Préparatifs. — Marche vers le foundaq. — Arrivée à

Tétouan. — Histoire de la ville. — Son intérieur. — La

mellah. — La rivière. — Les Européens. — L’industrie. —

Les visites. — Mariage arabe. — Le Kitân. — Trouvaille de

charbon. — Pétrifications. — Justice arabe. — La tribu des Beni

Mada’an. — Le cap Martin. — L’exportation. — La fête de

l’Agneau. — Cavernes. — Mariage juif. — Le Chichaouan. —

Départ de Tétouan. — Voyage à Ceuta. — Zone neutre. —

Le caïd Mouhamed Kandia. — Départ d’Andjira. — Retour à

Tanger. — Baladins de l’oued Sous. — Voyage à Gibraltar. —

Hadj Ali Boutaleb. — Cristobal Benitez. — Préparatifs pour le

voyage à l’intérieur.

Du 18 novembre au 4 décembre 1879 j’entrepris un voyage de Tanger

à Tétouan et dans le pays d’Andjira. C’était en quelque

sorte une excursion préparatoire dans l’intérieur du Maroc,

pendant laquelle je voulais apprendre à voyager dans ce pays. Je ne

puis qu’engager le voyageur disposé à entreprendre une grande

expédition dans un pays qui lui est inconnu, à s’y préparer

par un ou plusieurs petits voyages ; cette manière de faire lui

évitera plus tard bien des pertes de temps et d’argent, en même

temps que des difficultés et des déceptions de tout genre. Mon

excursion de dix-huit jours vers Tétouan me fournit en outre

quantité d’intéressantes observations sur la géographie et

l’histoire naturelle ; les cartes de ce pays, qui est aux portes

de l’Europe, sont erronées au plus haut point, et l’on n’a

pas besoin d’aller bien loin pour recueillir des faits nouveaux

au sujet de la connaissance de la surface terrestre.

L’amil (gouverneur) de Tanger m’avait fourni un machazini,

du nom de Mouhamed Kaléi ; cet homme recevait par jour 3 pesetas

(francs) et demie, en même temps que sa nourriture et celle de

son cheval. Comme cuisinier et serviteur, j’engageai un Juif,

souvent employé à la légation allemande et nommé Jacob Azogue. Il

était exigeant comme gages (car je le payais autant que le soldat

marocain, ce qui était beaucoup trop cher pour un serviteur) ; mais,

quant au reste, c’était un homme tranquille, très serviable,

fort à recommander pour des voyageurs européens disposés à

voyager dans les parties sûres du Maroc. J’avais loué trois

chevaux et un mulet ; je payais pour mon cheval et pour le mulet,

qui, outre les bagages, portait encore mon serviteur, 7 pesetas

par jour, c’est-à-dire un prix relativement peu élevé ; pour

les deux autres chevaux, je payais par jour 2 douros et demi (12

fr. 50). La légation d’Allemagne m’avait prêté une tente,

j’en louai une seconde, pour mes gens, contre un payement quotidien

de 6 réaux espagnols (19 réaux = 5 francs). Mon bagage consistait

en un lit de campagne, que je devais également à l’amitié du

ministre, des ustensiles de cuisine, des provisions de tout genre,

des instruments, des effets, etc. J’avais beaucoup de lettres de

recommandation : le ministre m’en avait remis deux pour le caïd

du district d’Andjira et pour celui de Tétouan, ainsi que pour le

consul espagnol de cette ville ; le consul autrichien, Dr Schmidl,

qui a habité autrefois Tétouan, m’en donna également pour un

Arabe en relation d’affaires avec lui, Hamid Salas, de même que

pour l’agent consulaire Ben Abdeltif, marchand juif.

Tout était paqueté dès le matin du 18 novembre dans le jardin du

ministre allemand, mais nous ne partîmes qu’à dix heures. Après

avoir triomphé de maintes petites difficultés, comme celle qui nous

arriva avec un animal de bât déjà chargé, qui jeta son paquetage

et s’échappa, à la grande joie des enfants du voisinage, nous

partîmes avec l’intention de n’aller pour ce jour-là qu’à un

foundâq, maison isolée construite par l’État pour abriter les

caravanes, et qui se trouve à peu près à mi-chemin entre Tanger

et Tétouan. Cet endroit sert ordinairement de campement à ceux

qui ne veulent pas faire la route en un jour, ce qui d’ailleurs

constituerait un voyage fatigant de douze heures.

La direction générale que nous prîmes était celle du sud-ouest ;

mais le chemin dessinait souvent des zigzags, comme l’exigeait

ce pays de collines. D’abord nous longeâmes pour peu de temps

la côte, à travers de hautes dunes, puis un terrain de marne

gris clair, formé en collines basses et à pentes adoucies ; la

direction des couches, qui étaient presque verticales, était du

nord-ouest au sud-est, et ces formations appartenaient au flysch

éocène que j’ai déjà cité plusieurs fois. De nombreuses

petites sources en sortaient et coulaient vers la mer. Le pays

était complètement déboisé, et les touffes de palmiers nains ou

de genêts y dessinaient seules quelques taches vertes ; par places

le sol était cultivé, mais les terres labourées couvraient un

espace relativement très faible du sol arable. Chacun se borne à

labourer ce qui est indispensable pour son alimentation et celle de

sa famille ; tout ce qu’il a de surcroît lui est pris d’ordinaire

par les employés du sultan.

Nous chevauchâmes sans interruption jusqu’à cinq heures du soir ;

à mesure que nous avancions vers le sud-est, les montagnes devenaient

plus hautes et plus escarpées, et les chemins plus mauvais ; à

un moment, mon cheval s’abattit et je me foulai un peu la main

gauche. Vers trois heures de l’après-midi nous arrivions à une

haute montagne de grès ferrugineux, dont la direction était inverse

de celle que j’ai signalée, puisqu’elle allait du nord-est

au sud-ouest. Toutes les chaînes de hauteur jusqu’à Tétouan

conservèrent une orientation semblable.

Les couches de ce grès sans fossiles étaient également presque

verticales. Le pays devenait beaucoup plus beau ; des graminées

abondantes et de nombreux buissons avec de petites feuilles vert

foncé, qui servent à nourrir les moutons et les chèvres,

des chênes-lièges isolés, quelques oliviers sauvages dans

l’intervalle, produisaient une impression agréable, par opposition

au rivage désolé. Notre campement se trouvait au milieu d’un

grand ensemble de pâturages, et nous vîmes de nombreux troupeaux

de moutons et de chèvres. Les tentes furent bientôt dressées et

nous nous assîmes autour de la flamme claire des feux ; il faisait

assez froid, et un vent âpre soufflait de l’est, du côté de la

Méditerranée ; nous avions un admirable ciel rempli d’étoiles

et nous pouvions espérer que le temps continuerait à être beau ;

à Tanger, dans les derniers jours, la pluie avait été fréquente.

Notre repas, peu compliqué, fut bientôt prêt ; les bergers nous

vendirent du lait frais, et, après le thé, chacun se disposa à

dormir ; un calme profond régnait autour de nous, nous n’entendions

par moments que l’aboiement de l’un des chiens des bergers. Les

conducteurs, après avoir entravé les pieds de devant de leurs

animaux, s’étendirent sur le sol dans leur voisinage, simplement

enveloppés de leur djellaba.

Nous n’avions traversé aucune localité, mais il en existait à

quelque distance du chemin : les villages de Chrîb et d’Esouabha,

encore habités par la tribu des Fâhs, qui domine dans le district

de Tanger, et plus loin les petits villages de Chwouamha, Taïfi

et Elbounin, habités par des familles des Ouadras. Les noms des

rivières et des ruisseaux que nous avons passés sont : l’oued

Souani, l’oued Emrorah, l’oued Sined et l’oued Dfel.

Quand nous nous levâmes le 19 de bon matin, nous n’avions que

9 degrés centigrades, et le froid nous sembla sensible ; nous

abattîmes rapidement les tentes, chargeâmes les animaux et nous

remîmes en route. Vers neuf heures il faisait déjà beaucoup plus

doux, et enfin l’air devint très chaud. Le chemin conduisait du

campement par des pentes escarpées au foundâq, qui s’élevait sur

le penchant d’une montagne, dans un endroit visible de loin. C’est

une grande cour entourée de quatre murs, avec des écuries pour les

animaux et de petits taudis malpropres pour les voyageurs. Je ne puis

assez prévenir ces derniers contre les foundâqs marocains, en raison

de la vermine qui y fourmille. Je ne fis du reste que jeter un coup

d’œil sur la maison ; un seul homme s’y trouvait, celui qui la

louait de l’État. Il nous offrit du café, mais nous repartîmes

le plus vite possible en lui laissant un petit pourboire. De cette

maison, située à plus de 200 mètres au-dessus de la mer, on a un

beau coup d’œil sur le paysage de montagnes qui l’entoure. Deux

chemins s’y bifurquent : l’un descend vers Tétouan ; l’autre,

qui se prolonge vers Kasr el-Kebir et Fez, est suivi par les habitants

de Tétouan qui veulent se rendre dans la capitale du pays.

Le chemin descendant du foundâq était fort mauvais, très raide

et couvert de débris de roches, de sorte que les animaux devaient y

être menés à la main. Les montagnes environnantes sont d’abord

constituées par le même grès ferrugineux ; puis viennent des

roches dolomitiques, du rauchwacke[5] et des couches calcaires. Les

éboulis sur les pentes et dans les vallées sont très importants,

car de nombreux torrents y coulent dans les années pluvieuses. Nous

arrivâmes, en montant de nouveau, dans le pays de Ouadras. Les

montagnes disposées en cercle autour de ce canton s’élèvent

jusqu’à 600 mètres. Nous traversâmes un col de 280 mètres

d’altitude par une température de 22 degrés centigrades à

l’ombre. De là le chemin descendait de nouveau, en franchissant

de petites collines et les pentes de montagnes plus élevées,

de telle sorte que, le plus souvent, les chevaux devaient être

tenus à la main. Enfin, vers midi, nous avions traversé le pays

montagneux, et une large et fertile plaine s’ouvrait devant nous,

limitée également à l’horizon par de hautes montagnes, devant

lesquelles s’étendait une longue chaîne de collines basses. Entre

celles-ci et les montagnes s’élève Tétouan. Mais il nous fallut

encore deux heures de marche pour traverser la plaine sous le soleil

de midi et pour franchir la chaîne de collines. Le chemin nous

conduisit alors sur un beau pont, puis de nouveau à gauche dans

une plaine fertile et bien cultivée ; enfin, à un tournant, nous

aperçûmes tout d’un coup Tétouan, avec ses maisons blanches, la

kasba, les longues murailles dentelées et les tours quadrangulaires

des mosquées. Nous eûmes encore à chevaucher une heure et demie

avant d’atteindre la porte de la ville ; nous traversâmes un

petit ruisseau, où nous dûmes faire halte, pour abreuver nos

animaux épuisés ; quelques gorgées d’eau fraîche et courante

nous firent aussi grand bien. Sous la conduite de notre machazini,

qui fut amicalement salué par la garde, nous pénétrâmes par la

porte obscure dans les ruelles étroites de la ville.

Comme je l’ai dit, le pays, depuis le foundâq jusqu’à Tétouan,

porte le nom de Ouadras, ainsi que les habitants, dont les petits

villages sont invisibles, cachés qu’ils sont dans les vallées

latérales. Le nom de la rivière dans le voisinage du dernier

campement était l’oued Amrah ; nous passâmes ensuite l’oued

Agras et l’oued Charoub et enfin, sur un pont, l’oued Merra,

qui s’unit à l’oued Bousfeka, sur lequel est situé Tétouan.

J’aimai mieux accepter l’hospitalité de l’Arabe Hamid Salas

auquel j’étais recommandé et qui m’offrit une jolie maison vide,

que de descendre dans le prétendu hôtel del Universo, misérable

auberge juive. Les maisons de Tétouan sont d’un modèle uniforme ;

la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée, et les chambres donnent

dans une cour pavée ouverte. Au-dessus des appartements est un toit

plat qui sert de terrasse, mais où ne vont guère que les femmes. La

partie inférieure des murs est ornée avec goût de jolies faïences,

et le sol dallé est couvert de nattes et de tapis. Je fis loger dans

un foundâq mes serviteurs et mes chevaux, et je restai seul avec le

machazini et Jacob dans la maison, où nous nous installâmes. Deux

grandes chambres nous parurent les meilleures : j’en conservai

une pour moi ; l’autre servit de cuisine et de chambre à coucher

pour mes deux compagnons. Hamid Salas, Arabe au visage bienveillant,

parut très content et très honoré de m’avoir chez lui et me

l’exprima de toutes les manières.

Tétouan est une antique cité, et dès la domination romaine il

existait au même endroit une localité du nom de Thagat. Plus tard

les Arabes occupèrent aussi ce pays, et ils sont encore les maîtres

de la ville, malgré les fréquentes tentatives des Espagnols pour la

prendre. Elle a été souvent détruite dans la suite des temps. En

1310 elle fut reconstruite par un sultan de la race des Mérinides,

du nom d’Abou Thabet Amer ; mais dès 1400 les Espagnols la

détruisaient de fond en comble, car c’était une retraite très

commode pour les pirates, si redoutés à cette époque. Reconstruite

plus tard, la guerre de course s’y développa de nouveau, et le

marquis de Santa Cruz la détruisit encore en 1564. Les Arabes

la rebâtirent encore ; et le dernier bombardement eut lieu en

1860, dirigé, comme toujours, par les Espagnols. Les traces de

ce siège sont encore visibles, et tout le quartier voisin de la

rivière est plus ou moins ruiné. Par suite, la ville est très

peu peuplée et renferme une foule de maisons vides ; presque tous

les Arabes aisés ont plusieurs maisons, qu’ils habitent tour

à tour. Le nom actuel de Tétouan est expliqué d’une façon

singulière par les Arabes. Ils prétendent qu’il y a longtemps,

quand le pays était souvent menacé par les farouches Berbères

des montagnes du Rif, la coutume existait de placer un veilleur en

permanence sur un haut minaret. A l’approche du danger, il criait :

_Tet-Taguen ! Tet-Taguen !_ (Ouvrez les yeux ! ouvrez les yeux !),

d’où vint plus tard, dit-on, le nom de Tétouan, ou, comme on

l’écrit souvent, Tétaouan (Tztaouan).

La ville est une place forte, entourée de murailles solides et

élevées, qui naturellement ne pourraient résister aux pièces

européennes, ainsi qu’on l’a bien vu. Elle est dominée par une

haute kasba, dans laquelle demeure le gouverneur et où se trouve le

siège des autorités. Tétouan peut avoir 20000 habitants, peut-être

un peu plus, dont un quart au moins sont des Juifs espagnols.

Les nombreuses rues qui s’enchevêtrent irrégulièrement

dans la ville sont extraordinairement étroites, sombres et

malpropres ; on sent que le contrôle européen y manque. Bien

des témoignages annoncent pourtant la grandeur et la richesse

passée de Tétouan. Beaucoup de maisons sont très belles à

l’intérieur, et celles qui sont situées vers la rivière ont de

beaux jardins, quoiqu’ils soient négligés maintenant. Il habite

là quelques opulentes familles arabes, qui, dans les derniers temps,

se sont fait construire des maisons admirablement belles, à très

grands frais. Les visiteurs de Tétouan doivent examiner surtout la

disposition intérieure des maisons des Briza, ainsi que celles des

familles Arrhasini et Chtîf. Elles sont construites dans le plus

pur style mauresque et très richement ornées de belles peintures

et de décorations en stuc.

Il y a de nombreuses mosquées à tours quadrangulaires, ainsi que

des tombeaux de saints ; la population passe, en général, pour

très fanatique. Au milieu de la ville se trouve une gigantesque

place carrée avec l’église catholique et, tout près d’elle,

le consulat espagnol. Un médecin européen qui tient une petite

pharmacie y vit également. La population européenne consiste en

Espagnols de la plus basse classe, ouvriers, petits marchands et

surtout aussi coupeurs d’écorce, car les forêts d’alentour

sont très riches en chênes-lièges ; le liège est d’ailleurs

embarqué en contrebande, car le gouvernement marocain n’en permet

pas l’exportation.

Les Juifs n’habitent pas, comme à Tanger, avec le reste de la

population, mais dans un quartier spécial, la _mellah_, qui est

fermé le soir par des portes ; c’est ce qu’on nomme ailleurs le

_ghetto_. Si les quartiers arabes sont déjà malpropres, la mellah

est d’une saleté tout à fait effrayante. Dans ses rues étroites

habitent des milliers de Juifs, entassés dans de petites maisons,

d’une manière absolument contraire à l’hygiène.

La position de la ville est extraordinairement belle. La rivière de

Bousfeka (ou oued el-Yelou) s’est creusé un lit entre des montagnes

hautes de 1000 mètres et débouche, en coulant vers l’est, dans

la mer, près du cap Martin. La ville s’élève en terrasses,

sur le flanc nord de la montagne, et du toit des maisons on a une

vue magnifique, par-dessus la vallée couverte de jardins, sur les

crêtes déchiquetées des montagnes du sud marocain. Malheureusement

la rivière a peu d’eau, et son embouchure est complètement

ensablée. C’est une particularité qui se présente pour beaucoup

de rivières et de ruisseaux se jetant dans la mer ; à quelques

centaines de pas du rivage, leur eau disparaît tout à coup dans le

sable, et un large banc s’étale entre la rivière et la mer. Si

Tétouan appartenait à une puissance européenne, le plus pressé

serait de draguer le Bousfeka, à son embouchure comme dans son

cours inférieur, de façon à pouvoir conduire les navires aux

portes mêmes de la ville ; la distance est d’environ une lieue,

et les frais ne seraient pas considérables. Quand les Espagnols

assiégèrent Tétouan en 1860, ils construisirent une route du cap

Martin jusque vers la ville, pour pouvoir transporter les pièces

nécessaires au bombardement.

Lorsqu’ils durent rendre la ville au Maroc après la paix, la

route fut abandonnée, et en temps de pluie le chemin du cap Martin

est extrêmement boueux. Dans tout le Maroc il n’y a pas une route

carrossable ; l’Arabe n’a aucune idée d’une chose semblable

et passe partout avec ses chevaux, ses mulets ou ses ânes.

La colonie européenne est peu nombreuse à Tétouan ; seule

l’Espagne y a un consul ; les autres États y ont de soi-disant

agents consulaires, ordinairement négociants israélites. L’Espagne

est du reste le pays qui a le plus d’intérêts dans cette ville,

importante par sa situation favorable et le développement de son

industrie. Celle-ci est très considérable, et tout le Maroc est

alimenté par Tétouan de certains articles. Les objets en cuir,

et surtout les pantoufles, les ceintures, les sacs, etc., tous

de couleur variée, y sont fabriqués en grandes masses ; les

longs fusils élégamment ornés qu’on y fabrique, et qui sont

en partie incrustés d’argent avec beaucoup de goût, sont très

connus. Les broderies d’or et de soie ainsi que les peintures sur

bois de Tétouan sont également célèbres ; on trouve dans le bazar,

grande réunion de simples petites boutiques, de très belles étoffes

anciennes magnifiquement brodées.

Il y a également beaucoup de vieilles armes, sabres, poignards,

etc. ; l’amateur d’antiquités et de bibelots orientaux peut

aisément dépenser beaucoup d’argent à Tétouan. Les poteries et

les belles faïences de diverses couleurs pour le revêtement du sol

et des murailles y sont également célèbres. Tétouan est une des

plus importantes cités du Maroc, et l’on comprend facilement que le

sultan fasse tout pour conserver une ville qui lui est si profitable.

Le jour qui suivit mon arrivée, je remis mes lettres de

recommandation officielles et fus naturellement accueilli des

autorités arabes avec toute la cordialité possible, sans toutefois

qu’elles s’inquiétassent le moins du monde de me faciliter des

excursions quelconques autour de Tétouan. Partout où j’arrivais,

je devais prendre les trois inévitables petites tasses de thé,

coutume qui réduit au désespoir le nouveau venu au Maroc. C’est

une règle que celui qui reçoit la visite doit offrir à son hôte

du thé et une pâtisserie particulière ; le thé est préparé en

présence de l’hôte par le maître de la maison. Le serviteur

apporte sur un grand plateau de cuivre jaune, brillant, richement

décoré, une petite bouillotte, une quantité de petites tasses, des

boîtes à thé, à sucre et à menthe, ainsi qu’un grand chaudron

de cuivre plein d’eau chaude. Le thé vert de Chine (car le noir est

inconnu au Maroc) est aussitôt mis, avec quelques énormes morceaux

de sucre, dans la bouillotte ; on y ajoute ensuite un peu de menthe,

qui fait disparaître le vrai goût du thé ; les tasses sont remplies

de la chaude boisson et ingurgitées avec grand plaisir. Il est de

mode d’en prendre trois. Il faut que l’Européen s’habitue

tout d’abord à ce thé sucré et extrêmement aromatique, car il

a à le supporter plusieurs fois par jour.

Le consul d’Espagne, à qui j’avais fait une visite, m’invita

à assister le soir à un mariage arabe, où il était convié

lui-même. Je fus naturellement aussitôt prêt, et le soir, vers huit

heures, nous nous rendîmes, le consul, sa femme et sa belle-sœur,

le vice-consul, un agent consulaire anglais, un Allemand qui se

trouvait là par hasard et moi, dans la maison où se donnait la

fête. Elle était déjà presque remplie d’hôtes, qui écoutaient

un orchestre composé de six artistes. La musique marocaine, qui est

toujours accompagnée de chant, a certainement un côté original ;

mais on peut difficilement dire que son bruit monotone et ses accents

plaintifs et pénibles constituent quelque chose de beau. Les

artistes avaient trois grands instruments en forme de guitare,

dont ils jouaient avec des bâtons de bois, deux petits violons

pour lesquels ils se servaient d’archets, et un tambour garni de

clochettes et couvert d’une seule peau, sur lequel ils frappaient

avec leurs doigts. Ils jouaient et chantaient sans discontinuer,

avec une persévérance effrayante, presque insupportable, pendant

que la nombreuse société absorbait de grandes quantités de thé

vert et de pâtisseries sucrées, assaisonnées d’essence de

rose et d’autres produits aromatiques. Les causeries des Arabes,

qui s’amusaient évidemment, étaient tranquilles et sérieuses ;

il n’y avait ni cris, ni discussions, ni chants, ni toasts, comme

on en voit en Europe dans des fêtes analogues. Toutes les boissons

fermentées y manquaient complètement, car les Marocains sont des

croyants très stricts pour ce qui tient à l’interdiction des

spiritueux de tout genre. De temps en temps les serviteurs circulaient

dans les pièces soigneusement ornées, avec des encensoirs pour

purifier l’air ; les Arabes faisaient également entrer dans

les manches de leurs vêtements la vapeur parfumée. Les hôtes

étaient aspergés d’eaux odorantes ; les Européens présents en

recevaient sur leurs mouchoirs, et les Arabes sur leurs vêtements,

sur leur tête et même dans leur cou ; on sait que les Orientaux

ont une grande prédilection pour les parfums.

A l’exception des deux femmes européennes, la compagnie était

uniquement composée d’hommes, car les femmes mahométanes sont

strictement exclues de toute solennité où les hommes prennent

part ; mais, des galeries et par de petites fenêtres, de curieuses

figures de femmes et de petites filles regardaient avidement dans

la salle, complètement remplie d’hommes. Les Européens présents

attiraient surtout leur curiosité, car les femmes marocaines n’en

voient jamais et sont toujours enfermées dans leurs chambres quand

un infidèle entre dans la maison. Dans les rues, elles marchent

complètement enveloppées.

Vers dix heures, la musique cessa brusquement, et quatre hommes

couverts de djellabas brunes entrèrent dans la salle. Ils

commencèrent alors un concert comme je n’en avais jamais

entendu ! Deux d’entre eux soufflaient dans un long instrument

en forme de flûte, et ils n’en tiraient que des notes longues,

élevées et pointues à pénétrer les os ; les deux autres

accompagnaient cette mélodie de grands bruits de cymbales, se

suivant à longs intervalles. Cette musique infernale dura près

d’une demi-heure, et, pour nous autres Européens, elle était à

peine supportable dans cet espace étroit ; chacun respira quand ces

quatre hommes disparurent et que le sextuor reprit des exercices plus

paisibles. Vers minuit vint le souper. Nous fûmes conduits dans une

petite chambre, où nous nous accroupîmes de notre mieux sur des

divans bas ; une table ronde fut dressée à notre portée et on y

déposa trois gigantesques plats de viande et un aussi grand plat de

sucreries ; ni couteau, ni fourchette, ni serviette, mais une cruche

d’eau pour accompagner ce repas de viandes trop grasses. Chacun

saisit avec ses doigts de la viande de bœuf et d’agneau, ainsi

que du poulet rôti, et, sur les invitations répétées de notre

hôte, qui était tout à sa joie, nous mangeâmes gaiement. Le plat

de friandises contenait un mélange de farine et de miel frit dans

l’huile et saupoudré de cannelle. Enfin, un serviteur fit circuler

un plat et du savon ; chacun versa un peu d’eau chaude sur ses

mains. En notre honneur fit son apparition une vieille serviette qui

avait déjà assisté à plusieurs soupers de ce genre ; les Arabes

méprisent de pareilles superfluités et s’essuient les mains à

leurs vêtements.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 4 / 31 段