Sire, le marchand chrétien continuant de parler au sultan de
Casgar, poursuivit de cette manière: «Je n'attendis pas longtemps
dans le salon, me dit le jeune homme; la dame que j'aimais y
arriva bientôt, fort parée de perles et de diamants, mais plus
brillante encore par l'éclat de ses yeux que par celui de ses
pierreries. Sa taille, qui n'était plus cachée par son habillement
de ville, me parut la plus fine et la plus avantageuse du monde.
Je ne vous parlerai point de la joie que nous eûmes de nous
revoir, car c'est une chose que je ne pourrais que faiblement
exprimer. Je vous dirai seulement qu'après les premiers
compliments, nous nous assîmes tous deux sur un sofa où nous nous
entretînmes avec toute la satisfaction imaginable. On nous servit
ensuite les mets les plus délicats et les plus exquis. Nous nous
mîmes à table, et après le repas nous nous remîmes à nous
entretenir jusqu'à la nuit. Alors on nous apporta d'excellent vin
et des fruits propres à exciter à boire, et nous bûmes au son des
instruments que les esclaves accompagnèrent de leurs voix. La dame
du logis chanta elle-même et acheva par ses chansons de
m'attendrir et de me rendre le plus passionné de tous les amants.
Enfin je passai la nuit à goûter toutes sortes de plaisirs.
«Le lendemain matin, après avoir mis adroitement sous le chevet du
lit la bourse et les cinquante pièces d'or que j'avais apportées,
je dis adieu à la dame, qui me demanda quand je la reverrais:
«Madame, lui répondis-je, je vous promets de revenir ce soir.»
Elle parut ravie de ma réponse, me conduisit jusqu'à la porte, et,
en nous séparant, elle me conjura de tenir ma promesse.
«Le même homme qui m'avait amené m'attendait avec son âne. Je
montai dessus et revins au khan de Mesrour. En renvoyant l'homme,
je lui dis que je ne le payais pas afin qu'il me vînt reprendre
l'après-dînée à l'heure que je lui marquai.
«D'abord que je fus de retour dans mon logement, mon premier soin
fut de faire acheter un bon agneau et plusieurs sortes de gâteaux
que j'envoyai à la dame par un porteur. Je m'occupai ensuite
d'affaires sérieuses jusqu'à ce que le maître de l'âne fût arrivé.
Alors je partis avec lui et me rendis chez la dame qui me reçut
avec autant de joie que le jour précédent, et me fit un régal
aussi magnifique que le premier.
«En la quittant le lendemain, je lui laissai encore une bourse de
cinquante pièces d'or, et je revins au khan de Mesrour...» À ces
mots, Scheherazade ayant aperçu le jour en avertit le sultan des
Indes qui se leva sans lui rien dire. Sur la fin de la nuit
suivante, elle reprit ainsi la suite de l'histoire commencée: