Mais le bateau ne sombre pas ; l’orgueilleux Neptune se lais

=TIMBOUCTOU=

* * * * *

5747-86. — CORBEIL typ. et stér. CRÉTÉ.

=Dr OSKAR LENZ=

* * * * *

=TIMBOUCTOU=

VOYAGE

AU MAROC, AU SAHARA ET AU SOUDAN

TRADUIT DE L’ALLEMAND

AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR

PAR

=PIERRE LEHAUTCOURT=

ET

CONTENANT 27 GRAVURES ET UNE CARTE

* * * * *

TOME PREMIER

* * * * *

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

* * * * *

1886

Tous droits réserves.

=AUX MÂNES=

DU MAÎTRE DE L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE

AFRICAINE

=HENRI BARTH=

Dieu soit loué !

Nous ordonnons à tous nos amils, ainsi qu’à toutes les personnes qui

sont sous nos ordres, à nous l’élu de Dieu, et qui verront cette

lettre, de faire accompagner son porteur, le savant allemand, par des

gens appropriés à son but ; de l’aider et de le protéger, aussi

longtemps qu’il voyagera dans leurs districts pour rassembler les

plantes dont il a besoin ; de lui donner de bonnes recommandations ;

de le traiter avec tous les égards convenables pendant son voyage dans

leur territoire ; de veiller constamment et avec soin à sa sécurité de

jour et de nuit ; de ne pas le conduire dans des contrées dangereuses ;

de l’en prévenir, et de l’empêcher d’y pénétrer ; après la fin de son

voyage dans leurs districts, de le faire conduire à l’amil de la

première tribu chez laquelle il désirera se rendre.

Paix (avec vous) !

Le 30 Zil-Hedjeh 1296.

[Illustration : SAUF-CONDUIT DE S. M. CHÉRIFIENNE LE SULTAN MOULEY

HASSAN DU MAROC.]

PRÉFACE

* * * * *

Pendant l’automne de l’année 1879 je reçus de la Société

Africaine d’Allemagne la mission d’entreprendre un voyage au

Maroc[1], de façon à contribuer, autant que possible, à la

connaissance approfondie de la chaîne de l’Atlas. J’avais

pourtant dès lors le dessein de donner à mon entreprise

une extension plus grande, et, comme je pouvais augurer assez

favorablement d’un voyage à travers le désert vers Timbouctou,

je reçus bientôt de la Société Africaine un supplément de

ressources, qui me fut accordé d’une façon très libérale. A

la vérité, je ne supposais guère que mon expédition aurait

un résultat si parfaitement heureux : non seulement il me fut

donné d’atteindre par une nouvelle voie Timbouctou, ville tant

de fois désirée et si rarement aperçue, mais je pus, de cette

grande place de commerce, gagner la Sénégambie par une route qui

était de même complètement nouvelle. Par là j’ai montré que

l’on peut arriver à Timbouctou, aussi bien en venant du nord que

du Sénégal, et j’ai prouvé une fois de plus qu’un voyageur

isolé, pourvu d’un minimum de bagages, arrive d’ordinaire à

de meilleurs résultats que des expéditions nombreuses, suivies

d’un attirail compliqué et encombrant. Naturellement ce principe

ne s’applique qu’aux voyages de découvertes géographiques

proprement dits, dans lesquels la récolte d’objets intéressant

l’histoire naturelle, et les études exactes sur la linguistique

et l’ethnographie passent au second plan.

Je n’aurais d’ailleurs pas atteint un résultat aussi inattendu,

si je n’avais été soutenu, de bien des côtés, par des appuis

très dévoués. Aussi ne puis-je me dispenser d’offrir ici

mes remerciements à tous ceux à qui je dois la réussite de mon

expédition. En premier lieu ce sont mes compagnons et interprètes

Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, ainsi que mon fidèle

serviteur marocain Kaddour. En outre, la lettre d’introduction

que me fit remettre le sultan du Maroc, Mouley Hassan, me fut

d’une grande utilité. Je dois d’ailleurs au ministre résident

d’Allemagne au Maroc, M. Théodore Weber, que cette lettre ait

été conçue en termes plus énergiques et plus pressants qu’à

l’ordinaire ; par son sens exact de la justice, M. Weber a acquis

la plus haute considération auprès du peuple et du gouvernement

marocains ; il m’a soutenu, de même que le chancelier de la

légation, M. Tietgen, en toutes circonstances et de toutes manières,

d’une façon très gracieuse et fort désintéressée.

Le ministre résident anglais, sir Drummond Hay, le consul

d’Autriche-Hongrie, Dr Schmidl, et MM. Hässner et Joachimsson, de

Tanger, ainsi que les consuls allemands de Gibraltar et de Mogador,

MM. Schott et Brauer, m’ont aussi prêté un concours amical.

Je ne puis taire également l’accueil gracieux et honorifique

qu’il m’a été donné de trouver dans les postes français

du Sénégal, aussi bien qu’au chef-lieu de la colonie, à

Saint-Louis. A Médine je reçus l’assistance la plus généreuse

de M. le lieutenant d’artillerie Pol, qui commandait alors le

poste. Cet officier aussi brave qu’instruit devait malheureusement,

quelques mois après, succomber dans un combat contre les indigènes

pendant l’expédition du colonel Borgnis-Desbordes.

Deux médecins de la marine, MM. Roussin et Colin, m’ont été

également d’un grand secours à Médine. Le commandant du bâtiment

de guerre l’_Archimède_, M. de Barbeyrac-Saint-Maurice, ainsi que

ses officiers, ont cherché à rendre aussi agréable que possible

mon voyage de retour par le Sénégal ; enfin, à Saint-Louis, le

gouverneur, M. le général Brière de l’Isle, et la population

civile me reçurent de la façon la plus brillante, et je rencontrai

toujours de leur part un accueil très distingué et fort secourable.

Le récit de mon voyage se divise naturellement en deux parties. La

première consiste dans la description de ma traversée du Maroc,

de chaque côté de la chaîne de l’Atlas, jusqu’au pays plus

ou moins indépendant de Sidi-Hécham. Il s’y rattache une étude

de la situation gouvernementale, politique et sociale de l’empire

du Maroc, dans laquelle le lecteur trouvera probablement beaucoup

de données nouvelles. La deuxième partie décrit mon voyage à

travers le désert vers Timbouctou, et de là au Sénégal. Comme

conclusions je traite quelques questions relatives au chemin de fer

Transsaharien, à la population ancienne du Sahara, etc., qui ont

été agitées plusieurs fois dans ces derniers temps.

L’itinéraire n’a pu être établi qu’au moyen de la boussole

et du chronomètre. Pour la mesure des hauteurs j’ai employé

le baromètre anéroïde et le thermohypsomètre. La méfiance des

populations était poussée très loin, et souvent je n’avais la

liberté d’écrire mon journal de voyage que la nuit, pendant le

sommeil de tous ; fréquemment aussi il m’arriva même de ne pouvoir

pas m’informer du nom de certaines localités que je traversais :

cela se présenta surtout pour l’itinéraire de Timbouctou

à Médine, qui renferme également bien des lacunes. Quant aux

illustrations de ce livre, la plupart ont été gravées d’après

des photographies, et une petite partie d’après mes propres

esquisses que j’ai fait retoucher, lors de mon retour, de façon

qu’elles pussent être reproduites ici.

Vienne, mars 1884.

Dr OSKAR LENZ.

* * * * *

=TIMBOUCTOU=

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE

LE MAROC

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

TANGER.

Le rocher de Gibraltar. — La ville. — Les communications. —

Voyage à Tanger. — Position de la ville. — Arrivée. —

Douane. — Tingis. — Histoire. — Ruines romaines. — Les

fortifications. — Le palais du ministre d’Allemagne. — La

kasba. — Les prisons. — Les représentants des puissances

étrangères. — Sidi Bargach. — Le chérif de Ouezzan. —

La population de Tanger. — Les vêtements. — Le commerce

et l’industrie. — La poste. — Églises et hôpitaux. —

Mosquées et écoles. — Soko. — Djebel el-Kebir. — La colonie

européenne. — Un prétendant. — Le peintre Ladein. —

Un aventurier. — Excursion au cap Spartel. — Les cavernes

d’Hercule. — La fabrication des meules de moulin. — Le

phare. — Sidi Binzel. — Vue du cap. — Retour à Tanger.

Le rocher de Tarik (djebel el-Tarik, d’où est venu, dit-on, le nom

de Gibraltar) s’élève, escarpé et solitaire, à la limite de deux

mers et de deux continents : les centaines de canons cachés dans ses

flancs gigantesques regardent menaçants le détroit du même nom,

dans lequel les nombreuses voiles blanches des pacifiques navires

de commerce brillent gaiement au soleil.

C’est une belle et intéressante partie de la terre que ce détroit

de Gibraltar, où les flots bleus de la Méditerranée se marient

aux vagues venues du large de l’Atlantique ; elle est riche en

souvenirs historiques. Les anciens navigateurs et colons phéniciens

nommaient le rocher de Gibraltar, ainsi que celui qui lui fait face

(le Ceuta actuel), les « colonnes de Melkart », dieu national de la

Phénicie, dieu du bienfaisant soleil et protecteur des gens de mer

et des colonies lointaines. C’était une habitude phénicienne de

désigner sous le nom de _portes_ ou de _colonnes_ les caps isolés

qui servaient de points de repère à la navigation ou de limites aux

différentes mers, et que pendant longtemps nul n’osa dépasser. Le

nom de _colonnes_ s’étendit à la contrée avoisinante. Les Grecs

firent déchirer par leur héros national Héraclès, qui prit

souvent la place du Phénicien Melkart, l’isthme qui séparait

l’Atlantique de la Méditerranée ; les deux rochers qui en étaient

restés furent nommés par eux Ἡρακλέους στὴλαι, les

« colonnes d’Hercule ». Plus tard les Romains donnèrent à ce

détroit le nom de _Fretum Gaditanum_, détroit de Gadès (la Cadix

actuelle) ; le rocher et la ville de Gibraltar se nommaient _mons

Calpe_. En l’an 711 de notre ère, quand le courant irrésistible de

la conquête des Arabes traversa le détroit, ils s’établirent à

Gibraltar, et de là entreprirent leurs expéditions en Espagne. Ainsi

que le dit Ibn Batouta, le grand géographe arabe, on nommait alors

cette montagne le _mont de la Victoire_ ou également, d’après le

nom du général Tarik, fils d’Abdallah Zenati, djebel el-Tarik,

d’où se forma enfin Gibraltar. Le détroit de ce nom sépare la

presqu’île Pyrénéenne de l’Afrique, de même que celui de

Bab el-Mandeb coupe la péninsule Arabique du continent africain.

Depuis 1704 les Anglais occupent Gibraltar et ils en ont fait peu à

peu une forteresse presque imprenable. Ce rocher, qui s’élève

verticalement de plus de 400 mètres au-dessus de la mer, et

qu’une étroite langue de sable unit au continent espagnol, ne

constitue nullement en lui-même un bon port, mais on peut trouver

un bon abri dans la profonde baie d’Algésiras, qui est fermée à

l’est par le rocher de Gibraltar : c’est là que se rassemblent

souvent des centaines de bâtiments à voiles, qui attendent le

vent d’est (_levante_) pour se lancer de la Méditerranée dans

les grands espaces de l’océan. Un courant violent traverse la

passe de Gibraltar, de l’Atlantique à la Méditerranée, et

longe la côte africaine jusqu’au loin vers l’est. C’est ce

courant qui empêche seul la Méditerranée de diminuer lentement

d’étendue comme la Caspienne. Ainsi que cette dernière, elle

n’est alimentée que par une quantité relativement faible d’eau

pluviale, et l’évaporation à laquelle elle est soumise sur près

de 50000 milles carrés est fort importante.

Le courant de Gibraltar rend difficile la navigation des bâtiments à

voiles qui se dirigent vers l’ouest ; aussi doivent-ils y demeurer

souvent pendant des semaines, en attendant un vent d’est. Mais

c’est alors un magnifique spectacle que la vue de centaines de

navires de toute grandeur, leurs voiles blanches toutes déployées,

passant le détroit pour se disperser dans l’Atlantique vers toutes

les directions.

La ville de Gibraltar, située au pied même d’un rocher riche en

cavernes, est peu intéressante par elle-même. Elle a le caractère

de toutes les forteresses anglaises qui se dressent dans la plupart

des grands détroits et dans les plus importants points de passage. La

population civile parle surtout l’espagnol, mais le soldat anglais

y domine naturellement partout. Le commerce est loin d’être aussi

important que jadis ; l’Espagne, qui regrette amèrement de ne plus

avoir Gibraltar et qui est forcée de se consoler de sa perte par

la possession de Ceuta sur la rive africaine, l’Espagne a ruiné,

par l’abaissement du tarif des douanes, la contrebande anglaise,

qui se glissait partout. Le _rock-people_ ou les _rock-scorpions_,

ainsi qu’on nomme vulgairement les habitants anglo-espagnols de

Gibraltar, déplorent cette décadence.

A la propreté et à l’apparence décente des rues, des places

et des jardins, les étrangers voient aisément que l’influence

anglaise domine ici. Près de la porte de mer se trouvent des

halles très bien tenues, partagées régulièrement en quartiers,

où s’étalent les produits naturels d’un pays chaud. L’ordre

modèle qui règne dans cette colonie anglaise fait contraste à la

boue, à la malpropreté et à l’insupportable odeur d’aliments

à moitié pourris, qui signalent la plupart des places de marché

dans les villes du sud européen.

L’Alaméda, la promenade publique, est également très bien

tenue. C’est une place plantée d’arbres et garnie de bancs,

un peu en dehors de la ville ; presque tous les jours, une musique

militaire y joue, et vers le soir la _société_ s’y donne

rendez-vous. Du rocher de Gibraltar une vue admirable s’étend

sur le continent africain. Les puissantes masses calcaires du djebel

Mouça (mont de Moïse), nommé aussi mont des Singes, dominent les

montagnes environnantes ; vers l’est et le sud s’étendent les

contrées montagneuses du Maroc oriental et de la chaîne nommée

er-Rif, si décriée pour la sauvagerie de sa population berbère :

c’est, en fait, l’une des parties les moins abordables de

l’Afrique. Vers l’ouest, les hauteurs s’abaissent peu à peu

du côté de Tanger, où la côte du continent africain s’incline

fortement vers le sud.

Le rocher de Gibraltar est, ou plutôt était, également remarquable

en ce qui concerne les sciences naturelles, car c’était le

seul point de l’Europe où se trouvassent encore des singes ;

le djebel Mouça, que nous venons de nommer et qui lui fait face,

doit de même son surnom de mont des Singes à la présence d’une

espèce de ce genre dans les forêts qui le couvrent ; néanmoins elle

ne s’y rencontre plus très fréquemment aujourd’hui. Les grottes

nombreuses et souvent très étendues qui se trouvent dans le rocher

de Gibraltar sont également très intéressantes par les trouvailles

qu’on y a faites de débris d’animaux préhistoriques. Les Anglais

ont transformé beaucoup de ces cavernes naturelles, creusées dans

le calcaire, en grandes galeries, dans lesquelles de lourdes pièces

sont mises en batteries. Les éboulements doivent du reste y être

très fréquents, par suite de l’ébranlement que leur communique

le tir de près de 700 canons.

Quant à ce qui concerne la présence à Gibraltar de ce genre

de singe (_Macacus inuus_, déjà décrit par Pline), il n’y a

aucune raison pour l’expliquer en remontant à une période où

l’Europe et l’Afrique étaient encore réunies. On sait que

le gouverneur anglais sir William Codrington fit venir autrefois

de Tanger un certain nombre de singes et les mit en liberté à

Gibraltar : on prétend qu’il n’en restait que quatre sur tout

le rocher, et que l’on dut récemment en faire venir d’autres

pour empêcher leur disparition complète. Il est probable que les

premiers singes sont venus de cette façon en Europe, sans doute

par les Arabes. Leurs géographes et leurs historiens du moyen âge

décrivent avec beaucoup de détail la péninsule Hispanique, et

la présence isolée sur ce point d’un animal fort connu ne leur

aurait certainement pas échappé. Ils ne parlent pourtant pas de ces

singes : d’où il est permis de conclure qu’ils n’existaient pas

ou n’existaient déjà plus à Gibraltar, et qu’ils n’y furent

transportés à nouveau que plus tard, de la côte nord africaine.

Le climat de Gibraltar est tempéré, et des observations de

quarante années ont fourni une moyenne de 17°,3. Le thermomètre

ne descend que très rarement au-dessous de 0°, et il monte

au contraire beaucoup dans les mois d’été, juillet, août,

septembre. Quoique la température moyenne de l’été ne soit

que de 24°, la réverbération de cette masse de rochers calcaires

rend souvent la chaleur insupportable. Les vents sont fréquents et

les pluies abondantes, de sorte que la moyenne annuelle de hauteur

d’eau tombée s’élève à 757 millimètres. En tout cas, on

peut considérer la côte africaine située en face de Gibraltar

comme jouissant d’un climat plus agréable et plus sain ; elle

appartient d’ailleurs aux parties de l’Afrique les mieux situées

sous tous les rapports.

Gibraltar, en qualité de point de départ des touristes anglais qui

inondent la Méditerranée, est très fréquemment visité pendant

l’hiver, et beaucoup d’entre eux, désireux de passer les durs

mois de cette saison dans un climat plus doux, y demeurent quelque

temps, quoique la ville n’offre à peu près rien de ce qui égaye

et embellit l’existence. Elle renferme, il est vrai, quelques

clubs anglais, avec des bibliothèques bien remplies et admirablement

tenues, des salles de lecture et des salons de jeu, dans lesquels se

rassemblent souvent de vieux messieurs à mine respectable ; mais ces

clubs respirent le plus mortel ennui. Comme Gibraltar est une place

forte, les portes en sont fermées de bonne heure ; l’étranger

est alors confiné dans des hôtels assez médiocres. Il existe un

théâtre, mais il n’est ouvert qu’à des troupes de passage ;

la salle sert également à des exhibitions de tout genre.

A Gibraltar le commerce de détail en objets d’alimentation

importés, en conserves, etc., de toute espèce, est fort

important. Non seulement beaucoup de bâtiments s’y ravitaillent,

mais la consommation des habitants et de la nombreuse garnison est

considérable. Enfin, c’est un dépôt de charbon très important,

aussi bien pour les vapeurs de guerre que pour ceux de commerce.

A l’extrémité nord de la ville on voit encore les fortifications

des Arabes, escaladant la montagne en zigzags verticaux, de même

qu’une tour antique, seul reste d’un château fort construit il

y a plus de mille ans. Ces murailles en ruines datant de la période

mahométane sont aujourd’hui sans valeur et menacent chaque jour

davantage de s’écrouler. Beaucoup plus haut se trouvent les

fortifications modernes des Anglais ; ils ont employé et emploient

encore des sommes considérables à la défense de cette clef de

la Méditerranée. Naturellement, les pièces anglaises de la plus

longue portée ne leur permettent pas de tenir sous leur feu toute

la largeur du détroit : celle-ci varie en effet entre 20 et 37

kilomètres ; mais une flotte puissante soutenue par Gibraltar peut

interrompre longtemps la communication entre les deux mers : c’est

de là que vient l’acharnement des Anglais à rendre encore plus

fort un rocher déjà presque imprenable. Au reste, l’isolement

complet de la place est une garantie de sécurité pour elle, et

jusqu’ici les Anglais n’ont pas permis qu’une voie ferrée

réunît Malaga ou Cadix à Gibraltar. On ne peut y arriver que par

mer ; car la route espagnole qui va de Cadix à Algésiras longe la

jolie baie qui porte ce dernier nom et mène à Gibraltar par San

Roque et par le _terrain neutre_, étroite bande de sable entre la

douane espagnole et celle des Anglais ; cette route, disons-nous,

est longue et fatigante. Rien n’est fait pour son entretien, et

les voitures de la poste qui y circulent sont de vrais instruments de

torture. Il y a donc entre Gibraltar et Cadix, Malaga ou les autres

ports voisins, une circulation quotidienne par de petits vapeurs

malpropres, mais relativement très chers.

Il existe aussi des relations régulières, par bateaux à vapeur,

entre Gibraltar et la côte africaine par Tanger ; les voyages ont

lieu chaque jour, sauf le vendredi, par l’intermédiaire de trois

petits navires, l’_Hercule_, le _Lion belge_ et le _Jakal_, vieux

bâtiments usés dont le meilleur est encore le premier.

Les vapeurs des grandes lignes de la Méditerranée, qui ont

leur point d’attache à Marseille et relient une suite de ports

espagnols, algériens et marocains, touchent également à Gibraltar,

de sorte qu’il est suffisamment facile de passer sur la côte

africaine.

J’arrivai à Gibraltar en novembre 1879, pour aller de là au

Maroc. La traversée, qui prend obliquement à travers le détroit,

dure, dans les circonstances normales, tout au plus quatre heures

et est généralement aussi agréable qu’intéressante. Le vapeur

traverse une mer unie comme un miroir, le long des côtes pittoresques

du sud de l’Espagne, et se dirige vers la terre voisine, sous

un beau ciel et par une température très douce. Les montagnes

nues s’élèvent verticalement au-dessus de la mer, ne laissant

souvent qu’une bande étroite le long du rivage ; les oliviers

et les arbres à fruits, les céréales et les vignes, y poussent

vigoureusement, et les maisons isolées détachent gracieusement

leurs points blancs sur la verdure qui les entoure. Les différentes

figures qui apparaissent à bord, ainsi que leurs allures, éveillent

toujours la curiosité et l’intérêt du nouveau venu : l’Arabe

grave et taciturne, drapé dans un fin haïk blanc, avec son large

turban de même couleur, s’accroupit sur le pont, indifférent à

tout et ne laissant rien voir des préoccupations qui l’agitent :

il songe au gain que lui ont valu ses dernières affaires avec

les Infidèles. Le Juif marocain, toujours en mouvement, toujours

trafiquant, enveloppé dans un cafetan vieux de plusieurs dizaines

d’années, la tête coiffée d’une petite cape noire, ou couverte

d’un grand mouchoir, à la façon des revendeuses, compte, en

gesticulant avec ses camarades, la somme dont il a frustré Arabes

et Chrétiens. Le laboureur ou le colporteur andalou, sous le costume

malpropre mais pittoresque de son pays, regarde indifférent. A côté

de lui se trouve l’Américain, équipé, avec tout le raffinement

d’un touriste, d’attirails extraordinaires de chasse et de pêche,

et qui cherche à se distinguer par des vêtements aussi excentriques

que possible. La miss élégiaque à figure pâle manque rarement

parmi les passagers et trouve beaucoup de sujets _shocking_ ;

le commis voyageur international, toujours aimable, s’y montre

aussi. Tout cela réserve à l’observateur paisible une foule de

jouissances. Mais le mauvais petit vapeur présente un autre aspect

quand un vent violent de l’est (_levante_) lutte contre le courant

de l’Atlantique. Le vieux navire qui fait le service entre Gibraltar

et Tanger est ballotté de telle sorte qu’on croit à chaque instant

sa dislocation prochaine. Il s’élève, s’abaisse, recule, sous

l’action des courtes vagues qui s’étalent bruyamment sur le pont

et pénètrent dans les cabines par les fenêtres, presque toutes

brisées, et par les escaliers mal fermés ; elles transpercent

également les effets des voyageurs, épars sur le sol. Les Juifs

espagnols, à genoux, invoquent à haute voix Jéhovah avec des

gémissements ; l’Arabe, résigné, a recours à Allah-Kebir ;

il est sûr, s’il trouve son tombeau dans les flots déchaînés,

qu’il ira bientôt au Paradis, où l’attendront, au milieu de

beaux jardins, riches en eaux jaillissantes, des jeunes filles à

la taille élancée, aux grands yeux : c’est la promesse faite

par le Coran aux croyants. Quant au touriste européen, il est

le plus souvent étendu, dans un état indescriptible : rien au

monde ne peut éveiller son intérêt ; tout lui est indifférent ;

tout au plus reprend-il des forces pour proférer une imprécation,

qui va directement contre les prières de ses compagnons de passage.

Mais le bateau ne sombre pas ; l’orgueilleux Neptune se laisse

adoucir et permet à ceux qui ont foi en lui de débarquer en

sûreté. Peu à peu la mer devient plus calme ; le souffle de la

machine, les gémissements et les craquements des murailles du navire,

les lamentations des malades du mal de mer sont moins bruyants ; la

ligne des côtes d’Espagne s’efface de plus en plus, tandis que

les montagnes du Rif africain s’approchent davantage, et que les

blanches masses calcaires du djebel Mouça s’élèvent toujours plus

imposantes des groupes de collines qui les entourent. Une large baie

ouvre ses flots tranquilles, et tout au fond se groupent en terrasses

les blanches maisons de Tanger. Les vapeurs mettent rarement plus de

quatre heures à la traversée, et, quand cette dernière subit de

longs retards, c’est plutôt à messieurs les capitaines qu’à

des causes naturelles qu’ils sont dus. Ces derniers s’arrogent en

effet le droit de faire en route leurs petites affaires ; il arrive

assez fréquemment que des navires à voiles sont arrêtés devant

le détroit de Gibraltar et ne peuvent s’y engager dans un sens

ou dans l’autre ; ils font alors un signal annonçant qu’ils ont

besoin d’un remorqueur. Les capitaines des petits vapeurs naviguant

entre Gibraltar et Tanger se hâtent, sans le moindre égard pour

leurs passagers, de venir en aide au malheureux, contre payement

de quelques centaines de francs. Quant au voyageur qui désirerait

arriver à Tanger ou à Gibraltar à heure fixe, il a alors la joie

d’entreprendre gratuitement un voyage dans l’Atlantique. Il

m’arriva quelque chose de semblable. L’_Hercule_ devait partir à

midi de Gibraltar ; les passagers étaient à bord, quand nous fûmes

avertis que quelque chose se préparait, à la vue du capitaine qui

regardait dans toutes les directions, et d’une façon suspecte,

avec sa lunette d’approche. Il en était ainsi en effet, car un

navire à voiles réclamait par signaux un remorqueur. Aussitôt

l’_Hercule_ et un autre petit bâtiment se mirent en marche et

commencèrent une course au premier arrivant. Nous fûmes envoyés

à terre sur une barque, et l’on nous permit d’y attendre la

rentrée du navire. Au bout de trois heures, le brave _Hercule_ était

de retour, et, au lieu d’arriver à Tanger à quatre heures, nous

n’y débarquions qu’à sept, après avoir passé notre temps aussi

agréablement qu’il avait été possible sur les dalles brûlantes

du port. Ce sont là de ces manques d’égards que les compagnies

anglaises de bateaux à vapeur peuvent se permettre à Gibraltar, sans

avoir à craindre pour leur responsabilité. Du reste, les voyageurs

qu’elles transportent ne sont pas nombreux. Si, du moins, leurs

bateaux étaient meilleurs ; mais l’_Hercule_ est le seul auquel,

à la rigueur, on puisse se confier par une mauvaise mer ; le _Jakal_

et le _Lion belge_ constituent des moyens de transport extrêmement

suspects. Du reste, il arrive plusieurs fois par an que, par une suite

de très mauvais temps, les relations entre Tanger et l’Europe sont

interrompues pendant des jours entiers, surtout par le vent d’est,

quand celui-ci jette contre le courant venant de l’Atlantique les

flots, paisibles d’ordinaire, de la Méditerranée.

Tanger est sur la rive occidentale d’une belle baie, peu profonde

et à fond rocheux ; on voit les couches puissantes de nummulites

éocènes se dresser verticalement de la rive même du port. Plus

à l’ouest, les collines s’élèvent peu à peu jusqu’au

djebel Kebir, couvert de chênes-lièges et de nombreux buissons :

on le nomme d’ordinaire le _Monte_, et son prolongement forme le

contrefort du cap Spartel. La rive opposée de la baie, vers l’est,

est sablonneuse, basse et plate ; mais dans le lointain on aperçoit

au-dessus d’elle les montagnes du pays d’Andjira avec le djebel

Mouça dominant l’ensemble.

Du pont du navire la vue de la ville est très belle : les

jardins, d’un vert resplendissant, les champs de froment et

d’orge, les longues haies de cactus couvrent les pentes ; des

troupeaux de chèvres, de moutons et de bœufs paissent sur les

plateaux gazonnés ; çà et là paraît un village isolé avec

ses huttes d’argile à l’aspect malpropre et délabré. A

droite du spectateur, la haute citadelle de Tanger, la kasba,

limite le tableau. Le rivage est plat et sablonneux, et les navires

s’arrêtent à quelque distance ; une quantité de grandes barques

s’en approchent alors et, parmi elles, le canot de santé marocain

avec son pavillon rouge ; puis les autres débarquent une bande de

portefaix arabes et juifs, qui commencent à se livrer bataille autour

des bagages des voyageurs. A marée basse, ces barques ne peuvent

même pas arriver jusqu’au rivage, de sorte que les passagers

doivent se confier aux vigoureuses épaules de leurs noirs rameurs,

qui les transportent jusqu’à une sorte de pont, par lequel on

peut alors gagner le sol africain, sans avoir recours à d’autres

moyens de transport.

[Illustration : Vue de Tanger.]

Ce fut le 13 novembre 1879 que je débarquai à Tanger, salué

par le chancelier du représentant de l’Allemagne au Maroc ;

j’ignorais encore que cette ville serait le point de départ

d’un grand voyage, fertile en heureux résultats. Mon premier plan

était d’entreprendre uniquement des recherches géologiques dans

l’intérieur du Maroc.

La baie de Tanger est partout d’accès facile pour les navires ;

en tout cas elle est beaucoup meilleure que la rade ouverte de

Gibraltar. Elle est, il est vrai, exposée aux vents du nord et

du nord-est, cependant elle constitue le meilleur port du Maroc et

donne accès en tout temps aux navires. Une chaîne de rochers qui

affleurent aux basses eaux pourrait être facilement utilisée pour

l’établissement d’un môle et formerait ainsi un port intérieur

très favorable à la navigation. Mais les Arabes ne songent guère

à quelque chose de semblable : il faudrait que Tanger fût aux

mains d’une puissance européenne, pour qu’on y organisât très

aisément un port de refuge commode, un dépôt de charbon, etc.

A quelques pas du port se trouve la douane marocaine, vestibule

ouvert devant lequel, sur une place toujours encombrée d’une

masse de ballots de marchandises, au milieu d’une foule bariolée,

règne une activité bruyante. Quantité de portefaix de toutes

les religions et de toutes les couleurs, criant, se querellant,

s’y pressent, depuis le nègre du Soudan aux cheveux crépus,

jusqu’au Rifiote aux yeux bleus et aux cheveux blonds, le descendant

des anciens Vandales : les employés arabes, drapés de leurs fins

haïks, de gigantesques turbans blancs sur leur tête rasée, se

tiennent dans un calme olympien, et dirigent silencieusement toute

cette foule. A leurs côtés sont quelques douaniers espagnols, car,

depuis sa dernière guerre avec le Maroc, l’Espagne a acquis le

droit de participer à l’administration des douanes marocaines.

On n’est pas très sévère à Tanger pour l’examen des bagages

des voyageurs européens, et le plus souvent on les laisse passer

sans formalités, et même sans les pourboires traditionnels : pour

introduire sans aucun examen mon bagage, pourtant assez considérable,

il me suffit de deux lignes de la main du ministre d’Allemagne. Tout

ce qui est envoyé aux représentants des États européens est

d’ailleurs complètement libre de droits.

La ville de Tanger, que les Arabes appellent Tandja, est de

très ancienne origine ; au temps de la domination romaine il

existait déjà ici un lieu habité qui se nommait Tingis. La ville

appartenait à l’antique royaume de Mauritanie, qui fut incorporé

à l’empire Romain sous Caligula, et divisé plus tard, en l’an

42, par Claudius, en deux provinces : l’une, la _Mauritania

Cæsariensis_, avec le vieux port phénicien de Jol comme capitale,

qui reçut plus tard, en l’honneur d’Auguste, le nom de _Cæsarea_

(aujourd’hui Cherchel en Algérie), et la _Mauritania Tingitana_,

avec Tingis comme capitale. Certainement les Phéniciens avaient

déjà érigé une colonie en un point aussi favorable, car de

nombreuses stations de ce peuple doivent avoir existé dans cette

partie de l’Afrique, et particulièrement sur les côtes atlantiques

du Maroc, l’el-Gharb actuel. Au rapport d’Ératosthène, près

de 300 villes phéniciennes furent détruites par la peuplade maure

des Pharousiens. Au reste, on trouve encore près de Tanger (cette

forme du nom de la ville vient des Portugais), sur un petit plateau

au sud-ouest de la ville, le Marcha, des tombeaux que l’on dit

d’origine phénicienne.

Quant au mot arabe Tandja, on me conta au sujet de son étymologie

la fable suivante : « Quand Noé était encore dans l’arche et

attendait avec impatience l’apparition d’une terre, un jour il

arriva à bord un corbeau avec un peu d’argile dans le bec. Noé

s’écria aussitôt : _Tin djâ !_ La terre vient ! (_tin_, « terre

humide, argile, » et _djâ_, ou mieux _idjâ_, « venir ».) Noé

atteignit bientôt la côte et fonda une colonie, qui prit son nom

de cette expression mémorable : _Relata refero_. »

A la fin de la domination romaine, la ville tomba aux mains des

Goths, qui la laissèrent ensuite aux Arabes. Dans la première

moitié du quinzième siècle les Portugais débarquèrent au

Maroc et cherchèrent à s’emparer de Tanger. En l’an 1437

ils l’assiégèrent ; non seulement ils furent repoussés par

les Arabes, mais ils durent encore laisser en otage le prince don

Fernando. Ils perdirent de même Ceuta, qui se trouvait déjà

en leur possession. Comme les Portugais n’exécutèrent pas un

certain nombre de conditions du traité, le prince prisonnier fut

conduit à Fâs (Fez) ; il y mourut en prison, et son cadavre fut

accroché aux murs de la ville (voyez la pièce de Calderon _el

Principe Constante_).

Plus tard la fortune changea de parti. En 1471 les Portugais,

sous leur roi Emanuel, s’emparèrent de Tanger, ainsi que d’une

série de ports de l’Atlantique, et forcèrent les Arabes à payer

tribut. Ils occupèrent Tanger près de deux cents ans, jusqu’à

ce que la ville passât aux Anglais, à la suite d’un traité

secret ; Catherine de Bragance l’apporta comme présent de noce

à son époux Charles II d’Angleterre. Les nouveaux possesseurs

cherchèrent à fortifier Tanger de toutes manières, mais bientôt

s’élevèrent de nombreuses difficultés, qui leur firent regretter

ce présent. Les colons arrivés d’Angleterre, aussi bien que la

garnison, étaient composés de gens venus là par hasard et qui ne

connaissaient rien des hommes ni du pays ; ils avaient constamment

des difficultés avec les Arabes.

On éleva un grand môle, pour organiser un bon port intérieur,

avec l’espoir de pouvoir entretenir un commerce fructueux avec

l’intérieur du pays.

Comme cette attente se montra vaine, et que les attaques des

indigènes étaient toujours plus fréquentes, on se décida en 1684

à abandonner le port, après une occupation de vingt-deux ans.

Les Portugais eurent beau protester contre une pareille conduite,

en déclarant qu’ils ne permettraient pas qu’un port aussi

important demeurât entre les mains des pirates barbaresques,

tout fut inutile : les Arabes occupèrent la ville et l’occupent

encore aujourd’hui. A leur départ, les Anglais avaient détruit

le beau môle ; on n’en voit plus à marée basse que des restes

insignifiants.

A une petite lieue à l’est de Tanger on trouve, tout près de la

mer, les ruines d’un pont sur une petite rivière dont le confluent

n’est pas fort éloigné, et que l’on dit dater de la période

romaine. On y voit également un peu de maçonnerie en briques, du

genre de celles qui sont encore en usage, et dont l’épaisseur ne

dépasse pas un pouce ; cette maçonnerie est en partie couverte

d’un enduit de chaux, sur lequel je vis comme unique ornement

quelques cercles concentriques. Après avoir passé la rivière un

peu plus haut, nous parvînmes à de nouveaux débris de murailles,

qui se dressent au confluent de deux petits cours d’eau, et que

les Arabes appellent _Tandja balia_, « vieux Tanger. » Il est

pourtant assez invraisemblable qu’une ville ait existé en cet

endroit. Les anciens colonisateurs choisissaient toujours avec une

grande habileté et un coup d’œil assuré l’emplacement le

plus favorable pour la ville qu’ils fondaient. Le vieux Tanger

doit donc avoir existé probablement là où s’élève la ville

actuelle, c’est-à-dire dans l’endroit le plus important de

toute la baie. Les ruines dont j’ai parlé, et qui du reste sont

situées un peu à l’intérieur du pays, viennent peut-être des

constructions d’un ancien port fortifié ; il est fort possible

que la mer se soit enfoncée jadis plus avant dans les terres.

Tanger étant entourée de murailles, on n’y pénètre que

par des portes, qui sont fermées tous les soirs. De la porte de

mer s’élève une rue principale assez raide, qui s’élargit

au milieu de la ville, pour former une petite place. La rue se

prolonge, en traversant tout Tanger, jusqu’à la porte du sud, qui

conduit au grand Soko (place du marché) ; à droite et à gauche

s’étendent dans toutes les directions des ruelles sans nombre,

étroites et irrégulières au plus haut point, comme on en voit dans

la plupart des villes d’Orient. Il existe à Tanger un service de

voirie, grâce aux réclamations énergiques de quelques consuls,

de sorte qu’en général la ville n’est pas aussi malpropre que

beaucoup d’endroits habités par les mahométans. Les étrangers

y trouvent quelques hôtels assez convenables ; je descendis dans

l’un d’eux, situé au milieu de la ville. Je n’y demeurai

d’ailleurs que peu de temps, pour m’installer ensuite dans le

palais du ministre d’Allemagne, qui m’offrit la plus gracieuse

hospitalité. Sa demeure est la plus belle de Tanger et s’élève

en dehors de la ville, près du Soko dont j’ai parlé, au milieu

d’un jardin magnifique. Le ministre actuel, M. Th. Weber, qui

est aussi aimé qu’estimé à Tanger, a eu l’heureuse fortune

d’acquérir la maison et le jardin de l’ancien consul de Suède ;

il en a fait transformer et agrandir les bâtiments, de sorte qu’il

a aujourd’hui une demeure splendide. Le grand salon du palais, de

style mi-syrien, mi-mauresque, est particulièrement remarquable ;

c’est une grande salle à trois vaisseaux, dont les deux nefs

extérieures sont séparées de la nef médiane par des colonnes

et des arcades mauresques, et dont les plafonds et les portes sont

ornés de peintures sur bois très originales et du même style. Le

grand jardin, très bien tenu, est particulièrement ravissant,

avec ses nombreuses plantes du Sud, parmi lesquelles quelques

beaux exemplaires de dragonnier. D’une petite alaméda située

derrière la maison, on a une vue magnifique sur la ville et sur le

détroit de Gibraltar jusque vers Tarifa, dont les maisons blanches

se distinguent aisément.

Il n’y a pas de voitures à Tanger, les rues étant beaucoup

trop étroites et trop raides pour permettre la circulation des

véhicules ; celui qui ne veut pas aller à pied doit se servir

d’un cheval, d’un mulet ou d’un âne. Les rues principales

sont animées par une foule active et bariolée ; on y entend

continuellement le cri des vendeurs d’eau, des colporteurs de

marchandises et le _balak ! balak !_ des âniers (invitation à

s’écarter).

Les maisons sont construites à la mode d’Orient, avec des toits

plats, qui servent de terrasses ; la plupart n’ont qu’un étage

et aucun ornement extérieur, quoique leur intérieur soit souvent

très richement et très élégamment décoré. Tanger renferme en

effet beaucoup d’habitants aisés, aussi bien parmi les Arabes

que parmi les Juifs espagnols. D’après les mœurs orientales,

on cherche à passer inaperçu au dehors, pour ne pas faire parade

de ses biens, quoique la sécurité des propriétés soit grande. Les

autorités n’osent pas y dépouiller les gens aisés, comme ailleurs

dans le Maroc, sous un prétexte quelconque aisé à découvrir.

[Illustration : Résidence du ministre d’Allemagne à Tanger.]

Tandis que la rue principale et la place qui la coupe en deux parties

peuvent être regardées comme le centre de l’activité commerciale,

la vie officielle a pour théâtre la haute kasba et les places

qui l’entourent. C’est là que résident le gouverneur actuel

(_amil_) de Tanger, ainsi que les juges (_cadi_). C’est également

le séjour de la garnison, et une foule de _machazini_ (soldats

vassaux du sultan, qui font un service de gendarmerie et de police),

y sont toujours rassemblés. C’est là que sont encore les prisons,

et la justice y est rendue dans des salles extérieures, tandis que

les coupables condamnés à la bastonnade y subissent leur peine.

En dehors des machazini se trouvent dans la kasba un petit nombre de

soldats appartenant aux troupes régulières marocaines, les Askar,

qui sont vêtus d’uniformes d’un rouge vif avec parements

verts. Ils ont pour lieu d’exercices la place située devant

le château.

Les prisons de la kasba de Tanger ont, comme dans le reste du Maroc,

quelque chose d’horrible, et la situation des prisonniers forme

le côté le plus sombre de l’administration de la justice de ce

pays, qui laisse d’ailleurs beaucoup à désirer. Les malheureux

prisonniers sont enfermés dans des caveaux malpropres, étroits

et sombres, et ils y sont abandonnés sans aliments et sans soins,

de sorte que beaucoup succombent dans leur prison à la maladie,

à la malpropreté et au manque de nourriture. Ils sont forcés

d’avoir recours aux aumônes venues de l’extérieur, ou aux

secours de leurs parents ; ils peuvent également gagner un peu

d’argent en tressant des corbeilles ; le gouvernement ne leur

alloue absolument rien. Aussi, dans tout le Maroc, est-ce un des

actes ordinaires de bienfaisance de distribuer, le vendredi, du pain

aux prisonniers. Le malheureux qui n’a pas de parents et qui est

trop malade pour travailler en est réduit à vivre des aumônes

aléatoires des étrangers.

Comme moyen de répression du vol et des crimes plus graves, au Maroc

on applique encore, outre la bastonnade, la mutilation des membres. On

voit souvent passer des gens qui ont eu une main ou un pied coupé,

ou bien les yeux crevés. Si la situation des prisonniers mâles est

affreuse, celle des femmes est encore plus effroyable, en raison de

leur infime situation sociale au Maroc et surtout dans les couches

inférieures de la population.

