En ce qui concerne enfin la France, la possession du Maroc aurait un

grand prix pour elle, et compléterait un puissant empire colonial

dans les pays mahométans du Nord africain par la réunion de

la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc et de la Sénégambie, où

l’influence française s’étend déjà jusqu’à Ségou ; il

y a quelque chose de trop tentant dans ces perspectives pour que

les hommes d’État français n’aient pas depuis longtemps jeté

leurs regards sur le Maghreb el-Aksa, _the Far-West_, comme le Maroc

est nommé par les Arabes. Les limites entre l’Algérie et ce pays

sont incertaines au plus haut point, et des violations de frontière

y ont lieu fréquemment de part et d’autre. Les Français ont,

comme les Anglais, des officiers détachés comme instructeurs

dans l’armée marocaine, et cherchent, par des reconnaissances

topographiques sur la frontière, à jeter les bases d’une

expédition éventuelle. Des négociants français et anglais sont

établis dans les ports ; mais, relativement aux Espagnols, leur

nombre est peu considérable. La politique marocaine se borne à

paralyser autant que possible les prétentions de ces trois États,

à ne se faire l’ennemi d’aucun, et à ne rien accorder de trop

à l’un d’entre eux. Il est à peine à redouter qu’ils se

réunissent tous trois en face du sultan : leur méfiance réciproque

est trop grande ; le gouvernement marocain a donc trouvé un _modus

vivendi_ très acceptable, dans lequel il a tous les avantages. La

politique orientale se montre partout beaucoup plus adroite que celle

des Occidentaux ; dans certains cas, elles se valent en fait de manque

de préjugés, mais, pour ce qui tient à l’art de temporiser,

de laisser les choses en suspens, de promettre et d’apaiser,

les mahométans n’ont pu être égalés jusqu’ici.

Les autres puissances européennes représentées au Maroc ont peu

d’intérêts dans le pays et y exercent une faible influence sur

la marche des affaires. L’Italie surtout y a fait parler d’elle

dans les derniers temps ; depuis qu’elle est devenue un royaume,

elle cherche à se mettre en évidence partout, sans y réussir

réellement. Il y a très peu d’Italiens au Maroc, et la plupart

sont dans les conditions les plus humbles. Le Portugal a complètement

oublié qu’il y a jadis possédé des villes florissantes, et

depuis la terrible bataille de Ksor (Kasr el-Kebir), en l’an

1578, dans laquelle le légendaire roi Sébastien perdit la vie,

le Portugal n’a jamais repris au Maroc une situation de quelque

importance. Cette bataille y a du reste anéanti du même coup

l’influence chrétienne, et jusqu’aujourd’hui rien n’a pu

la rétablir. Il existe des petits commerçants portugais en assez

grand nombre, surtout dans les ports de l’Atlantique. La Belgique

a, par habitude, un ministre résident à Tanger, mais sans autre

motif. Pour l’Allemagne, elle entretient également aujourd’hui

un ministre résident au Maroc, et avec grande raison. Quoique le

nombre des négociants allemands établis dans le pays n’y soit

pas aussi considérable que celui des gens d’affaires anglais

ou français, ils ont pourtant su conquérir, partout où ils se

sont fixés, une grande considération, et leur commerce prend

un développement du meilleur augure. Il en existe à Tanger,

Casablanca, Saffi et Mogador. On ne peut douter que le Maroc, dès

qu’il sera ouvert à l’influence occidentale, n’offre un

bon débouché aux articles européens ; il est également riche

en produits naturels de divers genres, dont l’exportation est,

en général, interdite. L’Autriche n’a, comme je l’ai dit,

qu’un consul à Tanger ; ses relations avec le Maroc sont de très

peu d’importance, et quelques Autrichiens seulement y habitent.

Les vices de l’administration de la justice au Maroc, la

fantaisie et le manque de préjugés avec lesquels la plupart des

gouverneurs et en général des fonctionnaires usent et abusent

de leur situation, ont donné lieu à une autre institution, qui

a également ses côtés sombres. Beaucoup des sujets du sultan,

Arabes aussi bien que Juifs, surtout dans les ports, se sont placés

sous la protection d’un consul quelconque et sont ainsi devenus

en quelque sorte les sujets de l’État auquel il appartient. Leur

motif d’agir ainsi est qu’ils acquièrent une protection plus

sûre et une représentation plus active de leurs intérêts, en face

des autorités marocaines, que s’ils n’étaient les protégés

d’un consul. Le gouvernement marocain s’est vu préparer ainsi

bien des difficultés, car certains consuls sans conscience ne se

sont pas fait faute de défendre énergiquement leurs clients, en le

menaçant de complications diplomatiques, même quand ces clients

étaient notoirement dans leur tort. Ce genre de protection a pu

être souvent considéré par quelques représentants européens

comme une source de profits aussi abondante que constante, et les a

entraînés à agir en conséquence. Aussi la majorité des consuls

cherchent-ils actuellement à régulariser, ou même à supprimer le

régime de la protection. A la vérité, on entend parler à Tanger,

qu’on le veuille ou non, d’une foule d’abus qui ont eu cette

origine. Celui de nos lecteurs qu’intéresseraient la chronique

scandaleuse du corps diplomatique et ses relations avec les Arabes,

les Juifs ou les Chrétiens de Tanger, trouverait dans un livre

publié par M. de Conring (_Le Maroc_, Berlin, 1880) une foule de

détails spirituellement contés à ce propos. On souhaiterait,

pour l’honneur des représentants des États occidentaux, qu’ils

fussent simplement imaginés.

Comme je l’ai dit, le sultan du Maroc a un représentant à Tanger,

par l’entremise duquel les relations s’établissent entre Fez et

les envoyés des puissances européennes. Depuis quelques années,

cette mission est dévolue à Sidi Bargach, vieillard plein de

bonnes intentions, qui s’est acquis autrefois une belle fortune par

un commerce actif avec Gibraltar, et a conquis de cette façon une

situation importante. Le gouverneur actuel et lui sont les personnages

les plus importants parmi la population arabe de Tanger. Le chérif de

Ouezzan, Hadj Abd es-Salem, qui a conquis une renommée européenne

depuis le voyage de Gerhard Rohlfs, vit également à Tanger et

jouit aussi d’une certaine influence sur une grande partie du

petit peuple. Il n’est plus vrai de dire qu’il occupe en quelque

sorte la situation d’un pape marocain. En qualité de chérif il

a naturellement, _eo ipso_, une certaine considération, mais elle

est à peine plus grande que celle des autres _chourafa_[2]. Il a

certainement des propriétés très étendues, qu’il a su accroître

récemment par de fréquentes tournées de quêtes en Algérie, mais

il a perdu beaucoup de son prestige. Plus d’une fois il a été

gênant pour le gouvernement, et certaines habitudes européennes

lui ont fait perdre beaucoup de sa réputation de sainteté. Son

mariage avec une chrétienne, jadis gouvernante anglaise à Tanger,

dont il a eu plusieurs enfants, n’y a pas peu contribué. Malgré

toutes les promesses qu’il avait faites au moment de cette union,

aujourd’hui il néglige cette femme de toutes les manières,

comme on pouvait l’attendre de la conception orientale du mariage :

elle est même aujourd’hui exposée à des embarras d’argent. La

nombreuse parenté du chérif n’a pas reconnu ce mariage et cherche

par tous les moyens possibles à détruire le peu d’influence

que pourrait avoir une épouse d’une religion ennemie. Elle

habite aujourd’hui avec ses enfants une petite maison située

sur el-Marschan, le petit plateau au sud-ouest de la ville, où se

trouvent également quelques villas d’Européens.

La population de Tanger compte à peu près 20000 âmes, dont

un bon tiers de Juifs espagnols. Le reste se répartit entre les

éléments les plus divers : Arabes et Berbères du Rif, Juifs,

Nègres ainsi que Chrétiens de différentes origines, surtout du sud

de l’Europe. La population est très agglomérée, parce qu’elle

ne peut s’étendre au delà des fortifications ; les pauvres

surtout sont entassés dans des ruelles étroites. Dans cette ville

il n’existe pas de quartier juif proprement dit, comme il y en a

dans la plupart des autres villes du Maroc ; les Juifs sont mêlés

à la population. Pendant l’hiver il arrive assez fréquemment que

des touristes européens arrivent à Tanger et y passent plusieurs

mois. De Gibraltar il vient souvent aussi des visiteurs, qui de là

entreprennent des parties de chasse aux environs.

A Tanger il y a une foule de mendiants et d’estropiés qui

parcourent les rues en implorant la compassion et en demandant

l’aumône. Comme en général le musulman est bienfaisant,

c’est par centaines que les malheureux vivent de la charité

publique. La misère a dû être particulièrement grande l’année

qui a précédé mon arrivée, quand, à la suite d’une mauvaise

récolte, une famine effroyable régnait dans tout le Maroc. A

Tanger seulement, des centaines de malheureux sont morts de faim,

quoique la colonie européenne eût beaucoup fait pour adoucir une

aussi triste situation.

[Illustration : Hadj Abd es-Salem, chérif de Ouezzan.]

L’habillement des Marocains est assez élégant ; sur le

cafetan ou _djellaba_, sorte de burnous avec capuchon, ils portent

généralement un fin haïk blanc, grande pièce d’étoffe jetée

sur eux avec beaucoup d’adresse, de sorte qu’elle se drape

en plis harmonieux. Pour un Européen, il n’est pas facile de

se servir d’un vêtement aussi incommode. La tête du Marocain

est généralement couverte d’un tarbouch tunisien rouge, sur

lequel est enroulé un grand turban, blanc comme la neige. Ce

dernier consiste en une pièce de six à huit mètres d’étoffe

très fine, que l’on enroule autour de la tête avec une grande

adresse. Par-dessus le turban se trouve souvent le capuchon de

la djellaba ou du burnous militaire. Les Arabes de Tanger ont

l’habitude de porter des bas blancs et les pantoufles de cuir

jaune en usage dans tout le pays, où on les fabrique avec du cuir

tanné et teint sur place. Un Marocain ne se sert jamais de souliers

ou de bottes, tant est grande sa haine du progrès. La population

pauvre ne porte d’ordinaire qu’une chemise, des culottes et,

par-dessus, une djellaba en forte étoffe de couleur brune ou

grisâtre. Les vêtements des femmes sont dérobés à la vue des

Européens : dans les rues elles sont complètement enveloppées

d’une grande pièce d’étoffe grossière, sous laquelle on voit

tout au plus briller une paire d’yeux noirs. L’habillement des

femmes arabes, celles du moins des classes aisées, est très riche,

mais sans aucun goût ; elles sont attifées d’une masse de bijoux

d’argent et de corail grossièrement faits et portent une ceinture

large d’un pied, ornée souvent de broderies d’or et d’argent,

et qui enserre les plis d’un cafetan d’étoffe fine. Les femmes

pauvres, et surtout celles de la campagne, sont, il va sans dire,

beaucoup plus simples dans leur costume.

Les Juifs espagnols portent, en général, une djellaba d’étoffe

bleue ; en dessous, un gilet fermé jusqu’en haut par une quantité

de boutons, et de courts pantalons de même étoffe ; des bas blancs,

des souliers européens et une petite casquette noire complètent

leur costume.

Les Juives, dont, comme on le sait, on coupe les cheveux au moment

du mariage, et qui portent ensuite perruque, ont des vêtements de

fête extrêmement luxueux, et garnis de riches broderies d’or ;

ce sont des reliques, transmises d’une génération à l’autre.

La principale occupation de la population de Tanger est le

commerce, et la ville est loin d’être une place commerciale

insignifiante. Grâce à sa situation privilégiée, les

affaires y seraient encore plus importantes si le gouvernement

marocain ne restreignait de toute manière, et par un

aveuglement incompréhensible, l’exportation des produits

naturels. L’importation, dont s’occupent les négociants

européens ainsi qu’un certain nombre de maisons juives, est très

importante et s’accroît tous les ans ; en effet les besoins

des Arabes en produits occidentaux augmentent tous les jours. Ce

sont surtout les différentes espèces de draps et d’étoffes,

les marchandises peu encombrantes, les bougies, le sucre et le

thé, qui sont introduits à Tanger en grande quantité. La rue

principale est, sur ses deux côtés, entièrement occupée par

de petites boutiques ou des comptoirs arabes et juifs, qui servent

en même temps d’ateliers. Ce sont de petites pièces élevées

de quelques pieds au-dessus du sol, mesurant quatre ou cinq pieds

carrés, qui peuvent être fermées du dehors par une porte à

un battant. Le marchand y est accroupi tout le jour, de façon

à pouvoir prendre, sans se lever, ses marchandises dans tous les

coins de sa boutique. Généralement ce sont des articles provenant

de l’intérieur : Tanger prend peu de part à leur fabrication ;

ils viennent en grande partie de Tétouan et de Fez. Les différents

objets en cuir (pantoufles, ceintures, cartouchières, courroies,

harnais, etc.) y dominent ; puis les beaux tapis marocains, qui

viennent surtout de Rabat, toutes sortes d’objets de parure ou

de luxe, de grands plateaux à thé en cuivre curieusement ciselé,

et beaucoup d’autres objets. Pour les touristes, qui ne quittent

pas volontiers la ville sans emporter dans leur pays des souvenirs

empruntés à l’industrie locale, il y a deux bazars très bien

fournis, qui sont tenus par des Juifs. Les prix y sont élevés en

général, et la majorité des articles viennent de Paris, où,

comme on sait, existent de grandes fabriques d’antiquités et

d’objets d’art orientaux. Celui qui veut acheter à Tanger de

vrais articles du pays ne doit jamais aller à leur recherche seul

ou avec un interprète indigène ; mais il doit réclamer, de la

part d’un négociant européen fixé au Maroc, une intervention

qui lui est toujours très gracieusement accordée.

La vente aux enchères des marchandises est très fort en usage ;

des agents spécialement autorisés parcourent les rues, proclamant

les différentes offres et provoquant les surenchères, sans oublier

de vanter de la façon la plus prolixe les objets à vendre.

Un droit de douane de 10 pour 100 de la valeur est prélevé

sur les marchandises européennes importées. Les revenus des

douanes du sultan sont notablement plus considérables que jadis,

depuis l’établissement des contrôleurs espagnols, quoique la

moitié doive en être livrée à l’Espagne, comme acompte sur

l’indemnité de guerre de 1860.

L’exportation est peu importante, comme je l’ai dit. Les

céréales, les chevaux, le liège, de même qu’une foule d’autres

produits, ne doivent pas du tout être exportés ; les peaux, les

laines, les légumes, les fruits, etc., peuvent être transportés

au dehors. Mais l’exportation des bœufs est restreinte, de telle

sorte que chaque représentant d’un pays européen a, tous les ans,

le droit d’en embarquer un certain nombre. Les consuls transmettent

alors leurs droits à ceux de leurs compatriotes qui font le commerce

au Maroc. Il est aisé de prévoir que cette manière d’opérer doit

être l’origine de grands abus. La garnison anglaise de Gibraltar

est presque complètement ravitaillée à Tanger. Chaque jour une

quantité, fixée par contrats, de viande, de volaille, d’œufs et

de légumes de toute sorte est transportée à Gibraltar, qui dépend

complètement du Maroc pour son alimentation, puisque ses rochers sont

trop étroits pour permettre aucun genre de culture ou d’élevage.

Les relations postales de Tanger avec l’Europe sont régulières,

quand toutefois les tempêtes ne sont pas assez violentes pour

empêcher toute communication avec la côte espagnole. Il y a dans

la ville deux bureaux de poste, l’un dans la maison du ministre

anglais, d’où les envois se font directement sur Gibraltar et

de là sur l’Espagne, ou, par les vapeurs, sur l’Angleterre. Un

autre bureau est à la légation espagnole ; les lettres en partent

pour Ceuta, puis, par Algésiras, pour Cadix. Celles qui arrivent

à Tanger ne sont pas remises à domicile : on est forcé de les

prendre ou de les envoyer chercher aux bureaux. Le plus sûr pour

l’Européen est de se faire toujours adresser sa correspondance

au consulat de sa nation, ou par une grande maison de commerce,

dont les serviteurs soient connus dans les bureaux de poste. Les

Espagnols ont également établi une communication postale entre

Ceuta, Tanger et les côtes de l’Atlantique, jusqu’à Mogador,

et les lettres vont d’une ville à l’autre par des messagers

escortés d’ordinaire de quelques soldats. En dehors des vapeurs

venant de Gibraltar et qui apportent des lettres, il arrive presque

chaque jour de Tarifa un _falucho_, minuscule bâtiment à voile,

qui sert également de courrier. Il est étonnant de voir par quels

horribles temps ces coquilles de noix traversent souvent le détroit.

La foule des Européens et surtout des Espagnols qui habitent Tanger

a amené les Marocains à permettre la construction d’une église

catholique, desservie par des moines franciscains. Les puissances

catholiques du midi de l’Europe contribuent tous les ans à

l’entretien de cette église. En dehors de celle-ci il en existe

encore une autre, à Tétouan : ce sont les seules du Maroc. Les

protestants ont la faculté d’entendre de temps en temps un prêche

chez le consul anglais, qui fait venir de Gibraltar un ministre

anglican. Est-il besoin de dire que les Franciscains n’ont eu

de succès par leurs conversions ni auprès des Arabes, ni auprès

des Juifs espagnols ? Ces derniers, aussi bien que les mahométans,

se distinguent par une orthodoxie tout à fait particulière et par

leur intolérance religieuse.

Outre l’église catholique, Tanger possède un hôpital, dont

le bâtiment a été fourni par l’État. Sa fondation eut lieu

au moyen de l’indemnité de guerre que la France reçut en 1844

après la campagne du Maroc ; les autres nations représentées

à Tanger contribuent aujourd’hui à l’entretien de cette

œuvre de bienfaisance. Un médecin espagnol est à la tête de

l’hôpital ; mais j’ai entendu exprimer bien souvent le désir

qu’un médecin plus instruit et plus capable vînt s’établir à

Tanger ; je suis persuadé qu’un médecin allemand qui posséderait

quelques connaissances linguistiques aurait bientôt la confiance

des habitants.

Tanger possède six mosquées, dont les minarets ou plus exactement

les hautes tours quadrangulaires sont recouvertes en partie d’un

très bel enduit de stuc découpé et de faïences élégantes. La

fabrication des briques d’ornements pour le revêtement des murs

et du sol des appartements est encore aujourd’hui une industrie

importante du pays. Il est interdit aux Européens, de la façon la

plus sévère et dans tout le Maroc, même à Tanger, de pénétrer

dans une mosquée. On voit peu volontiers un étranger curieux

s’arrêter devant un de ces édifices pour le regarder. Même à

Tanger, où presque la moitié des habitants ne sont pas mahométans,

il est dangereux d’y pénétrer ; le curieux serait, pour le moins,

exposé à se voir accablé des insultes d’une foule irritable. Pour

éviter des désagréments de ce genre, qui proviennent surtout de

l’ignorance des usages du peuple, les autorités locales préfèrent

donner au voyageur européen, comme guide et comme escorte, un des

machazini dont j’ai parlé, et qui peut le prévenir contre toute

infraction aux usages. Du reste, aucune des mosquées de Tanger

ne se distingue à l’intérieur par une véritable élégance

architecturale : ce sont des bâtiments comme on en voit partout

au Maroc. La cour intérieure est pavée de belles faïences ;

une fontaine y coule d’ordinaire et permet que l’on fasse les

ablutions prescrites avant la prière. Dans les mosquées on voit

rarement des femmes, quoiqu’elles n’en soient pas précisément

exclues.

[Illustration : Tour d’une mosquée de Tanger.]

A Tanger il y a plusieurs écoles juives et arabes, et les classes

moyennes de la population savent lire et écrire.

Devant la porte sud de la ville est une petite plaine, sur laquelle se

tient le marché hebdomadaire et où les caravanes de l’intérieur

apportent leurs marchandises. Des centaines de chameaux, de chevaux,

de mulets et d’ânes y sont rassemblés ; les conducteurs y

dressent leurs petites tentes et il y règne presque toujours une

grande animation. Aux jours de marché, la place est couverte des

produits naturels et des articles industriels les plus variés ;

une foule bruyante s’y presse tout le jour. Des bateleurs et des

musiciens, des charmeurs de serpents et des danseurs, des conteurs

d’histoires et d’autres baladins y trouvent toujours un public

attentif et nombreux, qui paye son plaisir de quelques pièces

de monnaie de cuivre de peu de valeur (_flûs_). Les femmes des

villages environnants dominent ; elles mettent en vente les produits

de leur sol : toute espèce de fruits et de légumes, des œufs, des

volailles, du beurre, de la viande, etc. : on y trouve également du

combustible, charbon de bois ou fagots, bref tout ce dont on peut

avoir besoin dans la ville. Du _soko_ on gravit un petit plateau,

où quelques Européens, parmi lesquels le consul d’Autriche, ont

leurs villas. On y a également élevé dans ces derniers temps un

hôtel, dont la situation est assurément meilleure que celle des

hôtels de la ville. Non loin est un cimetière arabe, ainsi que le

tombeau d’un saint, qui empêchent de ce côté toute extension de

Tanger. Parmi les villas qu’on y voit, celle d’un Américain est

surtout remarquable ; elle est décorée intérieurement en style

mauresque et contient des objets d’origine marocaine, anciens ou

modernes, aussi précieux qu’ils sont nombreux.

[Illustration : Chameau de charge.]

Un autre petit marché se trouve dans la ville même, à la porte

sud, et les habitants de Tanger y achètent leurs aliments de chaque

jour. En dehors des légumes de tout genre on y trouve toujours de

la viande fraîche et du poisson de mer.

Tanger n’est pas très bien pourvu d’eau potable, et pendant

l’été les habitants en sont presque tous réduits à l’eau

des citernes et des puits. Dans le voisinage du tombeau dont

j’ai parlé, coule une source, très abondante en hiver, mais

qui en été est d’ordinaire complètement à sec. De la colline

située à l’ouest de la ville, le djebel el-Kebir, nommée

ordinairement le Monte, sort une petite rivière, la rivière des

Juifs, dont le courant, abondant et rapide en hiver, a creusé un

lit profond, presque complètement à sec en été. Sur ce Monte,

comme sur le plateau à l’ouest de la kasba, se trouvent plusieurs

demeures d’été appartenant aux Européens de Tanger. C’est

un endroit ravissant, couvert de beaux jardins. La rivière

des Juifs sépare ce Monte de la ville ; outre un pont moderne

en pierre, souvent endommagé par les eaux torrentueuses, on y

voit encore les ruines d’un pont antique, qui doit provenir de

la domination portugaise. Malgré la circulation, fréquente en

été entre la ville et le Monte, le chemin laisse beaucoup à

désirer, surtout à l’endroit où il traverse la rivière des

Juifs et qu’il est presque toujours plus ou moins difficile de

franchir. Le gouvernement marocain ne fait rien pour les routes,

et les Européens doivent s’en inquiéter eux-mêmes. C’est

du reste une entreprise assez coûteuse, car les difficultés du

terrain sont grandes. Quelquefois, comme je l’ai dit, la rivière

grossit en hiver et endommage les constructions ; d’autres fois

des éboulements se produisent fréquemment dans les couches d’une

colline de sable et d’argile tertiaires. On devrait prolonger cette

route vers le sud ; de l’autre côté de la rivière, sur le Monte,

des chemins étroits, mais pavés, conduisent au milieu de jardins

ravissants, dans les différentes villas.

Le climat de Tanger est sain sous tous les rapports et se recommande

particulièrement aux gens qui souffrent de maladies de poitrine

ou d’asthmes, et qui désirent passer l’hiver dans une station

méridionale ; à Tanger on peut vivre très commodément, très

agréablement et à très bon compte. La vie mondaine est très active

dans la colonie européenne ; chasses, pique-niques, concerts, bals

et plaisirs de tout genre s’y succèdent chaque jour, surtout chez

les différents ministres, qui accueillent toujours facilement un

étranger de bonne éducation. La promenade habituelle des Européens

est le bord sablonneux de la mer ; chaque jour, vers le soir, on y

voit, à pied ou à cheval, les hommes et les femmes de la _société_

de Tanger.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 2 / 31 段