noir ; l’hôte s’assit près de nous, et un de ses serviteurs,
un eunuque, dut chanter et danser devant nous ; son chant était une
litanie en ton de fausset, effrayante à entendre ; les Espagnols
présents en furent enchantés et le déclarèrent un grand artiste.
Vers une heure nous fûmes congédiés, car l’heure des femmes
arrivait. Les dames du consul demeurèrent encore pour attendre
l’arrivée de la fiancée, mais, nous autres hommes, nous dûmes
partir, _nolens, volens_. Les deux principaux personnages, à notre
idée du moins, de toute fête de mariage, la fiancée et le fiancé,
manquaient à cette fête arabe : le dernier doit prier dans une
mosquée jusque très avant dans la soirée ; l’autre reste
jusqu’à minuit chez ses parents et est alors transportée, sur
une petite litière de forme particulière, à la maison du fiancé
ou à celle de son père, où le jeune homme voit pour la première
fois sa femme à l’issue de la fête.
Le jour suivant, j’entrepris, en compagnie du consul d’Espagne
et de quelques-uns des inévitables machazini, une excursion vers le
Kitân ou Kitzân, sur les hauteurs au sud de Tétouan et l’un des
plus beaux points de vue du voisinage. Le chemin descendait d’abord
de la ville vers la rivière ; après l’avoir traversée, nous
passâmes dans une plaine extrêmement fertile, couverte de nombreux
jardins d’orangers très bien arrosés, et qui s’étend au pied
des montagnes. Le chemin devenait ensuite plus raide et souvent se
bornait à un sentier large d’un pied entre la roche et les eaux
torrentueuses des ruisseaux. Nous nous reposâmes dans le voisinage
d’une petite mosquée d’où s’étendait une vue magnifique sur
la ville de Tétouan, si romantiquement située, et au dernier plan
sur les pittoresques montagnes de calcaire et de dolomite.
Le jour suivant, je visitai les montagnes au nord-est de la ville,
où, à ce que m’avait dit un Espagnol, on avait trouvé du charbon
de terre. Le chemin partait de la porte du Nord et passait devant
le cimetière juif ; les tombes sont toutes recouvertes de plaques
calcaires de quatre à cinq pieds de long, blanchies à la chaux et
ornées de dessins primitifs, ressemblant à de l’écriture. Dans
le voisinage sont de nombreuses carrières d’où l’on a tiré ces
pierres tombales. Nous montâmes encore et nous atteignîmes un ravin
où se trouvait un amas de pierres. L’Espagnol qui m’accompagnait
prétendait y avoir creusé un trou dans lequel il avait trouvé du
charbon. A la vérité, il y avait sous l’éboulement de petits
morceaux de charbon, mais qui pouvaient (car je m’en défiais un
peu) y avoir été apportés. En cherchant plus longuement, nous y
trouvâmes du grès gris jaunâtre, à grain grossier, et contenant
de nombreux et insignifiants débris de plantes transformées en
carbone, de même que des couches minces d’excellent charbon,
très brillant. Cette trouvaille indique certainement la présence
en cet endroit d’un dépôt de charbon, et il ne s’agit pas là
de lignite tertiaire de formation récente, mais d’une couche de
date plus ancienne, sinon appartenant aux véritables formations
carbonifères. La couche de grès carbonifère apparaît sous
le calcaire blanc dolomitique et aussi sous le grès rouge. Pour
s’assurer de l’existence de ce dépôt, il faudrait creuser
un puits, qui montrerait s’il existe là un véritable dépôt
charbonnier, ou des amas isolés et de minces couches. Un dépôt de
ce genre, si près de Tétouan et à une heure de la mer, serait pour
le Maroc d’une valeur tout à fait inestimable. Mais le gouverneur
marocain est si lent dans ses résolutions et si peu disposé
aux entreprises industrielles, surtout quand elles ont rapport aux
recherches minières, qu’il est probable que les Européens auraient
difficilement la permission de commencer des travaux d’essai.
Dans les collines basses placées comme contreforts entre Tétouan
et les montagnes dont j’ai parlé, se trouve un dépôt formé
de sable, d’argile et de marne, qui est extrêmement riche en
pétrifications appartenant à l’étage tertiaire moyen. Cette
argile sert à fabriquer des poteries ; devant la porte de la
ville se trouvent les fabriques, dans de petites excavations des
collines. C’est là que fut tué un Espagnol, une année avant
mon arrivée à Tétouan. Il y avait alors une épidémie, et le
conseil de santé européen avait décidé qu’un cordon sanitaire
serait établi, de sorte que personne n’entrerait dans la ville
sans être interrogé au préalable. Un jour il arriva près de
l’employé de la santé stationné devant la porte de la ville
une troupe d’Arabes, parmi lesquels un chérif. L’employé leur
refusa l’entrée s’ils n’apportaient d’abord une permission
particulière du consul. On dit que le chérif dit alors à l’un
de ses compagnons qu’ils étaient de mauvais mahométans s’ils ne
pouvaient même obtenir qu’un chérif entrât sans difficulté dans
une ville arabe. Là-dessus un des Arabes se jeta sur l’employé
espagnol et l’étendit raide mort ; après quoi toute la compagnie
s’enfuit, naturellement. Sur les réclamations énergiques du
consul d’Espagne, on finit par saisir à Tanger, au bout d’un
long espace de temps, un homme que l’on accusa du meurtre et qui
fut exécuté à Tétouan, sur la place du marché et de la façon la
plus barbare, quelques mois avant mon arrivée. Il fut lié à un pieu
fixé à un mur dans le voisinage du consulat espagnol, et toutes les
demi-heures on tira sur lui un coup de feu mal dirigé, de manière
à le blesser simplement, et, comme le misérable n’était pas
encore mort après plusieurs heures, le consul d’Espagne demanda
qu’on mît fin à ses souffrances ; sur quoi il reçut le coup
de grâce. Du reste, jusqu’à la fin il avait protesté de son
innocence, et la plupart des Arabes en étaient convaincus. Mais,
comme le vrai coupable n’avait pu être trouvé, grâce à la
protection du chérif, on avait pris pour victime expiatoire le
premier venu, coupable peut-être d’une vétille.
J’avais l’intention d’aller de Tétouan vers le sud, dans le
pays de montagnes complètement inconnu qui forme la frontière
entre l’Algérie et le Maroc, et d’abord à Chichaouan, dans
le pays du même nom. J’avais à peine exprimé ce désir, que
tous s’y opposèrent unanimement : mon soldat me déclara qu’il
était engagé pour Tétouan et pour le pays d’Andjira au nord
de la ville ; le châlif (remplaçant de l’amil, c’est-à-dire
du gouverneur) assura qu’il ne pouvait m’y laisser aller, car
la population du pays était en pleine révolte contre le sultan
et tuerait infailliblement un Chrétien qui viendrait chez elle ;
le consul espagnol pensait également qu’il avait une sorte de
responsabilité à mon égard et qu’il était tenu de me dissuader
énergiquement d’une excursion sans la permission du châlif. Ce
dernier déclara enfin, sur ma demande réitérée, qu’il allait
adresser une lettre à Sidi Mouhamed Bargach, ministre marocain à
Tanger, et qu’il lui soumettrait la question ; si le ministre
m’en donnait la permission, je pourrais partir, et alors il me
fournirait des soldats d’escorte.
Pour ne pas demeurer inutilement à Tétouan, j’entrepris plusieurs
excursions dans le voisinage. Le 24 novembre au matin, je partis en
compagnie d’un Espagnol qui habite Tétouan depuis sa plus tendre
enfance, Cristobal Benitez, pour aller dans les montagnes du sud-est,
au pays des Beni Mada’an. Cette tribu a une fâcheuse réputation,
et on me disait dans Tétouan que je ne pourrais l’affronter
qu’avec une très forte escorte. Je trouvai de paisibles laboureurs,
heureux qu’on ne leur fît aucun mal. Ils habitent dans de petits
villages de 30 à 50 huttes, généralement placés sur des collines,
d’où l’on a une très belle vue sur les montagnes qui entourent
Tétouan. Leurs maisonnettes, carrées, ne sont point belles ;
elles sont construites en terre battue, mélangée de roseau et de
clayonnage. Une foule de chiens à demi sauvages aboient furieusement
contre l’étranger quand il entre dans un village. Toute la tribu
habite les huit villages suivants : Zazourout, Darbouisef, Darabala,
Oud’har, Zalmadi, Boudara, Kanikra et Elma’asem. Ce dernier
nom se présente souvent pour des lieux peu éloignés de la mer
et dont les habitants s’occupent de la préparation du sel. Les
Beni Mada’an sont en tout 1200 à 1500 âmes. Leur tribu habite
les pentes nord des montagnes au sud de Tétouan, et surtout leur
partie orientale, qui descend jusqu’à la mer. Les villages ne
se dressent pas au-dessus des contreforts de grès rouge ; dans les
hautes régions du calcaire on n’en trouve aucun ; ils sont donc à
peu près à 100 mètres au-dessus de la mer. D’Elma’asem nous
chevauchâmes le long du rivage vers le cap Martin, où se jette,
ou plutôt disparaît dans le sable, le Bousfeka, que l’on nomme
là oued el-Yelou. Au cap Martin se trouve une tour isolée armée de
huit canons, dans laquelle un seul soldat monte la garde ; à peu de
minutes de là, vers l’intérieur, s’élève la douane marocaine.
[Illustration : Rifiote des environs de Tétouan.]
Du cap Martin nous chevauchâmes dans la vallée du Bousfeka pour
remonter vers Tétouan, en suivant en partie le chemin établi par
les Espagnols, et dont j’ai parlé. On se forme l’idée la plus
exacte de la position topographique de Tétouan en revenant par ce
chemin. Entre le cap Negro et le cap Marari s’étend vers l’ouest
la large vallée du Bousfeka, qui porte différents noms selon les
endroits. A Tétouan cette vallée est resserrée par un contrefort
de grès rouge, s’avançant du nord au sud, de sorte qu’il
reste seulement une passe étroite au sud des murs de Tétouan, par
laquelle le fleuve se glisse entre la ville et la montagne. Sur ce
contrefort se dresse Tétouan, sur une pente légère du sud au nord,
de sorte que le plus haut endroit de la ville, la kasba, à peu près
à 90 mètres de hauteur, est déjà dans la région du calcaire,
tandis que le sous-sol de la ville appartient au grès rouge. La
réputation qu’a value à Tétouan sa situation naturelle est
pleinement justifiée.
Par les hautes eaux, de petits navires franchissent la barre et
s’avancent un peu dans la rivière, pour recevoir les produits dont
l’exportation est permise. Celle des oranges est particulièrement
active ; elles sont produites, en excellente qualité, par les grands
jardins qui couvrent la vallée fertile, mais souvent exposée
aux débordements du Bousfeka. Ces oranges vont surtout de là,
par de petits bâtiments côtiers, dans les ports algériens,
et principalement à Oran ; malgré la douane, les découpeurs
d’écorces, Espagnols habitant Tétouan, embarquent en contrebande
de grandes quantités de liège, qui sont ensuite transportées
en France.
Le 25 novembre, fut célébrée la fête de l’Agneau, qui répond
à notre Noël. C’est une règle ici que chaque Mahométan
doit tuer un agneau, de sorte qu’à cette époque il se fait à
Tétouan un commerce actif de bestiaux. Dans l’intérieur des
familles on a l’habitude de se faire des cadeaux, comme chez nous
pour l’anniversaire de la naissance du Christ. La cérémonie du
sacrifice de l’Agneau a lieu dans chaque ville, avec la coopération
de la population, des soldats, des fonctionnaires et des prêtres. A
Tétouan le caïd, les autres fonctionnaires et les chourafa se
rendirent de grand matin dans une petite mosquée en dehors de la
ville, près d’un cimetière mahométan. Là beaucoup de prières
furent dites et un agneau sacrifié ; des coups de canon annoncèrent
l’événement. La superstition consiste seulement en ceci : quand
l’agneau, qui est frappé d’une façon particulière, peut être
porté à la ville encore vivant, c’est un signe favorable pour la
nouvelle année ; inversement, quand l’animal a expiré, c’est un
présage de malheurs. Aussitôt que l’agneau est frappé, il est
placé sur un mulet, que poussent deux cavaliers, et le tout part
pour la ville dans une course échevelée, pour porter l’animal,
encore vivant s’il est possible, au palais du gouverneur. Entre
la mosquée et la porte de la ville, l’espace est couvert d’une
épaisse foule d’hommes et de femmes ; mais la fête est surtout
pour la jeunesse mâle. Elle cavalcade en habits de fête et de grand
matin sur des chevaux, des mulets et des ânes ; quand le coup de
canon retentit et que les trois cavaliers paraissent, tous les jeunes
gens se lancent à leur suite avec des cris de joie retentissants.
La fête de cette année n’était pas aussi brillante, car peu
de soldats étaient demeurés à Tétouan ; le reste ainsi que le
gouverneur se trouvaient dans les districts montagneux du sud, où les
habitants s’étaient encore une fois révoltés contre le sultan.
J’employai mon après-midi à une nouvelle excursion autour de
Tétouan. Nous visitâmes une caverne au nord de la ville, dans
la région du grès rouge ; celle-ci s’avance assez loin dans
la montagne. Nous avions pris des lumières, et nous y rampâmes
quelque temps ; mais la température y était insupportable, et,
comme d’ailleurs nous ne trouvâmes rien que quelques épines
de porc-épic, nous en partîmes bientôt. Dans les couches de
marne et d’argile situées non loin de là, nous recueillîmes
quelques fossiles, et nous visitâmes une carrière dans laquelle
le grès rouge se développe en belles plaques verticales ;
nous arrivâmes ensuite à une antique tour mauresque, nommée
Kal-lalîm, d’où l’on a une jolie vue jusqu’à la mer. Nous
revînmes à Tétouan par de beaux jardins plantés d’orangers,
de figuiers, d’oliviers sauvages, de caroubiers et d’un autre
arbuste à moi inconnu, qui porte un fruit jaune dont on fait une
sorte d’eau-de-vie. Je rencontrai dans la ville un Arabe, chérif
de Chichaouan, et j’utilisai naturellement cette rencontre pour lui
parler de mon projet. Il me dit qu’il croyait à un soulèvement
dans les montagnes environnantes, mais que néanmoins il circulait
des marchands entre Tétouan et Chichaouan et que je pouvais très
bien y aller ; il consentait même à m’y accompagner.
Ce soir-là j’assistai à deux noces israélites ; les deux fêtes
furent les mêmes, mais l’une des familles était très riche, et
l’autre moins. La fiancée est étendue sur un lit dans la maison
de ses parents, et ses proches la parent en présence d’une foule
d’invités. Aussitôt qu’on la retire du lit, très élevé
et garni de rideaux, elle doit ne plus ouvrir les yeux, mais les
tenir constamment clos. Quelques vieilles femmes commencent alors
à la coiffer d’une perruque et d’une foule de hauts et minces
cylindres de fin filigrane d’or et d’argent ; dès qu’une
pièce de la parure est mise à sa place, les femmes commencent un
cri particulier ; pendant tout ce temps, les sœurs et les amis de
la fiancée frappent sur des tambourins en chantant, de manière à
faire un grand bruit dans ces pièces souvent étroites et combles
de spectateurs.
Puis on peint la fiancée ; ses sourcils, déjà noirs par eux-mêmes,
sont encore teints en noir, et sur ses deux joues est peinte une
grande tache rouge, qui lui sied... horriblement, et défigure d’une
manière désagréable le plus joli visage. Le reste de la figure
est poudré à blanc, et la malheureuse créature reste là pendant
des heures, raide comme une poupée de cire, avec défense de bouger
ou même d’ouvrir les yeux. Les vêtements de la fiancée et des
filles d’honneur sont garnis de magnifiques broderies d’or,
et leur coiffure est riche et originale. Quand cette toilette
publique, qui dure des heures, est terminée, la fiancée est
portée par quelques hommes sur une chaise, de la maison de ses
parents à celle de son fiancé, sous l’escorte de la jeunesse
féminine et masculine, menant grand bruit dans les rues et portant
de petites bougies de cire. La véritable remise de la fiancée à
son futur mari a lieu le matin suivant ; mais le jeune couple doit
avoir auparavant triomphé de plusieurs épreuves. On me dit que,
chez les Juifs strictement orthodoxes, l’usage est le suivant. Le
mari doit rester très peu de temps avec sa femme, le matin qui suit
cette fête ; puis la jeune femme lui est reprise, menée au bain et
ramenée chez ses parents. Ce n’est qu’au bout de quatorze jours
que le jeune mari prend véritablement possession de sa femme. Il est
vraiment singulier de voir quels raffinements les hommes emploient
pour se rendre réciproquement la vie pénible, et comment la mode
et les coutumes influent sur les circonstances naturelles et normales
de la vie, pour en faire une sorte de caricature.
Le jour suivant, le temps devint mauvais, et j’eus toutes sortes de
contrariétés. Un petit malaise me retint à la chambre ; le chérif
de Chichaouan vint pour me déclarer qu’il ne pouvait partir avec
moi ; évidemment le châlif le lui avait interdit. Quand enfin, le
28 novembre, les lettres de Tanger arrivèrent, je fus complètement
désappointé. Chez le consul espagnol il y eut, ce matin-là,
sur cette question de Chichaouan, une sorte de conférence, à
laquelle le châlif fut également invité. Ce dernier me prévint
que Sidi Mouhamed Bargach ne trouvait pas les circonstances assez
favorables pour permettre à un Européen d’aller dans ce pays ;
le soulèvement prenait de plus grandes proportions, et le danger y
serait considérable. Par suite, le châlif de Tétouan ne pouvait
me laisser partir pour Chichaouan.
On me remit des lettres, conçues dans le même sens, des consuls
allemands et anglais (ce dernier représentait l’Autriche) ;
ils assuraient que ce serait dangereux, que je ne devais pas mettre
ma vie en péril, qu’ils en seraient jusqu’à un certain point
responsables, etc. ! Cela suffisait pour me prouver que je ne pouvais
continuer à voyager au Maroc de la façon dont j’avais usé
jusque-là ; que les recommandations officielles peuvent être utiles
pour la personne du voyageur, mais non pour le but du voyage. Je fus
donc forcé de préparer un autre plan et je pris la résolution de
marcher vers Ceuta par les montagnes du pays d’Andjira au nord de
Tétouan, et de revenir de là sur Tanger. Auparavant il me fallut
attendre un temps plus favorable ; le vent et la pluie continuaient,
de sorte que je pouvais à peine quitter la maison. Les rues et
les places de Tétouan étaient devenues un lac de boue, à peine
franchissable à pied.
Le 30 novembre eut lieu, dans l’église catholique, un service
pour la fête du mariage du roi d’Espagne avec la princesse
autrichienne Marie-Christine ; l’après-midi, les Espagnols
voulurent improviser un combat de taureaux sur la grande place du
marché ; mais l’affreux temps contraria tout. Les Espagnols ont en
effet apporté en Afrique leur prédilection pour ce plaisir barbare ;
faute de matadores célèbres, on se contenta d’exciter un taureau
et finalement de le frapper à mort sur la place du marché.
Le 1er décembre, le temps devint enfin un peu meilleur et je pus
partir. Je n’étais, naturellement, pas entièrement satisfait
de mon séjour à Tétouan, puisque mon projet d’excursion à
Chichaouan n’avait pas réussi ; en outre, le mauvais temps
m’avait beaucoup gêné pendant ces derniers jours.
Le 1er décembre 1879 je quittai Tétouan, après avoir calmé par des
pourboires l’importunité de la bande de serviteurs indiscrets qui
prétendaient tous m’avoir obligé. Mon excellent hôte Hamid Salas
ne voulut accepter aucun argent ; mais, comme il m’avait fourni du
fourrage pour mes chevaux pendant tout mon séjour, il accepta de
l’argent en retour, tout en insistant sur ce fait que cet argent
était exclusivement pour l’orge qu’il m’avait livrée ; il
ne voulait pas qu’on pût dire en aucun cas qu’il avait accepté
un payement pour la maison qu’il m’avait laissée. En compagnie
d’un jeune négociant allemand, il nous accompagna jusqu’à une
heure de la ville.
La première partie du voyage nous mena de Tétouan jusqu’au cap
Negro et de là, en suivant la mer, jusqu’à Ceuta. Le chemin
conduisait d’abord dans la direction du nord-est, par la plaine de
la vallée du Bousfeka. Sa surface est constituée par une couche
d’humus, sous laquelle se trouve un limon orangé qui repose sur
du gravier. De nombreux ravins de plusieurs mètres de profondeur,
entaillés par les torrents pendant les temps de pluie dans cette
plaine couverte de palmiers nains, mettaient à vif cette constitution
du sol. Nous nous approchâmes ensuite d’une chaîne de collines
basses, qui, courant de l’est à l’ouest, s’étendent jusque
vers la mer et sont constituées par du schiste argileux. Au versant
sud de cette petite chaîne se trouve le village de Kallalin,
habité par des Arabes de la tribu des Haoussa ; une vieille tour
de garde du voisinage, d’origine arabe, porte le même nom. Avant
d’avoir franchi les contreforts de ces collines, nous passâmes le
petit oued el-Lil, qui roulait très peu d’eau. Il ne se jette pas
directement dans la mer, mais se perd en une foule de petits bras, qui
disparaissent dans les sables. Le chemin était par places très bon,
car l’argile schisteuse dont j’ai parlé contient de nombreuses
veines de quartzite, qui se désagrègent et forment une espèce de
gravier. Arrivés au sommet de la chaîne de collines, nous eûmes
un beau coup d’œil : à droite et devant nous s’étendaient
les flots bleu foncé de la Méditerranée, avec les deux colonnes
d’Hercule, les rochers fortifiés de Ceuta et de Gibraltar et,
bien au loin, la côte espagnole jusqu’à Malaga. A gauche,
au contraire, s’élevaient les dents blanches des montagnes
calcaires qui constituent le pays d’Andjira. Nous descendîmes
le flanc nord des collines et nous suivîmes un instant la mer,
pour aller camper vers midi de l’autre côté du Lil. En face de
notre bivouac s’élevait une montagne qui montrait très nettement
des couches fortement pliées ; c’était un grès blanc micacé,
qui par places était couvert d’oxyde de fer ; cette roche domina
longtemps dans le terrain que nous traversions. Par bonheur pour nous,
la rivière roulait peu d’eau et était séparée de la mer par
une barrière de dunes, dont nous nous servîmes comme d’un pont ;
dans les hautes eaux, il faut faire un détour de plus de trois
lieues en amont pour le franchir. Les pays sont nommés d’après
les rivières qui les arrosent, comme, par exemple, celui de l’oued
el-Lil et plus loin celui d’Asmir.
Le chemin du Rio Asmir à Ceuta va, en général, du sud au
nord, parallèlement à la mer, qu’il ne suit pas toujours
immédiatement. Au contraire, il nous fallut traverser de nombreux
contreforts de la montagne, presque toujours sur des sentiers
escarpés et pierreux. Les roches, qui dominent verticalement la mer
de 20 à 30 mètres, consistent surtout en schiste argileux micacé,
dirigé de l’est à l’ouest, et qui s’incline très fortement
vers le nord. Au loin on aperçoit les dents des rochers calcaires
de la sierra Bullones, ou du djebel Zatoût.
Le soir vers sept heures, nous atteignîmes la zone neutre,
étroite bande de terrain entre Ceuta et le territoire marocain ;
nous y dressâmes nos tentes, car il était plus commode et plus
agréable de camper à l’air libre que de nous enterrer dans une
petite funda[6] de la ville espagnole. Sur les hauteurs devant nous
étaient des soldats espagnols, déguenillés et les pieds nus,
placés en guise de gardes-frontières ; et derrière nous, sur
la rive droite de la charmante vallée herbeuse, se trouvait une
misérable hutte avec quelques soldats marocains.
Comme nous étions fatigués et que je voulais partir de très
bonne heure le matin suivant, je me dispensai d’aller à Ceuta,
distant d’une lieue ; j’y envoyai seulement quelques serviteurs
pour acheter des vivres et du fourrage. Notre bivouac était dans un
endroit si beau, qu’il y avait une vraie jouissance à s’étendre
sur le gazon, après une journée fatigante.
Pendant toute la marche du jour nous n’avions vu que quelques
villages ; le pays est à peine habité et nous n’y avions
rencontré des bergers que par exception. Le long de la côte,
d’ailleurs, le terrain n’est pas particulièrement fertile ;
c’est seulement quand on s’approche de Ceuta et que les montagnes
boisées du nord du pays d’Andjira s’avancent jusqu’à la mer,
que le pays devient plus beau et plus riche.
Les rapports entre les gardes-frontières marocains et espagnols
me parurent tout pacifiques ; mais pourtant, pour éviter des
difficultés, on a déclaré neutre une bande étroite de terrain.