1879 comme jour de mon départ pour l’intérieur.
CHAPITRE III
VOYAGE A FEZ.
Départ de Tanger. — Aïn Dalia. — Un café volant. — Had
el-Gharbia. — La mouna. — La tribu el-Chlod. — Achra. — Oued
M’ghazan. — Kasr el-Kebir. — Réception par le châlif. —
Fâcheux état de la ville. — Anciennes ruines de la ville. —
Mauvais climat. — Bataille de Kasr el-Kebir. — Départ. — Aïn
el-Souar et les ruines de Basra. — Chemachah. — Had Tekkourt. —
Ouezzan. — Djebel Mouley Bousta. — Rivière salée. — Sebou. —
Vue de Fez et des montagnes de l’Atlas. — Arrivée à Fez. —
Entrée dans la ville. — Mauvais logement. — Changement de
domicile. — Méfiance contre Hadj Ali. — Les Européens à Fez.
Un vent piquant soufflait de l’est le matin du 22 décembre
1879. Il était assez tard quand nous pûmes nous mettre en route,
car dans de pareilles circonstances il manque tantôt un objet,
tantôt un autre, et il faut un certain temps avant que tout soit à
sa vraie place. Les chevaux et les mulets arrivèrent assez tard ;
il avait fallu raccommoder toute espèce d’objets de harnachement
et de sellerie, et il s’écoula quelque temps avant que tous
les animaux fussent également chargés. Les pièces du paquetage
devaient être disposées de telle façon que le poids fût partagé
également des deux côtés de l’animal ; des coussins et des
tapis recouvraient le tout, de manière à permettre au cavalier
de s’asseoir commodément. Mon cheval portait une de ces selles
élevées, de couleur rouge vif, comme on en emploie au Maroc, et
garnie de larges étriers, court chaussés. Mon interprète, Hadj
Ali, était parti à cheval une heure plus tôt et nous rejoignit
en route ; il était inutile que chacun dans Tanger sût qu’il
partait avec nous. Comme d’ordinaire en pareil cas, une foule de
gens s’amassa autour de nous, surtout des mendiants, et il fallut
leur partager une quantité de flous, monnaie de cuivre marocaine,
en échange desquelles je reçus des souhaits sans nombre pour la
réussite de mon voyage. Vers dix heures enfin, tout était prêt ;
je fis mes adieux, aussi courts que cordiaux, à toutes les personnes
de la légation allemande, au consul autrichien et au malheureux
peintre Ladein, qui était venu, lui aussi, pour me souhaiter un
heureux voyage et que je ne devais plus revoir. Il me donna un jeune
et joli chien, qui nous a accompagnés dans tout le Maroc ; mais,
comme plus tard, dans le sud, les conditions de température avaient
changé, il me fallut le renvoyer et je le donnai à l’un de mes
serviteurs qui revenait sur ses pas et qui voulait l’employer comme
animal de garde dans des jardins d’orangers qu’il affermait. Le
chancelier de l’ambassade d’Allemagne, M. Tietgen, de même
qu’un marchand allemand de Tanger, M. Hässner, voulurent à toute
force m’accompagner une bonne partie du chemin ; vers midi nous
fîmes une courte halte pour prendre ensemble un dernier et joyeux
déjeuner, puis ces deux messieurs nous quittèrent.
Notre premier jour de marche fut très court ; nous voulions aller
camper à Aïn Dalia (la Source des Ceps de vigne), et nous y
arrivâmes peu après trois heures. La direction suivie avait été
droit vers le sud. Immédiatement après Tanger, le pays devient
très monotone : aucun bois, des champs labourés de terre brune,
et, par places, des buissons de palmiers nains d’un vert brillant,
dont les feuilles sont, comme on sait, employées à faire toute
espèce de nattes, de tresses et de travaux de vannerie.