Sire, le barbier continuant l'histoire de Bakbarah: «Mon frère,
dit-il, prit le verre de la main de la jeune dame en la lui
baisant, et but debout en reconnaissance de la faveur qu'elle lui
avait faite; ensuite, la jeune dame le fit asseoir auprès d'elle
et commença de le caresser; elle lui passa la main derrière la
tête en lui donnant de temps en temps de petits soufflets. Ravi de
ces faveurs, il s'estimait le plus heureux homme du monde; il
était tenté de badiner aussi avec cette charmante personne, mais
il n'osait prendre cette liberté devant tant d'esclaves qui
avaient les yeux sur lui et qui ne cessaient de rire de ce
badinage. La jeune dame continua de lui donner de petits
soufflets, et, à la fin, lui en appliqua un si rudement qu'il en
fut scandalisé. Il en rougit, et se leva pour s'éloigner d'une si
rude joueuse. Alors la vieille qui l'avait amené le regarda d'une
manière à lui faire connaître qu'il avait tort, et qu'il ne se
souvenait pas de l'avis qu'elle lui avait donné d'avoir de la
complaisance. Il reconnut sa faute, et, pour la réparer, il se
rapprocha de la jeune dame en feignant qu'il ne s'en était pas
éloigné par mauvaise humeur. Elle le tira par le bras, le fit
encore asseoir près d'elle, et continua de lui faire mille
caresses malicieuses. Ses esclaves, qui ne cherchaient qu'à la
divertir, se mirent de la partie: l'une donnait au pauvre Bakbarah
des nasardes[54] de toute sa force, l'autre lui tirait les oreilles
à les lui arracher, et d'autres enfin lui appliquaient des
soufflets qui passaient la raillerie. Mon frère souffrait tout
cela avec une patience admirable; il affectait même un air gai, et
regardant la vieille avec un sourire forcé: «Vous l'avez bien dit,
disait-il, que je trouverais une dame toute bonne, tout agréable,
toute charmante. Que je vous ai d'obligation! - Ce n'est rien
encore que cela, lui répondait la vieille: laissez faire, vous
verrez bien autre chose.» La jeune dame prit alors la parole, et
dit à mon frère: «Vous êtes un brave homme, je suis ravie de
trouver en vous tant de douceur et tant de complaisance pour mes
petits caprices, et une humeur si conforme à la mienne. - Madame,
repartit Bakbarah, charmé de ce discours, je ne suis plus à moi,
je suis tout à vous, et vous pouvez à votre gré disposer de moi. -
Que vous me faites de plaisir, répliqua la dame, en me marquant
tant de soumission! Je suis contente de vous, et je veux que vous
le soyez aussi de moi. Qu'on lui apporte, ajouta-t-elle, le parfum
et l'eau de rose.» À ces mots, deux esclaves se détachèrent et
revinrent bientôt après; l'une avec une cassolette d'argent où il
y avait du bois d'aloès le plus exquis, dont elle le parfuma; et
l'autre avec de l'eau de rose qu'elle lui jeta au visage et dans
les mains. Mon frère ne se possédait pas, tant il était aise de se
voir traiter si honorablement.
«Après cette cérémonie, la jeune dame commanda aux esclaves qui
avaient déjà joué des instruments et chanté, de recommencer leurs
concerts. Elles obéirent, et pendant ce temps-là, la dame appela
une autre esclave et lui ordonna d'emmener mon frère avec elle en
lui disant: «Faites-lui ce que vous savez, et quand vous aurez
achevé, ramenez-le-moi.» Bakbarah, qui entendit cet ordre, se leva
promptement, et s'approchant de la vieille, qui s'était aussi
levée pour accompagner l'esclave et lui, il la pria de lui dire ce
qu'on lui voulait faire.» C'est que notre maîtresse est curieuse,
lui répondit tout bas la vieille; elle souhaite de voir comment
vous seriez fait déguisé en femme; et cette esclave, qui a ordre
de vous mener avec elle, va vous peindre les sourcils, vous raser
les moustaches et vous habiller en femme. - On peut me peindre les
sourcils tant qu'on voudra, répliqua mon frère, j'y consens, parce
que je pourrai me laver ensuite; mais pour me faire raser, vous
voyez bien que je ne le dois pas souffrir: comment oserais-je
paraître, après cela, sans moustaches? - Gardez-vous de vous
opposer à ce que l'on exige de vous, reprit la vieille, vous
gâteriez vos affaires, qui vont le mieux du monde. On vous aime,
on veut vous rendre heureux; faut-il pour une vilaine moustache
renoncer aux plus délicieuses faveurs qu'un homme puisse obtenir?»
Bakbarah se rendit aux raisons de la vieille, et, sans dire un
seul mot, se laissa conduire par l'esclave dans une chambre, où on
lui peignit les sourcils de rouge. On lui rasa la moustache, et
l'on se mit en devoir de lui raser aussi la barbe. La docilité de
mon frère ne put aller jusque là. «Oh! pour ce qui est de ma
barbe, s'écria-t-il, je ne souffrirai point absolument qu'on me la
coupe.» L'esclave lui représenta qu'il était inutile de lui avoir
ôté sa moustache, s'il ne voulait pas consentir qu'on lui rasât la
barbe; qu'un visage barbu ne convenait pas avec un habillement de
femme, et qu'elle s'étonnait qu'un homme qui était sur le point de
posséder la plus belle personne de Bagdad, fît quelque attention à
sa barbe. La vieille ajouta au discours de l'esclave de nouvelles
raisons. Elle menaça mon frère de la disgrâce de la jeune dame.
Enfin, elle lui dit tant de choses qu'il se laissa faire tout ce
qu'on voulut.
«Lorsqu'il fut habillé en femme, on le ramena devant la jeune
dame, qui se prit si fort à rire en le voyant, qu'elle se renversa
sur le sofa où elle était assise. Les esclaves en firent autant en
frappant des mains, si bien que mon frère demeura fort embarrassé
de sa contenance. La jeune dame se releva, et, sans cesser de
rire, lui dit: «Après la complaisance que vous avez eue pour moi,
j'aurais tort de ne vous pas aimer de tout mon coeur; mais il faut
que vous fassiez encore une chose pour l'amour de moi, c'est de
danser comme vous voilà.» Il obéit, et la jeune dame et ses
esclaves dansèrent avec lui en riant comme des folles. Après
qu'elles eurent dansé quelque temps, elles se jetèrent toutes sur
le misérable, et lui donnèrent tant de soufflets, tant de coups de
poing et de coups de pied, qu'il en tomba par terre presque hors
de lui-même. La vieille lui aida à se relever, et pour ne pas lui
donner le temps de se fâcher du mauvais traitement qu'on venait de
lui faire: «Consolez-vous, lui dit-elle à l'oreille, vous êtes
enfin arrivé au bout de vos souffrances, et vous allez en recevoir
le prix.»
Le jour, qui paraissait déjà, imposa silence en cet endroit à la
sultane Scheherazade. Elle poursuivit ainsi la nuit suivante.