«La vieille, dit le barbier, continua de parler à Bakbarah: «Il ne
vous reste plus, ajouta-t-elle, qu'une seule chose à faire, et ce
n'est qu'une bagatelle. Vous saurez que ma maîtresse a coutume,
lorsqu'elle a un peu bu comme aujourd'hui, de ne se pas laisser
approcher par ceux qu'elle aime qu'ils ne soient nus en chemise.
Quand ils sont en cet état, elle prend un peu d'avantage, et se
met à courir devant eux par la galerie, et de chambre en chambre,
jusqu'à ce qu'ils l'aient attrapée. C'est encore une de ses
bizarreries. Quelque avantage qu'elle puisse prendre, léger et
dispos comme vous êtes, vous aurez bientôt mis la main sur elle.
Mettez-vous vite en chemise, déshabillez-vous sans faire de
façons.»
«Mon bon frère en avait trop fait pour reculer. Il se déshabilla,
et cependant la jeune dame se fit ôter sa robe et demeura en jupon
pour courir plus légèrement. Lorsqu'ils furent tous deux en état
de commencer la course, la jeune dame prit un avantage d'environ
vingt pas, et se mit à courir d'une vitesse surprenante. Mon frère
la suivit de toute sa force, non sans exciter les rires de toutes
les esclaves, qui frappaient des mains. La jeune dame, au lieu de
perdre quelque chose de l'avantage qu'elle avait pris d'abord, en
gagnait encore sur mon frère: elle lui fit faire deux ou trois
tours de galerie, et puis enfila une longue allée obscure, où elle
se sauva par un détour qui lui était connu. Bakbarah, qui la
suivait toujours, l'ayant perdue de vue dans l'allée, fut obligé
de courir moins vite à cause le l'obscurité. Il aperçut enfin une
lumière, vers laquelle ayant repris sa course, il sortit par une
porte qui fut fermée sur lui aussitôt. Imaginez-vous s'il eut lieu
d'être surpris de se trouver au milieu d'une rue de corroyeurs[55].
Ils ne le furent pas moins de le voir en chemise, les yeux peints
de rouge, sans barbe et sans moustache. Ils commencèrent à frapper
des mains, à le huer, et quelques-uns coururent après lui et lui
cinglèrent les fesses avec des peaux. Ils l'arrêtèrent même, le
mirent sur un âne qu'ils rencontrèrent par hasard, et le
promenèrent par la ville, exposé à la risée de toute la populace.
«Pour comble de malheur, en passant devant la maison du juge de
police, ce magistrat voulut savoir la cause de ce tumulte. Les
corroyeurs lui dirent qu'ils avaient vu sortir mon frère dans
l'état où il était, par une porte de l'appartement des femmes du
grand vizir, qui donnait sur la rue. Là-dessus, le juge fit donner
au malheureux Bakbarah cent coups de bâton sur la plante des
pieds, et le fit conduire hors de la ville, avec défense d'y
rentrer jamais.
«Voilà, commandeur des croyants, dis-je au calife Mostanser
Billah, l'aventure de mon second frère que je voulais raconter à
votre majesté. Il ne savait pas que les dames de nos seigneurs les
plus puissants se divertissent quelquefois à jouer de semblables
tours aux jeunes gens qui sont assez sots pour donner dans de
semblables pièges.»
Scheherazade fut obligée de s'arrêter en cet endroit, à cause du
jour qu'elle vit paraître. La nuit suivante elle reprit sa
narration, et dit au sultan des Indes: