Le marchand chrétien parlant toujours au sultan de Casgar: «Le
jeune homme de Bagdad, dit-il, poursuivit son histoire dans ces
termes: «Je continuai de voir la dame tous les jours et de lui
laisser chaque jour une bourse de cinquante pièces d'or, et cela
dura jusqu'à ce que les marchands à qui j'avais donné mes
marchandises à vendre, et que je voyais régulièrement deux fois la
semaine, ne me durent plus rien: enfin je me trouvai sans argent
et sans espérance d'en avoir.
«Dans cet état affreux, et prêt à m'abandonner à mon désespoir, je
sortis du khan sans savoir ce que je faisais, et m'en allai du
côté du château où il y avait un grand nombre de peuple assemblé
pour voir un spectacle que donnait le sultan d'Égypte. Lorsque je
fus arrivé dans le lieu où était tout ce monde, je me mêlai parmi
la foule et me trouvai par hasard près d'un cavalier bien monté et
fort proprement habillé, qui avait à l'arçon de sa selle un sac à
demi ouvert d'où sortait un cordon de soie verte. En mettant la
main sur le sac, je jugeai que le cordon devait être celui d'une
bourse qui était dedans. Pendant que je faisais ce jugement, il
passa de l'autre côté du cavalier un porteur chargé de bois, et il
passa si près que le cavalier fut obligé de se tourner vers lui
pour empêcher que le bois ne le touchât et ne déchirât son habit.
En ce moment le démon me tenta: je pris le cordon d'une main, et
m'aidant de l'autre à élargir le sac, je tirai la bourse sans que
personne s'en aperçut. Elle était pesante, et je ne doutai point
qu'il n'y eût dedans de l'or ou de l'argent.
«Quand le porteur fut passé, le cavalier, qui avait apparemment
quelque soupçon de ce que j'avais fait pendant qu'il avait la tête
tournée, mit aussitôt la main dans son sac, et, n'y trouvant pas
sa bourse, me donna un si grand coup de sa hache d'armes qu'il me
renversa par terre. Tous ceux qui furent témoins de cette violence
en furent touchés, et quelques-uns mirent la main sur la bride du
cheval pour arrêter le cavalier et lui demander pour quel sujet il
m'avait frappé; s'il lui était permis de maltraiter ainsi un
musulman. «De quoi vous mêlez-vous, leur répondit-il d'un ton
brusque; je ne l'ai pas fait sans raison: c'est un voleur.» À ces
paroles, je me relevai, et, à mon air, chacun prenant mon parti,
s'écria qu'il était un menteur, qu'il n'était pas croyable qu'un
jeune homme tel que moi eût commis la méchante action qu'il
m'imputait; enfin ils soutenaient que j'étais innocent; et tandis
qu'ils retenaient son cheval pour favoriser mon évasion, par
malheur pour moi, le lieutenant de police suivi de ses gens passa
par là; voyant tant de monde assemblé autour du cavalier et de
moi, il s'approcha et demanda ce qui était arrivé. Il n'y eut
personne qui n'accusât le cavalier de m'avoir maltraité
injustement, sous prétexte de l'avoir volé.
«Le lieutenant de police ne s'arrêta pas à tout ce qu'on lui
disait. Il demanda au cavalier s'il ne soupçonnait pas quelque
autre que moi de l'avoir volé. Le cavalier répondit que non, et
lui dit les raisons qu'il avait de croire qu'il ne se trompait pas
dans ses soupçons. Le lieutenant de police, après l'avoir écouté,
ordonna à ses gens de m'arrêter et de me fouiller, ce qu'ils se
mirent en devoir d'exécuter aussitôt; et l'un d'entre eux m'ayant
ôté la bourse, la montra publiquement. Je ne pus soutenir cette
honte, j'en tombai évanoui. Le lieutenant de police se fit
apporter la bourse.»
Mais sire, voilà le jour, dit Scheherazade en se reprenant; si
votre majesté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain,
elle entendra la suite de cette histoire. Schahriar, qui n'avait
pas un autre dessein, se leva sans lui répondre, et alla remplir
ses devoirs.