CXLVII NUIT.

«Le meunier obligea mon frère à tourner ainsi le moulin pendant le

reste de la nuit, continua le barbier. À la pointe du jour, il le

laissa sans le détacher et se retira à la chambre de sa femme.

Bacbouc demeura quelque temps en cet état; à la fin, la jeune

esclave vint, qui le détacha. «Ah! que nous vous avons plaint, ma

bonne maîtresse et moi, s'écria la perfide; nous n'avons aucune

part au mauvais tour que son mari vous a joué.» Le malheureux

Bacbouc ne lui répondit rien, tant il était fatigué et moulu de

coups; mais il regagna sa maison en faisant une ferme résolution

de ne plus songer à la meunière.

«Le récit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le

calife: «Allez, me dit-il, retournez chez vous; on va vous donner

quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqué le

régal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants,

repris-je, je supplie votre majesté de trouver bon que je ne

reçoive rien qu'après lui avoir raconté l'histoire de mes autres

frères.» Le calife m'ayant témoigné par son silence qu'il était

disposé à m'écouter, je continuai en ces termes:

HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER.

«Mon second frère, qui s'appelait Bakbarah le brèche-dent,

marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue

écartée; elle l'aborda: «J'ai, lui dit-elle, un mot à vous dire;

je vous prie de vous arrêter un moment.» Il s'arrêta en lui

demandant ce qu'elle lui voulait. «Si vous avez le temps de venir

avec moi, reprit-elle, je vous mènerai dans un palais magnifique

où vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra

avec beaucoup de plaisir et vous présentera la collation avec

d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. -

Ce que vous me dites est-il bien vrai? répliqua mon frère. - Je ne

suis pas une menteuse, repartit la vieille; je ne vous propose

rien qui ne soit véritable; mais écoutez ce que j'exige de vous:

il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez

une complaisance infinie.» Bakbarah ayant accepté la condition,

elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivèrent à la porte d'un

grand palais où il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques.

Quelques-uns voulurent arrêter mon frère; mais la vieille ne leur

eut pas plus tôt parlé qu'ils le laissèrent passer. Alors elle se

retourna vers mon frère et lui dit: «Souvenez-vous au moins que la

jeune dame chez qui je vous amène aime la douceur et la retenue;

elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en

cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous

voudrez.» Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en

profiter.

«Elle le fit entrer dans un bel appartement: c'était un grand

bâtiment carré qui répondait à la magnificence du palais; une

galerie régnait à l'entour, et l'on voyait au milieu un très-beau

jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui

dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrivée la

jeune dame.

«Mon frère, qui n'était jamais entré dans un lieu si superbe, se

mit à considérer toutes les beautés qui s'offraient à sa vue, et

jugeant de sa bonne fortune par la magnificence qu'il voyait, il

avait de la peine à contenir sa joie. Il entendit bientôt un grand

bruit qui était causé par une troupe d'esclaves enjouées qui

vinrent à lui en faisant des éclats de rire, et il aperçut au

milieu d'elles une jeune dame d'une beauté extraordinaire, qui se

faisait aisément reconnaître pour leur maîtresse par les égards

qu'on avait pour elle. Bakbarah, qui s'était attendu à un

entretien particulier avec la dame, fut extrêmement surpris de la

voir arriver en si bonne compagnie. Cependant, les esclaves

prirent un air sérieux en s'approchant de lui, et lorsque la jeune

dame fut près du sofa, mon frère, qui s'était levé, lui fit une

profonde révérence. Elle prit la place d'honneur, et puis, l'ayant

prié de se remettre à la sienne, elle lui dit d'un air riant: «Je

suis ravie de vous voir, et je vous souhaite tout le bien que vous

pouvez désirer. - Madame, lui répondit Bakbarah, je ne puis en

souhaiter un plus grand que l'honneur que j'ai de paraître devant

vous. - Il me semble que vous êtes de bonne humeur, répliqua-t-

elle, et que vous voudrez bien que nous passions le temps

agréablement ensemble.»

«Elle commanda aussitôt que l'on servît la collation. En même

temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de

confitures. Elle se mit à table avec les esclaves et mon frère.

Comme il était placé vis-à-vis d'elle, quand il ouvrait la bouche

pour manger, elle s'apercevait qu'il était brèche-dent[53], et elle

le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur

coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tête

pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'était de

la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientôt elle

écarterait ses esclaves pour rester avec lui sans témoins. Elle

jugea bien qu'il avait cette pensée, et prenant plaisir à

l'entretenir dans une erreur si agréable, elle lui dit des

douceurs, et lui présenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y

avait de meilleur.

«La collation achevée, on se leva de table. Dix esclaves prirent

des instruments et commencèrent à jouer et à chanter; d'autres se

mirent à danser. Mon frère, pour faire l'agréable, dansa aussi, et

la jeune dame même s'en mêla. Après qu'on eut dansé quelque temps,

on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un

verre de vin et regarda mon frère en souriant, pour lui marquer

qu'elle allait boire à sa santé. Il se leva et demeura debout

pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le

verre, elle le fit remplir, et le présenta à mon frère afin qu'il

lui fît raison.»

Scheherazade voulait poursuivre son récit; mais remarquant qu'il

était jour, elle cessa de parler. La nuit suivante, elle reprit la

parole et dit au sultan des Indes:

Les mille et une nuits - Tome premier · 第 153 / 157 题