«Le meunier obligea mon frère à tourner ainsi le moulin pendant le
reste de la nuit, continua le barbier. À la pointe du jour, il le
laissa sans le détacher et se retira à la chambre de sa femme.
Bacbouc demeura quelque temps en cet état; à la fin, la jeune
esclave vint, qui le détacha. «Ah! que nous vous avons plaint, ma
bonne maîtresse et moi, s'écria la perfide; nous n'avons aucune
part au mauvais tour que son mari vous a joué.» Le malheureux
Bacbouc ne lui répondit rien, tant il était fatigué et moulu de
coups; mais il regagna sa maison en faisant une ferme résolution
de ne plus songer à la meunière.
«Le récit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le
calife: «Allez, me dit-il, retournez chez vous; on va vous donner
quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqué le
régal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants,
repris-je, je supplie votre majesté de trouver bon que je ne
reçoive rien qu'après lui avoir raconté l'histoire de mes autres
frères.» Le calife m'ayant témoigné par son silence qu'il était
disposé à m'écouter, je continuai en ces termes:
HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER.
«Mon second frère, qui s'appelait Bakbarah le brèche-dent,
marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue
écartée; elle l'aborda: «J'ai, lui dit-elle, un mot à vous dire;
je vous prie de vous arrêter un moment.» Il s'arrêta en lui
demandant ce qu'elle lui voulait. «Si vous avez le temps de venir
avec moi, reprit-elle, je vous mènerai dans un palais magnifique
où vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra
avec beaucoup de plaisir et vous présentera la collation avec
d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. -
Ce que vous me dites est-il bien vrai? répliqua mon frère. - Je ne
suis pas une menteuse, repartit la vieille; je ne vous propose
rien qui ne soit véritable; mais écoutez ce que j'exige de vous:
il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez
une complaisance infinie.» Bakbarah ayant accepté la condition,
elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivèrent à la porte d'un
grand palais où il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques.
Quelques-uns voulurent arrêter mon frère; mais la vieille ne leur
eut pas plus tôt parlé qu'ils le laissèrent passer. Alors elle se
retourna vers mon frère et lui dit: «Souvenez-vous au moins que la
jeune dame chez qui je vous amène aime la douceur et la retenue;
elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en
cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous
voudrez.» Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en
profiter.
«Elle le fit entrer dans un bel appartement: c'était un grand
bâtiment carré qui répondait à la magnificence du palais; une
galerie régnait à l'entour, et l'on voyait au milieu un très-beau
jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui
dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrivée la
jeune dame.
«Mon frère, qui n'était jamais entré dans un lieu si superbe, se
mit à considérer toutes les beautés qui s'offraient à sa vue, et
jugeant de sa bonne fortune par la magnificence qu'il voyait, il
avait de la peine à contenir sa joie. Il entendit bientôt un grand
bruit qui était causé par une troupe d'esclaves enjouées qui
vinrent à lui en faisant des éclats de rire, et il aperçut au
milieu d'elles une jeune dame d'une beauté extraordinaire, qui se
faisait aisément reconnaître pour leur maîtresse par les égards
qu'on avait pour elle. Bakbarah, qui s'était attendu à un
entretien particulier avec la dame, fut extrêmement surpris de la
voir arriver en si bonne compagnie. Cependant, les esclaves
prirent un air sérieux en s'approchant de lui, et lorsque la jeune
dame fut près du sofa, mon frère, qui s'était levé, lui fit une
profonde révérence. Elle prit la place d'honneur, et puis, l'ayant
prié de se remettre à la sienne, elle lui dit d'un air riant: «Je
suis ravie de vous voir, et je vous souhaite tout le bien que vous
pouvez désirer. - Madame, lui répondit Bakbarah, je ne puis en
souhaiter un plus grand que l'honneur que j'ai de paraître devant
vous. - Il me semble que vous êtes de bonne humeur, répliqua-t-
elle, et que vous voudrez bien que nous passions le temps
agréablement ensemble.»
«Elle commanda aussitôt que l'on servît la collation. En même
temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de
confitures. Elle se mit à table avec les esclaves et mon frère.
Comme il était placé vis-à-vis d'elle, quand il ouvrait la bouche
pour manger, elle s'apercevait qu'il était brèche-dent[53], et elle
le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur
coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tête
pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'était de
la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientôt elle
écarterait ses esclaves pour rester avec lui sans témoins. Elle
jugea bien qu'il avait cette pensée, et prenant plaisir à
l'entretenir dans une erreur si agréable, elle lui dit des
douceurs, et lui présenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y
avait de meilleur.
«La collation achevée, on se leva de table. Dix esclaves prirent
des instruments et commencèrent à jouer et à chanter; d'autres se
mirent à danser. Mon frère, pour faire l'agréable, dansa aussi, et
la jeune dame même s'en mêla. Après qu'on eut dansé quelque temps,
on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un
verre de vin et regarda mon frère en souriant, pour lui marquer
qu'elle allait boire à sa santé. Il se leva et demeura debout
pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le
verre, elle le fit remplir, et le présenta à mon frère afin qu'il
lui fît raison.»
Scheherazade voulait poursuivre son récit; mais remarquant qu'il
était jour, elle cessa de parler. La nuit suivante, elle reprit la
parole et dit au sultan des Indes: