Nous fûmes un peu consolés quand on fit circuler de bon café

noir ; l’hôte s’assit près de nous, et un de ses serviteurs,

un eunuque, dut chanter et danser devant nous ; son chant était une

litanie en ton de fausset, effrayante à entendre ; les Espagnols

présents en furent enchantés et le déclarèrent un grand artiste.

Vers une heure nous fûmes congédiés, car l’heure des femmes

arrivait. Les dames du consul demeurèrent encore pour attendre

l’arrivée de la fiancée, mais, nous autres hommes, nous dûmes

partir, _nolens, volens_. Les deux principaux personnages, à notre

idée du moins, de toute fête de mariage, la fiancée et le fiancé,

manquaient à cette fête arabe : le dernier doit prier dans une

mosquée jusque très avant dans la soirée ; l’autre reste

jusqu’à minuit chez ses parents et est alors transportée, sur

une petite litière de forme particulière, à la maison du fiancé

ou à celle de son père, où le jeune homme voit pour la première

fois sa femme à l’issue de la fête.

Le jour suivant, j’entrepris, en compagnie du consul d’Espagne

et de quelques-uns des inévitables machazini, une excursion vers le

Kitân ou Kitzân, sur les hauteurs au sud de Tétouan et l’un des

plus beaux points de vue du voisinage. Le chemin descendait d’abord

de la ville vers la rivière ; après l’avoir traversée, nous

passâmes dans une plaine extrêmement fertile, couverte de nombreux

jardins d’orangers très bien arrosés, et qui s’étend au pied

des montagnes. Le chemin devenait ensuite plus raide et souvent se

bornait à un sentier large d’un pied entre la roche et les eaux

torrentueuses des ruisseaux. Nous nous reposâmes dans le voisinage

d’une petite mosquée d’où s’étendait une vue magnifique sur

la ville de Tétouan, si romantiquement située, et au dernier plan

sur les pittoresques montagnes de calcaire et de dolomite.

Le jour suivant, je visitai les montagnes au nord-est de la ville,

où, à ce que m’avait dit un Espagnol, on avait trouvé du charbon

de terre. Le chemin partait de la porte du Nord et passait devant

le cimetière juif ; les tombes sont toutes recouvertes de plaques

calcaires de quatre à cinq pieds de long, blanchies à la chaux et

ornées de dessins primitifs, ressemblant à de l’écriture. Dans

le voisinage sont de nombreuses carrières d’où l’on a tiré ces

pierres tombales. Nous montâmes encore et nous atteignîmes un ravin

où se trouvait un amas de pierres. L’Espagnol qui m’accompagnait

prétendait y avoir creusé un trou dans lequel il avait trouvé du

charbon. A la vérité, il y avait sous l’éboulement de petits

morceaux de charbon, mais qui pouvaient (car je m’en défiais un

peu) y avoir été apportés. En cherchant plus longuement, nous y

trouvâmes du grès gris jaunâtre, à grain grossier, et contenant

de nombreux et insignifiants débris de plantes transformées en

carbone, de même que des couches minces d’excellent charbon,

très brillant. Cette trouvaille indique certainement la présence

en cet endroit d’un dépôt de charbon, et il ne s’agit pas là

de lignite tertiaire de formation récente, mais d’une couche de

date plus ancienne, sinon appartenant aux véritables formations

carbonifères. La couche de grès carbonifère apparaît sous

le calcaire blanc dolomitique et aussi sous le grès rouge. Pour

s’assurer de l’existence de ce dépôt, il faudrait creuser

un puits, qui montrerait s’il existe là un véritable dépôt

charbonnier, ou des amas isolés et de minces couches. Un dépôt de

ce genre, si près de Tétouan et à une heure de la mer, serait pour

le Maroc d’une valeur tout à fait inestimable. Mais le gouverneur

marocain est si lent dans ses résolutions et si peu disposé

aux entreprises industrielles, surtout quand elles ont rapport aux

recherches minières, qu’il est probable que les Européens auraient

difficilement la permission de commencer des travaux d’essai.

Dans les collines basses placées comme contreforts entre Tétouan

et les montagnes dont j’ai parlé, se trouve un dépôt formé

de sable, d’argile et de marne, qui est extrêmement riche en

pétrifications appartenant à l’étage tertiaire moyen. Cette

argile sert à fabriquer des poteries ; devant la porte de la

ville se trouvent les fabriques, dans de petites excavations des

collines. C’est là que fut tué un Espagnol, une année avant

mon arrivée à Tétouan. Il y avait alors une épidémie, et le

conseil de santé européen avait décidé qu’un cordon sanitaire

serait établi, de sorte que personne n’entrerait dans la ville

sans être interrogé au préalable. Un jour il arriva près de

l’employé de la santé stationné devant la porte de la ville

une troupe d’Arabes, parmi lesquels un chérif. L’employé leur

refusa l’entrée s’ils n’apportaient d’abord une permission

particulière du consul. On dit que le chérif dit alors à l’un

de ses compagnons qu’ils étaient de mauvais mahométans s’ils ne

pouvaient même obtenir qu’un chérif entrât sans difficulté dans

une ville arabe. Là-dessus un des Arabes se jeta sur l’employé

espagnol et l’étendit raide mort ; après quoi toute la compagnie

s’enfuit, naturellement. Sur les réclamations énergiques du

consul d’Espagne, on finit par saisir à Tanger, au bout d’un

long espace de temps, un homme que l’on accusa du meurtre et qui

fut exécuté à Tétouan, sur la place du marché et de la façon la

plus barbare, quelques mois avant mon arrivée. Il fut lié à un pieu

fixé à un mur dans le voisinage du consulat espagnol, et toutes les

demi-heures on tira sur lui un coup de feu mal dirigé, de manière

à le blesser simplement, et, comme le misérable n’était pas

encore mort après plusieurs heures, le consul d’Espagne demanda

qu’on mît fin à ses souffrances ; sur quoi il reçut le coup

de grâce. Du reste, jusqu’à la fin il avait protesté de son

innocence, et la plupart des Arabes en étaient convaincus. Mais,

comme le vrai coupable n’avait pu être trouvé, grâce à la

protection du chérif, on avait pris pour victime expiatoire le

premier venu, coupable peut-être d’une vétille.

J’avais l’intention d’aller de Tétouan vers le sud, dans le

pays de montagnes complètement inconnu qui forme la frontière

entre l’Algérie et le Maroc, et d’abord à Chichaouan, dans

le pays du même nom. J’avais à peine exprimé ce désir, que

tous s’y opposèrent unanimement : mon soldat me déclara qu’il

était engagé pour Tétouan et pour le pays d’Andjira au nord

de la ville ; le châlif (remplaçant de l’amil, c’est-à-dire

du gouverneur) assura qu’il ne pouvait m’y laisser aller, car

la population du pays était en pleine révolte contre le sultan

et tuerait infailliblement un Chrétien qui viendrait chez elle ;

le consul espagnol pensait également qu’il avait une sorte de

responsabilité à mon égard et qu’il était tenu de me dissuader

énergiquement d’une excursion sans la permission du châlif. Ce

dernier déclara enfin, sur ma demande réitérée, qu’il allait

adresser une lettre à Sidi Mouhamed Bargach, ministre marocain à

Tanger, et qu’il lui soumettrait la question ; si le ministre

m’en donnait la permission, je pourrais partir, et alors il me

fournirait des soldats d’escorte.

Pour ne pas demeurer inutilement à Tétouan, j’entrepris plusieurs

excursions dans le voisinage. Le 24 novembre au matin, je partis en

compagnie d’un Espagnol qui habite Tétouan depuis sa plus tendre

enfance, Cristobal Benitez, pour aller dans les montagnes du sud-est,

au pays des Beni Mada’an. Cette tribu a une fâcheuse réputation,

et on me disait dans Tétouan que je ne pourrais l’affronter

qu’avec une très forte escorte. Je trouvai de paisibles laboureurs,

heureux qu’on ne leur fît aucun mal. Ils habitent dans de petits

villages de 30 à 50 huttes, généralement placés sur des collines,

d’où l’on a une très belle vue sur les montagnes qui entourent

Tétouan. Leurs maisonnettes, carrées, ne sont point belles ;

elles sont construites en terre battue, mélangée de roseau et de

clayonnage. Une foule de chiens à demi sauvages aboient furieusement

contre l’étranger quand il entre dans un village. Toute la tribu

habite les huit villages suivants : Zazourout, Darbouisef, Darabala,

Oud’har, Zalmadi, Boudara, Kanikra et Elma’asem. Ce dernier

nom se présente souvent pour des lieux peu éloignés de la mer

et dont les habitants s’occupent de la préparation du sel. Les

Beni Mada’an sont en tout 1200 à 1500 âmes. Leur tribu habite

les pentes nord des montagnes au sud de Tétouan, et surtout leur

partie orientale, qui descend jusqu’à la mer. Les villages ne

se dressent pas au-dessus des contreforts de grès rouge ; dans les

hautes régions du calcaire on n’en trouve aucun ; ils sont donc à

peu près à 100 mètres au-dessus de la mer. D’Elma’asem nous

chevauchâmes le long du rivage vers le cap Martin, où se jette,

ou plutôt disparaît dans le sable, le Bousfeka, que l’on nomme

là oued el-Yelou. Au cap Martin se trouve une tour isolée armée de

huit canons, dans laquelle un seul soldat monte la garde ; à peu de

minutes de là, vers l’intérieur, s’élève la douane marocaine.

[Illustration : Rifiote des environs de Tétouan.]

Du cap Martin nous chevauchâmes dans la vallée du Bousfeka pour

remonter vers Tétouan, en suivant en partie le chemin établi par

les Espagnols, et dont j’ai parlé. On se forme l’idée la plus

exacte de la position topographique de Tétouan en revenant par ce

chemin. Entre le cap Negro et le cap Marari s’étend vers l’ouest

la large vallée du Bousfeka, qui porte différents noms selon les

endroits. A Tétouan cette vallée est resserrée par un contrefort

de grès rouge, s’avançant du nord au sud, de sorte qu’il

reste seulement une passe étroite au sud des murs de Tétouan, par

laquelle le fleuve se glisse entre la ville et la montagne. Sur ce

contrefort se dresse Tétouan, sur une pente légère du sud au nord,

de sorte que le plus haut endroit de la ville, la kasba, à peu près

à 90 mètres de hauteur, est déjà dans la région du calcaire,

tandis que le sous-sol de la ville appartient au grès rouge. La

réputation qu’a value à Tétouan sa situation naturelle est

pleinement justifiée.

Par les hautes eaux, de petits navires franchissent la barre et

s’avancent un peu dans la rivière, pour recevoir les produits dont

l’exportation est permise. Celle des oranges est particulièrement

active ; elles sont produites, en excellente qualité, par les grands

jardins qui couvrent la vallée fertile, mais souvent exposée

aux débordements du Bousfeka. Ces oranges vont surtout de là,

par de petits bâtiments côtiers, dans les ports algériens,

et principalement à Oran ; malgré la douane, les découpeurs

d’écorces, Espagnols habitant Tétouan, embarquent en contrebande

de grandes quantités de liège, qui sont ensuite transportées

en France.

Le 25 novembre, fut célébrée la fête de l’Agneau, qui répond

à notre Noël. C’est une règle ici que chaque Mahométan

doit tuer un agneau, de sorte qu’à cette époque il se fait à

Tétouan un commerce actif de bestiaux. Dans l’intérieur des

familles on a l’habitude de se faire des cadeaux, comme chez nous

pour l’anniversaire de la naissance du Christ. La cérémonie du

sacrifice de l’Agneau a lieu dans chaque ville, avec la coopération

de la population, des soldats, des fonctionnaires et des prêtres. A

Tétouan le caïd, les autres fonctionnaires et les chourafa se

rendirent de grand matin dans une petite mosquée en dehors de la

ville, près d’un cimetière mahométan. Là beaucoup de prières

furent dites et un agneau sacrifié ; des coups de canon annoncèrent

l’événement. La superstition consiste seulement en ceci : quand

l’agneau, qui est frappé d’une façon particulière, peut être

porté à la ville encore vivant, c’est un signe favorable pour la

nouvelle année ; inversement, quand l’animal a expiré, c’est un

présage de malheurs. Aussitôt que l’agneau est frappé, il est

placé sur un mulet, que poussent deux cavaliers, et le tout part

pour la ville dans une course échevelée, pour porter l’animal,

encore vivant s’il est possible, au palais du gouverneur. Entre

la mosquée et la porte de la ville, l’espace est couvert d’une

épaisse foule d’hommes et de femmes ; mais la fête est surtout

pour la jeunesse mâle. Elle cavalcade en habits de fête et de grand

matin sur des chevaux, des mulets et des ânes ; quand le coup de

canon retentit et que les trois cavaliers paraissent, tous les jeunes

gens se lancent à leur suite avec des cris de joie retentissants.

La fête de cette année n’était pas aussi brillante, car peu

de soldats étaient demeurés à Tétouan ; le reste ainsi que le

gouverneur se trouvaient dans les districts montagneux du sud, où les

habitants s’étaient encore une fois révoltés contre le sultan.

J’employai mon après-midi à une nouvelle excursion autour de

Tétouan. Nous visitâmes une caverne au nord de la ville, dans

la région du grès rouge ; celle-ci s’avance assez loin dans

la montagne. Nous avions pris des lumières, et nous y rampâmes

quelque temps ; mais la température y était insupportable, et,

comme d’ailleurs nous ne trouvâmes rien que quelques épines

de porc-épic, nous en partîmes bientôt. Dans les couches de

marne et d’argile situées non loin de là, nous recueillîmes

quelques fossiles, et nous visitâmes une carrière dans laquelle

le grès rouge se développe en belles plaques verticales ;

nous arrivâmes ensuite à une antique tour mauresque, nommée

Kal-lalîm, d’où l’on a une jolie vue jusqu’à la mer. Nous

revînmes à Tétouan par de beaux jardins plantés d’orangers,

de figuiers, d’oliviers sauvages, de caroubiers et d’un autre

arbuste à moi inconnu, qui porte un fruit jaune dont on fait une

sorte d’eau-de-vie. Je rencontrai dans la ville un Arabe, chérif

de Chichaouan, et j’utilisai naturellement cette rencontre pour lui

parler de mon projet. Il me dit qu’il croyait à un soulèvement

dans les montagnes environnantes, mais que néanmoins il circulait

des marchands entre Tétouan et Chichaouan et que je pouvais très

bien y aller ; il consentait même à m’y accompagner.

Ce soir-là j’assistai à deux noces israélites ; les deux fêtes

furent les mêmes, mais l’une des familles était très riche, et

l’autre moins. La fiancée est étendue sur un lit dans la maison

de ses parents, et ses proches la parent en présence d’une foule

d’invités. Aussitôt qu’on la retire du lit, très élevé

et garni de rideaux, elle doit ne plus ouvrir les yeux, mais les

tenir constamment clos. Quelques vieilles femmes commencent alors

à la coiffer d’une perruque et d’une foule de hauts et minces

cylindres de fin filigrane d’or et d’argent ; dès qu’une

pièce de la parure est mise à sa place, les femmes commencent un

cri particulier ; pendant tout ce temps, les sœurs et les amis de

la fiancée frappent sur des tambourins en chantant, de manière à

faire un grand bruit dans ces pièces souvent étroites et combles

de spectateurs.

Puis on peint la fiancée ; ses sourcils, déjà noirs par eux-mêmes,

sont encore teints en noir, et sur ses deux joues est peinte une

grande tache rouge, qui lui sied... horriblement, et défigure d’une

manière désagréable le plus joli visage. Le reste de la figure

est poudré à blanc, et la malheureuse créature reste là pendant

des heures, raide comme une poupée de cire, avec défense de bouger

ou même d’ouvrir les yeux. Les vêtements de la fiancée et des

filles d’honneur sont garnis de magnifiques broderies d’or,

et leur coiffure est riche et originale. Quand cette toilette

publique, qui dure des heures, est terminée, la fiancée est

portée par quelques hommes sur une chaise, de la maison de ses

parents à celle de son fiancé, sous l’escorte de la jeunesse

féminine et masculine, menant grand bruit dans les rues et portant

de petites bougies de cire. La véritable remise de la fiancée à

son futur mari a lieu le matin suivant ; mais le jeune couple doit

avoir auparavant triomphé de plusieurs épreuves. On me dit que,

chez les Juifs strictement orthodoxes, l’usage est le suivant. Le

mari doit rester très peu de temps avec sa femme, le matin qui suit

cette fête ; puis la jeune femme lui est reprise, menée au bain et

ramenée chez ses parents. Ce n’est qu’au bout de quatorze jours

que le jeune mari prend véritablement possession de sa femme. Il est

vraiment singulier de voir quels raffinements les hommes emploient

pour se rendre réciproquement la vie pénible, et comment la mode

et les coutumes influent sur les circonstances naturelles et normales

de la vie, pour en faire une sorte de caricature.

Le jour suivant, le temps devint mauvais, et j’eus toutes sortes de

contrariétés. Un petit malaise me retint à la chambre ; le chérif

de Chichaouan vint pour me déclarer qu’il ne pouvait partir avec

moi ; évidemment le châlif le lui avait interdit. Quand enfin, le

28 novembre, les lettres de Tanger arrivèrent, je fus complètement

désappointé. Chez le consul espagnol il y eut, ce matin-là,

sur cette question de Chichaouan, une sorte de conférence, à

laquelle le châlif fut également invité. Ce dernier me prévint

que Sidi Mouhamed Bargach ne trouvait pas les circonstances assez

favorables pour permettre à un Européen d’aller dans ce pays ;

le soulèvement prenait de plus grandes proportions, et le danger y

serait considérable. Par suite, le châlif de Tétouan ne pouvait

me laisser partir pour Chichaouan.

On me remit des lettres, conçues dans le même sens, des consuls

allemands et anglais (ce dernier représentait l’Autriche) ;

ils assuraient que ce serait dangereux, que je ne devais pas mettre

ma vie en péril, qu’ils en seraient jusqu’à un certain point

responsables, etc. ! Cela suffisait pour me prouver que je ne pouvais

continuer à voyager au Maroc de la façon dont j’avais usé

jusque-là ; que les recommandations officielles peuvent être utiles

pour la personne du voyageur, mais non pour le but du voyage. Je fus

donc forcé de préparer un autre plan et je pris la résolution de

marcher vers Ceuta par les montagnes du pays d’Andjira au nord de

Tétouan, et de revenir de là sur Tanger. Auparavant il me fallut

attendre un temps plus favorable ; le vent et la pluie continuaient,

de sorte que je pouvais à peine quitter la maison. Les rues et

les places de Tétouan étaient devenues un lac de boue, à peine

franchissable à pied.

Le 30 novembre eut lieu, dans l’église catholique, un service

pour la fête du mariage du roi d’Espagne avec la princesse

autrichienne Marie-Christine ; l’après-midi, les Espagnols

voulurent improviser un combat de taureaux sur la grande place du

marché ; mais l’affreux temps contraria tout. Les Espagnols ont en

effet apporté en Afrique leur prédilection pour ce plaisir barbare ;

faute de matadores célèbres, on se contenta d’exciter un taureau

et finalement de le frapper à mort sur la place du marché.

Le 1er décembre, le temps devint enfin un peu meilleur et je pus

partir. Je n’étais, naturellement, pas entièrement satisfait

de mon séjour à Tétouan, puisque mon projet d’excursion à

Chichaouan n’avait pas réussi ; en outre, le mauvais temps

m’avait beaucoup gêné pendant ces derniers jours.

Le 1er décembre 1879 je quittai Tétouan, après avoir calmé par des

pourboires l’importunité de la bande de serviteurs indiscrets qui

prétendaient tous m’avoir obligé. Mon excellent hôte Hamid Salas

ne voulut accepter aucun argent ; mais, comme il m’avait fourni du

fourrage pour mes chevaux pendant tout mon séjour, il accepta de

l’argent en retour, tout en insistant sur ce fait que cet argent

était exclusivement pour l’orge qu’il m’avait livrée ; il

ne voulait pas qu’on pût dire en aucun cas qu’il avait accepté

un payement pour la maison qu’il m’avait laissée. En compagnie

d’un jeune négociant allemand, il nous accompagna jusqu’à une

heure de la ville.

La première partie du voyage nous mena de Tétouan jusqu’au cap

Negro et de là, en suivant la mer, jusqu’à Ceuta. Le chemin

conduisait d’abord dans la direction du nord-est, par la plaine de

la vallée du Bousfeka. Sa surface est constituée par une couche

d’humus, sous laquelle se trouve un limon orangé qui repose sur

du gravier. De nombreux ravins de plusieurs mètres de profondeur,

entaillés par les torrents pendant les temps de pluie dans cette

plaine couverte de palmiers nains, mettaient à vif cette constitution

du sol. Nous nous approchâmes ensuite d’une chaîne de collines

basses, qui, courant de l’est à l’ouest, s’étendent jusque

vers la mer et sont constituées par du schiste argileux. Au versant

sud de cette petite chaîne se trouve le village de Kallalin,

habité par des Arabes de la tribu des Haoussa ; une vieille tour

de garde du voisinage, d’origine arabe, porte le même nom. Avant

d’avoir franchi les contreforts de ces collines, nous passâmes le

petit oued el-Lil, qui roulait très peu d’eau. Il ne se jette pas

directement dans la mer, mais se perd en une foule de petits bras, qui

disparaissent dans les sables. Le chemin était par places très bon,

car l’argile schisteuse dont j’ai parlé contient de nombreuses

veines de quartzite, qui se désagrègent et forment une espèce de

gravier. Arrivés au sommet de la chaîne de collines, nous eûmes

un beau coup d’œil : à droite et devant nous s’étendaient

les flots bleu foncé de la Méditerranée, avec les deux colonnes

d’Hercule, les rochers fortifiés de Ceuta et de Gibraltar et,

bien au loin, la côte espagnole jusqu’à Malaga. A gauche,

au contraire, s’élevaient les dents blanches des montagnes

calcaires qui constituent le pays d’Andjira. Nous descendîmes

le flanc nord des collines et nous suivîmes un instant la mer,

pour aller camper vers midi de l’autre côté du Lil. En face de

notre bivouac s’élevait une montagne qui montrait très nettement

des couches fortement pliées ; c’était un grès blanc micacé,

qui par places était couvert d’oxyde de fer ; cette roche domina

longtemps dans le terrain que nous traversions. Par bonheur pour nous,

la rivière roulait peu d’eau et était séparée de la mer par

une barrière de dunes, dont nous nous servîmes comme d’un pont ;

dans les hautes eaux, il faut faire un détour de plus de trois

lieues en amont pour le franchir. Les pays sont nommés d’après

les rivières qui les arrosent, comme, par exemple, celui de l’oued

el-Lil et plus loin celui d’Asmir.

Le chemin du Rio Asmir à Ceuta va, en général, du sud au

nord, parallèlement à la mer, qu’il ne suit pas toujours

immédiatement. Au contraire, il nous fallut traverser de nombreux

contreforts de la montagne, presque toujours sur des sentiers

escarpés et pierreux. Les roches, qui dominent verticalement la mer

de 20 à 30 mètres, consistent surtout en schiste argileux micacé,

dirigé de l’est à l’ouest, et qui s’incline très fortement

vers le nord. Au loin on aperçoit les dents des rochers calcaires

de la sierra Bullones, ou du djebel Zatoût.

Le soir vers sept heures, nous atteignîmes la zone neutre,

étroite bande de terrain entre Ceuta et le territoire marocain ;

nous y dressâmes nos tentes, car il était plus commode et plus

agréable de camper à l’air libre que de nous enterrer dans une

petite funda[6] de la ville espagnole. Sur les hauteurs devant nous

étaient des soldats espagnols, déguenillés et les pieds nus,

placés en guise de gardes-frontières ; et derrière nous, sur

la rive droite de la charmante vallée herbeuse, se trouvait une

misérable hutte avec quelques soldats marocains.

Comme nous étions fatigués et que je voulais partir de très

bonne heure le matin suivant, je me dispensai d’aller à Ceuta,

distant d’une lieue ; j’y envoyai seulement quelques serviteurs

pour acheter des vivres et du fourrage. Notre bivouac était dans un

endroit si beau, qu’il y avait une vraie jouissance à s’étendre

sur le gazon, après une journée fatigante.

Pendant toute la marche du jour nous n’avions vu que quelques

villages ; le pays est à peine habité et nous n’y avions

rencontré des bergers que par exception. Le long de la côte,

d’ailleurs, le terrain n’est pas particulièrement fertile ;

c’est seulement quand on s’approche de Ceuta et que les montagnes

boisées du nord du pays d’Andjira s’avancent jusqu’à la mer,

que le pays devient plus beau et plus riche.

Les rapports entre les gardes-frontières marocains et espagnols

me parurent tout pacifiques ; mais pourtant, pour éviter des

difficultés, on a déclaré neutre une bande étroite de terrain.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 5 / 31 段