Aujourd’hui les mutilations des criminels ont lieu plus rarement ;

à Tanger et dans les autres ports où se trouvent des consuls

européens, elles n’ont peut-être plus jamais lieu : la peine de

mort n’est appliquée d’ordinaire que pour les crimes politiques.

La kasba de Tanger, dont la situation est assez élevée au-dessus

de la ville, était autrefois puissamment fortifiée : elle consiste

aujourd’hui en un grand nombre de maisons, de cours, de petits

jardins et de places ; il s’y trouve même une mosquée. Le palais

du gouverneur, de pur style mauresque, mérite d’être visité. La

vue qui s’étend de ce point culminant sur la ville et ses environs

est très belle.

Le Maroc, on le sait, est, avec la Chine, le pays le moins

accessible aux Européens. Le gouvernement a toujours montré une

grande adresse à tenir la population éloignée de l’influence

de la civilisation occidentale. Cette tendance se découvre dans une

foule de mesures administratives, qui agissent de la façon la plus

restrictive sur le commerce et la circulation. Le Maroc a également

ceci de commun avec la Chine, que les représentants des différents

États européens n’habitent pas dans la résidence du souverain,

mais dans un port éloigné. Les consuls n’ont d’ordinaire

aucune relation directe avec le gouvernement : ils correspondent

avec lui par l’intermédiaire d’un envoyé marocain, qui

réside à Tanger. Naturellement cette manière de procéder est

gênante au plus haut point pour la marche des affaires, et nuit

beaucoup aux Européens fixés au Maroc. D’un autre côté, dans

l’état actuel des choses, il est presque impossible que les consuls

européens habitent Fez, résidence du sultan : le Maroc tout entier

ne possède pas une route carrossable, et le voyage de Fez, qui prend

huit ou dix jours, a toujours le caractère d’une expédition ; au

départ le voyageur doit se munir de tentes, d’animaux de selle et

de bât, et d’une nombreuse domesticité. En outre, on ne souhaite

la présence dans l’intérieur du pays d’aucun Européen, et il

n’y aurait pas de garanties suffisantes de sécurité pour la vie

des ambassadeurs chrétiens, s’ils devaient habiter à Fez dans

le voisinage du sultan : si paisibles que paraissent les Marocains

dans les relations ordinaires, il est pourtant très facile de les

pousser à un acte d’intolérance religieuse.

En ce moment, huit puissances européennes sont représentées

au Maroc, quoique quelques-unes n’y aient rien à protéger :

l’Angleterre, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie,

l’Allemagne, la Belgique, les États-Unis, ont des ambassadeurs

et des consuls généraux à Tanger, de même que des vice-consuls

dans quelques ports ; l’Autriche a confié à l’Angleterre le

soin de ses intérêts diplomatiques, et entretient en outre un

consul à Tanger. Les puissances qui ont le plus d’intérêts au

Maroc sont l’Angleterre, l’Espagne et la France ; leurs envoyés

cherchent constamment à acquérir une influence prépondérante

sur les affaires intérieures du pays.

L’Angleterre croit avoir des droits au Maroc, parce qu’elle

a déjà eu Tanger en son pouvoir ; du reste, comme partout, les

capitaux anglais ont pris pied dans le pays. Après la guerre avec

l’Espagne en 1860, l’Angleterre avança aussitôt au sultan

une grande somme pour le payement des frais de guerre. Elle livre

la plupart des armes nécessaires à l’armée et aux forteresses

marocaines, et le ministre actuel d’Angleterre, qui est né dans le

pays et qui est fort au courant des mœurs et de la langue du peuple,

aussi bien que des affaires de l’empire, exerce toujours la plus

grande influence à la cour. La politique des Anglais est partout la

même en pays mahométan : en apparence ils protègent les indigènes,

pour ne pas laisser la moindre influence aux autres nations. Aussi

paraît-il certain qu’au Maroc les Anglais encouragent le sultan

et son gouvernement à maintenir l’exclusion des Européens, les

préviennent contre les offres de ces derniers, et arrivent ainsi

peu à peu à augmenter leur influence. L’attitude contrainte que

garde encore aujourd’hui le Maroc en face des pays d’Occident,

et l’inaccessibilité du pays sont réellement dues à la politique

anglaise. L’Angleterre porte naturellement un grand intérêt au

Maroc, comme à un pays placé sur le détroit de Gibraltar, et elle

verrait avec beaucoup de regret les canons de Tanger couper à ses

navires la route de Suez et des Indes.

Après l’Angleterre, l’Espagne est le peuple le plus intéressé

à s’occuper du Maroc : le voisinage du pays, la possession

de Ceuta et la présence des nombreux Espagnols vivant dans les

ports marocains, expliquent son désir d’arriver à s’en

rendre maîtresse. La langue espagnole domine au Maroc parmi tous

les autres dialectes européens ; la monnaie espagnole y circule

partout et est acceptée dans les villages des montagnes les plus

éloignées. L’Espagne a même des missions et des églises dans

cet empire si strictement mahométan. La dernière guerre avec le

Maroc a eu, en général, des résultats heureux, et il s’en est

fallu de peu que les Espagnols ne demeurassent en possession de la

riche et importante ville de Tétouan. Toute agitation qui s’opère

en Espagne pour l’occupation du Maroc est toujours suivie avec

faveur : rien n’y serait plus populaire qu’une guerre avec ce

pays. De nombreux malfaiteurs évadés d’Espagne y vivent, et ils

ne peuvent en être extradés, puisque aucun traité n’existe pour

le permettre.

Les hommes d’État espagnols, s’ils sont sensés, se garderont

bien de provoquer une pareille guerre sans motifs. En dehors de

tous ses inconvénients, elle nécessiterait une puissante armée et

provoquerait le soulèvement de tout le Maroc, car les Espagnols qui

y vivent ne sont ni aimés ni estimés. Ce ne sont pas précisément,

comme je l’ai dit, les meilleurs éléments de la population qui

viennent s’y fixer. En outre, l’Angleterre et la France auraient

peine à voir de sang-froid l’Espagne faire des préparatifs

sérieux pour une guerre de conquête au Maroc. Les divisions

et la jalousie des différentes puissances européennes sont les

seules causes qui aient maintenu jusqu’ici son indépendance et

la maintiendront sans doute quelque temps encore.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2) · 第 1 / 31 段