Sur la fin de la nuit suivante, la sultane adressa ainsi la parole
à Schahriar: Sire, le jeune homme de Bagdad poursuivant son
histoire: «Lorsque le lieutenant de police, dit-il, eut la bourse
entre les mains, il demanda au cavalier si elle était à lui et
combien il y avait mis d'argent. Le cavalier la reconnut pour
celle qui lui avait été prise, et assura qu'il y avait dedans
vingt sequins. Le juge l'ouvrit, et après y avoir effectivement
trouvé vingt sequins, il la lui rendit. Aussitôt il me fit venir
devant lui. «Jeune homme, me dit-il, avouez-moi la vérité. Est-ce
vous qui avez pris la bourse de ce cavalier? N'attendez pas que
j'emploie les tourments pour vous le faire confesser.» Alors,
baissant les yeux, je dis en moi-même: «Si je nie le fait, la
bourse dont on m'a trouvé saisi me fera passer pour un menteur.»
Ainsi, pour éviter un double châtiment, je levai la tête et
confessai que c'était moi. Je n'eus pas plus tôt fait cet aveu que
le lieutenant de police, après avoir pris des témoins, commanda
qu'on me coupât la main, et la sentence fut exécutée sur-le-champ,
ce qui excita la pitié de tous les spectateurs: je remarquai même
sur le visage du cavalier qu'il n'en était pas moins touché que
les autres. Le lieutenant de police voulait encore me faire couper
un pied; mais je suppliai le cavalier de demander ma grâce: il la
demanda et l'obtint.
«Lorsque le juge eut passé son chemin, le cavalier s'approcha de
moi: «Je vois bien, me dit-il en me présentant la bourse, que
c'est la nécessité qui vous a fait faire une action si honteuse et
si indigne d'un jeune homme aussi bien fait que vous; mais, tenez,
voilà cette bourse fatale, je vous la donne et je suis très-fâché
du malheur qui vous est arrivé.» En achevant ces paroles il me
quitta, et comme j'étais très-faible à cause du sang que j'avais
perdu, quelques honnêtes gens du quartier eurent la charité de me
faire entrer chez eux et de me faire boire un verre de vin. Ils
pansèrent aussi mon bras et mirent ma main dans un linge que
j'emportai avec moi attaché à ma ceinture.
«Quand je serais retourné au khan de Mesrour dans ce triste état,
je n'y aurais pas trouvé le secours dont j'avais besoin. C'était
aussi hasarder beaucoup que d'aller me présenter à la jeune dame.
Elle ne voudra peut-être plus me voir, disais-je, lorsqu'elle aura
appris mon infamie. Je ne laissai pas néanmoins de prendre ce
parti, et afin que le monde qui me suivait se lassât de
m'accompagner, je marchai par plusieurs rues détournées et me
rendis enfin chez la dame, où j'arrivai si faible et si fatigué
que je me jetai sur le sofa, le bras droit sous ma robe, car je me
gardai bien de le faire voir.
«Cependant la dame avertie de mon arrivée et du mal que je
souffrais, vint avec empressement, et me voyant pâle et défait:
«Ma chère âme, me dit-elle, qu'avez-vous donc?» Je dissimulai:
«Madame, lui répondis-je, c'est un grand mal de tête qui me
tourmente.» Elle en parut très-affligée: «Asseyez-vous, reprit-
elle, car je m'étais levé pour la recevoir; dites-moi comment cela
vous est venu: vous vous portiez si bien la dernière fois que
j'eus le plaisir de vous voir! Il y a quelque autre chose que vous
me cachez; apprenez-moi ce que c'est.» Comme je gardais le
silence, et qu'au lieu de répondre, les larmes coulaient de mes
yeux: «Je ne comprends pas, dit-elle, ce qui peut vous affliger.
Vous en aurais-je donné quelque sujet sans y penser, et venez-vous
ici exprès pour m'annoncer que vous ne m'aimez plus? - Ce n'est
point cela, madame, lui repartis-je en soupirant, et un soupçon si
injuste augmente encore mon mal.»
«Je ne pouvais me résoudre à lui en déclarer la véritable cause.
La nuit étant venue, on servit le souper. Elle me pria de manger;
mais, ne pouvant me servir que de la main gauche, je la suppliai
de m'en dispenser, m'excusant sur ce que je n'avais nul appétit:
«Vous en aurez, me dit-elle, quand vous m'aurez découvert ce que
vous me cachez avec tant d'opiniâtreté: votre dégoût, sans doute,
ne vient que de la peine que vous avez à vous y déterminer. -
Hélas! madame, repris-je, il faudra bien enfin que je m'y
détermine.» Je n'eus pas prononcé ces paroles qu'elle me versa à
boire, et me présentant la tasse: «Prenez, dit-elle, et buvez,
cela vous donnera du courage.» J'avançai donc la main gauche et
pris la tasse.»
À ces mots, Scheherazade, apercevant le jour, cessa de parler;
mais la nuit suivante elle poursuivit son discours de cette
manière: