Sire, la vieille dame continuant de rapporter au jeune homme
malade d'amour l'entretien qu'elle avait eu avec la fille du cadi:
«Vous vous souvenez bien, madame, ajoutai-je, avec quelle rigueur
vous me traitâtes dernièrement, lorsque je voulus vous parler de
sa maladie et vous proposer un moyen de le délivrer du danger où
il était. Je retournai chez lui après vous avoir quittée, et il ne
connut pas plus tôt en me voyant, que je ne lui apportais pas une
réponse favorable, que son mal en redoubla. Depuis ce temps-là,
madame, il est prêt à perdre la vie, et je ne sais si vous
pourriez la lui sauver quand vous auriez pitié de lui.»
«Voilà ce que je lui dis, ajouta la vieille. La crainte de votre
mort l'ébranla et je vis son visage changer de couleur: «Ce que
vous me racontez, dit-elle, est-il bien vrai, et n'est-il
effectivement malade que pour l'amour de moi? - Ah! madame,
repartis-je, cela n'est que trop véritable: plût à Dieu que cela
fût faux! - Hé! croyez-vous, reprit-elle, que l'espérance de me
voir et de me parler pût contribuer à le tirer du péril où il est?
- Peut-être bien, lui dit-je, et si vous me l'ordonnez j'essaierai
ce remède. - Hé bien! répliqua-t-elle en soupirant, faites-lui
donc espérer qu'il me verra, mais il ne faut pas qu'il s'attende,
à d'autres faveurs à moins qu'il n'aspire à m'épouser et que mon
père ne consente à ce mariage. - Madame, m'écriai-je, vous avez
bien de la bonté! je vais trouver ce jeune seigneur et lui
annoncer qu'il aura le plaisir de vous entretenir. - Je ne vois
pas un temps plus commode à lui faire cette grâce, dit-elle, que
vendredi prochain, pendant que l'on fera la prière de midi. Qu'il
observe quand mon père sera sorti pour y aller et qu'il vienne
aussitôt se présenter devant la maison, s'il se porte assez bien
pour cela. Je le verrai arriver par ma fenêtre et je descendrai
pour lui ouvrir. Nous nous entretiendrons durant le temps de la
prière, et il se retirera avant le retour de mon père.»
«Nous sommes au mardi, continua la vieille, vous pouvez jusqu'à
vendredi reprendre vos forces et vous disposer à cette entrevue.»
À mesure que la bonne dame parlait, je sentais diminuer mon mal,
ou plutôt je me trouvai guéri à la fin de son discours. «Prenez,
lui dis-je, en lui donnant ma bourse qui était toute pleine; c'est
à vous seule que je dois ma guérison; je tiens cet argent mieux
employé que celui que j'ai donné aux médecins, qui n'ont fait que
me tourmenter pendant ma maladie.»
«La dame m'ayant quitté, je me sentis assez de force pour me
lever. Mes parents, ravis de me voir en si bon état, me firent des
compliments et se retirèrent chez eux.
«Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je
commençais à m'habiller et que je choisissais l'habit le plus
propre de ma garde-robe. «Je ne vous demande pas, me dit-elle,
comment vous vous portez; l'occupation où je vous vois me fait
assez connaître ce que je dois penser là-dessus: mais ne vous
baignerez-vous pas avant que d'aller chez le premier cadi? - Cela
consumerait trop de temps, lui répondis-je; je me contenterai de
faire venir un barbier et de me faire raser la tête et la barbe.»
Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher un qui fût
habile dans sa profession et fort expéditif.
«L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me
dit après m'avoir salué: «Seigneur, il paraît à votre visage que
vous ne vous portez pas bien.» Je lui répondis que je sortais
d'une maladie. «Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de
toutes sortes de maux et que sa grâce vous accompagne toujours. -
J'espère, lui répliquai-je, qu'il exaucera ce souhait, dont je
vous suis fort obligé. - Puisque vous sortez d'une maladie, dit-
il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé; dites-moi
présentement de quoi il s'agit: j'ai apporté mes rasoirs et mes
lancettes, souhaitez-vous que je vous rase ou que je vous tire du
sang? - Je viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie,
et vous devez bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me
raser; dépêchez-vous et ne perdons pas le temps à discourir, car
je suis pressé, et l'on m'attend à midi précisément.»
Scheherazade se tut en achevant ces paroles, à cause du jour qui
paraissait. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte: