Sire, dit le lendemain Scheherazade, le jeune nomme boiteux
poursuivant son histoire: «La vieille dame, dit-il, m'ayant tenu
ce discours, s'arrêta pour entendre ma réponse; mais quoiqu'il eût
fait sur moi beaucoup d'impression, je n'osais découvrir le fond
de mon coeur. Je me tournai seulement du côté de la dame et
poussai un grand soupir, sans lui rien dire. «Est-ce la honte,
reprit-elle, qui vous empêche de parler, ou si c'est manque de
confiance en moi? Doutez-vous de l'effet de ma promesse? Je
pourrais vous citer une infinité de jeunes gens de votre
connaissance qui ont été dans la même peine que vous et que j'ai
soulagés.»
«Enfin, la bonne dame me dit tant d'autres choses encore que je
rompis le silence. Je lui déclarai mon mal, je lui appris
l'endroit où j'avais vu l'objet qui le causait et lui expliquai
toutes les circonstances de mon aventure: «Si vous réussissez, lui
dis-je, et que vous me procuriez le bonheur de voir cette beauté
charmante et de l'entretenir de la passion dont je brûle pour
elle, vous pouvez compter sur ma reconnaissance. - Mon fils, me
répondit la vieille dame, je connais la personne dont vous me
parlez: elle est, comme vous l'avez fort bien jugé, fille du
premier cadi de cette ville. Je ne suis point étonnée que vous
l'aimiez. C'est la plus belle et la plus aimable dame de Bagdad;
mais, ce qui me chagrine, elle est très-fière et d'un très-
difficile accès. Vous savez combien nos gens de justice sont
exacts à faire observer les dures lois qui retiennent les femmes
dans une contrainte si gênante: ils le sont encore davantage à les
observer eux-mêmes dans leurs familles, et le cadi que vous avez
vu est lui seul plus rigide en cela que tous les autres ensemble.
Comme ils ne font que prêcher à leurs filles que c'est un grand
crime de se montrer aux hommes, elles en sont si fortement
prévenues, pour la plupart, qu'elles n'ont des yeux dans les rues
que pour se conduire, lorsque la nécessité les oblige à sortir. Je
ne dis pas absolument que la fille du premier cadi soit de cette
humeur; mais cela n'empêche pas que je ne craigne de trouver
d'aussi grands obstacles à vaincre de son côté que de celui de son
père. Plût à Dieu que vous aimassiez quelque autre dame, je
n'aurais pas tant de difficultés à surmonter que j'en prévois. J'y
emploierai néanmoins tout mon savoir-faire, mais il faudra du
temps pour y réussir. Cependant ne laissez pas de prendre courage,
et ayez de la confiance en moi.»
«La vieille me quitta, et comme je me représentai vivement tous
les obstacles dont elle venait de me parler, la crainte que j'eus
qu'elle ne réussît pas dans son entreprise augmenta mon mal. Elle
revint le lendemain, et je lus sur son visage qu'elle n'avait rien
de favorable à m'annoncer. En effet, elle me dit: «Mon fils, je ne
m'étais pas trompée, j'ai à surmonter autre chose que la vigilance
d'un père. Vous aimez un objet insensible qui se plaît à faire
brûler d'amour pour elle tous ceux qui s'en laissent charmer; elle
ne veut pas leur donner le moindre soulagement; elle m'a écoutée
avec plaisir tant que je ne lui ai parlé que du mal qu'elle vous
fait souffrir, mais d'abord que j'ai seulement ouvert la bouche
pour l'engager à vous permettre de la voir et de l'entretenir,
elle m'a dit en me jetant un regard terrible: «Vous êtes bien
hardie de me faire cette proposition; je vous défends de me revoir
jamais si vous voulez me tenir de pareils discours.»
«Que cela ne vous afflige pas, poursuivit la vieille, je ne suis
pas aisée à rebuter, et, pourvu que la patience ne vous manque
pas, j'espère que je viendrai à bout de mon dessein.» Pour abréger
ma narration, dit le jeune homme, je vous dirai que cette bonne
messagère fit encore inutilement plusieurs tentatives en ma faveur
auprès de la fière ennemie de mon repos. Le chagrin que j'en eus
irrita mon mal à un point que les médecins m'abandonnèrent
absolument. J'étais donc regardé comme un homme qui n'attendait
que la mort, lorsque la vieille me vint donner la vie.
«Afin que personne ne l'entendit, elle me dit à l'oreille: «Songez
au présent que vous avez à me faire pour la bonne nouvelle que je
vous apporte.» Ces paroles produisirent un effet merveilleux: je
me levai sur mon séant et lui répondis avec transport: «Le présent
ne vous manquera pas, qu'avez-vous à me dire? - Mon cher seigneur,
reprit-elle, vous n'en mourrez pas, et j'aurai bientôt le plaisir
de vous voir en parfaite santé et fort content de moi. Hier lundi
j'allai chez la dame que vous aimez et je la trouvai en bonne
humeur. Je pris d'abord un visage triste, je poussai de profonds
soupirs en abondance et laissai couler quelques larmes. «Ma bonne
mère, me dit-elle, qu'avez-vous? Pourquoi paraissez-vous si
affligée? - Hélas! ma chère et honorable dame, lui répondis-je, je
viens de chez le jeune seigneur de qui je vous parlais l'autre
jour: c'en est fait, il va perdre la vie pour l'amour de vous;
c'est un grand dommage, je vous assure, et il y a bien de la
cruauté de votre part. - Je ne sais, répliqua-t-elle, pourquoi
vous voulez que je sois cause de sa mort. Comment puis-je y
contribuer? - Comment? lui repartis-je. Hé! ne vous disais-je pas
l'autre jour qu'il était assis devant votre fenêtre lorsque vous
l'ouvrîtes pour arroser votre vase de fleurs? Il vit ce prodige de
beauté, ces charmes que votre miroir vous représente tous les
jours; depuis ce moment, il languit, et son mal s'est tellement
augmenté qu'il est enfin réduit au pitoyable état que j'ai
l'honneur de vous dire.»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit
paraître le jour. La nuit suivante, elle poursuivit en ces termes
l'histoire du jeune boiteux de Bagdad: