Dans les environs immédiats de la ville, le gibier est certainement

réduit à un minimum, et il faut marcher des heures pour voir une

paire de perdreaux. Plus loin se trouve un grand terrain de chasse,

que le ministre anglais a acquis et où se trouvent surtout beaucoup

de sangliers. Plusieurs fois par an il organise de grandes chasses,

où le sanglier est le plus souvent chassé à cheval, à la lance,

comme cela est d’usage chez les officiers anglais de l’Inde. Lors

de ces intéressantes parties, le ministre est très large dans ses

invitations, et ses hôtes, hommes et femmes, demeurent d’ordinaire

trois ou quatre jours dehors et campent sous des tentes. Il faut

du reste une grande sûreté de main et un bon cheval pour prendre

part à ces chasses à la lance, qui sont souvent l’occasion de

petits accidents. Le plus grand nombre des invités se contentent

d’ordinaire du rôle de simple spectateur, et laissent aux sportsmen

consommés le soin de transpercer les sangliers.

[Illustration : Porte de jardin du Monte, près de Tanger.]

Les relations des Européens avec la population arabe de Tanger

sont très bonnes, et les froissements entre eux sont rares. Le

séjour de la ville est, par suite, relativement très sûr ; le

nombre des Chrétiens et des Juifs y est presque égal à celui

des Arabes ; en outre, en cas de troubles, la position de Tanger

au bord même de la mer permettrait de trouver un prompt refuge

sur le sol espagnol. La population arabe est presque complètement

dépendante des habitants chrétiens, auxquels elle doit du travail

et du pain. Pourtant on ne peut jamais compter sur les mahométans,

et, au cas où l’existence du pays ou les intérêts de l’Islam

paraîtraient menacés, les Marocains, d’apparence si calme et si

amicale, deviendraient aussi violents que cruels. Si dans un pays

comme l’Égypte, qui est depuis tant d’années complètement sous

l’influence occidentale, et dont la prospérité et la richesse se

sont plus largement développées, grâce à ce régime, que celles

de tous les autres États mahométans du nord de l’Afrique ;

si dans ce pays, disons-nous, il peut arriver des événements

comme les massacres de chrétiens en juin 1882, il est encore bien

plus vraisemblable que, dans certains cas, les Marocains, dont les

rapports avec l’Europe sont beaucoup moindres, en viendraient à

des explosions de fanatisme politique et religieux bien plus brutales.

Quelques mois avant mon arrivée à Tanger, il y était mort un

homme qui, pour un temps, avait fait beaucoup parler de lui. Dans

l’été de 1878 il apparut sous le nom d’Abdallah ben Ali et se

donna pour un prétendant au trône marocain. Il se montrait sous

un jour assez brillant : outre sa femme, il avait près de lui un

secrétaire et un aide de camp, avec un nombreux domestique ; l’aide

de camp était un ancien officier autrichien. Le gouvernement marocain

se borna à l’observer quelque temps, car on ne le prenait pas

fort au sérieux. Mais, comme il affichait d’une façon toujours

plus insolente ses prétentions au trône, comme il avait dupé

quelques Européens de Tanger, et qu’il avait même escroqué du

roi d’Espagne une somme assez importante, on le jeta dans une

prison de la ville. Là aussi il reçut des secours du dehors ;

la femme du chérif de Ouezzan surtout, dont j’ai parlé, et

qui croyait à son étoile, l’approvisionnait de vivres dans son

cachot. Ce qui prouve avec quelle audace il avait joué son rôle,

c’est qu’il avait commandé à une fabrique d’armes anglaise

50000 fusils au nom du gouvernement marocain : bien plus, il avait

demandé, sur la foi de cette commande, une avance importante de

cette société anglaise... et l’avait obtenue. Quand la femme de

ce prétendant, une Anglaise, s’aperçut que l’étoile de son

mari commençait à pâlir, elle prit la fuite vers l’Angleterre,

en compagnie du secrétaire et de l’argent restant ; on relâcha

l’aide de camp, et je le rencontrai à Tanger dénué de ressources.

Sur ces entrefaites on apprit qu’Abdallah ben Ali était un ancien

sous-officier français, nommé Ferdinand-Napoléon Joly, et avait

été déjà condamné plusieurs fois pour escroqueries à Bruxelles

et à Paris. On ne lui demanda rien de plus que de reconnaître par

écrit qu’il était un Français nommé Joly, en lui promettant en

échange la liberté : il s’y refusa et maintint ses prétentions

au trône du Maroc. On le laissa donc en prison. Il y tomba bientôt

malade, par suite de la malpropreté et de l’air empesté qui y

régnaient, ainsi que de l’insuffisance et de la mauvaise qualité

de la nourriture, et il mourut au bout de quelques mois : ainsi se

termina cette affaire, qui avait eu ses côtés comiques, surtout

à propos de la duperie de quelques Européens ; les Marocains

eux-mêmes ne l’avaient jamais prise au sérieux.

Parmi les compatriotes que j’ai rencontrés au Maroc, je dois citer

tout particulièrement le malheureux peintre Ladein, de Mödling,

près de Vienne. Il avait parcouru dans toutes les directions,

en chassant et en peignant, les environs de Tanger, Tétouan,

el-Araïch, Rabat, etc., et avait rassemblé une quantité de très

jolies esquisses peintes. Il eut alors l’idée de pénétrer

dans l’intérieur du Maroc, vers Fez, Marrakech[3] et, autant

que possible, le haut Atlas. Malheureusement il renonçait souvent

dans ses excursions aux précautions si nécessaires dans ce pays et

avait fréquemment à ce sujet des discussions avec les Européens. Le

consul autrichien de Tanger l’avait détourné à diverses reprises

de se rendre tout seul dans des régions d’accès difficile et

notoirement dangereux ; finalement il ne put aboutir qu’à lui

faire signer un certificat d’après lequel aucune responsabilité

ne devait incomber au consul en ce qui concernait sa sûreté

personnelle. Plein de confiance dans son bon fusil et dans sa force

peu commune, Ladein continua ses excursions solitaires. Je ne croyais

pourtant pas l’avoir vu pour la dernière fois quand je le quittai

à Tanger, le 22 décembre 1879, pour me diriger vers Fez, résidence

du sultan. Quand je revins à Tanger après une absence d’un an

et demi, j’y appris la triste fin de l’artiste autrichien. Il

s’était dirigé vers Fez, pour aller ensuite à Marrakech, et avait

entrepris de là des excursions sur les pentes nord de l’Atlas :

un jour on le trouva assassiné sur le chemin d’Amsmiz, dans

le voisinage de la rivière Nfys. Il est difficile de connaître

la vraie cause de cet attentat ; ce n’est certainement pas le

vol. Peut-être, dans son ignorance des usages mahométans, avait-il

eu quelque querelle avec des indigènes ; peut-être aussi son zèle

artistique l’entraîna-t-il dans un endroit (zaouia) interdit aux

infidèles, pour y enrichir sa collection d’esquisses ? On sait que

non seulement les mahométans n’ont absolument aucun goût pour la

peinture, mais qu’il leur est formellement interdit par le Coran

de représenter des figures humaines. Bref, le malheureux Ladein a

été évidemment une nouvelle victime de la forme religieuse aussi

farouche que contraire aux lois naturelles qui porte le nom d’Islam.

Le fait suivant peut servir à montrer combien le goût des Allemands

pour les voyages les entraîne parfois au loin. Dans un hôtel de

Tanger je trouvai comme garçon un Allemand qui avait fait un voyage

extraordinaire. D’abord employé des postes bavaroises, il avait,

pour un motif quelconque, peut-être pour une affaire militaire,

quitté son pays, était passé en Amérique, s’était engagé, pour

payer son voyage de retour dans l’Ancien Monde, comme garçon sur un

vapeur, avait été s’échouer en Algérie et y avait pris service

dans la légion étrangère. De là il avait déserté vers le sud et

avait fait le voyage des oasis de Figuig et du Tafilalet. Plus tard

il avait franchi l’Atlas, était allé à Fez et de là à Tanger,

et tout cela sans argent et avec une connaissance imparfaite de la

langue arabe ! Le voyage du Tafilalet est encore aujourd’hui un

des plus difficiles qu’on puisse entreprendre. Jusqu’ici, seul

Gerhard Rohlfs a pu y réussir ; malheureusement le garçon d’hôtel

allemand dont je viens de parler n’était guère à même de donner

des renseignements sur la géographie des pays parcourus.

Partout dans les ports de l’Orient et du nord de l’Afrique on

trouve une foule d’aventuriers de toutes nationalités, qui sont une

vraie plaie pour les consuls ; Tanger est aujourd’hui recherché

de ces compagnons internationaux. On dirait qu’ils ont formé une

association et qu’ils envoient toujours quelques-uns d’entre eux

en éclaireurs, pour découvrir où se trouvent les consuls dont on

peut tirer le plus facilement des secours de tout genre.

_Excursion au cap Spartel et aux cavernes d’Hercule._ — L’une

des excursions favorites des habitants de Tanger aux environs de la

ville est celle du cap Spartel, à quelques lieues à l’ouest, et il

n’y a pas d’Européen qui n’ait visité Tanger sans être revenu

complètement ravi de cette charmante promenade. Par une admirable

matinée de décembre nous partîmes, quelques personnes de la colonie

européenne et moi, pour le cap. Celui qui veut visiter les grottes

un peu au sud du phare fait bien de prendre le chemin le moins beau,

qui va de Tanger vers le petit bois des Oliviers, dans le voisinage

duquel est un village. De là on va en longeant la mer vers le cap

Spartel. Pour retourner à Tanger, il vaut mieux prendre la route

cavalière, directe, extrêmement intéressante, et en partie assez

bien entretenue, qui suit toujours les hauteurs le long de la mer.

Nous étions huit personnes avec quatre domestiques, tous à cheval

ou sur des mulets ; nous partîmes le matin, vers huit heures,

du jardin du ministre d’Allemagne. Entre des haies de cactus,

d’agaves et de grands roseaux qui limitent les vastes jardins

situés au sud et à l’ouest de la ville, court une route pavée qui

mène dans la direction du Monte, où Arabes et Européens ont leurs

habitations d’été au milieu de beaux jardins. Nous quittâmes

bientôt ce chemin ravissant et nous prîmes notre direction plus

au sud, par une colline nue, à travers des champs et des terres

en friche, pour atteindre au bout d’une heure et demie le petit

bois des Oliviers, où nous fîmes une courte halte. En général,

la route suivie n’est pas belle ; les champs, de couleur brune,

et les couches verticales de flysch (grès éocène), couvertes

souvent d’efflorescences rougeâtres, les buissons épineux, et les

touffes de palmiers nains d’un vert clair, quelquefois un berger

faisant paître des chèvres et des moutons, donnaient au paysage

un caractère monotone et peu intéressant. Après un court arrêt,

nous continuâmes, et au bout d’une nouvelle marche d’une heure et

demie nous atteignîmes les rochers qui s’élèvent verticalement

au bord de l’Océan et dans lesquels se trouvent les cavernes

bien connues.

Par une étroite ouverture on arrive dans la caverne principale,

à peine éclairée par la lumière extérieure. Elle est assez

haute et il s’en détache vers l’est une quantité de cavernes

plus petites et de couloirs qui se dirigent vers l’intérieur du

pays. Ces grottes sont creusées dans un conglomérat très dur,

constitué par des débris de quartz roulés, gros comme des pois ou

des haricots, et en général de forme ovale, fortement liés entre

eux par du calcaire spathique. Le carbonate de chaux s’est amassé

en stalactites très considérables dans les crevasses humides. Sur

la paroi ouest des grottes sont de petites ouvertures par lesquelles

pénètre le jour ; de là on aperçoit, bien en dessous, le rivage,

sur lequel les vagues se brisent avec un bruit formidable ; l’eau

pénètre dans une sorte de bassin fermé, séparé de la mer par

une digue, et s’écoule ensuite par des ouvertures souterraines

et invisibles. C’est un spectacle sauvage et grandiose, que celui

dont on jouit ainsi du milieu de ces cavernes ; les vagues succèdent

aux vagues, se brisent en éclats de tonnerre sur les rochers, en

projetant un voile d’écume, et les cavernes retentissent sans

cesse du bruit formidable des flots.

A l’origine la caverne elle-même n’était pas aussi

grande qu’elle apparaît aujourd’hui ; elle a été élargie

artificiellement, car de temps immémorial on en extrait des meules de

moulin. Les Arabes qui y travaillent découpent, avec un instrument

en forme de ciseau, de petites meules d’un peu plus d’un pied de

diamètre ; ils ne mettent aucune prudence dans cette opération et

ne prennent guère soin de laisser des piliers naturels, de sorte

que souvent des parties de la voûte s’écroulent. Aujourd’hui

encore, cette voûte montre à diverses places des crevasses très

apparentes ; aussi on ne peut se défendre d’un sentiment de

terreur et l’on évite involontairement toute espèce de bruit,

dans la crainte que le moindre ébranlement de l’air ne provoque la

chute des masses de rochers qui surplombent. Peu d’années avant

ma visite en ces lieux pittoresques, plusieurs travailleurs arabes

y avaient été écrasés par un éboulement partiel des voûtes.

L’emploi de cette roche dure et grossière pour la fabrication des

meules doit remonter à des temps très anciens, car partout on voit

dans les rochers la trace de travaux antérieurs, d’anneaux creusés

au ciseau et abandonnés avant d’être terminés, peut-être parce

que la place choisie ne donnait que des matériaux insuffisants.

Un affleurement de grès jaune clair, qui se montre dans le voisinage,

appartient à la même formation que ce conglomérat. Sa surface

est partout couverte d’une couche rougeâtre d’oxyde de fer ;

un grès quartzeux, brun foncé, lourd et très riche en fer,

qui se trouve immédiatement au-dessous, fait partie de la même

formation. L’ensemble de ces couches est dressé verticalement et

appartient à la zone de flysch éocène qui s’étend tout le long

de la côte marocaine, et atteint ici un développement particulier.

Quand les eaux sont très basses, on remarque bien au-dessous du

niveau actuel des grottes, à 15 mètres environ, des traces de

travaux antérieurs sur ce conglomérat quartzeux. On distingue

nettement les découpures en forme de croix dans des roches

aujourd’hui presque toujours couvertes d’eau. Un peu plus haut,

dans une place où les rochers à meules sont en partie cachés par

des sables, on voit également des anneaux creusés dans la pierre,

de sorte qu’on en doit conclure à des modifications dans la

hauteur du niveau de la mer sur la côte. La première pensée qui

vient est naturellement que la côte africaine s’est abaissée

par rapport à l’Atlantique ; mais, comme des abaissements de ce

genre se font très lentement, il en résulte que l’emploi de ce

conglomérat à des usages industriels remonte à une antiquité très

reculée. Pour qu’on ait pu travailler sans entraves aux endroits

où les anneaux dont j’ai parlé se montrent dans le rocher,

il faut évidemment que ces endroits aient été complètement

à sec. Ils sont aujourd’hui presque toujours couverts d’eau,

et l’on ne travaille plus qu’à 15 mètres plus haut, dans la

grande caverne. Il serait certainement intéressant de faire des

recherches sérieuses dans ces grottes, quoique jusqu’ici elles

n’aient pas fourni de trouvailles archéologiques importantes ;

une courte visite, comme je pouvais en faire, ne suffit certainement

pas à une pareille tâche.

Ces petites meules ne sont pas seulement employées à Tanger,

mais dans un cercle plus étendu, et l’on en voit souvent dans

les maisons des paysans.

De ces grottes on arrive en une petite demi-heure à la pointe

nord-ouest de l’Afrique, au cap Spartel. Le chemin suit la mer,

tantôt à travers des dunes, tantôt sur des roches, et de nombreux

petits ruisseaux tombent des hauteurs que l’on a à sa droite dans

la mer. Le cap Spartel est un rocher qui s’avance au loin dans

les flots, et sur sa dernière pointe qui y descend verticalement

s’élève la haute tour d’un magnifique phare. Auprès de

cette construction se trouve l’habitation du gardien, et dans la

cour coule une source abondante, bien captée, qui donne une eau

excellente, fraîche et un peu ferrugineuse. Outre ce bâtiment,

on voit encore quelques maisons basses, pour les aides du gardien et

pour les soldats arabes qui leur sont adjoints. Une de ces maisons est

spécialement destinée à abriter les victimes des naufrages. Au

cap Spartel, où commence le passage de l’Atlantique dans la

Méditerranée, la mer est extrêmement agitée ; assez souvent les

navires viennent chercher un refuge et attendre un meilleur temps

à l’abri du cap. Peu de jours avant notre arrivée, le navire de

guerre anglais l’_Express_, avec lord Napier, alors gouverneur de

Gibraltar, y avait cherché un abri. Il venait de Cadix, et avait mis

pour aller à Gibraltar près de vingt-quatre heures, alors qu’on

en emploie huit d’ordinaire. Les tempêtes de l’Atlantique se

brisent, surtout en hiver, avec une puissance formidable, autour de

cette tour isolée, et les quelques créatures humaines enfermées

ici, à des milles de toute habitation, y mènent une vie solitaire

et délaissée, quoique extrêmement utile à leurs semblables.

Le phare lui-même est une belle construction, à la fois très

solide et très élégante, dans laquelle un escalier tournant en

fer mène jusqu’au sommet, où les lampes sont placées.

Il a été construit par le gouvernement marocain, sous la pression

énergique des puissances européennes et sous la direction d’un

ingénieur français. Dix puissances contribuent à son entretien,

aux frais d’éclairage et à l’entretien du personnel, par une

contribution annuelle de 1500 francs. Ce phare eut longtemps comme

gardien un homme qui a acquis au Maroc une certaine renommée,

un Saxon nommé Wenzel, qui s’était échoué là après une vie

aventureuse au plus haut point. Les Arabes le nommaient Sidi Binzel,

et son métier n’était pas une sinécure, car ses deux aides,

des Espagnols, comme on en voit beaucoup au Maroc et dont la plupart

ont quitté leur pays pour fuir le service militaire, étaient loin

d’avoir le sens de l’exactitude et de l’ordre nécessaires dans

un poste où la responsabilité est si grande. Les représentants

étrangers à Tanger forment un conseil de surveillance du phare,

et l’un d’eux, qui est changé tous les ans, est chargé

de l’administration financière. Mais, déjà depuis plusieurs

années, cet emploi est dévolu au ministre d’Allemagne, et son

chancelier s’acquitte du détail de ces fonctions, dont les autres

ambassadeurs ne se hâtent pas de le décharger.

Une année avant mon arrivée au Maroc, Sidi Binzel quitta son poste,

et il vit aujourd’hui dans un port de l’Océan, où il a trouvé

un emploi dans une maison de commerce. Sa longue connaissance du

pays, des habitants, de leurs coutumes et de leur langage en fait

une personnalité très utile dans les rapports avec les indigènes.

Son successeur est un Allemand de Bohême du nom de Gumpert,

habile ébéniste, qui vit également depuis longtemps au Maroc

et pratique son métier dans ses heures de loisir. Il partage son

service avec deux aides, et chacun est de garde pendant huit heures

consécutives. Il tient également le phare et ses bâtiments dans un

ordre modèle ; tout, dans la petite colonie, respire la propreté,

l’ordre, et la régularité la plus rigoureuse y règne.

La position du phare est extrêmement pittoresque. Placé sur une

arête rocheuse à plus de cinq cents pieds au-dessus des flots,

à la limite des deux mers, il offre un coup d’œil incomparable,

et il est aisé de comprendre que la colonie européenne de Tanger

y entreprenne volontiers de fréquentes excursions. Chacune de

celles qui sont faites par plusieurs personnes se présente sous

l’aspect d’un joyeux pique-nique ; on emporte naturellement

vivres et boissons, car les habitants de ce poste exposé n’ont

que le nécessaire. Presque tous les jours, le gardien Gumpert fait

venir de Tanger sur un animal de bât les vivres indispensables.

[Illustration : Phare du cap Spartel.]

Chacun revoit ensuite avec plaisir la magnifique vue dont on jouit

en cet endroit. Dans la lumière éclatante d’un soleil du Midi

s’étendent au loin vers l’ouest les flots de l’Atlantique,

pendant que la haute côte de l’Espagne se découpe nettement

devant le spectateur au delà de l’incomparable détroit de

Gibraltar. On aperçoit le cap Trafalgar, éternellement mémorable

par la bataille navale du 22 octobre 1805, le jour où Nelson

anéantit la flotte franco-espagnole. Au loin vers la droite se

découvrent les blanches maisons de Tarifa, avec sa forteresse qui

s’avance bien avant dans la mer, un point historique également

important. C’est là que débarqua en 711 le sultan de Tanger,

Mouça Tarif ben Malek, appelé par le comte espagnol Julian,

qui demandait son appui contre le roi Roderic. Mais les farouches

Arabes trouvèrent le pays beaucoup trop beau pour l’abandonner,

et ils conquirent peu à peu toute l’Espagne ; la ville de Tarifa,

fondée à cette époque, reçut son nom en l’honneur du sultan.

Si l’œil va plus loin vers l’est, il se fixe enfin aux

rochers puissants de Gibraltar, qui ferment la pittoresque baie

d’Algésiras. Al-gesira el-Khodra (île Verte) reçut des hordes

de Tarik ben Zyad un nom que la ville porte encore. Vers le sud la

vue s’étend fort au loin de ce magnifique panorama, par delà

de vertes vallées et des collines basses, jusqu’aux montagnes

de l’intérieur du Maroc. La Méditerranée, si riche en beautés

naturelles, renferme peu de points qui puissent être comparés au

cap Spartel et à son phare.

Après avoir admiré ce magnifique coup d’œil sous toutes ses

faces, nous nous réunîmes autour d’un pique-nique extrêmement

animé, auquel fut invité aussi le brave gardien de ce coin de

terre béni, et qui accrut encore les plaisirs d’une journée

favorisée par le temps le plus admirable. Tandis que maître Gumpert

faisait retentir sur un vieil harmonica les chants populaires de

la patrie et que la gaieté de notre petite troupe empruntée aux

nationalités les plus diverses devenait de plus en plus bruyante,

les serviteurs arabes et les machazini nous considéraient avec

des mines sérieuses et ne pouvaient comprendre, avec leurs idées

mahométanes des convenances et de la morale, comment les Roumis

(Romains, c’est-à-dire Chrétiens) pouvaient donner une expression

si bruyante et si animée à leur bonne humeur.

Pour revenir à Tanger, nous suivîmes le chemin plus court et plus

pittoresque qui conduit au Monte à travers des jardins ; un sentier

découpé dans les rochers, bien entretenu, et que Sidi Binzel avait

déjà fait établir, descend rapidement, laissant à sa gauche la mer

couverte de navires, à droite les montagnes revêtues d’une riche

végétation. Bientôt nous atteignîmes un gracieux petit plateau

richement garni de buissons de térébinthes, de palmiers nains et

d’autres plantes des pays chauds ; des troupeaux de moutons, de

chèvres et de bœufs y paissaient. Nos animaux prirent malgré nous

un galop rapide, et quelques-uns d’entre nous improvisèrent même

une petite course sur cette jolie plaine. De là on descend encore et

l’on arrive à la région de jardins et de villas dont j’ai parlé

plusieurs fois et à travers laquelle d’étroites routes pavées

conduisent, par des pentes assez raides, jusqu’à la rivière des

Juifs. Les grenadiers et les orangers, les magnolias et les figuiers y

poussent en abondance, et au milieu d’eux apparaissent les feuilles

d’un vert bleuâtre de l’eucalyptus, déjà si répandu en Europe,

et qu’à cause de sa croissance rapide on plante dans les contrées

humides pour les dessécher. Les haies vives sont formées d’épais

buissons d’oliviers, de buis, de lauriers, d’aloès, de cactus,

d’épines blanches, etc., qui croissent si vigoureusement, qu’on

a souvent peine à passer à cheval dans ces sentiers étroits. Nous

arrivâmes bien avant dans la soirée à notre point de départ, le

jardin de la légation allemande, et nous nous séparâmes charmés

de toutes manières de notre intéressante excursion. Heureux ceux

qui peuvent passer leur vie dans cette terre bénie du nord de

l’Afrique, au milieu d’une retraite paisible et qui ne sentent

pas le besoin de prendre une part active aux luttes qui passionnent

l’Europe. J’ai certainement conservé le meilleur souvenir de

mon séjour à Tanger, et je le dois en grande partie à l’accueil

amical de mes compatriotes allemands, qui m’ont si efficacement

soutenu plus tard dans les difficultés de mon entreprise. Quant

au cap Spartel et à son phare qui étincelle au loin sur la mer,

j’en puis dire seulement : _ille terrarum mihi præter omnes

angulus ridet_[4].

CHAPITRE II

TÉTOUAN ET LE PAYS D’ANDJIRA.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 3 / 31 段